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Full text of "Anthologie de la littérature japonaise des origines au XXe siècle: des ..."

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Anthologie 



de la 

Mtéiatuie Japonaise 

des Origines ait XX e siècle 

PAR 

MICHEL REVON 

Ancien professeur à la Faculté de droit de Tôkyô, 

Ancien conseiller-légiste du Gouvernement japonais, 

Chargé du cours d'histoire des civilisations d'Extrême-Orient 

à la Faculté des lettres de Paris. 




PARIS 
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15, RUE SOUFFLOT, 15 

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LITTÉRATURE JAPONAISE 



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ANTHOLOGIE 



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LITTERATURE JAPONAISE 

DES ORIGINES AU XX e SIÈCLE 



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MICHEL REVON 

Ancien professeur à la Faculté de droit de Tôkyô, 

Ancien conseiller-légiste du Gouvernement japonais, 

Professeur à la Faculté des lettres de Paris. 



CINQUIÈME EDITION 





PARIS 

LIBRAIRIE DELAGRAVE 

15, HUE SOUPFLOT, 15 

1923 



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Tons droite de reproduction, de traduction et d'adap- 
tation réservés pour tons pays. 

Copyright hy Ch. &flagr4t*, 1910. 



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ANTHOLOGIE 

DB LA 



LITTÉRATURE JAPONAISE 



INTRODUCTION 



Au lendemain des victoires qui révélèrent enfin 
leur puissance, les Japonais furent un peu surpris 
de voir cette fière Europe, qui avait méprisé leur 
évolution pacifique, admirer si fort leurs exploits 
guerriers. Ce que n'avaient pu faire ni l'antique 
beauté d'une civilisation deux fois millénaire, ni la 
sagesse d'une politique conciliante, quelques coups 
de canon l'accomplirent en un instant; les lointains 
insulaires, si longtemps méconnus, furent subite- 
ment jugés dignes d'entrer dans le concert des na- 
tions civilisées ; et s'ils en conçurent une joie sin- 
cère, ils éprouvèrent aussi un certain étonnement. 
Mais, en dehors des gens dont l'enthousiasme naïf 
éveilla leur ironie, il y avait pourtant des hommes 
plus Sérieux qui, à travers ces événements, devi- 
naient unpeupledoué d'une forte culture matérielle 
et morale, d'un génie original, d'un cœur profond; 
et ces observateurs réfléchis, ne pouvant guère 
trouver de lumières certaines en des ouvrages dont 
la masse toujours croissante multiplie surtout les 
contradictions, n'ont cessé de se demander ce que 

1 

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2 ANTHOLOGIE DE IA LITTERATURE JAPONAISE 

valent, au juste, ces Japonais si diversement appré- 
ciés, quels sont les caractères intimes de leur esprit, 
comment ils sentent, comment ils pensent. Le seul 
moyen de le savoir, c'est d'étudier la littérature du 
Japon. 

I 



Cette littérature, une des plus riches du monde, 
est malheureusement écrite dans la plus difficile de 
toutes les langues existantes, et même en une série 
de langues successives dont la compréhension a 
exigé les efforts de plusieurs générations de philo- 
logues indigènes. C'est dire qu'aucun Européen ne 
saurait l'embrasser en entier. Mais, dans cette forêt 
immense, on a tracé des chemins, exploré de vastes 
domaines, étudié de plus près certains points par- 
ticuliers. L'honneur en revient surtout à la science 
anglaise. Grâce aux travaux consciencieux des As- 
ton, des Chamberlain, des Dickins, des Satow et 
d'autres chercheurs, auxquels il convient d'ajouter 
aussi quelques érudits allemands, à commencer par 
Rudolf Lange, bien des textes déjà ont pu être élu- 
cidés. D'autre part, à côté de ces monographies, 
l'histoire littéraire a été l'objet de divers exposés , 
critiques, soit au Japon, avec MM. Haga, Foujioka 
et autres, soit même en Europe, où M. Aston ouvrit 
la voie, en 1899, avec son originale History ofJapa- 
nese Literature, en attendant que M. Florenz pu- 
bliât, en 1906, sa Geschichte der japanischen Lit- 
teratur, plus complète. Mais, jusqu'à ce jour, on 
n'avait encore entrepris, dans aucune langue euro- ; 
péenne, un recueil de morceaux choisis permettant 
de juger la littérature japonaise en elle-même, j 
d'une manière directe, au moyen de textes assez 
nombreux et assez étendus pour laisser voir au lec- 



, y Google 



INTRODUCTION O 

I 

leur, dans un déroulement général de cette longue 
série d'écrits, toute l'évolution esthétique de la 
pensée indigène. C'est l'objet du présent travail. 

La littérature japonaise n'étant connue que d'un 
petit nombre de spécialistes, je ne pouvais m'en 
tenir, évidemment, à une simple collection d'extraits 
juxtaposés. Il fallait montrer le progrès du déve- 
, loppement historique, l'enchaînement des divers 
1 genres littéraires, la place et l'influence des prin- 
cipaux écrivains. J'ai donc fait courir, au-dessus 
de cette rangée de textes, une sorte de frise où se 
succèdent, brièvement esquissées, les manifesta- 
tions essentielles et les figures directrices du mou- 
vement littéraire. De même que MM. Aston et Flo- 
renz, dans leurs histoires delà littérature japonaise, 
s'étaient vus obligés d'éclairer constamment leurs 
explications par des exemples, inversement, et pour 
le même motif, je ne pouvais donner mes textes sans 
des éclaircissements préalables. On trouvera donc, 
dans une série de notices placées en tête des mor- 
ceaux cités, une sorte d'histoire littéraire en rac- 
courci, que je me suis efforcé de rendre aussi con*- 
cise et aussi claire que' possible. Çàet là, j'ai insisté 
davantage, par des portraits plus étudiés ou par 
des extraits plus abondants, sur les écrivains les 
plus représentatifs de l'esprit national ou de quel- 
que genre notable; et par contre, j'ai négligé bien 
des auteurs secondaires que je n'aurais pu que 
mentionner au passage, sans profit pour le lecteur. 
Quant au choix des morceaux, je me suis pareille- 
ment attaché à donner les plus typiques, c'est-à- 
dire non pas ceux qui, à première vue, me semblaient 
devoir plaire au goût européen, mais simplement 
ceux qui me paraissaient les plus conformes au génie 
indigène ; et, lorsque j'ai eu des doutes sur ce point; 
les sélections déjà faites par les Japonais eux* 



, y Google 



4 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

mêmes, soit dans telle vieille anthologie poétique, 
soit dans tels recueils modernes comme ceux de 
MM. Souzouki et Otchiai ou de MM. Mikami et Ta- 
rkatsou, m'ont aidé à suivre la bonne voie. 

Pour la traduction même des textes, je n'ai visé 
qu'à une exactitude aussi complète que possible. 
-Tâche ardue : car d'abord, d'une manière générale, 
la langue japonaise est extrêmement vague et donne 
souvent lieu, pour un même passage, à toutes sortes 
d'interprétations; puis, pendant les douze siècles 
qu'a traversés la littérature nationale, cette langue 
a subi de telles transformations que les ouvrages 
anciens, qui comprennent justement les livres sacrés 
fondamentaux, les poésies les plus originales et tous 
les chefs-d'œuvre de l'âge classique, ne peuvent 
être compris des Japonais modernes qu'au moyen 
de commentaires postérieurs; si bien que les philo- 
logues européens ne s'en tirent eux-mêmes, prati- 
quement, qu'avec le secours de lettrés indigènes 
particulièrement versés dans la langue de telle ou 
telle époque. Même avec cette aide des morts et 
dés vivants, la pensée des vieux auteurs demeure 
souvent incertaine, commentateurs et interprètes 
aboutissant constamment à des résultats contradic- 
toires, qui exigent de longues vérifications; et quand 
enfin on croit tenir le sens, on ne sait comment ren- 
dre en français les nuances de l'expression japo- 
naise. Néanmoins, j'ai essayé de donner des versions 
précises et serrées ; dans certains cas, j'ai pu arri- 
ver, pour ainsi dire, à photographier la pensée indi- 
gène ; et par exemple, mes traductions de poésies 
japonaises correspondent souvent au texte original 
mot pour mot, toujours vers pour vers. Mais pour 
obtenir ce résultat, j'ai dû mettre de côté tout 
amour-propre d'écrivain et sacrifier sans cesse, de 
propos délibéré, l'élégance à l'exactitude. On ne 



, y Google 



INTRODUCTION 5 

peut exprimer la pensée japonaise, avec ses modes 
particuliers, ses mouvements, ses images intime- 
ment liées aux conceptions mêmes, par un système 
d'équivalents qui, en faussant tout l'esprit natif, ne 
donnerait plus une traduction, mais un travestisse* 
ment à la française. Or, je voulais montrer comment 
pensent les Japonais, et le seul moyen d'y parvenir 
était de suivre leurs développements aveo une fidé- 
lité scrupuleuse. 

Cette méthode un peu minutieuse devait fatale* 
ment exiger un certain nombre de notes explica- 
tives. La plupart des orientalistes qui ont traduit 
des documents japonais ont évité cet inconvénient 
par deux procédés également commodes: analyser, 
sans le dire, les passages trop difficiles à rendre 
ou à commenter, et paraphraser, sans l'annoncer 
davantage, ceux que le lecteur ne comprendrait pas 
tout de suite ; de telle sorte qu'entre ces transfor- 
mations combinées, le texte disparaît. Quelques 
honorables exceptions ne font que mieux ressortir 
la généralité de ces pratiques détestables, qui, 
chose curieuse, sont encore plus répandues chez 
les traducteurs japonais. Ces derniers, en effet, 
n'hésitent guère à supprimer toute l'originalité des 
textes pour montrer leur propre connaissance des 
idiotismes étrangers, ou même à habiller leurs au- 
teurs d'un complet européen, croyant ainsi les ren- 
dre plus présentables. Au risque d'ennuyer parfois 
le lecteur par des notes trop abondantes, j'ai voulu 
réagir; on ne trouvera ici que des traductions litté- 
rales, accompagnées des éclaircissements qu'il faut. 
D'ailleurs, des notes nombreuses étaient indispen- 
sables pour élucider les écrits d'une civilisation si 
différente de la nôtre. La nature même, qui tient 
tant de place dans les préoccupations des Japonais, 
offre un monde de plantes et d'animaux qu'il était 



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$ ANTHOLOGIE DE . LA LITTERATURE JAPONAISE 

nécessaire de faire connaître à mesure qu'ils appa- 
raissent dans leur poésie. La culture nationale, avec 
sa vie matérielle particulière, avec sa vie sociale 
pleine de coutumes étranges, avec sa vie morale 
surtout, qui comporte une philosophie, une éthique, 
une esthétique parfois singulières aux yeux des 
Occidentaux, demandait, elle aussi, à plus forte 
raison, des explications perpétuelles. D'autant 
qu'un des traits essentiels de la littérature japo- 
naise, impressionniste comme tous les autres arts 
du pays, consiste justement à procéder plutôt par 
allusions que par affirmations nettes et à laisser sans 
cesse au lecteur le plaisir de deviner les perspec- 
tives lointaines d'une pensée inachevée. Cependant, 
pour diminuer autant que faire se pouvait la part 
des notes au profit du texte, je me suis attaché 
à donner des documents qui s'éclairent les uns par 
les autres : par exemple, dès le début, un livre 
presque entier du Kojiki répond d'avance à toutes 
lés questions mythologiques, de même qu'un peu 
plus loin la Préface du Kokinnshou annonce l'esprit 
et le sens de quelques centaines de poésies. 

Quant à la transcription des mots japonais, je 
n'ai pas cru devoir suivre la notation usuelle de la 
Romaji-kwaï, a Société (pour l'adoption) des lettres 
romaines » qui rend ces mots par des voyelles ita- 
liennes et des consonnes prononcées comme en an- 
glais. Rien de plus commode que ce système, auquel 
sont habitués tous les japonistes, à la fois pour 
l'auteur, pour les spécialistes qui, comme lui, ont 
coutume de s'en servir, et pour les lecteurs de lan- 
gue anglaise. Mais ne faudrait-il pas songer un peu, 
aussi, au lecteur français en général? Grâce à cette 
notation, reproduite aveuglément par la presse, la 
plupart des Français qui ont suivi, avec tant d'inté- 
rêt, les péripéties des dernières guerres ont appris 



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à prononcer de travers tous les noms d'hommes 
ou de lieux qu'elles illustraient. Dans un livre, il est 
vrai, on peut, tout en adoptant cette orthographe à 
l'anglaise, expliquer d'avance au lecteur comment 
il devra la retraduire en français. Mais à quoi bon 
lui imposer ce détour? C'est comme si, pour lui 
donner l'équivalence d'une mesure de longueur japo- 
naise, on l'indiquait en yards, qu'il devrait changer 
en mètres. Mieux vaut aller droit au but. D'ailjeurs, 
cette fameuse transcription, que tant d'érudits re- 
gardent comme intangible, n'est nullement exacte. 
Dans une consciencieuse Etude phonétique de la 
langue japonaise, préparée à Tôkyô et. présentée, 
en 1903, comme thèse de doctorat à la Sorbonne, 
M. Ernest R. Edwards est arrivé à des résultats 
bien différents ; et ses conclusions, fondées sur l'em- 
ploi du palais artificiel, du cylindre enregistreur, 
du phonographe, de tous les moyens dont dispose 
maintenant la phonétique expérimentale, ne peuvent 
qu'être admises, en dépit de l'ancienne orthodoxie* 
Par exemple, jusqu'à présent, un certain son japo- 
nais était rendu par le y anglais, prononcé dji; mais 
l'observation nous montre que ce son, en principe, 
correspond plutôt au y français; il est donc inutile 
de prendre ici l'intermédiaire trompeur de l'an- 
glais pour enseigner aux Français un son que 
donne mieux leur propre langue. Pour ces raisons, 
tant pratiques que théoriques, j'ai adopté dans ce 
livre un système de transcription plus simple et 
plus scientifique tout ensemble. A l'exception de la 
diphtongue ou, pour laquelle j'ai gardé le w anglais 
qui aide à la distinguer des voyelles environnantes, 
c'est suivant l'usage de la langue française que 
doivent être prononcés tous les mots japonais des 
documents traduits ci-après* 



pauietr 



S ANTHOLOGIE DE UL UTTéftATURB JAPONAISE 



II 



Reste à mettre en lumière Tordre que j'ai suivi 
pour la classification de ces documents. 
> L'histoire du Japon est dominée par deux grands 
événements qui transformèrent, dans une large me- 
sure, .les pensées et les sentiments de l'élite, et qui 
par conséquent marquent deux moments essentiels 
de l'évolution littéraire : c'est d'abord, surtout à 
partir du vi a siècle de notre ère, l'introduction de la 
civilisation chinoise; ensuite, celle de la civilisation 
occidentale, au milieu du xix". D'où trois périodes 
maîtresses qui, dans la littérature, correspondent à 
trois états de civilisation bien distincts : en premier 
lieu, le Japon primitif, avec sa culture spontanée; 
en second lieu, l'ancien Japon, où la culture chi- 
noise se superpose à la culture indigène; en troi- 
sième lieu enfin, le Japon moderne, où la culture 
occidentale vient compléter les deux autres. Il sem- 
ble donc qu'on pourrait distribuer les œuvres de 
l'esprit japonais sous ces trois catégories. Mais, 
d'une part, entre les deux premières, la ligne de dé- 
marcation n'est pas toujours facile à tracer, les pro- 
ductions de l'époque archaïque n'apparaissant qu'en 
des écrits du vin e siècle, qui eux-mêmes se ratta- 
chent plutôt, par leur contenu, à cette période anté- 
rieure; et d'autre part, entre le Japon primitif, si 
vaguement délimité, et le Japon moderne, qui repré- 
sente à peine un demi-siècle, l'ancien Japon, avec son 
immense étendue dans le temps et sa prodigieuse 
fécondité littéraire, offre toute une série de civili- 
sations secondaires qu'il importe de distinguer. Le 
plus sage est de s'en tenir aux divisions tradition- 
nelles que les Japonais eux-mêmes ont établies, et 



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INTRODUCTION 9 

de rattacher les diverses floraisons littéraires à sept 
grandes époques historiques, illustrées par autant 
de changements sociaux. Jetons un coup d'œil, à vol 
d'oiseau, sur cette histoire générale de la civilisa* 
tion dans ses rapports avec la littérature, en atten- 
dant que chaque période successive nous amène à 
préciser davantage les détails de notre sujet. 

I. — La première période est celle qui commence 
aux origines mêmes de l'empire et qui s'étend jus- 
qu'au début du vm e siècle après Jésus-Christ. Le 
peuple japonais, formé sans doute d'un mélange d'im- 
migrants continentaux et de conquérants malais, s'é- 
tablit et s'organise peu à peu ; quelques siècles avant 
notre ère, un chef puissant, Jimmou, fonde sa capi- 
tale dans le Yamato; d'autres empereurs lui succè- 
dent, qui d'ailleurs changent sans cesse le siège du 
gouvernement; et dans ces conditions primitives, où 
la cour même est pour ainsi dire nomade, la civili- 
sation ne se développe qu'avec peine, jusqu'au jour 
où Nara devient le centre solide d'un véritable pro- 
grès social. Cette époque archaïque est cependant 
marquée par deux faits d'une importance décisive 
au point de vue littéraire : l'introduction de l'écri- 
ture, qu'ignoraient les Japonais primitifs, qu'ils re- 
çurent de la Chine, avec bien d'autres arts, par l'in- 
termédiaire de la Corée et qui, répandue chez eux 
depuis le début du v e siècle, entraîna par là même l'é- 
tude des classiques chinois ; puis, cent cinquante ans 
plus tard, l'importation du bouddhisme, qui, après 
n'avoir été tout d'abord , au milieu du vi e siècle, qu'une 
vague idolâtrie étrangère, obtint dès le vn e siècle 
une influence plus sérieuse qui allait s'épanouir au 
grand siècle suivant. Les humanités chinoises de- 
vaient jouer au Japon le même rôle que, chez nous, 
la Grèce et Rome tout ensemble, et le bouddhisme 
était destiné à exercer sur le peuple japonais une 



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16 ANTHOLOGIE DE Là LITTERATURE JAPONAISE 

action encore plus profonde que celle du christia- 
nisme sur les nations d'Occident. Mais, en attendant, 
l'antique religion naturiste du pays, c'est-à-dire le 
sfrinntoïsme, conservait sa pureté primitive avec un 
soin d'autant plus jaloux qu'il lui fallait lutter con- 
tre- un culte envahissant, et les classiques chinois 
n'avaient encore altéré en rien les caractères natifs 
de la race. Les seuls monuments littéraires que nous 
ait laissés cette période, à savoir des Chants primi- 
tifs et des Rituels sacrés, sont l'expression de ce 
gériie national qui d'ailleurs, en s'assimilant avec 
art toutes les importations étrangères, devait con- 
server jusqu'à notre époque une puissante vitalité. 
II. — La période suivante, qui répond au temps 
où Nara fut la capitale (710-784), et qui remplit en 
somme presque tout le viu e siècle, peut être appelée : 
le siècle de Nara. Lorsqu'on visite aujourd'hui, dans 
les montagnes du Yamato, les vestiges de cette illus- 
tre cité où, pour donner aux pompes de la nouvelle 
religion un cadre digne de leur splendeur, des ar- 
tistes coréens enseignèrent à leurs confrères japo- 
nais tous les secrets de l'art bouddhique, depuis 
l'architecture des temples et des pagodes jusqu'aux 
moindres finesses de la statuaire en bois et de la 
peinture murale; lorsqu'on mesure la majesté de 
cette civilisation au colossal Bouddha de bronze qui 
en est resté comme la personnification grandiose; 
lorsqu'on s'imagine enfin le spectacle que devait dé- 
rouler, sous ses opulents costumes chinois, une cour 
éprise avant tout de somptueuses cérémonies, on 
comprend pourquoi, même au palais de Kyoto, les 
poètes ne cessèrent de soupirer en pensant à la gloire 
passée de leur ancienne capitale. Mais ce siècle, si 
brillant par ses arts, ne fut pas moins riche au point 
de vue littéraire Inauguré par la fondation d'une 
première Université, dont les quatre facultés d'his- 



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IfttfcODttCTtOtf It 

toire, de littérature classique, de droit et de mathé- 
matiques répandirent très vite la science chinoise, 
il devait être marqué par un renouvellement des 
esprits ; et de fait, nous assistons alors à un réveil 
simultané de la curiosité historique et du lyrisme. 
La prose de l'époque, représentée par des Edits so- 
lennels, par l'outrage capital qu'est l e Kojiki e t par 
des Foudoki descriptifs des provinces, offre en gé- 
néral plus d'intérêt dans le fond que dans la forme ; 
mais la poésie arrive d'emblée à une perfection qui 
se sera plus égalée et les vers du Jianvôshou té- 
moignent que, dans ce domaine, l'ère de Nara fut 
vraiment l'âge d'or. 

III. — Cette civilisation atteint son apogée à l'é- 
poque classique, c'est-à-dire à partir du moment où 
Kyoto devient la capitale définitive (794), sous le beau 
nom de Héian-jô, « la Cité de la Paix ». Durant le 
ix e siècle, le x e et la première moitié du xi e , la pros- 
périté matérielle, la culture sociale et les raffine- 
ments de l'esprit se développent de concert. Les 
empereurs ont depuis longtemps abandonné la di- 
rection politique à l'ambitieuse famille des Fouji- 
wara, qui bientôt, à son tour, néglige l'administra- 
tion pour ne songer comme eux qu'à de délicats 
plaisirs. La cour est un lieu de délices, où les mœurs 
sont plutôt libres, mais où le luxe inspire les arts 
et où une douce indolence permet les rêves légers 
de la poésie. Tous les hôtes du palais, courtisans et 
dames d'honneur, sont des lettrés et des esthètes; 
quand ils ne sont pas occupés aux intrigues ordi- 
naires d'une cour, ils passent leur temps à admirer 
des fleurs ou à visiter des salons de peinture, à 
échanger des vers spirituels ou à se disputer le prix 
de quelque concours poétique. C'est ainsi que, dès le 
début du x e siècle, le Kokinnshou reprend la lon- 
gue série des anthologies officielles qui, peu à peu, 



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12 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

recueilleront pour les âges futurs les meilleures 
productions de chaque époque littéraire. En même 
temps, et par-dessus tout, on voit s'inaugurer tous 
les genres brillants où triomphe la prose japonaise : 
journaux privés, livres d'impressions, romans. Ce 
mouvement est favorisé, d'abord, par un rapide pro- 
grès de la langue nationale, désormais parvenue à 
son plein développement; puis, par l'invention de 
deux systèmes d'écriture, le katakanaet le hiragana, 
qui, remplaçant l'absurde fatras de l'écriture anté- 
rieure, moitié idéographique et moitié phonétique, 
par deux syllabaires de quarante-sept signes abré- 
gés ou cursifs, simplifient prodigieusement, pen- 
dant la période trop courte et dans le domaine trop 
restreint où ils tiennent lieu de caractères chinois, 
le travail des écrivains et l'effort des lecteurs eux- 
mêmes. Mais la principale cause de ce magnifique 
essor se trouve dans le milieu où il prit naissance. 
Aux alentours de l'an 1000, la cour d'Itchijô est le 
royaume des femmes d'esprit; la liberté d'allures 
que leur reconnaissait la vieille civilisation du pays 
s'accroît d'un rôle social d'autant plus important 
qu'elles le méritent par une finesse appuyée sur de 
solides connaissances; les érudits, péniblement oc- 
cupés à de lourdes compositions chinoises, leur 
abandonnent le domaine proprement littéraire, où 
elles excellent tout de suite, et ce sont des femmes 
qui écrivent les plus grands chefs-d'œuvre nationaux. 
Par malheur, depuis le milieu du xi e siècle, l'empire 
est déchiré par des luttes guerrières que n'a su pré- 
venir un gouvernement civil trop faible ; les clans des 
Taira et des Minamoto se dressent contre les Fouji- 
wara, puis, à leur tour, combattent pour la supré- 
matie ; la féodalité s'organise et se partage le pays. 
Aussitôt, décadence de la littérature, qui ne produit 
plus que des récits historiques médiocres. En 1186, 



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INTRODUCTION 13 

Mioatomo Yoritomo établit à l'autre extrémité de 
l'empire le siège de son pouvoir militaire; bientôt 
il devient shogoun : et l'époque de Héian s'achève 
dans les ténèbres où s'ouvre celle de Kamakoura. 
IV. — Si le siècle de Louis XIV avait été suivi 
brusquement d'un retour à la barbarie, on aurait 
quelque idée du sombre moyen-âge qui succéda à 
la brillante culture de Kyoto. Sous Yoritomo et ses 
premiers successeurs, puis sous les régents Hôjô, 
qui, dès le début du xiii 6 siècle, prennent la place 
des shogouns comme ces derniers, après les Fouji- 
wara eux-mêmes, avaient usurpé celle des empereurs, 
la classe militaire exerce tout le pouvoir effectif. 
Or, il est clair qu'un groupe qui ne songe qu'à la 
guerre ou aux moyens de la préparer ne saurait 
guère avoir d'ambitions intellectuelles. De plus, cet 
esprit guerrier engendra des pirateries sur les côtes 
de Chine et de Corée; d'où une interruption fré- 
quente des rapports avec ces derniers pays, et par 
suite, l'abandon de ces études chinoises qui avaient 
tant fait jusqu'alors pour le progrès de la pensée 
nationale. Cependant, l'esprit littéraire ne disparut 
pas tout à fait, grâce aux moines bouddhistes, qui 
furent à peu près les seuls gardiens de la science 
durant ces temps troublés. La période de Kama- 
koura mériterait à peine d'être mentionnée dans l'his- 
toire littéraire si, à côté de ses éternels récits de 
batailles, elles ne nous avait laissé un petit chef-d'œu- 
vre : le livre d'impressions d'un ermite dégoûté de 
ce triste monde féodal. Lorsque Kamakoura, en 1333, 
fut réduite en cendres par un défenseur des droits 
impériaux, cette orgueilleuse capitale qui, dit-on, 
avait compté un million d'âmes, devint un simple 
village de pêcheurs ; et si vous y allez faire aujour- 
d'hui une petite méditation historique, vous pour- 
rez remarquer que, de son ancienne splendeur, il ne 



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14 ANTHOLOGIE DÉ LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

reste plus que deux monuments, qui résument tout : 
sur une colline écartée, le temple du dieu de la 
Guerre, et sur l'emplacement désert des édifices dis- 
parus, un immense Bouddha qui semble regarder à 
ses pieds la poussière de la gloire humaine. 

V. — La période qui suivit la chute de Kama- 
koura fut marquée par l'ascension au pouvoir, puis 
par la domination complète d'une nouvelle lignée de 
shogouns, celle des Ashikaga. Tajkaoujij fondateur 
de cette famille, avait d'abord aidé l'empereur à ren- 
verser les Hôjô; mais ensuite, il voulut recueillir 
leur succession et se proclama shogoun lui-même. 
Déclaré rebelle, il triompha cependant et, en 1336, 
remplaça le souverain régnant par un empereur à 
sa convenance. D'où une scission, qui dura plus d'un 
demi-siècle, entre la cour du Sud (nanntchô), dynas- 
tie légitime qui erra en divers endroits du Yamato, 
et la cour du Nord (hôkoutchô), dynastie illégitime 
soutenue par les shogouns et installée à Kyoto. 
Lorsque enfin, en 1392, les deux dynasties furent 
réunies en la personne d'un partisan des Ashikaga 
par l'abdication de son rival, le pouvoir des sho- 
gouns n'eut plus de limites et, désormais, le vrai 
centre de l'empire fut le palais qu'ils habitaient, à 
Kyoto, dans le quartier de Mouromatchi. Cette épo- 
que comprend donc elle-même deux périodes : au 
xiv € siècle, celle de Nammbokoutchô ; au xv e siècle 
et durant la majeure partie du xvi e , celle de Mou- 
romatchi, qui, troublée à son tour pendant tout le 
dernier tiers du xvi e siècle, devait s'achever, en 1603, 
par l'avènement d'une nouvelle famille de shogouns. 
La période de Nammbokoutchô, essentiellement 
guerrière, ressemble étrangement par là même à 
* celle de Kamakoura : d'une manière générale, pro- 
gression de l'ignorance ; et comme productions lit— 
' téraires, encore des histoires de combats, rachetées 



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INTRODUCTION 45 

de nouveau par un curieux livre d'impressions que 
nous devons pareillement à un bonze. Sous la pé- 
riode de Mouromatchi, au contraire, la paix fait re- 
naître bientôt une cour élégante et artiste. C'est le 
temps où triomphent, avec les cérémonies du thé, 
deux formes esthétiques, l'art des jardins et l'art 
des bouquets, qui resteront comme les créations le» 
plus originales de Fart japonais en général. Mais, 
dans le champ de la littérature, qui demande une 
plus longue préparation, les heureux résultats de 
cette tranquillité ne pouvaient être aussi rapides; 
après trois cent cinquante ans de guerres conti- 
nuelles, il fallait d'abord se remettre aux études; et 
c'est ainsi que la période de Mouromatchi, si bril- 
lante au point de vue artistique, ne fut guère illus- 
trée, en ce qui touche les lettres, que par un seul 
genre nouveau, d'ailleurs tout à fait remarquable.: 
celui des drames lyriques connus sous le nom d e N.6. 
VI. — Les Ashikaga s'étant laissés aller, oomme 
avant eux les autres shogouns et les empereurs eux- 
mêmes, à négliger les soins du gouvernement, la 
féodalité releva la tête et l'anarchie reprit de plus 
belle. En même temps, depuis la découverte du 
Japon en 1542, une nouvelle cause de troubles ar- 
rivait de l'extérieur avec les moines portugais et 
espagnols, dont les intrigues fournirent à certains 
seigneurs locaux l'occasion d'accroître encore le 
désordre. C'est alors qu'apparurent, dans la se- 
conde moitié du xvr* siècle, trois hommes fameux 
qui reconstituèrent la centralisation politique : ,No« 
bounaga, un petit daïmyô qui réussit à soumettre 
la majeure partie du pays, déposa le shogoun en 
1573 et prit lui-même, à défaut de ce titre nomi- 
nal, l'autorité effective; Hidéyoshi , un simple paysan v 
qui, devenu le principal lieutenant de Nobounaga,' 
compléta d'abord son œuvre par de nouvelles, vie- 



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16 ANTHOLOGIE DS LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

toires sur les seigneurs, mais ensuite, égaré par 
une folle ambition, alla faire la conquête de la 
Corée et mourut au moment où il rêvait celle de 
la Chine; Iéyaçou_ enfin, un politique de génie qui, 
après avoir servi Nobounaga et Hidéyoshi, puis 
triomphé, en Tan 1600, du fils incapable de ce der- 
nier dans une bataille décisive, se trouva le maître 
suprême, joignit à l'esprit organisateur d'un Napo- 
léon la modération d'un sage chinois, sut dompter 
la féodalité, unifier l'empire, imposer l'ordre à l'in- 
térieur, la paix avec l'extérieur, et fonda ainsi sur 
des bases solides ce grand shôgounat des Tokou- 
gawa qui allait donner au Japon deux siècles et 
demi de tranquillité profonde. La période qui s'é- 
tend de son élévation au pouvoir, en 1603, à l'ab- 
dication du dernier de ses successeurs, en 1868, 
est une des plus belles époques de la civilisation 
japonaise. Avec la paix, la prospérité matérielle 
est revenue, et, dans ce milieu favorable, la pensée 
va pouvoir refleurir. La capitale des Tokougawa, 
Édo, devient un centre brillant qui, de nouveau, 
attire vers l'est presque toute l'activité artistique 
et intellectuelle. Le trait dominant de cette époque 
féconde en idées et en travaux, c'est que la littéra- 
ture s'y démocratise. Tandis qu'autrefois les auteurs 
n'écrivaient que pour une élite restreinte, mainte- 
nant ils s'adressent de plus en plus à la multitude, 
qui, de son côté, exige qu'on s'occupe d'elle. C'est 
que, grâce à un gouvernement éclairé, l'instruction 
s'est répandue dans le peuple; que, par l'effet du 
progrès économique, les classes laborieuses ont 
désormais plus d'argent pour acheter des livres, 
avec plus de temps pour les goûter; et enfin que 
l'imprimerie, connue des Japonais dès le vnr 3 siè- 
cle, mais développée surtout depuis la fin du xvi e , 
est venue donner à ce mouvement son élan définitif. 



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INTRODUCTION 17 

Un autre caractère de cette littérature consiste dans 
sa vulgarité; car en passant d'une fine aristocratie 
à une classe commerçante encore mal éduquée, les 
œuvres d'imagination sont tombées brusquement 
d'une société souvent très libre, mais toujours dé- 
cente dans l'expression des idées les plus hardies, 
à une foule brutale qui réclame surtout une pâture 
pornographique. Tel est, en effet, le goût nouveau 
qu'indique désormais le roman, et qui apparaît 
aussi au théâtre. Mais, dans les classes élevées, qui 
ont gardé la délicate sévérité d'autrefois, auteurs 
et lecteurs maintiennent la dignité élégante des 
bonnes lettres, et, lorsqu'ils ne s'amusent pas à 
composer des épigrammes qui rappellent la Grèce 
antique, c'est dans les écrits de philosophes à la 
fois profonds et souriants qu'ils trouvent les plai- 
sirs de l'esprit. La vie intellectuelle, d'ailleurs, de- 
vient alors plus intense qu'elle ne l'avait jamais 
été; si le rêve bouddhique est en décadence, la 
morale virile des sages chinois obtient chaque jour 
plus de crédit; et de cette influence chinoise, la lit- 
térature des Tokougawa tire une puissance toute 
nouvelle, jusqu'au jour où un groupe de penseurs 
nationalistes essaie, par une dernière réaction, de 
ressusciter le vieux shinntoïsme et prépare ainsi, 
avec la chute de l'ancien régime, la restauration du 
pouvoir impérial. 

VII. — C'est alors le Japon moderne qui se ré- 
vèle et qui, soudainement, grandit sous nos yeux, 
depuis la révolution de 1867 jusqu'à l'heure pré- 
sente : c'est, sous la commotion du danger exté- 
rieur, l'organisation précipitée d'une centralisation 
plus ferme et plus efficace ; la décision si sage, 
prise par les hommes d'Etat du « Gouvernement 
éclairé », de renoncera tout ce vieux Japon qu'ils 
aimaient pour faire face à des nécessités imprévues, 

2 

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18 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

d'adopter sans retard les institutions de l'Occident 
pour se protéger contre l'Occident lui-même, et, 
puisqu'il le fallait, de s'armer à l'européenne, d'ac- 
quérir tous les secrets, toutes les ressources qui 
faisaient la force de l'étranger; enfin, c'est le mou- 
vement spontané, l'élan de la nation qui, après 
quelques années de défiance et d'attente, s'inté- 
resse comme ses chefs à la civilisation occidentale, 
la juge bienfaisante à certains égards, au moins 
dans le domaine matériel, et finit par prendre goût 
à ses idées elles-mêmes : le vieux Japon s'empare 
de ces choses européennes comme le Japon primi- 
tif s'était saisi des richesses chinoises, avec la 
même aisance et la même souplesse, et, pour la 
seconde fois, une culture étrangère s'incorpore à 
la civilisation nationale, qu'elle vient compléter sans 
i'abolir. Rien de plus curieux, assurément, que la 
littérature issue de cette évolution générale; car 
cette fois, c'est notre propre génie que nous voyons 
en contact avec l'esprit de la race; et dans les mil- 
liers d'essais philosophiques ou moraux, de ro- 
mans, d'oeuvres de critique ou de fantaisie qui cha- 
que année sortent des presses, dans les polémiques 
habituelles des grandes revues et des journaux, 
dans les traductions mêmes qui, souvent, sont d'in- 
génieuses adaptations d'une conception anglaise, 
française ou allemande au goût indigène, nous 
pouvons suivre à loisir l'ardente mêlée de toutes 
les idées shinntoïstes, bouddhistes, confucianisles, 
chrétiennes, positivistes et autres qui, dans la mo- 
rale comme dans la pensée pure, se disputent Pâme 
du pays. Mais ce renouvellement à l'européenne, 
comme la transformation à la chinoise qui avait 
marqué le temps des l'okougawa, n'est presque 
plus de la littérature japonaise; la beauté de la 
iorme, qui, à l'époque classique, avait atteint du 

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INTRODUCTION 19 

premier coup une perfection souveraine, ne l'a plus 
retrouvée depuis; et si l'on veut chercher une page 
contemporaine qui rappelle encore le vrai génie 
d'autrefois, c'est bien plutôt dans quelque brève 
poésie, composée par un fidèle de l'ancienne lan- 
gue, qu'on pourra découvrir ce dernier vestige 
d'une littérature finie depuis bientôt mille ans. 

Quel sera l'avenir de l'art littéraire au Japon? La 
langue actuelle , alourdie par d'innombrables mots 
chinois, ne fait guère présager l'apparition future 
d'un beau style, à moins que les Japonais ne se dé- 
cident, suivant le conseil de quelques-uns de leurs 
meilleurs savants, à rejeter leur absurde écriture 
pour adopter le système phonétique qui favoriserait 
un retour à la pure langue nationale. Mais ce qui est 
certain, d'une manière plus générale, c'est que leur 
fécondité littéraire dépendra surtout du point de sa- 
voir s'ils pourront désormais jouir d'une longue paix. 
Rien de plus évident, pour qui considère les choses 
en les jugeant d'après le passé. Si l'on trace, en ef- 
fet, à travers les sept périodes qui viennent d'être 
esquissées, une sorte de courbe des valeurs, on peut 
observer que cette ligne, qui, des temps archaïques, 
s'élance presque verticalement à la poésie superbe 
de Nara, puis, plus haut encore, à la prose de « l'âge 
de la Paix », où elle se maintient au point culminant 
durant plus de deux siècles, tombe aussitôt après, 
par une série de chutes qu'interrompent à peine 
de légers relèvements, d'abord avec le succès de 
la caste militaire à Kamakoura, puis avec les dis- 
cordes intestines de Nammbokoutchô, baisse en- 
core, après un essor trop court à l'époque de Mou- 
romatchi, pour atteindre son point le plus bas sous 
Hidéyoshi, qui fut un grand général, mais qui sa- 
vait à peine écrire et qui ne pouvait même pas 
trouver autour de lui des gens capables de négo- 

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20 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

cier avec cette Corée qu'il avait conquise, tandis 
que, durant la longue paix instaurée par léyaçou, 
et en dépit de l'écrasement causé par la lourde 
érudition chinoise, une hausse remarquable se pro- 
duit, bientôt suivie, sous l'ère troublée de Méiji, 
d'une vague ondulation déclinante et indécise. Une 
telle évolution contient un enseignement trop clair 
pour qu'il soit besoin d'y insister. 

Mais, pour que le Japon puisse avoir cette paix 
qui seule peut lui promettre, avec la prospérité 
économique, un nouveau triomphe de ses arts, il 
faut que les nations d'Occident renoncent aux inter- 
ventions lointaines qui, après avoir violé sa soli- 
tude séculaire et humilié son légitime orgueil, lui 
ont imposé ses armements et l'ont jeté dans deux 
terribles guerres. Or, chez nous, après avoir long- 
temps refusé de prendre les Japonais au sérieux, 
on s'est mis tout d'un coup à les considérer comme 
de dangereux conquérants; du genre chrysanthéma- 
teux, on est passé brusquement à un style mirli- 
tonesque; et l'on oublie que, depuis léyaçou jus- 
qu'aux premières menaces américaines, ce peuple 
fut fidèle à une politique fondée sur le plus pro- 
fond amour de la paix. Il faut que nous le compre- 
nions mieux, et c'est à ce point surtout que j'ai 
pensé en écrivant le présent ouvrage; car la lit- 
térature serait vraiment peu de chose si elle ne 
pouvait servir à des fins plus hautes. Qu'on par- 
coure ces pages où les Japonais se montrent eux- 
mêmes tels qu'ils sont, avec leur cœur généreux et 
sensible, 'leur esprit fin et enjoué, leur caractère 
ami de la nature, des élégances sociales, de l'éru- 
dition, des arts, de tout ce qui peut charmer une 
race très civilisée, et l'on estimera sans doute que, 
s'ils diffèrent de nous par mille détails secondaires, 
ils représentent pourtant la même humanité. 

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1. — PÉRIODE ARCHAÏQUE 



I. - LA POÉSIE 



CHANTS PRIMITIFS 



La poésie japonaise, à l'époque où le génie national était en* 
core spontané on à peine teinté d'idées chinoises, est représen- 
tée par des chants 1 , depuis longtemps conservés par la tradi- 
tion orale, mais qui ne semblent guère avoir été recueillis par 
l'écriture qu'au vin* siècle après Jésus-Christ. C'est, en effet, 
à l'ouverture de la période de Nara que, pour la première fois, 
nous les voyons apparaître, enchâssés dans les récits mythi- 
ques ou historiques du Kojiki (111 morceaux) et du Nihonnght 
(132). Il serait inutile de traduire ici ces petits poèmes, d'une 
inspiration encore bien terre à terre, et qui, pour la plupart, 
exigent de longs éclaircissements. Je me contenterai d'en don- 
ner une idée au moyen de trois exemples : le premier, du type 
le pins primitif; le second, d'nn type moyen; le dernier, du 
type le plus relevé. 

Chant que les guerriers de Jimmon, le légendaire fondateur 
de la dynastie, auraient improvisé après un massaere, en 663 
avant Jésus-Christ* : 

1. Outa. Ce seul mot suffit à montrer que les Japonais ont toujours 
considéré la poésie comme devant être chantée. Au Japon, on ne dit 

'pas : « réciter des vers »; on dit : « chanter un chant », outa wo 
outa-ou. 

2. Précisons, dès le début, dans quelle mesure on doit ajouter foi à 
la chronologie japonaise. Cette chronologie, pour les premiers siècles, 
est une pure invention du Nihonnghi. En effet, les Japonais ne reçurent 
l'écriture, apportée de Chine par des lettrés coréens, que vers l'an 
400 de notre ère, et le calendrier, chinois encore, qu'en Tannée 553. 
11 est donc évident mie des dates relatives au vu* siècle avant J . -C. ne 
peuvent reposer m sur des documents, ni sur des calculs sérieux. De 



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22 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

Ho! c'est le moment; 
Ho! c'est le moment; 
Ha! Ha! Psha! 
Tout à l'heure, 
Mes enfants ! 
Tout à l'heure, 
Mes enfant si 

{Nihonnghi, III, 21, qui nous apprend qu'an yin« siècle même 
les soldats de la garde impériale chantaient encore ces vers 
grossiers, en les faisant suivre toujours d'un énorme éclat de 
rire.) 

Poésie du même empereur Jimmou, saluant l'entrée au palais 
de son épouse, ï-souké-yori-himé, qu'il avait connue d'abord 
dans une humble chaumière, au bord de la Rivière des Lys : 

Sur la plaine de roseaux, 

Dans un* hutte humide, 

Ayant étendu plusieurs épaisseurs 

De nattes de laîches, 

Nous avons dormi tous deux! 

(Kojïki, vol. II.) 

Enfin, chant par lequel une impératrice, femme de l'empe- 
reur Youryakou (v* siècle) , ordonne à une dame d'honneur 
d'offrir au souverain la coupe de saké : 

Présentez avec un profond respect 
L'abondant et au£ustç sajeé 
A l'auguste Enfant du soleil 



fait, même après l'ère chrétienne, ces dates sont contredites par les 
annales chinoises et coréennes, fondées sur un calendrier ; et il faut 
arriver à Tan 461 pour trouver une date du Nihonnghi confirmée 
par ces histoires continentales. C'est donc seulement à partir de l'an 
500 environ qu'on peut avoir confiance dans la chronologie nationale, 
et les publications officielles qui, prenant comme point initiai l'avène- 
ment de Jimmou en 660 avant J.-C, prétendent donner l'année 1910 
de notre ère pour l'an 2570 de l'ère japonaise, s'appuient sur un fait 
certainement faux. Il n'en est pas moins vrai que le peuple japonais 
s'organisa plusieurs siècles avant l'ère chrétienne et que les tombeaux 
de ses premiers chefs, l'élaboration originale de sa langue, le carac- 
tère primitif de ses anciennes traditions suffisent à établir cette haute 
antiquité qu'on ne peut plus fonder sur une date puérile. 



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frélUODB AftCHAÏQUl 23 

Rayonnant d'en haut 1 , 

Qui est ample 

Gomme les feuilles* 

Qui est briljaot 

Gomme les fleurs 

Du véritable camélia à cinq cents branches, 

Au vaste feuillage *, 

(Du camélia) qpif se dresse et grandjj 

Auprès de la maison où l'on goûte les prémices*, 

Sur cette colline 

Légèrement élevée 

BuYajnato'l 

(Kojïki, vol. III*.) 

1. jQn sait que la mythologie japonaise fait des empereurs les des- 
cendants de la déesse du Soie/} (voir le JCojjkj.sect. Xi y, ci-dessous, 
p. 44). 

2. Le camélia, au Japon, est un grand arbre; et on conçoit fort 
bien que ses larges branches, couvertes de fleurs d'un rouge éclatant, 
aient pu être prises comme image de la majesté impériale. 

3. La sajie sacrée où, chaque année, le souverain offrait aux dieux 
et goûtait lui-même les prémices de la moisson. 

4. C'est-à-dire : de Ja capitale à> Japon (v. p. 70 et 7»). — H serait 
difficile <f exprimer avec plus d'ampleur poétique cette simple idée : 
« Offrez une coupe à Sa Majesté. » — L'unique phrase dont se com- 
posent ces seize vers commence, en japonais, par Yamato no, « du 
Yamato », et se termine nécessairement par le verbe tatê-matsouracê, 
« présentez » ; donc, si on voulait penser cette poésie à la japonaise, 
il faudrait lire la traduction à rebours, de manière à faire tomber la 
phrase, suivant J'jptentj^D même ,4u poète, sur l'impératif qui est la 
conclusion ^légantê de tout son développement. 

5. 'On trouvera quelques autres chants primitifs, également tirés 
dn Kojiki, pi-dessous, p, 6V ; p. 14,0, n. i, % et 4. 



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24 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 



II. - LA PtfOSE 



RITUELS DU SHINNTÔ 



Par an étrange contraste, à côté de la poésie primitive, si 
prosaïque, la prose primitive nous offre des morceaux de la 
plus haute poésie. On les trouve dans le s Norito, « Paroles 
prononcées » aux principales fêtes du Shinntô, la « Voie des 
dieux • que suivirent d'abord les Japonais, adorateurs de la 
nature, jusqu'au moment où la « Voie du Bouddha 1 » offrit une 
bifurcation à leur pensée religieuse. 

Ces rituels nous ont été conservés, au nombre de 27, dans le 
Ennphishiki, « Règles de l'ère Ennghi » dont la rédaction, entre- 
prise sous cette ère (901-923 ) 3 , ne fut achevée qu'en 927 ; mais, si 
le recueil ne date que du x« siècle, on peut supposer que, dès le 
vu - , l'écriture avait déjà fixé quelques-uns des documents qu'il 
renferme ; et en tout cas, nul doute qu'ils n'eussent été trans- 
mis, depuis do longues générations, par la fidèle tradition orale 
des Nakatomi, « ministres intermédiaires » qui les récitaient, 
de père en fils, comme représentants sacerdotaux du souve- 
rain 8 . 

i . Boutsou-dâ. C'est seulement pour distinguer les deux religions, 
après l'inlroduclion du bouddhisme, que le mot Shinn-tô fut créé ; 
auparavant, la religion nationale n'avait pas de nom. 

t. Les Japonais avaient emprunté à la Chine, en 645, cet usage des 
èr*»s (nenngn, « noms d'années »), périodes plus ou moins longues qu'ils 
faisaient partir, soit de l'avènement d'un empereur, soit de quelque 
autre circonstance importante. Le système existe toujours; mais, sous 
le régime actuel, on a décidé que les ères de l'avenir seraient égales 
à la durée des règnes; et c'est ainsi que l'ère de Méiji, commencée en 
1868, n'a été changée qu'en 1912. à la mort de Méiji Tennô, dont le 
successeur, Yoshihito, a inauguré l'ère de Taïshô (Grande Droiture). 
(Pour la correspondance des dates japonaises avec les nôtres, on peut 
se reporter aux tableaux de G. Appert, Ancien Japon; Tôkyô, 1888.) 

3. L'origine de cette corporation héréditaire de prêtres se perd 
dans la légende. Us prétendaient descendre du dieu Koyané qui, dans 
le mythe de l'éclipsé (voir ci-dessous, p. 47), contribua à ramener la 
déesse du Soleil en récitant un « céleste norito ». On nous dit même 
que, si elle consentit à reparaître, ce fut séduite par l'harmonieuse 
beauté de ce rituel (Nihonnghi, I, 46). 



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rfRIODB ÀKCHàÏqU* 25 

Je crois avoir démontré > qae les Norito ne sont pas des priè- 
res proprement dites, mais bien plutôt des formules magiques, 
des incantations solennelles, enveloppées de rites puissants, 
par lesquelles des prêtres magiciens domptent les dieux. 
Parmi les pièces les plus intéressantes de la collection, je 
citerai : le Rituel des semailles, qu'on prononçait pour obtenir 
une bonne moisson; le Rituel des dieux du Vent, pour écarter 
les intempéries; le Rituel porte-bonheur du Grand Palais, 
pour protéger la demeure impériale contre les mauvaises 
influences; le Rituel des Sublimes Portes 2 , conçu dans le môme 
esprit; le Rituel de la Grande Purification, pour effacer les pé- 
chés du peuple; le Rituel du Feu, pour éloigner l'incendie du 
Palais 8 ; le Rituel des dieux des Routes, contre les épidémies; 
le Rituel de la fôte des prémices célébrée lors des avènements; 
le Rituel pour apaiser l'âme de l'empereur, c'est-à-dire pour 
prolonger sa vie; le Rituel pour l'intronisation d'une princesse 
comme vestale au temple du Soleil; le Rituel pour exorciser 
les esprits qui envoient des fléaux; enfln, les Paroles de bon 
augure an moyen desquelles les chefs du pays d'Izoumo con- 
tribuaient à assurer la prospérité du souverain. 

Comme exemple de ces formules, je donnerai le Rituel de la 
Grande Purification, qui peut apprendre, en quelques pages, 
bien des choses sur la religion et la morale des Japonais pri- 
mitifs, en même temps qu'il laissera deviner, sinon l'ampleur 
sonore du texte, du moins le sens oratoire et le souffle poéti- 
que des prêtres anonymes auxquels nous le devons. 



RITUEL DE LA GRANDE PURIFICATION* 
Je dis 8 : Vous qui êtes ici assemblés, princes du sang, 

1 . Les Anciens Rituel» du Shinntâ considéré* comme formules ma* 
giques; Oxford, 1908. 

% Mi-kado. C'est l'origine la plus probable du mot mikado, dans 
le sens d'empereur. Remarquons d'ailleurs que cette ancienne déno- 
mination, conservée dans la langue poétique et passée enfin dans l'u- 
sage des Européens, n'est pas celle dont se servent les Japonais d'au- 
jourd'hui pour désigner leur souverain : en pratique, ils lui donnent 
surtout le titre chinois de Tennshi (Fils du Ciel). • 

3. J'ai traduit et commenté ce Rituel dans le Toung Pao; Levas, 
1908. 

4. Minazouki tsougomori no Oho-harahi, « la Grande Purification 
du dernier jour de la lune humide », c'est-à-dire du sixième mois de 
l'année. Le Rituel est plus connu, dans l'usage, sous le nom d'OAo- 
harahi no Koloba, « Paroles de la Grande Purification ». 

5. Sous-entendu : Moi, le Grand-Nakatomi, parlant comme délégué 
de l'empereur. 



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26 ANf HOLOGIK pt £JL JJTTimfJJBU JAPONAISE 

autres princes, haujs dignitaires, nommes des cenj fonc- 
tions 1 , écoutez tousl 

Je dis : Écoutez tous la Grande Purification • par la- 
quelle, au dernier jour de la lune humide de cette année 3 , 
je daigne purifier et daigne laver* les diverses offenses 
qui, par mégarde ou à dessein 5 , ont pu être commises par 
ceux qui servent avec respect à la cour du céleste souve- 
rain, gens qui portent l'écharpe 6 , gens qui portent le cor- 
don appui-bras 7 , gens qui ont an dos le carquois, gens 
qui sont ceints du sabre 8 , par les quatre-vingts gens 4* 
ces gens 9, et jusqu'aux hommes qui servent avec respect 
dans toutes les autres fonctions 19 . 

Je dis : Écoutez tous 11 ! 

Les chers divin aïeul et divine aïeule du souverain", 
qui demeurent divinement dans la Plaine des fraujt* 



J. C'est- ^-d ire : fonctionnaires de tout ordre. 

4. La Purification générale du peuple, par opposition aux purifica- 
tions locales ou individuelles qui étaient également pratiquées. 

8. Le choix de cette date rappelle les anciennes lustrations du soir 
de la Saint-Jean, en Europe. De plus, la cérémonie était répétée le 
dernier jour du douzième mois, ce qui correspond ausaj aju besoin de 
renouvellement qu'on éprouve, chex jtant ,o\e peuple^ à cette fin de 
Tannée. 

4. Ainsi, c'est l'empereur qui, par cette formule magique, absout 
son peuple. Les divinités purificatrices, qu'on verra intervenir plus 
loin, n'agiront que sur son ordre. 

5. Ça effe£, 1* Wo£ tgoimi (offense) .comprend à fe fois .des actions 
mauvaises (comme certaines atteintes à la propriété du voisin), des 
souillures (comme le contact d'un cadavre) et des calamités (comme 
la lèpre). 7 

6. Les ounémé, serrantes de l'empereur, parées d'une écharpe sur 
les épaules. ' ' v f 

7. Les maîtres d'hôtel, qui avaient autour du cou un cordon dont 
les extrémités s'attachaient aux poignets, pour porter plus aisément 
de lourds plateaux. 

8. Des gardes du palais. 

9. C'est-à-dire : par les nombreuses gens de ces serviteurs impé- 
riaux eux-mêmes. Je reproduis fidèlement le texte, avec toutes ses 
répétitions de mots ; elles sont d'ailleurs plus heureuses en japonais, 
grâce à la sonorité de cette langue. 

10. Dans tout le pays et en dehors même de la cour. 

1 1. Jusqu'ici, le texte constituait un semmyô, un édit impérial. Main- 
tenant, le rituel proprement dit va commencer. 

12. Taka-mi-mouçoubi, « l'auguste Producteur d'en haut », et la 
déesse du Soleil, c'est-à-dire les deux grandes divinités directrices de 
U politique céleste. 



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PERIODE ARCHAÏQUE 2? 

ci eux 1 , par leur auguste parole daignèrent assembler en 
ane divine assemblée les huit cents myriades de dieux, 
et daignèrent <Jélibérer en une délibération divine 1 , et 
respectueusement donnèrent mandat*, en disant : « Que 
l'auguste souverain Petit -fils* gouverne paisiblement, 
comme un pays tranquille, le Pays des frais épis de la 
luxuriante plaine de roseaux*. » Ils daignèrent pour- 
suivre, d'une poursuite divine, les divinités sauvages du 
pays ainsi conféré 6 ; et ils daignèrent les expulser, d'une 
expulsion divine ; et ils réduisirent au silence les rochers, 
les troncs des arbres et jusqu'aux moindres feuilles des 
herbes, qui avaient eu le don de la parole 7 ; et, renvoyant 
du céleste siège de rochers*, frayant une route, d'un puis- 
sant écartement de route*, à travers les célestes nuages 
huit fois repliés, respectueusement ils le firent descendre 
du ciel, et respectueusement ils lui conférèrent (ce pays). 
Gomme centre des pays des quatre régions ainsi conférés, 
le pays du grand Yamato 10 , où l'on voit en haut le soleil, 
comme un pays tranquille fut respectueusement désigné. 
Et, fondant solidement les piliers de l'auguste demeure 
à la racine des plus profonds rochers, érigeant les pou- 
tres entre-croisées du toit jusqu'à la Plaine des hauts cieux, 
respectueusement on construisit le frais et auguste séjour 
de l'auguste souverain Petit-fils, afin qu'il pût s'y abriter 
comme auguste ombre du ciel et comme auguste ombre 



4. Un véritable pays, avec des montagnes, des rivières, des champs 
et la suite, que les Japonais primitifs situaient au-dessus des nuages. 

2. Voir plus bas, au Kojiki, p. 58. 

3. « Respectueusement >, parce que ce mandat est donné à l'ancêtre 
des empereurs. 

4. Le prince Ninighi, fils d'un autre dieu qui était lui-même fils 
adopta f de la déesse du Soleil. V. ci-dessous, au Kojiki, p. 44. 

5. Noms poétiques du Japon primitif. 

6. C'est-à-dire les aborigènes qui s'opposèrent à l'invasion de la 
tribu conquérante. Voir plus bas, au Kojiki, p. 59. 

7. Croyance produite sans doute par le phénomène de l'écho dans 
les montagnes. Un autre Rituel (n° 27 du recueil) évoque le temps 
lointain où « les rochers, les arbres et l'écume des eaux bleues par- 
laient ». 

8. Les dieux tenaient leurs assises sur les rochers de la « Tran- 
quille rivière du ciel » (la Voie lactée), que nos Japonais s'imagi- 
naient naturellement desséchée comme les torrents ,4e leur pays. 

9. Voir plus bas, au Kojiki, p. 60. 
iQ. Voir p. 273, n. 1." 



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28 ANTHOLOGIE DK LA. LITTERATURE JAPONAISE 

du soleil 1 , et tranquillement gouverner le pays comme 
on pays pacifique. 

Pour les diverses sortes d'offenses qui, pouvant être 
commises, par mégarde ou à dessein, par le céleste sur- 
croît de population 9 , pourront apparaître dans le pays, 
certaines sont déclarées offenses célestes* : renverser les 
séparations des rizières, combler les canaux d'irrigation, 
ouvrir les vannes 4 , semer à nouveau 5 , planter des ba- 
guettes 6 , écorcher vif et écorcher à rebours 7 , répandre 
des excréments 1 , ce sont les offenses déclarées célestes. 
Quant aux offenses terrestres, certaines offenses appa- 
raîtront : couper la peau vivante *, couper la peau morte *°, 
les hommes blancs 11 , les excroissances 11 , l'inceste 1 *, la 

1. Ces expressions obscures sont d'ordinaire entendue», tout sim- 
plement, en ce sens que le palais protège l'empereur contre le soleil 
et la pluie. 

2. Le peuple japonais, toujours plus nombreux : en souvenir du 
mythe cité plus nés, p. 41. 

3. Ce sont les crimes que Souça-no-vfO commit au ciel : voir ci- 
dessous, p. 45. 

4. Renverser les chemins qui, séparant les rizières, servent en même 
temps de digues pour maintenir l'eau, combler les canaux qui amè- 
nent cet élément indispensable de la culture indigène, ouvrir les 
étangs où on le conserve précieusement pour en user au moment 
opportun, voilà les attentats les plus exécrables pour une population 
d'agriculteurs; et c'est pourquoi ils mettent ces crimes en tète de 
leur liste. 

5. Sur un champ déjà ensemencé, jeter de mauvaises graines <*m 
perdront la récolle. Comp. la parabole de l'Evangile (Mat th., XII I, 
24 et suiv.). 

6. Dans les rizières : probablement avec des incantations, pour 
dresser ainsi des bornes magiques sur un champ dont on se prétend 
propriétaire; à moins qu'il ne s'agisse de baguettes pointues secrète- 
ment enfoncées dans la vase pour blesser les pieds nus du voisin, 
de même que, chez les Malais, un vaincu en déroute retardait par ce 
moyen la poursuite de ses adversaires. 

7. C'est-à-dire, écorcher vif un animal, de la queue à la tète. Voir 
plus bas, p. 46. 

8. Sous-entendu : à des endroits qui ne conviennent pas. Voir ci- 
dessous, p. 45. 

9. Ce qui comprend le meurtre et les blessures. Toute effusion de 
sang entraîne d'ailleurs une souillure, même pour la victime. 

10. Il est impur de toucher à un cadavre ; à plus forte raison, de l'en- 
tailler. 

11. C'est-à-dire, sans doute, certains lépreux, et aussi les albinos. 

12. Allusion à quelque autre maladie répugnante, et d'ailleurs 



13. Je réunis sons celnot quatre crimes qu'il serait difficile de pré- 

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PÉRIODB ARCHAÏQUE 29 

calamité des vers rampants 1 , la calamité des dieux d'en 
haut*, la calamité des oiseaux d'en haut*, tuer les ani- 
maux*, faire des sortilèges 8 . 

Quand de telles choses apparaissent, que le Grand- N a- 
katomi, suivant les rites du palais céleste*, coupant le 
bas et coupant l'extrémité de célestes jeunes arbres, en 
fasse un millier de tables 7 pour d'abondantes offrandes 8 ; 
qu'il fauche et coupe au bas, qu'il fauche et coupe à l'ex- 
trémité de célestes teilles de lalches, et qu'il les fende de 
plus en plus fin avec l'aiguille*; et qu'il prononce alors 
les puissantes paroles rituelles du céleste rituel 10 . 

Ce faisant, les dieux célestes, poussant et ouvrant la 
céleste porte de rochers " et se frayant une route, d'un 
puissant écartement de route, à travers les célestes nua- 
ges huit fois repliés, prêteront l'oreille; les dieux du 
pays 11 , montant au sommet des hautes montagnes et au 

ciser ici, el j'en omets on cinquième. Le lecteur désireux d'avoir une 
liste complète pourra se reporter au Lévitique, chap. XV11I, où rénu- 
mération japonaise que je supprime est représentée par les versets 7, 
17, 15, 8 et 23. 

1. Morsure des serpents, des myriapodes et autres bêtes venimeu- 
ses, d'autant plus à craindre que la hutte primitive n'avait point de 
plancher. 

2. C'est-à-dire, surtout, la foudre. 

3. Entrant par les trous qui, à chaque pignon, laissaient échapper 
la fumée du feu, ils pouvaient souiller les aliments. Le Rituel porte- 
bonheur du Grand Palais nous montre que, même chex le souverain, 
les vers d'en bas et les oiseaux d'en haut n'étaient pas moins redoutés. 

4. Du voisin, peut-être au moyen de mauvais sorts. 

5. Un passage du Kojiki nous fait voir que l'envoûtement était 
connu dans la plus ancienne magie japonaise. 

6. Par un renversement de l'évolution réelle des choses, on sup- 
pose qu'une Purification pratiquée par la déesse du Soleil servit de 
modèle à la cérémonie terrestre, tandis qu'évidemment cette dernière 
donna l'idée du mythe auquel on prétend la rattacher. 

7. On n'employait que la partie médiane du tronc, la meilleure, 
pour fabriquer ces tables. 

8. Ces offrandes de la Purification (harahi tsou mono) consistaient 
en pièces d'étoffe, armes, gerbes de riz, etc. ; on y voit figurer aussi 
des chevaux et des esclaves. 

9. Apparemment pour en faire un balai avec lequel on chassait 
(harahi) les offenses. 

10. C'est-à-dire, de notre rituel même, dont les mots ont une vertu 
magique. 

11. La porte, faite de rochers, de leur palais. Comp. le Kojiki, ci- 
dessous, p. 46. 

13. Les dieux de la terre, par opposition aux dieux du ciel. 



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30 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

sommet 4e s montagnes basses, dispersant violemment 
la fumée 1 des hautes montagnes et la fumée des monta- 
gnes basses, prêteront l'oreille. 

Par cette audience, toute offense qui s'appelle offense 
disparaîtra, à la cour de l'auguste souverain Petit- fil s 1 
et dans les pays des quatre régions sous le ciel. Gomme 
le vent du dieu à la Longue-haleine 3 disperse en soufflant 
les célestes nuages huit fois repliés ; comme le vent du 
matin et le vent du soir chassent l'épais brouillard du 
matin et l'épais brouillard du soir ; comme, à la rive d'un 
grand port, déliant à la proue et déliant à la poupe un 
grand vaisseau, on le pousse dans la grande plaine de 
la mer; comme, avec la lame tranchante d'une faucille 
trempée au feu, on balaye les buissons de l'épais fourré 
là-bas : ainsi, il ne restera plus d'offenses 4 . 

Ces choses que je daigne purifier et que je daigne laver, 
kt déesse appelée» Princesse de la descente du courant 5 », 
qui demeure dans" les rapides du torrent qui tombe en 
écumant par les ravins, du sommet des hautes montagnes 
et du sommet des montagnes basses, les emportera à la 
grande plaine de là mer. Et lorsqu'elle les aura ainsi 
emportées, la déesse appelée « Femme de la rapide ouver- 
ture 6 », qui demeure dans les huit cents rencontres ma- 
rines des Huit chemins iftariris, des huit cents chemins 



1. C'est-à-dire les nuages et les brouillards. 

2. Ici, l'expression change de sens et désigne l'empereur actuel. 

3. Shinato, dieu du Vent tranquille. Son souffle lent semble indé- 
finiment prolongé. La naissance mythique de ce dieu explique très 
bien le rôle qu il joue ici. D'après* le Nihonnghi (I, 15), le couple 
créateur venait d'engendrer les lies (voir plus bas, p. 38), quand I/a- 
naghi s'aperçut que, sur tout l'archipel, il n'y avait que « les brouil- 
lards parfumés du malin »; il les dispersa donc de son souffle, qui 
devint aussitôt une divinité nouvelle : « et c'est le dieu du Vent. » 

4. Cette belle phrase n'est pas, à mon avis, une simple série de 
métaphores, mais bien l'évocation d'assimilations diverses qui doi- 
vent produire un effet positif, en vertu du vieux principe de magie 
qui veut que le semblable attire le semblable. 

5. Séori-tsou-himé. On l'identifie avec Ya-so-maga-tsou-bi no kami, 
« la Prodigieuse divinité des quatre-vingts maux », née des souillures 
dont Izanaghi se lava à son retour au monde souterrain (voir plus 
bas, p; 42). t 

6. tlayaaki-tsou-mé. Elle personnifie le grand tourbillon (voir noie 
suivante) dont la bouche monstrueuse engloutit les eaux, avec toutes 
lts impuretés qu'elles peuvent contenir, 



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PÉRIODE ARCHAÏQUE 31 

marins de la mer en furie 1 , les saisira, et les avalera 
avec nn bruit de glouglou 1 . Et lorsqu'elle les aura ainsi 
avalées avec un bruit de glouglou, le dieu appelé « Sei- 
gneur du Lieu où souffle l'haleine* », qui demeure au Lieu 
où souffle l'haleine, les saisira et, de son baleine, les 
chassera entièrement dans le Pays-racine, le Pays du 
fond 4 . Et lorsqu'il les aura ainsi chassées, la déesse appe- 
lée « Prince&së du rapide bannissement 8 »', qui réside 
dans le Pays-racine, le Pays du fond, les saisira, et les 
bannira/ et les expulsera tout à fait 6 . 

Ayant été ainsi expulsées, à partir dé ce jftùr, il n'y 
aura plus d'offense qui s'appelle offense, ohez les gens 
de toutes fonctions qui servent avec respect à la cour du 
céleitë souverain, et dans les quatre régions sous le ciel 7 ; 

Et, ayant amené et placé ici un cheval, — comme une 
chose qui écoute, les oreilles dressées vers là Plaine des 
hauts «ietix 8 , — au* coucher du soleil veâjpërdl dii dernier 

i. Les « huit cents rencontres marines » sont le gouffre, situé aux 
extrêmes confins du monde, où aboutissent les innombrables chemins 
de la mer et d'où ils se précipitent en tourbillonnant dans la région 
inférieure. 

2. Les onomatopées sont si fréquentes dans la langue japonaise, 
on les y emploie pour exprimer tant de choses graves ou tristes, 
qu'elles n'enlèvent rien à la solennité d'un style relevé comme celui 
des rituels. 

3. lfoukido-noushi. Certains font de lui un dieu correcteur des 
influences qu'envoie la région infernale, et pareillement issu d'Iza- 
naghi au moment de ses ablutions. Le « Lieu où soufûe l'haleine » 
est l'endroit où ce dieu, suivant l'action instinctive de quiconque se 
trouve suffoqué par une odeur désagréable, exhale violemment son 
souffle et, par ce moyen, renvoie aux Enfers toute pollution. 

4. Les Enfers, au sens latin du mot (V. le Kojiki, IX et XXIII, ci- 
dessous, p. 30 et 54). 

5. Haya-saçoura-himé, plus connue sous le nom de Soucéri-himé, 
une fille'de Souça-no-wo devenu roi des Enfers (voir p. 54). 

6. Les quatre « divinités de la Purification » (Iiarahi no kami- 
sama), qui viennent de personnifier avec tant de puissance les diver- 
ses phases de l'opération magique, ne sont en somme que quatre 
rouages de la machine que l'empereur met en branle par la main du 
Grand-Nakatomi. 

7. Cette phrase ne veut pas dire que les coupables ne pécheront 
plus, ni que leurs offenses sont d'avance absoutes pour l'avenir, mais 
que toutes les offenses passées vont disparaître, à l'instant, par l'ac- 
tion magique de la formule prononcée. 

8. La vue de ce cheval doit inciter les dieux à écouler d'une ma- 
nière attentive, de même que nous verrons plus loin, au mythe de 
l'éclipsé, des coqs qu'on fait chanter ramener le soleil. 



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32 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

jour de la lune humide de cette année, je dis : Écoulez 
tous cette Grande Purification, par laquelle je daigne 
purifier et daigne laver. 

Je dis : Et tous, Devins des quatre régions, partez 
et allez au grand chemin de la rivière*, purifiez et 
enlevez». 



1. Dans le sens où Pascal parlait des « chemins qui marchent » 
la rivière devant porter les offrandes expiatoires à la mer. 
a î* Les Ourabé, corporation héréditaire de devins, vont jeter à la 
rivière ces offrandes, parce qu'une sympathie mystérieuse y a uni 
les péchés eux-mêmes, qui disparaîtront avec l'objet auquel ils furent 
attachés. 

Un règlement de la cérémonie, au ix» siècle, nous montre tout le 
inonde officiel, à la Porte du Sud du palais de Kyôtô, devant laquelle 
passait un canal, attentif aux belles périodes du Nakatomi qui déclame 
notre rituel, et, chaque fois < que revient le mot Kikoshimécé (Ecou- 
tes!) répondant Oh (Amen). La Grande Purification achevée, le prê- 
tre prend Yoho-nouça, baguette sacrée d'où pendent des fibres de 
chanvre et des bandelettes de papier, et la brandit au-dessus de l'as- 
semblée, d'abord à gauche, puis à droite, enfin une dernière fois à 
gauche. Après quoi, tous se retirent 



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II. — SIÈCLE DE NARA 



I. - LA PROSE 



A. ÉDITS IMPÉRIAUX 



Ce» Edita, connus sous le nom sino-japonais de Semmyô 
(Proclamation de l'Edit impérial) ou sous le nom japonais de 
Mi-kato-nori (Proclamation de l'Auguste parole), forment une 
transition naturelle entre les Rituels, dont ils reproduisent le 
style, et les ouvrages en chinois qu'ils annoncent déjà. Le Sho- 
kou-Nihonnghi, « Suite des Chroniques du Japon » publiée en 
797, nous a conservé 62 de ces textes. Voici le premier : 

ÉDIT POUR i/ AVENEMENT DE L'EMPEREUR MOMMOU 1 

Je dis * : Vous tous qui êtes ici assemblés, princes du 
sang, princes, grands dignitaires, hommes des cent 
fonctions, et toi, impérial trésor, peuple de la région 
sous-céleste, écoutez tous le gTand commandement que, 
par son auguste parole, proclame le souverain qui, 
comme un dieu présent*, gouverne le grand Pays des 
Huit îles. 

1. 8* jour du 9* mois de Tannée 697. L'impératrice Jitô ayant ab- 
diqué, 1 empereur Mommou lui succède, et notre édit annonce cette 
transmission du pouvoir. — Mommou, monté sur le trône à 14 ans, 
mourut en 707, dans sa 25* année. Son règne fut illustré par la 
promulgation du Taîhô-ryô, « Code de l'ère Taïhô », publié en 702 
(2* année de cette ère), et dont les points essentiels devaient rester 
en vigueur jusqu'à nos jours. 

2. Le ministre chargé de publier l'édit. 

3. L'empereur était considéré comme un dieu vivant, visible, pré- 
sent (akittou-kami). D'autres Edits ajoutent à ce titre celui de Ya- 

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34 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

Je dis : Écoutez tous le grand commandement par le- 
quel, suivant le grand, sublime, haut, vaste et puissant 
commandement à lui annoncé et donné comme tâche 
parj'ailgnste souveraine 1 dont le gouvernement, inau- 
guré sur la Plaine des hauts cieux, puis, de Page illus- 
tre des premiers souverains aïedi jusqu'au temps pré- 
sent, transmis de génération en génération aux illustres 
souverains Petits -r fils, conduit enfin par elle comme 
illustre enfant aê là diviitité* céleste * et comme divinité 
présente, l'auguste souverain* proclame qu'il se pro- 
pose de tenir l'empire dans l'ordre et la paix, d'aimer 
et caresserle peuple. 

Je dis* : Votis tous, tiomines dés cent toHctioiis, et jus- 
qu'à ceux auxquels est confié le gouvernement de toutes 
les provinces, écoutez tous ce commandement : que nul 
ne doit contrevenir, à dessein ou par mégarde, aux lois 
de ce pays, instituées par le douverain, mais ^tie cha- 
cun doit s'efforcer, d'un coeur pur; clair et droit, flë se 
ttfuer fidèlement et Salis négligence àti Service public. 
Ainsi, ôjùi obéit avec fidélité et conscience a ce qui vient 
d'être oit sera loué et élevé selon ses mérites. Je dis : 
Écoutez tous ce commandement de l'auguste souverain! 



U. le kojiki 



t ,te Kojtktj °* « Xâvre des choses anciennes * », est pour ainsi 
dire la Bible du lapon. 

moto-né/cft* Prince du Yamato », qu'on yoit apparaître d'abord dans 
jes noms propres des plus anciens empereurs, et qui semble être de- 
venu par la suite une sorte de nom commun, comme Pharaon ou 
fcésar f par exemple, l'Edit pour l'avènement de la fameuse impéra- 
trice GJhemmyô qui,. eu ?08, succéda à Mommoù lui-même). 
i. L'impératrice JUô, 
. Là déesse du Soleil. 
3. L'empereur Mommou. . „ â . 
, t ,4. Ko x ancien; jï, chose, affaire, matière; ki, notes, registre, his- 
toire, annales, chronique- J'emploie à dessein le mot « Livre », le Ko- 
iuçi n'étant ni un recueil d'annales (il n'a point de chronologie), ni 



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SlIcLE DÉ NÀRA 35 

Si l'on met de côté un ouvrage analogue compilé dès Tan 620, 
mais dont l'authenticité est discutée 1 , le Kojiki, paru en 712, 
s'ollre à nous comme le plus vieux monument de la littérature 
japonaise; il en est aussi le plus important. Il contient l'exposé 
des traditions nationales, depuis la naissance du monde jusqu'à 
l'année 628 de notre ère, en passant par toute la série de nuan- 
ces qu'on peut concevoir entre la mythologie pure et l'histoire 
réelle. La Préface nous apprend comment il fut composé. Sur 
l'ordre imp érial, un certain tiiyéda no Are, homme d'une mer- 
veilleuse mémoire, avait appris par cœur les m paroles des an- 
ciens âges »; le lettré Fouto no Yaçoumaro écrivit sous sa dic- 
tée, en caractères chinois qu'il employait tantôt dans leur sens 
idéographique normal, tantôt avec une valeur purement pho- 
nétique : car la première méthode ne pouvant exprimer les 
noms proprés, les poésies indigènes, toutes les expressions qui 
n'avaient pas d'équivalent en chinois, tandis que la seconde 
eût exigé, pour chaque mot polysyllabique japonais, autant de 
mots chinois que de syllabes à rendre, il se résolut à combiner 
l'une et l'autre dans une écriture de fantaisie qui n'était, en 
somme, ni du japonais, ni du chinois 3 . C'est dire que le Kojiki, 
naïf quant au fond, est dénué de toute forme artistique; et c'est 
expliquer, du même coup, pourquoi le Nihonnghi, « Chroni- 
ques du Japon » parues dés l'an 720, mais écrites en chinois et 
ornées d'idées chinoises, éclipsèrent tout de suite le vieil écrit 
national. Mais, pour ces mômes raisons, le lecteur européen qui 
veut comprendre l'âme japonaise doit préférer le vrai récit indi- 
gène s , c'est-à-dire la source même des conceptions qui, par- 
ties de là, vont s'étendre à travers toute la littérature du pays. 

un ouvrage d'histoire proprement dite, mais un récit sans art des 
vieilles traditions. 

1. Le Kyoujiki, ou « Livre des choses du passé ». 

2. D'où l'obscurité fréquente d'un ouvrage sur lequel Motoori, le 
grand plrilologue japonais du xvui* siècle, a pu écrire un commen- 
taire en 44 volumes (V. ci-dessous, p. 344). — Le Kojiki a été tra- 
duit en anglais par B. H. Chamberlain, Tôkyô, 1882, avec une exac- 
titude parfaite (sauf pour certains points, comme les noms des dieux, 
où ses interprétations peuvent être discutées]). 

3. Le JYihonnqhi, qui supprime, abrège, interprète à sa manière 
ou habille à la chinoise les récits jugés trop enfantins, offre en re- 
vanche cet avantage de donner, pour les principales traditions, des 
variantes empruntées aux nombreux manuscrits que ses rédacteurs, 
le prince Tonéri et Yaçoumaro lui-même, avaient a leur disposition. 
Le récit est sans cesse coupé d'une petite phrase, (« Kyouhon ihakou, 
Un vieil écrit dit, Arou hon ihakou? Un certain écrit dit »), qui an- 
nonce toujours quelque extrait précieux par les comparaisons qu'il 
permet. En somme, le Kojiki eii la, base; le NihônnQhi, le complé- 
ment. — Le Nihonnghi a été traduit eh anglais par W. G. Aston, 
Londïeft, 1896, et en allemand fear K. Florent, Tôkyô, 1901-1903» 

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36 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

En effet, le Kojiki n'est pas seulement le fondement essentiel 
de la religion et de l'histoire nationales : H constitue aussi, 
grnco au riche trésor do mythes et de légendes, d'idées et d'é- 
motions primitives qu'il renferme, le meilleur éclaircissement 
de toutes les allusions littéraires et de toutes les représenta- 
tions artistiques qui se réfèrent à son objet, c'est-à-dire à l'épo- 
pée d'une race dont les fils aimèrent toujours à se souvenir de 
leurs origines. Je vais donc mettre en relief cet ouvrage capi- 
tal, en donnant une analyse complète et de nombreux extraits du 
Livre I ar , qui, concernant « l'âge des dieux », renferme toute la 
mythologie proprement dite; une esquisse rapide et de rares 
passages du Livre II, où la légende domine encore, bien qu'on 
prétende nous raconter déjà « l'âge humain », mais dont les 
récits sont d'importance secondaire; et quelques notions sur 
le Livre III, qui aborde enfin l'histoire réelle, mais qui offre 
infiniment moins d'intérêt l . 



LIVRE PREMIER 

I. — LE COMMENCEMENT DU CIEL ET DE LA TERRE 

Au temps où commencèrent le Ciel et la Terre*, des 
divinités se formèrent dans la Plaine des hauts cieux, 

1. Dans les extraits ci-dessous, le texte est suivi d'aussi près que 
possible, avec ses commencements de phrase enfantins, ses perpé- 
tuelles répétitions d'idées et de mots, ses naïvetés de tout genre ; 
mais je tenais à donner une impression nette du document original ; 
et c'est pourquoi je n'ai même pas hésité à traduire parfois, sans les 
couper en phrases analytiques, les longues phrases synthétiques qui 
peuvent montrer au lecteur européen comment pensent les Japonais. 

Pour ne pas développer les notes outre mesure, je n'ai mis au bas 
de ces pages que les explications indispensables, et je me permets de 
renvoyer, une fois pour toutes, à un ouvrage où j'ai essayé d'éclair- 
ci r cette mythologie japonaise : Le ShinntoUme, Paris, 1907. 

2. Le Kojiki est divisé en trois volumes, sans subdivisions par 
chapitres ; mais pour aider le lecteur à s'y reconnaître, j'ai adopté, à 
l'exemple de M. Chamberlain, les titres traditionnels que les lettrés 
japonais avaient peu à peu donnés aux divers épisodes de « l'âge des 
dieux » et que Motoori a consacrés dans les Prolégomènes de son 
fameux Commentaire, le Kojikidenn. 

3. Les primitifs expliquent la création du monde soit par une gé- 
nération spontanée, soit par une génération humaine, soit par une 
fabrication divine. Nous allons trouver ces trois conceptions réunies 
dans la mythologie japonaise : les dieux primordiaux uaissent d'eux- 
mêmes; puis apparaissent des couples dont le dernier engendre les 
lies; enfin, l'œuvre est parachevée par le dieu Maître du Grand Paya. 
On remarquera l'idée d'évolution qui domine toute cette genèse. 



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SIECLE DE NARA 



3? 



dont les noms étaient: le dieu Àmc-no-mi-naka-noushi 1 , 
puis le dieu Taka-mi-moucoubi*, puis le dieu Kami- 
mouçoubi*. Ces trois divinités 4 , toutes divinités formées 
spontanément, cachèrent leurs personnes*. Ensuite, 
lorsque la terre, jeune et pareille à de l'huile flottante, 
se mouvait ainsi qu'une méduse, d'une chose qui surgit, 
telle une pousse de roseau*, naquirent des divinités 
dont les noms étaient : le dieu Oumashi-ashi-kabi-hiko- 
ji 7 , puis ledieu Amé-no-toko-tatchi 8 . Ces deux divinités, 
divinités encore formées spontanément, cachèrent leurs 
personnes. 

Les cinq divinités ci-dessus sont des divinités célestes 
séparées. 

II. — LE8 SEPT GENERATIONS DIVINES 

Les noms des divinités qui se formèrent ensuite fu- 
rent : le dieu Kouni-no-toko-tatchi 9 , puis le dieu Toyo- 
koumo-nou t0 . Ces deux divinités, aussi formées spon- 
tanément , cachèrent leurs personnes. Les noms des 
divinités qui se formèrent ensuite furent : le dieu Ou- 
hiji-ni", puis sa jeune sœur 19 la déesse Sou-hiji-ni 1 '; 
puis le. dieu Tsounou-gouhi 1 ?, puis sa jeune sœur la 
déesse Ikou-gouhi 15 ; puis le dieu Oh-to-no-ji", puis sa 
jeune sœur la déesse Oh-to-no-bé n ; puis le dieu Omo- 

1. Mailre de l'auguste centre du Ciel. 

2. Haut-auguste- Producteur. 

3. Divin-Producteur. 

4. M. à m. : « piliers de dieux ». En japonais, on compte les dieux 
par piliers (hashira), en souvenir sans doute du temps où l'on ado- 
rait des poteaux grossièrement taillés à l'image de l'homme. 

5. Disparurent de la scène, on ne sait comment. 

6. Comp. le mythe grec qui fait naître les hommes de certains vé- 
gétaux. 

7. Charmant-pousse de roseau-prince-ancien. 

8. Le dieu qui se tient éternellement dans le Ciel. 

9. Le dieu qui se tient éternellement sur la Terre. 

10. Maitre-inlégrant (de koumou, compléter, parfaire, intégrer). 

11. Seigneur du limon de la terre. 

12. C'est-à-dire : épouse. 

13. Dame du limon de la terre. 

14. Le dieu qui intègre les Germes. 

15. La déesse qui intègre la Vie. 

16. L'Ancien de la Grande région. 
17 1 L'Aïeule de la Grande région. 



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38 ANTHOLOGIE DE. LA LITTERATURE JAPONAISE 

darou 1 , puis sa jeune sœur* la déesse Aya-kashiko-né'; 
puis le dieu ïzana-ghi, puis sa jeune sœur la déesse 
Iz an a-mi*. 

Les divinités ci-dessus, depuis le 4ieu Kouni-no-toko- 
tatchi jusqu'à la déesse fzana-mi, ensemble sont appe- 
lées les Sept générations divines t. 

in. ~ l'îjj? d'qnqgqro 

Là-dessus, toutes les divinités célestes, parlant au- 
justement aux deux divinités l'auguste Izanaghi et Tau- 
guste Izanamj, leur ordonnant 4 e « faire, consolider et 
engendrer cette terre mouvante », et leur octroyant une 
céleste lance-joyau 5 , daignèrent leur confier cette 
charge. Ainsi les deux divinités, se tenant sur le Pont 
flottant du ciel*, abaissant cètîe lance-joyau et la re- 
muant, remuant l'eau salée koworo-koworo 7 , lorsqu'el- 
les eurent retiré et redressé la lance, l'eau salée qui 
tomba de son extrémité, en s'entassant, devint une île. 
C'est l'île d'Onogoro 8 . 

IV. — MARIAGE DES DIVINITES («ANAGHI ET IZANAMl) 

Izanaghi et Izanami descendent du ciel dans cette île, où ils 
célèbrent leur union. Mais ils donnent naissance à un enfant 
ma} venu, qu'ils abandonnent dans un bateau de roseaux 9 , et à 
l'île de l'Ecume, qu'ils ne veulent pas non plus reconnaître. 

V. — NAISSANCE DES HUIT-ÎLES 

Ayant appris des dieux célestes, qui eux-mêmes ont recours 
à la Grande Divination l0 , que si « ces enfants n'étaient pas bons », 

f . Le dieu Parfaitement beau. 

3. La déesse i Ah! terrible ! » (ou vénérable). 

3. Le Mâle invitant, et la Femme invitante {Ixana, racine du 
verbe izanafou, inviter, attirer). 

4. En effet, ce groupe comprend d'abord deux dieux isolés, puis 
cinq couples, qui sont comptés chacun pour une génération. 

5. Le mot « joyau » est employé pour qualifier toutes sortes d'ob- 
jets précieux. 

6. L'arc-en-ciel. 

7. Onomatopée qui s'allie à une idée de coagulation. 

8. C'est-à-dire : « spontanément coagulée ». 

9. Comp. la légende accadienne de Sargon, celle de Moïse, etc. 

10. Voir plus bas, p. 47, n. 8.' — Ce détail implique l'existence 



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8i *ple M *!*** W 



refera» * w?M,h p*?#te» â»2.}a c fefc 

arfage, ils reprennent leur œuvre de preallon dans 
ns plus favorables, et engendrent d'Jbord l'U'é 'dd 



monte du marji „ ........... 

des conditions plus favorables,' et engendrent c 
Chemin d'écume, puis les 'autres îles ttè l'archipel. 



VI. — NAISSANCE DES DIVERSES DIVINITES 

Ils mettant au monde, de la mfme feçpn, tQBt çn pgnnjg <ta 
dieux de 1* nature. 

VII. -rr RETRAITE* DE l'àUGUSTO )?AJf4||l 

Par malheur, le dieu du Feu, dernier-né d'izanami, brûle sa 
mère si grièvement qu'elle meurt après une fièvre terrible. 
Izanaghi, désespéré, se traîne en gémissant autour du cadavre, 
et de ses larmes naît encore un dieu. H ensevelit son épousé 
sur le montHiba, aux connus de la terre d'IzQumo. 

VIII. LE MASSACRE DU DIEU DU FEU 

Ensuite, 4ans sa douleur furieuse, il me$ en pièces le matri* 
cide, dont U sang et les membres épars se changent aussi en 
des divinités nouvelles. Enfin, pour retrouver son épouse, \l va 
descendre aux Enfers 1 '. ' 

K. — LE J»ATS. DE* TERRES 

Désirant revoir sa jeune sœur l'auguste Izanami, il 
la suivit au' Pays des Ténèbres. Bt lorsque, soulevant 
la porte du palais, elle sortit pour le rencontrer, l'au- 
guste Izanae-ni lui parla, disant : « mon aujjpste jeune 
sœur char m an te, lès pays que nous faisions, moi et toi, 
ne sont pas encore achevés : reviens donc! » Alors l'au- 
guste ïzànami répondit : « Il est lamentable que tune 
sois pas venu plus tôt : j'ai mangé à l'intérieur des 
Enfers* 1 Néanmoins, ô mon auguste et charmant frère 

d'une vague Puissance impersonnelle, pareille à la tyoïra d'Homère, 
au temps où Zeus' n élan'pas encore le dieu qui dirigé le Destin.*' 
i. C'est-à-dire : mort. 

2. Yomi tsou Kouni, le Pays des Ténèbres. Gomp. le Schéol hé- 
breu, l'Hadès grec. 

3. Lorsqu'un vivant avait goûté aux aliments du monde souterrain, 
il ne pouvait plus revenir à la lumière. Comp. la grenade de Persé- 
phonè ou de Proserpine. 



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4Q JJHHOLOGH DK LA LITTERATURE JÀP0MAI8B 

aîné, touchée de l'honneur de ton entrée ici, je voudrai» 
revenir; et je vais en conférer avec les divinités des 
Enfers. Ne me regarde pas M » A ces mots, elle rentra 
dans le palais; et comme elle s'y attardait très long- 
temps, il ne put attendre davantage. Aussi, ayant jpris 
et détaché une des dents terminales du peigne multiple 
et dense qui était fiché dans l'auguste nœud gauche de 
sa chevelure, et l'ayant allumé en une lumière unique a , 
lorsqu'il entra et regarda, des vers fourmillaient, elle 
était en pourriture, et à sa tête était le Grand-tonnerre, 
en son sein le Tonnerre de feu, dans son ventre le Ton- 
nerre-noir, au-dessous le Tonnerre- fendant, à sa main 
gauche le Jeune-tonnerre, à sa main droite le Tonnerre 
de la terre, à son pied gauche le Tonnerre-grondant, à 
son pied droit le Tonnerre-couchant, ensemble huit es- 
pèces de dieux du Tonnerre s'étaient formés et étaient là. 
Alors, comme l'auguste Izanaghi, terrifié à cette vue, 
s'enfuyait en arrière, sa jeune sœur l'auguste Izanami : 
« Tu m'as remplie de honte! » Et ce disant, aussitôt 
elle jlança à sa poursuite les Hideuses-Femelles des En- 
fers*. Aussi l'auguste Izanaghi, prenant sa noire guir- 
lande de tète, comme il la jetait, à l'instant elle se chan- 
gea en raisins 4 . Tandis qu'elles les ramassaient *et les 
mangeaient, il s'enfuyait; et comme elles le poursui- 
* vaient encore, prenant et brisant le peigne multiple et 
dense du nœud droit de sa chevelure, comme il le jetait, 
à l'instant il se changea en pousses de bambou 5 . Tan- 
dis qu'elles les arrachaient et les mangeaient, il fuyait 
toujours. Ensuite, elle lança à sa poursuite les huit es- 
pèces de dieux du Tonnerre, avec mille cinq cents guer- 
riers des Enfers. Mais, tirant le sabre de dix largeurs 



1. Cette défense est aussi le nœud du mythe d'Orphée, qui doit 
remonter au jour sans se retourner, tandis qu'Eurydice marche 
derrière lui. 

2. Une lumière unique était regardée comme néfaste. 

3. Les Erinnyes du mythe japonais. 

4. La kazoura, « guirlande de tête » du héros, se change logi- 
quement en yébi-kazovra (Vitis Thunbergii), la vigne sauvage du 
Japon. 

5. Takè no ko, un des mets favoris des Japonais. Métamorphose non 
moins naturelle : car, dans les temps primitifs, ils portaient des 
peignes de bambou. 

4 r ' • ' i "• • *" L 

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SIECLE DE NARA 41 

de main dont il était augustement ceint, et de sa main 
le brandissant derrière lui 1 , il fuyait en avant; et comme 
ils le poursuivaient, lorsqu'il atteignit la base de la 
Pente unie des Enfers 1 , il prit trois pèches qui avaient 
mûri à cette base, et attendant, et les frappant, tous 
s'enfuirent en arrière'. Alors l'auguste Izanaghi, solen- 
nellement, dit aux pêches : « De même que vous m'a- 
vez secouru, ainsi, tous les hommes visibles de ce Pays 
central des plaines de roseaux, lorsqu'ils tomberont dans 
le trouble et qu'ils seront harassés, secourez-les » ; et 
ayant prononcé ces mots, il conféra le nom d'auguste 
Grand-fruit-divin. 

Enfin, en dernier lieu, sa jeune sœur l'auguste Iza- 
nami vint elle-même le poursuivre. Alors, il souleva un 
rocher, que mille hommes n'auraient pu porter, pour 
bloquer la Pente unie des Enfers, et le plaça au milieu; 
et comme ils se tenaient en face l'un de l'autre, échan- 
geant leurs adieux 4 , l'auguste Izanami parla : « mon 
auguste et charmant frère aîné, si tu agis ainsi, j'étran* 
glerai et ferai mourir, en un seul jour, un millier d'hom- 
mes de ta terre »; elle dit. Alors l'auguste Izanaghi 
prononça : « mon auguste jeune sœur charmante, si 
tu fais cela, je dresserai, en un seul jour, mille cinq 
cents maisons d'accouchement 5 . Ainsi, en un seul jour, 
sûrement mille hommes mourront : en un seul jour, sû- 
rement mille cinq cents hommes naîtront 6 . » C'est pour- 
quoi l'auguste Izanami est appelée la Grande-divinité- 



1 . Il a soin de ne pas se retourner. Comp. l'attitude des anciens 
Grecs sacrifiant aux dieux souterrains. 

2. Passage qui reliait le monde inférieur au monde des vivants. 

3. Le pêcher, aux fruits éclatants, est un arbre magique au Japon 
comme en Chine. 

•4. Allusion aux formules du divorce. 

5. C'est-à-dire : Je rendrai mères quinze cents femmes. — L'ac- 
couchement étant regardé comme impur (comp. la loi hébraïque 
et, de nos jours encore, la cérémonie catholique des relevailles), 
la femme japonaise devait se retirer pour cela dans une hutte parti- 
culière. 

6. C'est en se fondant sur ce mythe, destiné à expliquer pourquoi, 
malgré la mort, l'humanité se développe sans cesse, que les Japo- 
nais s'appellent eux-mêmes « le céleste surcroit de population. » Comp. 
ci-dessus, p. 28, n. i. 



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des-Enfers. 1 . Et parce qu'elle poui 
dit qu'elle s appelle encore la 



fô ANTHOLOGIE t>B LA LITTERATURE JAPONAIS!! 

l'elle poursuivit et atteignit, on 
Grande-divinité-attei- 
gnant-la-route. Et le rocher avec lequel il bloqua la 
Pente unie des Enfers est appelé la Gr an de-divin i té -qui- 
fait-reprousser-chemin ; et on l'appelle encore la Grande- 
divinité-qui-bloque-la-Porte-des-Enfers. Et ainsi, ce qu'on 
appelait la Pente unie des Enfers, maintenant s'appelle 
Ja Pente 4'tf ou y a » $ ans . * e . P&y 8 d'Izoumo*. 

X. -— LA ÇÇRIFICATION PB i/AUGUSTE PERSONNE 

Echappé aux horreurs de la région souterraine, Izanaghi a 
hftte de dépouiller les souillures qu'il y a contractées : il va so 
purifier par de longues ablutions 8 à l'embouchure d'une petite 
rivière près 4" village des Orangers, dans Test de Jtyoushou. 
Douze divinités naissent alors de son bâton, des diverses par- 
ties de son vêtement, de ses bracelets, à mesure qu'il les jette 
à terre; puis, quatorze autres, des diverses phases de son 
Bain; et parmi Ces dernières, trois divinités illustres, qui ap- 
paraissent en dernier lieu, lorsqu'il lave son œil gauche, puis 
son œil droit, enfin son nez, à savoir : Ama-téraçou-oho-mi- 
kami, « la Grande et auguste déesse qui brille dans les cieux » *, 
Tsouki-yomi-no-kami, « le dieu de la Lune des nuits », et 
faké-haya-souça-no-wo-no-mikoto, « l'auguste Mâle impé- 
tueux, rapide et brave ». C'est à ces trois divinités, ta déesse 
du Soleil, le dieu de la Lune et le dieu de l'Océan, bientôt de- 
venu le dieu de là Tempête, qu'Izanaghi va donner l'investiture 
du gouvernement de l'univers. 

XI. — INVESTITURE PES TROIS DIVINITES, LES AUGUSTES 
ET ILLUSTRES ENFANTS 

4 ce gipmenj, l'auguste Ixanaghi se réjouit grande- 
ment, disant : « Moi, engendrant enfant après enfant, 
par une dernière génération j'ai obtenu trois enfants 
illustres » ; et aussitôt, enlevant en le faisant tinter et 

1. De même que Proserpine devient la reine des Enfers où elle a 
été retenue. 

2. C'est en effet dans celte vieille province qu'on situait l'entrée 
du monde inférieur. 

3. Comp. les purifications d'Alkestis sauvée de Thanatos, de Junon 
à son retour des Enfers, du Dante sortant du Purgatoire. 

' 4. La conception du Soleil, œil du ciel, se retrouve dans nombre^ 
de mylhologies. 



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8IECLE Dfe NARA 43 

•;n fi o 

secouant le cordon de joyaux qui formait son auguste 
collier, il le conféra à la Grande et auguste divinité qui 
brille dans les cieux, en disant : « Que ta personne au- 
guste gouverne la Plaine des hauts cieux. » Avec cette 
charge, il le lui conféra. Et le nom de cet auguste col- 
lier était le Dieu-de-la-table tte-de-l'auguste-chambre- 
à-trésors. Puis il dit à l'auguste dieu de la Lune des 
nuits : « Que ta personne auguste gouverne le Royaume 
des nuits. » Ainsi il lui donna cette charge. Puis il dit 
à l'auguste Mà\e impétueux, rapide et brave : « Que ta 
personne auguste gouverne la Plaine des mers. » 

XII. — LES CRIS ET GÉMISSEMENTS 
DE L'AUGUSTE MALE IMPETUEUX 

Mais, tandis que la déesse du Soleil et le dieu de la Lune 
obéissent aux ordres paternels en prenant possession dé leurs 
domaines respectifs, le terrible Mâle ne cesse de crier et de gé- 
mir; à T/.anaghî, qui Finterroge, il répond qu'il veut aller au 
pays lointain où est sa mère; puis, quand le grand, dieu le 
chasse de sa présence, il déclare qu'il va prendre congé de sa 
sœur, la déesse du Soleil, et il s'élance au ciel en bouleversant 
toute la nature. 

xin. — l'auguste serment 

Alors la Grande et auguste divinité qui brille dans les 
cieux, alarmée de ce vacarme, dit : « La raison pour 
laquelle est monté ici mon auguste frère atné ne vient 
sûrement pas d'un bon cœur. C'est seulement qu'il veut 
m'arracher mon territoire. » Et aussitôt, dénouant son 
auguste chevelure, elle la tordit en d'augustes nœuds; 
et à la fois dans les augustes nœuds gauche et droit, 
comme aussi dans son auguste coiffure et pareillement 
& ses augustes bras gauche et droit, elle enroula un 
auguste cordon complet de joyaux courbés 1 long de 
huit pieds, de cinq cents joyaux; et, suspendant à son 
dos un carquois d'un millier (de flèches) , et y ajoutant 
un carquois de cinq cents, prenant et suspendant aussi 
$i son côté un puissant et résonnant protège-coude, elle 

1. Maqa-tama, « joyaux courbés » en forme de virgule. 



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44 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

brandit et ficha tout droit son arc dont le sommet trem- 
bla; et, frappant du pied, elle enfonça le sol dur jus- 
qu'à la hauteur de ses cuisses opposées, en le chas- 
sant comme de la neige; et elle se tint vaillamment, 
comme un homme puissant, et, attendant, elle de- 
manda : « Pourquoi es-tu monté ici 1 ? » 

Ces préparatifs homériques semblent annoncer une formida- 
ble querelle; cependant le jeune dieu affirme qu'il n'a pas de 
mauvais desseins, et pour le prouver, il propose à la déesse un 
serment qui établira leur bonne foi mutuelle a . Les deux divi- 
nités, séparées par la Tranquille rivière du ciel*, échangent 
les paroles qui les engagent; et de nouveaux êtres divins éma- 
nent du brouillard de leur haleine, pendant que le frère livre 
à la sœur son sabre, qu'elle brise en trois morceaux, et que la 
sœur abandonne au frère ses joyaux, qu'il brandit, fait tinter et 
disperse en soufflant. 

XIV. — L'AUGUSTE DECLARATION DE LA DIVISION DB8 
AUGUSTES ENFANTS MALES ET DES AUGUSTES ENFANTS 
FÉMININS 

Elle proclame alors quels sont ceux de ces dieux qui, suivant 
leur origine, devront être considérés comme enfants de l'un ou 
de l'autre 4 ; et c'est ainsi que les empereurs japonais, descen- 
dants d'Oshi-ho-mimi 5 que produisit le souffle de Souça-no- 
wo, mais que la déesse du Soleil réclama comme sien parce que 
cette action magique s'était exercée sur une parure lui appar- 
tenant, pourront se regarder comme les petits-fils de l'astre. 
— Mais le terrible Mâle va se livrer aussitôt à mille violeuces, 
dont le résultat sera l'épisode central de notre mythologie. 



1. Comp.,dans le mythe égyptien, Horus affrontant les puissances 
des ténèbres. 

2. Quel serment? Le texte n'en dit rien; mais plusieurs passages 
du Nihonnghi (I, 31 à 36) nous montrent qu'il s'agissait d'un pari : 
si Souça-no-wo produisait des enfants mâles, sa sœur devrait ad- 
mettre la pureté de ses intentions. 

3. La Voie lactée. 

4. Pourquoi celte division ? Le Kojiki laisse ce point obscur. Par 
le Nihonnghi (1, 34, 36), nous voyons que Souça-no-wo, ayant eu 
des enfants mâles, est par là môme victorieux. Mais la déesse ne se 
tient pas pour battue : elle déclare que ces enfants, nés de ses 
joyaux, sont à elle, tandis que les enfants féminins, issus du sabre 
de Souça-no-wo, doivent être attribués à ce dernier. 

5. J'abrège ce nom qui, complet, n'a pas moins de 23 syllabes. 



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SIECLE DB MABA 45 



XV. — LES AUGUSTES RAVAGES DE L AUGUSTE MALE 
IMPÉTUEUX 

Alors l'auguste Mâle rapide et impétueux dit à la 
Grande et auguste divinité qui brille dans les cieux : 
« Grâce à la clarté de mon cœur 1 , moi, engendrant des 
enfants, j'ai obtenu des êtres féminins délicats. A parler 
d'après cela, tout naturellement j'ai remporté la vic- 
toire*. » Et à ces mots, dans l'impétuosité de cette vic- 
toire, il renversa les séparations des rizières préparées 
par la Grande et auguste divinité qui brille dans les cieux, 
combla les fossés d'irrigation, et de plus répandit des 
excréments dans le palais où elle goûtait la Grande- 
nourriture*. Et, bien qu'il agit ainsi, la Grande et au- 
guste divinité qui brille dans les cieux, sans lui faire 
de reproches, dit : « Ce qui ressemble à des excréments 
doit être quelque chose que mon auguste frère aîné aura 
vomi, étant ivre. De plus, pour le renversement des sé- 
parations de rizières et le comblement des fossés, c'est 
sans cloute parce qu'il regrette la terre (que ces choses 
occupent) 4 que mon auguste frère agit de la sorte »; 
mais bien qu'elle l'excusât par ces paroles, il conti- 
nuait encore ses mauvaises actions et devenait violent 
à l'extrême. Alors que la Grande et auguste divinité qui 
brille dans les cieux siégeait dans la sainte salle des 
vêtements, veillant au tissage des augustes vêtements 

1. C'est-à-dire : grâce à la sincérité de mes intentions. 

2. Phrase étrange: car ce sentiment est contraire, d'abord, atout 
ce que nous savons des idées primitives sur l'importance relative 
des garçons et des filles ; puis, a la version du Nihonnghi, qui est 
conforme à ces idées, et qui justement nous a permis d élucider la 
nature du serment intervenu ; enfin, à la psychologie la plus élé- 
mentaire : car comment Souça-no-wo pourrait-il se réjouir d'une 
attribution qui lui fait perdre un pari gagné ? Je crois donc que, 
tout au rebours, c'est le sophisme imaginé par sa sœur qui le fait 
entrer en furie. Le rédacteur n'aurait-il pas écrit tout simplement 
■ êtres féminins » pour « êtres mâles »? De deux choses en opposi- 
tion, lorsqu'on conçoit l'une, on pense à l'autre ; et bien souvent, dans 
les textes japonais, des scribes ont mis « main » pour « pied » ou 
« ciel » pour « terre ». 

3. Elle célébrait au Ciel la fête des prémices. 

4. En d'autres termes, il pense que ces séparations, ces fosses 
enlèvent trop de terre à la culture. 



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4ë ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

des dieux, il fit un trou au sommet de cette salle des 
vêtements et y laissa tomber un céleste poulain pie qu'il 
avait écorché d'un écorchement à rebours : à la vue de 
quoi les femmes tisserandes des augustes vêtements, 
alarmées, s'étant blessées avec leurs navettes dans l'in- 
timité de leur corps, moururent 1 . Alors la Grande et 
auguste divinité qui brille dans les cieux, terrifiée à 
cette vue, ( fermant la porte de la Céleste demeure de 
rocneirs*, la ûxa. solidement et demeura enfermée. 

XVI. — LA PORTE DE LA CÉLESTE DEMEURÉ 
DE ROCHERS 

Aussitôt, la. Plaine des hauts cieux fut entièrement 
obscurcie, et le Pays central des plaines de roseaux fut 
pareillement obscurci. A cause de cela, régnait la nuit 
éternelle. Là-dessus, avec le bruit de dix mille dieux pul- 
lulant comme les mouches de la cinquième lune, dix 
mille calamités apparurent en même temps. C'est pour- 
quoi les huit cents myriades de divinités, s'assemblant eh 
une divine assemblée dans le lit desséché de la Tranquille 
rivière du ciel 3 ; invitant à méditer le dieu Omohi-kané 4 , 
enfant du dieu Taka-mi-mouçoubi ; assemblant les oi- 
seaux au long chant de la nuit éternelle, et les faisant 
chanter 8 ; prenant de durs rochers célestes du lit dessé- 
ché de la Tranquille rivière du ciel, et prenant du fer 
des célestes Montagnes de métal 1 ; convoquant le for- 



1. Pour tous ces crimes du Mâle impétueux, voir plus haut, p. 28» 
n. 3 et suivantes. 
S. De la caverne qu'elle habitait sur la Plaine céleste. 

8. Voir ci-dessus, p. 27, n. 8. 

4. Le dieu « qui accumule les pensées », le dieu de la Ruse, si 
admiré de tous les primitifs. — Taka-mi-mouçoubi est le second des 
dieux nommés à la genèse du monde. 

5. Ils réunissent des coqs, dont le chant, suivant les principes de 
la magie, devrait faire paraître le soleil; et de fait, les Japonais 

fossédaient, dans leur culte primitif, des coqs annonciateurs de 
aurore, ^c'est-à-dire, au besoin, évocateurs du jour. C'est même aux 
ferchoirs de ces animaux sacrés que la philologie indigène rattache 
origine du tori-i, «résidence d'oiseaux », bien que ce fameux por- 
jtiquedes temples, shinntoïstes semble plutôt d'importation continen- 
tale (Voir Goblel d'Atviella, La Voie des dieux, Bruxelles, 1906, p. 22k. 

9. Des mines de fer. C'est avec ce mêlai qu'on va fabriquer le 



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Méiâ dé ûi*L 47 

geron Âmà-tsou-ma-ra*; chargeant l'àufùste Ishi-tcoxi- 
domé* de fabriquer un miroir, et chargeant l'auguste 
Tama-no-ya* de fabriquer un collier de joyaux, en au- 
guste assemblage, de cinq cents joyaux courbés, (long) 
de huit pieds; et mandant l'auguste Amé-no-koyané* et 
l'auguste Fouto-tama', et îcur faisant arracher, d'un 
arrachement complet, l'épaule d'un Véritable daim du 
céleste mont fcagou*, et prendre l'écofcë d'arbres cé- 
lestes "J du céiéste mont, Ëagou, et pratiquer tiiié diTiha- 
tion 1 ; et déracinant, d'un déracinement complet, une 
véritable cleyère* dé cinq cents {branches^ du céleste 
mont rtâgoù; et prenant et mettant sûr ses branches su- 
périeures le collier de joyaux, en auguste assemblage, 
de cinq cents joyaux courbés, long de huit pieds, et 
prenant et attachant aux branches moyennes le miroir 
(large) ie huit pieds, et prenant et suspendant aux bran- 
ches inférieures de douces offrandes blanches et de dou- 
ces offrandes bleues 10 ; ces diverses choses; l'auguste 

miroir solaire, pareillement destiné & rappeler l'astre dbnt il imite 
la forme et l'éclat. 

1. fcomnie les Cyclopes, ce dieu Forgeron n'a qu'un œil. 

2. Nom obscur qui peut vouloir dire «tailleur de pierre », et par 
là évoquer l'idée dés moules de pierre où on coulait certains objets 
de„métal. C'est l'ancêtre mythique des fabricants de miroirs. 

à. « Ancêtre des joyaux», de qui prétendra descendre la corpora- 
tion héréditaire des joailliers. 

4. Ancêtre dès Nakatomi (voir ci-dessus, p. 24, n. 3), et par suite 
d'une branche de ce clan, la grande famille des Foujiwara, que nous 
verrons intervenir sans cesse dans la littérature. 

5. « Grand-joyau,»» ou plutôt « Grand-don ». Ancêtre des Imibé, 
prêtres « abstinente » qui étaient notamment chargés de préparer 
les offrandes. 

6. Cette montagne du Ciel a son homonyme dans le Tamato. 

7. Espèce douteuse. Ce bois est destiné à allumer le feu pour la 
divination qui va suivre. 

8. La vieille divination japonaise consistait a observer, pour en 
tirer certains indices conventionnels, les craquelures qui apparais- 
sent sur une omoplate de daim exposée au feu. Bientôt d'ailleurs, 
sous l'influence chinoise, on substitua à l'omoplate des temps primi- 
tifs une écaille de tortue. 

9. Sakaki, Cleyera japonica, l'arbre sacré du Shinntô. Pour en 
donn r une idée, j'indiquerai que la famille des ternstrœmiacées, à 
laquelle il, appartient, comprend aussi le camélia et le thé. 

10. Çtofjes blanches, tissées avec des fibres d'écorce de mûrier, 
et étoffes bleues, de chanvre. Ces offrandes s'expliquent assez par 
le fait que les étoffes étaient la monnaie du Jà^on crimitU". 



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48 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Fouto-tama les prenant et tenant arec les grandes et 
augustes offrandes * ; l'auguste Àmé-no-koyané pronon- 
çant avec ardeur de puissantes paroles rituelles *; le dieu 
Àmé-no-tajikara-wo* se tenant caché près de la porte; 
l'auguste Àmé-no-Ouzoumé 4 se mettant comme appui- 
bras 8 le céleste lycopode* du céleste mont Kagou, et fai- 
sant du céleste évonyme 7 sa guirlande de tête, [et liant 
des feuilles de bambou nain* du céleste mont Kagou 
comme bouquet pour ses mains, et posant une planche 
résonnante devant la porte de la Céleste demeure de 
rochers, et piétinant jusqu'à ce qu'elle la fit résonner, 
agissant comme possédée, par un dieu 9 , et tirant les 
mamelons de ses seins, elle repoussa le cordon de son 
vêtement jusqu'au-dessous de sa ceinture 10 . Alors, la 
Plaine des hauts cieux tremblant, les huit cents myria- 
des de dieux rirent en même temps. Sur quoi, la Grande 
et auguste divinité qui brille dans les cieux, pensant cela 
étrange, ayant entr'ouvertla porte delà Céleste demeure 
de rochers, parla ainsi de l'intérieur : a Je pensais que, 

1. Ces « augustes offrandes » {mi-tégoura), recevant ensuite la 
forme conventionnelle des oho-nouça (v. ci-dessus, p. 33, n. 2), de- 
viendront enfin le gohei de papier qu'on voit aujourd'hui dans tous 
les temples. 

2. C'est-à-dire : un norito. Comp. ci-dessus, p. 29, n. 10. 

3. Main-force-mâle. 

4. La « Femme terrible » du Ciel. Ancêtre des Saroumé (Sarou, 
Singe, mé, femmes), danseuses de la cour ainsi appelées en raison 
d'un mythe que nous trouverons plus loin (p. 60), et dont les pan- 
tomimes sacrées seront le prototype de la kagoura qu'on peut voir 
aujourd'hui même. 

5. Voir ci-dessus, p. 26, n. 7. 

6. Hikaglié, le lycopode commun ou berbe aux massues. 

7. Maçaki no kazoura. V. plus bas, p. 151, n. 4. 

8. Saça, nom générique de divers pelits bambous. 

9. Le passage correspondant du Nihonnghi parle d'une possession 
véritable; et défait, l'hypnotisme joue un grand rôle dans le Shinntô 
(voir notamment plus bas, p. 75). 

10. Cette longue phrase est un bon exemple de la manière synthé- 
tique, et par suite confuse, dont pensent les Japonais. Le dieu de la 
Ruse ayant combiné un plan d'ensemble, tous les détails de l'exé- 
cution viennent s'accrocher à cette idée générale : le sujet des ver- 
bes est souvent obscur, et même lorsqu'on nous dit que tel dieu a 
fait telle chose, il faut sous-entendre un sens causatif qui se rap- 

}>orte à l'action déterminante du début. Mais dans ces quelques 
ignés, on trouve condensés tous les éléments essentiels du culte 
shinntoïsle, en même temps que les procédés spéciaux de la magie 
japonaise en cas d'éclipsé. 



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•ISOLE DE MÂRA 49 

par ma retraite, la Plaine du ciel serait naturellement' 
obscurcie, que le Pays central des plaines de roseaux 
serait pareillement obscurci : comment donc se fait-il 
que la céleste Ouzoumé se réjouisse, et que de plus les 
huit cents myriades de dieux rient tous? » Elle dit. Aus- 
sitôt, la céleste Ouzoumé : « Gomme il y a une divinité 
illustre,- qui surpasse ton auguste personne, nous sommes 
gais ejt nous nous réjouissons, » dit-elle. A l'instant 
même où elle parlait ainsi, l'auguste Amé-no-koyâné 
et l'auguste Fouto-tama poussant en ayant le miroir» 
comme ils le montraient respectueusement à la Grande 
et auguste divinité qui brille dans les cieux, la Grande 
et auguste divinité qui brille dans les cieux, pensant cela 
de plus en plus étrange, comme elle sortait peu à peu 
de la porte et le regardait, ce dieu Amé-no-tajikara-wo, 
qui se tenait caché, prenant son auguste main, la tira au 
dehors. Alors l'auguste Fouto-tama, tirant et étendant 
derrière son auguste dos une corde liée en bas l : « Tu 
ne dois pas reculer et entrer plus loin que ceci, » dit-il. 
Et ainsi, lorsque la Grande et auguste divinité qui brille 
dans les cieux fut sortie, et la Plaine des hauts cieux et 
le Pays central des plaines de roseaux, tout naturelle- 
ment, furent illuminés de son éclat. 

xvii. — l'auguste expulsion db l'auguste mâle 
impétueux 

Là-dessus, les huit cents myriades de dieux, s'étant 
consultés ensemble, imposèrent à l'auguste Mâle impé- 
tueux, rapide et brave] une amende d'un millier de ta- 
bles', et de plus lui coupèrent la barbe, et môme lui 
firent arracher les ongles des doigts des mains et des 
pieds, et l'expulsèrent, d'une expulsion divine. 

Ainsi chassé, Sonça-no-wo va demander à manger à la déesse 
de la Nourriture, qui tire de sa bouche et d'autres parties de 
son corps toutes sortes de choses exquises pour les lui offrir; 

1. Prototype des shimé-naha, cordes en paille de riz qu'on susprml 
toujours devant les temples ou, au nouvel an, devant les maison*, 
pour arrêter les mauvaises influences. 

2. Voir p. 29, n. 8. 

4 

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5flT ANTHOLOGIE D| M> feiTTiH^TlfRE JAPONAISE 

«Mit* tadigné de «es apparences malpropres, il la tue aussitôt. 
ttv» cadavre o> la déesse Baissent alors, avec le ver à soie, les 
• cinq céréales l », que le Divin Producteur, déjà rencontré au 
début du livrerait recueillir et semer pour lé bien des Dom- 
ines '. Le falâje impétueux va d'ailleurs s'illustrer par un plus 
grillant exploit. 

fcvMI. — 1» *Sfc»KMT A HUIT POUECHBS 8 

Dont, ayant été expulsé, il descendit à un certain en- 
droit, Tofi-kami, aux sources de la rivière Hi, dans le 
pays d'Ixoumo. A ce moment, une baguette à manger 
passa, flottant au «Ours de l'eau, Aussi l'auguste Mâle 
impétueux et rapide, pensant qu'il devait y avoir des 
gens à la source de la rivière, la remontait à leur recher- 
che^ lorsqu'il renoontra Un vieillard et une vieille femme 
(ils étaient deux) 4 , qui avaient placé une jeune fille entre 
eu*, et qui pleuraient* Alors il daigna leur demander : 
6 Qui étei-vous ? t> Ainsi le vieillard répondit, disant : 
t Ton serviteur est un dieu du pays, enfant du dieu Sei- 
gttettr de la Grande montagne. On m'appelle du nom 
d'A»hi*-nasoU-tehi, et on appelle ma femme du nom de 
Té«nafcou<tchi, et on appelle ma fille du nom de Prin- 
cesse Koushi-nada 5 , » De nouveau, il demanda : « Quelle 
est la cause de vos lamentations ?» Il répondit, en di- 
sant j « Au commencement, j'avais pour filles huit jeunes 
filles; mais le serpent à huit fourches de Koshi 6 est venu 
chaque année en dévorer, et comme c'est maintenant le 
temps où il va venir, à cause de cela, nous pleurons:** 

t f Voir p. 252, n. 3. 

i. Le Kojiki attribue ainsi à Souca-nô-tto, le traître du drame 
Sacré, un crime qui sûrement, suivant la version plus logique du 
KibeUnghii doit dire mis au compte du dieu de la Lune. Ce mythe, 
en effet, veut expliquer pourquoi les deux grands luminaires célestes 
ne brillent pas en même temps ; et la raison de cette loi physique, 
c'est que la déesse du Soleil, irritée du meurtre commis par son 
frère, a décidé de ne plus le revoir* » Quant à la mort de la 
déflSis» elle semble se rattacher à l'antique meurtre rituel des divi- 
nités agraires. 

3.Comp. la légende de Persée délivrant Andromède qu'un mons- 
tre des eaux allait dévorer. 

4. Ces additions naïves sont fréquentes dans le Kojiki. 

5. Le premier élément de ce nom (koushi, peigne) s'explique par 
l'histoire qui suit. 

6. Région plus au nord, habitée par les Aïnous, 

DigitizedbyGoOQle 



Alors il lui demanda ! « Quelle formé a-t-il? » Il répon- 
dit, disant : a Ses yeux sont comme des coque rets 1 , et 
il a un seul corps avec huit têtes et huit queues. En ou- 
tre, sur son corps croissent des mousses, et pareillement 
des thuyas et des cryptomères 1 . Sa longueur s'étend sur 
plus de huit Vallées et de huit collines, et si l'on regarde 
son ventre, il est toujours sanguin et enflammé*. » Alors 
l'auguste Mâle impétueux et rapide dit au vieillard : a Si 
c'est là ta fille, veux-tu me l'offrir ? » Il répondit, disant : 
« Je suis très honoré, mais je ne sais pas ton auguste 
nom. » Alors il répondit, disant : « Je suis le frère aîné 
de la Grande et auguste divinité qui brille dans les deux; 
et ainsi, je viens de descendre du ciel. » Alors les divi- 
nités A shi-nazou-tchi et Té-nazou-tchi dirent : ce S'il en 
est ainsi, nous serons très honorés de te l'offrir. » Ainsi 
l'auguste Mâle impétueux et rapide, tout de suite prenant 
la jeune fille et la changeant en un peigné multiple et 
dense qu'il planta dans l'auguste nœud de sa chevelure, 
dit aux divinités Ashi-nazou-tchi et Té-nazou-tchi: 
« Préparez du saké huit fois raffiné. De plus, faites une 
clôture circulaire ; à cette clôture, faites huit portes ; à 
ces portes, liez huit plates-formes; sur chaque plate- 
forme, mettez une cuve à saké ; et dans chaque cuve, 
versez le saké huit fois raffiné , et attendez. » C'est pour- 
quoi, ayant ainsi disposé toutes choses suivant ses or- 
dres, comme ils attendaient, le serpent à huit fourches 
vint vraiment comme (le vieillard) avait dit, et à l'ins- 
tant plongea une tôte dans ohaque cuve, et but le saké; 
sur quoi, enivré par la boisson, tout entier il se coucha 
et dormit. Alors l'auguste Mule rapide et impétueux, 
tirant le sabre de dix largeurs de main dont il était 
augustement ceint» tailla le serpent en pièces ; de sorte 
que la rivière Ci coula changée, en une rivière de sang. 

1. AkaJeagatchi, aujourd'hui hohozouki, le Physalis Franchcti, 
alkékenge dû Japon qu on commença à cultiver en* Europe» 

2. Ninçlii, une espèce de pi*> le Thuya obtusa. — Soughi, un 
côdre géant, Cryptomeria japonioa. 

3. Ce portrait du monstre est une description poétique du fleuve 
lui-môme, avec son cours serpentin, ses affluents nombreux, ses 
rives boisées et ses eaux profondes, dont les dieux animaux étaient 
vins doute apaisés, à l'origine, par des sacrifices humains qui lurent 
ensuite abolis. 



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52 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAIS! 

Et lorsqu'il coupa la queue du milieu, le tranchant de son 
auguste sabre fut ébréché. Alors, pensant cela étrange, 
comme il plongeait et fendait avec la pointe de son au- 
guste sabre, et qu'il regardait, il y avait un grand sabre! 
Donc, il prit ce grand sabre, et, pensant que cela était 
une chose étrange, respectueusement il l'offrit à la 
Grande et auguste divinité qui brille dans les cieux. C'est 
le grand sabre Dompteur des herbes 1 . 

XIX. — LE PALAIS DE 80UGA 

Souça-no-wo cherche alors, dans le même pays, on endroit 
où il pourrait bâtir un palais pour y vivre avec celle qu'il a 
sauvée; il le trouve à Souga; et à cette occasion, il improvise 
un chant fameux (voir p. 140, n. 2 et 4). 

XX. — LES AUGUSTES ANCÊTRES DU DIEU MAÎTRE 
DU GRAND PAYS 

E numération des descendants de Souça-no-wo, qui sont en 
même temps les ascendants du dieu Oh-kouni-noushi, issu de 
lui à la sixième génération. — Ce dieu, futur « Maître du Grand 
Pays 2 », c'est-à-dire d'Izoumo, est le héros de tout un nouveau 
cycle de légendes, dont la première, supprimée comme trop 
naïve par les auteurs du Nihonnghi, n'en a pas moins gardé 
jusqu'à l'houre présente son antique popularité. 

XXI. LE LIÈVRE BLANC D* INABA 8 

Or, ce dieu Maître du Grand Pays avait quatre-vingts 
dieux pour frères ; mais ils abandonnèrent tous le pays 
au dieu Maître du Grand Pays. La raison de leur aban- 
don fut la suivante : chacun de ces quatre-vingts dieux' 
avait le désir de courtiser la princesse Yakami, dans 
Inaba, et ils allèrent ensemble en Inaba, chargeant de 



1. Voir plus bas, p. 72. 

2 II s'appelle encore : le dieu Possesseur d'un grand nom (à cause 
de sa gloire dans la légende), le Rude Mâle des Plaines de roseaux, 
le dieu aux Huit mille lances, et l'Esprit du Pays vivant (c'est-à-dire 
de la Terre des vivants, par opposition à Souça-no-wo devenu dieu 
des Enfers) ; ces cinq noms vont apparaître tour à tour daus les 
imlhes suivants. 

3. l'ruviucu voisine de celle d'Izoumo. 



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SIÈCLK DR KÀRA 53 

leur sac le dieu Possesseur d'un grand nom» qu'ils pri- 
rent avec eux comme serviteur. Et lorsqu'ils arrivèrent 
au cap Kéta, un lièvre nu gisait. Alors les quatre-vingts 
dieux parlèrent au lièvre, disant : « Tu devrais te baigner 
ici dans l'eau de la mer, puis te coucher sur la pente 
d'une montagne quand souffle un grand vent. » Ainsi le 
lièvre suivit les conseils des quatre-vingts divinités, et 
se coucha. Alors, l'eau de mer séchant, la peau de son 
corps se fendit partout au souffle du vent, de sorte qu'il 
gisait, pleurant de douleur. Mais le dieu Possesseur d'un 
grand nom, qui vint le dernier de tous, vit le lièvre, et 
dit: « Pourquoi es-tu couché là, pleurant?» Le lièvre ré- 
pondit, disant: « J'étais dans l'Ile d'Oki 1 , et je désirais 
traverser jusqu'à ce pays, mais je n'avais aucun moyen 
de traverser. Pour cette raison, je trompai les croco- 
diles de la mer 8 , disant : « Vous et moi, nous allons com- 
parer laquelle de nos tribus est plus nombreuse ou moins 
nombreuse. Ainsi, vous, allez quérir chacun des mem- 
bres de votre tribu, et faites-les tous s'étendre en un 
rang, de cette Ue au cap Kéta. Alors, je marcherai sur 
eux, et je les compterai tout en courant. Par quoi nous 
saurons quelle est la tribu la plus nombreuse. » Lorsque 
j'eus ainsi parlé, ils furent trompés et s'étendirent en un 
rang, et je marchai sur eux et les comptai en traversant, 
et j'étais sur le point d'atteindre la terre, lorsque je dis : 
« Vous avez été trompés par moi. » A peine avais- je fini 
de parler que le crocodile étendu dernier de tous me sai- 
sit et arracha tout mon vêtement. Et tandis qu'à cause 
de cela je pleurais et me lamentais, les quatre-vingts 
dieux qui viennent de passer me commandèrent et 
m'exhortèrent, disant : « Baigne-toi dans l'eau salée, et 
couche- toi exposé au vent. » Et comme j'ai fait suivant 
leurs conseils, tout mon corps a été blessé. » Alors le 
dieu Possesseur d'un grand nom conseilla le lièvre, en 
disant : « Va bien vite maintenant à l'embouchure de la 
rivière, lave ton corps avec de l'eau douce, puis prends 
le pollen des lalchcs de l'embouchure, répands-le, et 
roule-toi dessus ; sur quoi ton corps recouvrera sûrement 



1. Près du rivage d'Izru-no et d'Inaba, 

2. Voir plus bas, p. 67, u. 5. 



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t4 ANTHOLOGIE fcft LA LItïSftATimS JAPONAISE 

sa peau brigifiaire. » Il fit ddHe suivant ces conseils, êi 
son corps devint comme auparavant. C'était le Lièvre 
blanc d'Inaba. On l'appelle maintenant le dieu Lièvre. 
Et le lièvre dit ati dieu Possesseur d'un grand nom : 
<c Ces quatre-vingts dieux n'auront sûrement pas la prin- 
cesse Yak ami. Bien que tu portes le sac, c'est ta personne 
auguste qui l'obtiendra 1 . » 

XXII. LE MONT TEMA 

La princesse Yakarai ayant en effet refusé les quatre-vingts 
méchants frères, ces derniers, furieux contre le rival qu'elle 
leur a préféré, essayent de le tuer par divers moyens; mais H 
échappe toujours à leurs entreprises. Enfin, le dieu Prince de 
la grande demeure, chez qui il s'est réfugié, lui recommande 
d'aller visiter, aux Enfers, son ancêtre Souça-no-wo. 

XXIII. LE LOINTAIN PATS INFERIEUR* 

Il dit : « Tu dois partir pour le lointain Pays inférieur, 
où réside l'auguste Mâle impétueux. Ce grand dieu, sûre- 
ment, te conseillera*. » Ainsi, obéissant à ce eomman-» 
dément, comme il arrivait à l'auguste séjour de l'au- 
guste Mâle impétueux, la fille de ce dernier, la princesse 
Souoéri 4 , sortit et le vit; et ils échangèrent des regards, 
et furent mariés ; et, rentrant, elle dit à son père : « Un 
dieu très beau est venu. » Alors le grand dieu sortit et 
regarda, et dit : « C'est le Rude Mâle des Plaines de ro~ 

t. Les légendes primitives font souvent intervenir des animaux 
secourables. Les Algonquins aussi ont un bon lièvre blanc, et nous 
allons rencontrer bientôt, dans une autre aventure du même Oh- 
kouni-noushi, l'universelle souris bienfaisante. 

2. Né no kataçou Kouni. Ces Enfers no sont pas, comme ceux où 
Izanaghi est descendu, un cimetière dramatisé ; d'un aspect infini- 
ment moins lugubre, ils semblent indiquer que le séjour des morts 
fut l'objet, dans deux cycles légendaires distincts, de deux concep- 
tions différentes. 

3. Comp. la légende d'Ulysse évoquant sa mère. — D'une manière 
générale, les descentes aux Enfers peuvent se ramener à deux mo- 
tifs principaux : désir de revoir un être aimé (Orphée, Izanaghi), ou 
désir de consulter un personnage fameux, de préférence un ancêtre 
(Ulysse, Oh-Hcouni-noushi). 

4. Peut-être de souçoumou, «avancer», ce qui répondrait bien au 
caractère hardi qne nous allons voir paraître. — Comp. le mythe de 
Jason ravissant & Eétès son trésor, avec le secours de Médée. 



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SIECLE DS NÀRÀ 55 

Seaux i» ; et aussitôt, l'appelant à l'intérieur, il le fit cou- 
cher dans la chambre des serpents. Là-dessus, sa femme» 
l'auguste princesse Soucéri, donna à son époux une 
écharpe à serpents, en lui disant : « Quand les serpents 
seront sur le point de te mordre, chasse-les en agitant 
cette écharpe trois fois. » fit comme il fit selon ses ins- 
tructions, les serpents se calmèrent; de sorte qu'il sor- 
tit après de doux sommeils. De nouveau, la nuit du jour 
suivant, il le mit dans la maison des mille-pattes et des 
guêpes ; mais comme elle lui donna encore une écharpe 
à mille-pattes et à guêpes, et qu'elle l'instruisit comme 
auparavant, il sortit avec tranquillité. Ensuite, il lança 
une flèche résonnante * au milieu d'une vaste lande; puis, 
il l'envoya la chercher; et lorsqu'il fut entré dans la 
lande, il mit le feu à la lande tout autour. Or, tandis 
qu'il ne savait par où sortir, une souris vint et dit : « L'in- 
térieur est hora-kora; le dehors est toubou-toubou*. » À 
cause de cette parole, il piétina le sol; sur quoi, il tomba 
dedans et se Cacha ; et pendant ce temps, le feu passa 
sttr lui. Alors la souris apporta dans sa bouche et lui 
présenta la flèche résonnante. Les plumes de la flèche 
furent apportées dans leur bouche par tous les enfants 
de la souris. Sur ces entrefaites, sa femme la princesse) 
Soucéri arriva, portant l'appareil des funérailles et se 
lamentant. Son père le grand dieu, croyant qu'il était 
déjà mort et que c'en était fait de lui, sortit et se tint 
sur la lande; mais (le dieu Possesseur d'un grand nom) 
apporta la flèche et la lui présenta. Sur quoi, le prenant 
avec lui dans sa demeure et l'introduisant dans une vaste 
salle large de huit pieds, il lui fit enlever les poux de sa 
tête ; et en regardant la tête, il y avait beaucoup de mille- 
pattes. Et comme là jeune femme donnait à son époux 
des baies de l'arbre moukou* et de la terre rouge, il 
écrasa les baies en les mâchant, *t il lés cracha avec la 
terre rouge qu'il tenait dans sa bouche; si bien que le 
grand dieu crut qu'il mâchait et crachait les mille* 

1. Nari-kaboura, flèche à tète percée de trous cftfi Ut (allaient 
résonner dans son vol. 

2. Onomatopées qui peuvent se traduire par « creux, creux », et 
« étroit, étroit ». 

3. Aphananthe aspera ou Geltis moukou. 



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56 ANTHOLOGIE DÇ LA LITTERATURE JAPONAISE 

pattes ; et, sentant qu'il l'aimait bien dans son cœur, il 
s'endormit. Alors, saisissant la chevelure du grand dieu, 
il l'attacha solidement aux diverses poutres de la mai- 
son; puis, bloquant le plancher de la maison avec un 
roc qui n'aurait pu être soulevé que par cinq cents hom- 
mes, et prenant sa femme la princesse Soucéri sur son 
dos, il emporta le grand sabre de vie et l'arc et les flè- 
ches de vie du grand dieu, 'et aussi sa céleste harpe par- 
lante 1 , et il s'enfuit au dehors. Mais la céleste harpe 
parlante frôla un arbre, et la terre résonna. Ainsi le 
grand dieu, qui dormait, sursauta au bruit, et renversa 
la maison 1 . Mais tandis qu'il dégageait sa chevelure liée 
aux poutres, il était déjà loin. Alors, le poursuivant jus- 
qu'à la Pente unie des Enfers, et le regardant de loin, il 
appela le dieu Possesseur d'un grand nom, disant : 
« Avec le grand sabre de vie et l'arc et les flèches de vie, 
poursuis tes demi-frères jusqu'à ce qu'ils se terrent con- 
tre les augustes pentes des collines, et poursuis-les jus- 
qu'à ce qu'ils soient balayés dans toute l'étendue des 
rivières, et toi, misérable ! deviens le dieu Maître du 
Grand Pays ; et de plus, devenant le dieu Esprit du Pays 
vivant, et faisant de ma fille la princesse Soucéri ton 
épouse légitime, plante solidement les piliers de ton 
Palais, au pied du mont Ouka, jusqu'à la base des plus 
profonds rochers, érige les poutres entre-croisées de ton 
toit jusqu'à laTPlaine des hauts cieux, et habite là, toi, 
misérable ! » Et lorsque, portant le grand sabre et l'arc, 
il poursuivit et dispersa les quatre-vingts dieux, il les 
poursuivit jusqu'à ce qu'ils fussent couchés contre les 
augustes pentes de toutes les collines ; il les poursuivit 
jusqu'à ce qu'ils fussent balayés dans toutes les riviè- 
res ; et il commença de faire le pays 9 . 

1. Armes « de vie », sans doute parce qu'elles avalent la verto 
magique de procurer la longévité à leur possesseur; harpe « par- 
lante » (nori-goto), parce que c'était en jouant de la harpe qu'on re- 
cevait les oracles des dieux (voir ci-dessous, p. 75). 

2. Comp. la légende de Sam son. 

3. Voir p. 36, n. 3. 



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SIÈCLE DE NARA 5? 

atlV. — - LE DIEU AUX HUIT MILLE LANGES FAIT SA COUR 
(A LA PRINCESSE DE NOUNA-KAHA) 

Echange de quelque» belles poésies. 



XXV. — L ENGAGEMENT PAR LA COUPS 

Antre échange de poésies. La princesse Soueéri, épouse prin- 
cipale du héros, se montre jalouse de celte rivale. Le dieu me- 
nace de l'abandonner, lui prédisant que, lorsqu'il sera parti, 
« elle penchera la tête comme un souçouki 1 solitaire sur la 
montagne, et que ses pleurs s'élèveront comme le brouillard 
d'une averse matinale ». La princesse se résigne : « O toi, au- 
guste dieu aux Huit mille lances, mon Maître du Grand Pays, 
en vérité, étant homme, tu as sans doute sur les divers caps des 
îles que tu vois, sur chaque promontoire des grèves que tu re- 
gardes, une femme pareille à l'herbe tendre 3 . Mais moi, hélas I 
étant femme, je n'ai pas d'autre homme que toi, je n'ai pas d'au- 
tre époux que toi!... » Et comme gage de réconciliation, elle 
lui présente la coupe de saké. « Alors ils s'engagèrent par la 
coupe, (leurs mains) sur le cou (l'un de l'autre), et ils sont en 
paix jusqu'au temps présent* » 

XXVI. LES DIVINS AUGUSTES DESCENDANTS 

DU DIEU MAÎTRE DU GRAND PATS 

Simple liste de dix-sept générations de dieux. 



XXVII. — LE DIEU SOUKOUNA-BIEO-NA 

Le dieu Maître du Grand Pays, se trouvant au cap de Miho, 
voit arriver, « sur les épis des vagues », dans un bateau minus- 
cule, un petit dieu, vêtu de peaux d'oiseaux, qui ne répond pas 
lorsqu'on lui demande son nom. Ce nain mystérieux, dont 
l'identité est révélée par le dieu des Epouvantails, auquel on 
s'est adressé sur le conseil du Crapaud, fraternise bientôt avec 
le Maître du Grand Pays, qu'il aide à « faire et consolider cette 
terre ». Mais, dans, la suite, il passe au « Pays éternel* •• 



1. Voir p. 80, n. 4. 

2. Voir p. 97, n. 2. 

3. Toko-yo no Kouni, un lointain pays situé à l'ouest, au delà de 
la mer, et qui paraît bien être encore un séjour des morts. 



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té ANTHOLOGIE DS LA LITTERATURE JAPONAISE 

xlvui. — l'auguste et Merveilleux esprit 

DE BONNE FORTUNE 

Le Maître du Grand Pays se lamentait de «et abandon, quand 
lui apparaît un dieu dont le rayonnement illumine la mer. Ce 
dieu lui promet son concours pour l'achèvement de l'œuvre en- 
treprise, à condition qu'il le fasse reposer dans un temple sur 
le mont Mimofo 1 * 

XXIX. — LES AUGUSTES ENFANTS DU GRAND DIEU 
DE LA MOISSON ET DU DIEU RAPIDE DES MONTAGNES 

Simples généalogies, où l'on peut relever notamment les divi- 
nités de la Cuisine, « que tous révèrent ». 

XXX. — L'AUGUSTE DELIBERATION POUR PACIFIER 
LE PATS 

La déesse du Soleil décrété que l'archipel sera gouverné par 
Osbi-bo-mimi (voir plus haut, p. 44, n. 5), et lui ordonne de des- 
cendre sur la terre. Mais le jeune dieu s'arrête sur le Pont flot- 
tant du ciel, et remonte bientôt en annonçant que le pays est trop 
tumultueux. En conséquence, les huit cents myriades de divi- 
nités, convoquées par la déesse du Soleil et par le dieu Haut- 
intégrant 2 , tiennent conseil dans le lit desséché de la Tran- 
quille rivière céleste, et, sur l'avis du dieu Omohi-kané (p. 46, 
n. 4), décident d'envoyer d'abord un dien qui soumettra les 
« violentes et sauvages divinités du Pays ». Mais Àmé-no-Hohi, 
désigné pour cette mission, devient tout au contraire l'ami du 
dieu Maître du Grand Pays et ne donne plus signe de vie. 

1. Par le récit correspondant du Nihonnghi, nous voyons que ce 
dieu était un des doubles d'Oh-kouni-noushi, son sëk irtni-tama 
(auguste esprit de bonne fortune), séparé de lui à tel point qu'il ne 
l'avait pas reconnu de prime abord. C'est un des nombreux traits 
qui nous montrent, chez les Japonais primitifs, la croyance à la plu- 
ralité des âmes de l'homme. En dehors du saki-mi-tama, l'ancien 
Shinntô distingue surtout Yar*~mi-tama (esprit rude) et le mghirmt- 
tama (esprit doux)» qui, eux aussi, peuvent à l'occasion s'objectiver, 
se détacher même du corps pour devenir, par scissiparité, de nou- 
veaux êtres. (Pour ces dissociations mentales, comp. D r A. Marie, 
Mysticisme et Folte, Paris, 1907, p. 138 et suiv.) 

2. Takaghi no kami, autre nom de Taka-mi-mouçoubi (voir p. 37). 
Pour ne pas compliquer le récit, je lui donne dés maintenant ce 
nom nouveau, que le texte introduit brusquement au milieu du cha- 
pitre suivant, et qu'il continue d'employer dans ce groupe de mythes. 



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SIECLE DE NAftA 5d 



/ *S*It — L|| CELESTE #BUN)l WUKQS 

Nouvelle délibération, et envoi d'un second dieu, Amé-waka- 
hiko, le « Céleste jeune Prince » ; mais celui-ci épouse la fille 
du Maître du Grand Pays. Il faut donc expédier un troisième 
messager, qui, cette fois, sera le Faisan. Par malheur, le Cé- 
kete jeune Prince, interrogé par cet oiseau sur les motifs de sa 
conduite déloyale, lui décoche une flèche qui, après l'avoir 
transpercé, fait un trou dans la Plaine céleste et va tomber aux 
pieds mêmes des grands dieux. Le dieu Haut-intégrant, indi- 
gné, rejette la flèche, avec une malédiction; en sorte qu'elle 
retombe tout droit sur le Céleste jeune Prince, qui expire aus- 
sitôt. Des oiseaux procèdent à ses funérailles. 

XXXII. t— ABDICATION DU DIEU MAITRE DU GRAND PATS 

Une quatrième ambassade est plus heureuse. Deux célestes 
envoyés, dont le principal est un dieu-sabre, parviennent enfin 
à obtenir la 1 soumission du vieux chef d'Izoumo. 



XXXIII. ~- L AUGUSTE DESCENTE DU GIBL 
DU TRES AUGUSTE PETIT-FILS 

Oshi-ho-mimi ayant proposé aux autres dieux de confier le 
gouvernement terrestre, non pas à lui-même, mais à son fils 
Ninigni 1 , c'est ce dernier qui va descendre sur l'archipel. Au 
moment du départ, on aperçoit, « sur la route à huit embran- 
chements du ciel », un dieu « dont le resplendissement attei- 
gnait, en haut, la Plaine des hauts cieux, et en bas, le Pays cen- 
tral des plaines de roseaux ». Les grands dieux lui dépèchent 
l'audacieuse Ouzoumé : « Bien que tu ne sois qu'un être féminin 
délicat, tu es nne divinité qui sait affronter et conquérir les 
dieux. » Interrogé par elle, le dieu inconnu répond qu'il est 
• un dieu du Pays, le divin prince Sarouta* », et qu'il est venu 
pour s'offrir comme guide. On donne aussitôt pour escorte au 
Fils des dieux les fameuses divinités de l'Eclipsé. Enfin, on lui 
confère les trois trésors divins qui seront les insignes du pou- 
voir impérial « le miroir, le collier de joyaux et le sabre domp- 
teur des herbes 8 . Bn lui remettant le miroir, la déesse du So- 
leil dit à son petit-fils : « Regarde ce miroir exactement comme 
mon auguste Esprit, et vénère-le comme tu me vénérerais moi- 
même. » 

1. J'abrège aussi ce nom, qui, dans le teite, a 27 syllabes. 

2. M. à m. : Champ du Singe. 

3. V. p. 47 et p. 52. 



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60 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

XXXIV. — L f AUGUSTB REGNE EN HIMOUXA 
DE L'AUGUSTE PRINCE NINIGHI 

Alors (la Grande et auguste déesse qui brille dans les 
cieux et le dieu Haut-intégrant) commandèrent à l'au- 
guste et céleste prince Ninighi; et lui, quittant son cé- 
leste siège de rocher, poussant et écartant les célestes 
nuages huit fois repliés, et se frayant une route, d'un 
puissant écartement de route 1 , il partit, flottant en- 
fermé dans le Pont flottant du ciel, et il descendit du 
ciel sur le pic de Koushifourou, qui est Takatchiho, dans 
Tsoukoushi*. 

C'est dans cette région* qu'il fait bâtir le palais où il ra ré- 
gner. 

XXXV. LES PRINCESSES DE 8AR0U 

La céleste Ouzoumé reçoit l'ordre d'accompagner à son tour 
le dieu Sarouta, et de porter désormais son nom en souvenir 
de ces événements. C'est l'origine de la corporation* sacerdo- 
tale des « princesses de Sarou*». 

XXXVI. LE DIEU PRINCE SAROUTA A AZAKA 

On nons raconte comment, étant à la poche, il se noya en cet 
endroit. Puis, cette curieuse légende visant à expliquer la 
forme bizarre d'un animal : 

Lorsque, ayant accompagné le dieu prince de Sa- 
routa, (la céleste Ouzoumé) revint, elle réunit aussitôt 
toutes les choses larges de nageoires et les choses étroi- 
tes de nageoires 8 , et elle leur demanda : « Voulez-vous 

1. Comp. p. 27 et p. 88. 

2. L'abdication du grand dieu d'Izoumo ayant été enfin obtenue, il 
semble que le Fils des dieux devrait descendre en ce pays, dans la 

fiartie nord-ouest de l'île Principale. Or, contre toute logique, nous 
e voyons choisir un pic de l'île de Kyoushou, au sud-ouest de l'em- 
pire. Nous sommes donc en présence de cycles légendaires diffé- 
rents, que le récit sacré a réunis d'une manière factice. 

3. Himouka (aujourd'hui Hyouga), région « en face du soleil », 
c'est-à-dire dans la partie orientale de Kyoushou. 

4. Saroumé no kimi. Voir ci-dessus, p. 48, n. 4. 

5. Les poissons de toute espèce. 



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■liCLX DB NABA 61 

respectueusement servir l'auguste Fils des divinités cé- 
lestes? » A ces paroles, tous les poissons répondirent 
qu'ils le serviraient respectueusement. Seule, la béche- 
de-mer 1 ne dit rien. Alors l'auguste et céleste Ouzoumé 
parla à la bêche-de-mer : « Ah! cette bouche est une 
bouche qui ne donne pas de réponse I » Et à ces mots, 
elle lui fendit la bouche avec son petit poignard à cor- 
don. C'est pourquoi, aujourd'hui, la bèche-de-mer a une 
bouche fendue*. 

XXXVII. LÀ MALÉDICTION DU DIEU SEIGNEUR 

DE LA GRANDE MONTAGNE 

L'auguste prince Ninighi rencontra une belle per- 
sonne à l'auguste cap de Kaçaça, et lui demanda de qui 
elle était la fille. Elle répondit : « Je suis la fille du dieu 
Seigneur de la Grande montagne ; mon nom est Kamou- 
Ata-tsou-himé (la divine princesse d'Ata); et un autre 
nom dont je suis appelée est Ko-no-hana - sukou-ya-himé 
(la Princesse fleurissant brillamment comme les fleurs 
des arbres) 1 . » Il demanda encore : « As-tu des sœurs? » 
Elle répondit : « Il y a ma sœur aînée, Iha-naga-himé 
(la Princesse longue, c.-à-d. durable, comme les ro- 
chers) 4 . » Alors, il lui dit : «c Je voudrais m'unir à toi. 
Qu'en penses-tu? » Elle répondit : « Votre servante ne 
peut le dire : le père de votre servante, le dieu Seigneur 
de la Grande montagne, le dira. » Il envoya donc une 

1. Ou holothurie; an écninoderme comestible. 

2. Un mythe breton explique de même manière pourquoi la plie, 
oui manqua de respect à la sainte Vierge, a maintenant la bouche 
de travers. — Une autre légende populaire, que connaissent tous les 
enfants japonais et qui est sans doute fort ancienne, nous apprend 
pourquoi la méduse offre l'aspect d'une masse gélatineuse. Autrefois, 
la méduse avait une ossature régulière, des nageoires et une queue 
comme tous les poissons. Un jour, le roi des Mers l'envoya chercher 
sur terre un singe vivant, dont le foie devait guérir une maladie de 
la reine; mais la naïve bote, ayant avoué au singe lui-même le but 
secret de sa mission, dut revenir sans la victime attendue. Le roi 
des Mers, furieux de sa stupidité, la fit aussitôt rouer de coups jus- 
qu'à ce qu'elle fût réduite en gelée; et c'est pourquoi, aujourd'hui 
même, les méduses n'ont point d'os pour soutenir leur substance 
informe. 

3. C'est aujourd'hui la déesse du mont Fouji. 

4. Elle sera |>lus tard adorée comme déesse de la longévité. 



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62 ANTHOLOGIE DB LA LITTERATURE JAPONAISE 

requête* au père, le dieu Seigneur de la Grande montagne, 
qui, grandement réjoui, lui envoya respectueusement la 
jeune fille, en lui adjoignant sa sœur ainée la Princesse- 
longue«comme-les-rocher8, et en faisant porter sur des 
tables des centaines de présents. Mais, comme la sœur 
aînée était très hideuse, (l'auguste prince Ninighi) fut 
alarmé à sa vue, et il la renvoya, ne gardant que la sœur 
cadette, la Princesse -fleuris s ant-brillamment-comme- 
les-fleurs-des-arbres, qu'il épousa pour une nuit. Alors 
le dieu Seigneur de la Grande montagne, couvert de 
honte par le renvoi de la Princesse-longue-comme-les- 
rochers, adressa (au prince) ce message : « Ma raison pour 
offrir respectueusement mes deux filles ensemble était, 
en envoyant la Princesse-longue-comme-les-rochers, que 
les augustes rejetons de la Céleste divinité, bien que la 
. neige tombe et que le vent souffle, pussent vivre éternel- 
. lement immuables comme les durables rochers, et de 
plus, en envoyant la Princesse-fleurissant-brillamment- 
comme-les-fleurs-des-arbres, qu'ils pussent vivre d'une 
manière florissante comme l'épanouissement des fleurs 
, des arbres. C'est pour assurer tout cela que je les avais 
offertes. Mais puisque tu es ainsi renvoyé la Princesse- 

- longue-comme-les-rocbers, et que tu n'as gardé que la 
. Princesse-fleurissant-brillamment-comme-les-fleurs-des- 

arbres, l'auguste postérité de la Céleste divinité sera 

- aussi fragile que les fleurs des arbres. » C'est pourquoi, 
..depuis lors et jusqu'au jour présent, les augustes vies des 

augustes souverains célestes ne sont pas longues l . 

xxxvm. — l'auguste grossesse de la princesse 

FLEURISSANT'BRILLAMMEN T-COMMÉ-LES - FLEURS-DES- 
ARBRES. 

La Princesse Florissante lai ayant annoncé un jour qu'elle 
était enceinte, le Fils des dieux a des doutes sur sa fidélité. 

1. Cette dernière affirmation semble étrange, lorsqu'on songe que 
le Kojiki fait vivre 580 ans le fils même de Ninighi et qu'il accorde 
une vie moyenne de cent an9 aux dix-sept premiers empereurs. — 
En tout cas, cette malédiction, qui semble ne s'adresser qu'à la lignée 
impériale, visait sûrement à expliquer, dans l'idée primitive, pour- 
quoi tout homme est mortel C'est ee que nous indique une variante 



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•ÂCLE OK HAJtÀ 63 

Elle «'enferme alors dans une chambre souterraine, qu'elle in- 
cendie au moment de sa délivrance, pour établir son innocence 
par l'épreuve du feu. Les trois enfants qu'elle met au monde, et 
dont les noms rappellent les phases de l'embrasement, sont : 
l'auguste Ho-déri (Peu-brillant), 1 auguste Hosoucéri (Feu- 
croissant) et l'auguste Ho-wori ( Feu-baie sant). L'aîné et le ca- 
det de ces frères vont «Ire les héros des dernières légendes de 
■ l'âge dei dieux », 

XXXIX. — lVuGUSTB iCHÀKCB DIS FORTUNES 1 

L'auguste Feu-brillant était un prince qui trouvait sa 
fortune sur la mer, et qui prenait des choses aux larges 
nageoires et des choses aux nageoires étroites. L'auguste 
Feu-baissant était un prince qui trouvait sa fortune sur 
les montagnes, et qui prenait des choses au poil rude 
et des choses au poil doux. Or, l'auguste Feu-baissant 
dit à son frère aine, l'auguste Feu-brillant : « Faisons 
un échange mutuel, et que chacun de nous emploie la 
fortune de l'autre. » Bien qu'il lui adressât par trois fois 
cette prière, (son frère aîné) ne voulait pas consentir 1 ; 
enfin, avec difficulté, l'échange mutuel fut obtenu. Alors 
l'auguste Feu-baissant, entreprenant la fortune de la 
mer, jeta sa ligne pour avoir du poisson : mais il ne 
prit jamais un seul poisson; et de plus, il perdit l'ha- 
meçon dans la mer. Là : dessus, son frère atné, l'auguste 
Feu-brillant, lui réclama l'hameçon, disant : « Une 
fortune des montagnes est une fortune particulière, et 
une fortune de la mer est une fortune particulière. Que 
chacun de nous rende sa fortune. » A quoi le frère cadet, 

du Ifihoftnght : « lha-naga-himé, pleine de honte et de colère, cra- 
cha, pleura et dit : m La race des hommes visibles changera aussi 
« rapidement que les fleurs des arbres, dépérira et passera. » C'est la 
raison pour laquelle la rie de l'homme, est si brève. » 

1. Le mot satchi, qu'emploie le texte, veut dire à la fois chance, 
habileté particulière, instruments familiers et résultats qu'on obtient 
par eux. 11 faut prendre « fortune » dans ces divers sens, au cours 
du récit qui va suivre. 

2. 11 s'agit d'échanger Tare et les flèches de l'un centre l'hameçon 
de l'autre. Or, les instruments de travail du primitif sont pour lui 
des porte-bonheur auxquels il attache le plus grand prix. Chez les 
Indiens d'Amérique, on préfère l'hameçon unique avec lequel on a 
pris un gros poisson à une poignée d'hameçons qui n'ont pas encore 
servi. 



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64 ANTHOLOGIE DB LA LITTERATURE JAPOMÀX8E 

l'auguste Feu-baissant, répondit, disant : « Pour ce qni 
est de ton hameçon, en péchant avec loi je n'ai pas pris 
un seul poisson; et enfin, je l'ai perdu dans la mer. » 
Mais le frère aîné le lui réclamait avec instances. Aussi 
le frère cadet, brisant le sabre de dix largeurs de main 
dont il était augustement ceint, en fit cinq cents hame- 
çons comme compensation; mais il ne voulait pas les 
prendre. De nouveau, il fit mille hameçons comme corn 1 
pensation ; mais il ne voulait pas les recevoir, disant : 
« J'ai besoin du véritable hameçon originaire. » 

XL. LE PALAIS DU SEIGNEUR DE L'OCEAN 

Là-dessus, comme le frère cadet pleurait et se lamen- 
tait sur le rivage, le Vénérable dieu des Eaux salées 1 
vint et l'interrogea, disant : « Pour quelle cause (le 
prince) Haut-comme-le-soleil-du-ciel* pleure-t-il et se 
lamente-t-il ainsi ?» Il répondit, disant : « J'avais échangé 
un hameçon avec mon frère aîné, et j'ai perdu cet ha- 
meçon; et comme il me le réclamait, je lui ai donné de 
nombreux hameçons en compensation, mais il ne veut 
pas les recevoir, disant : « J'ai besoin de l'hameçon ori- 
ginaire. » C'est pour cela que je pleure et me lamente. » 
Alors le Vénérable dieu des Eaux salées dit : « Je vais 
donner un bon conseil à ton auguste personne; » et sur 
ces mots, construisant un solide petit bateau sans fissu- 
res, et l'y installant, il l'instruisit par ces paroles : 
« Quand j'aurai poussé le bateau, avance quelque temps. 
11 y aura une auguste route agréable; et si tu suis cette 
route dans le bateau, un palais apparaîtra, bâti comme 
d'écaillés de poisson : c'est le palais du dieu Seigneur 
de l'Océan. Quand tu auras atteint l'auguste porte de ce 
dieu, il y aura, sur le puits à côté, un arbre katsoura * 

i. Shiho-tsoutchi no kami. C'est le dieu protecteur de l'industrie 
du sel. 

2. Sora-tsou-hi-daka. Un peu plus loin, son père sera appelé : 
Ama-tsou-hi-daka. S or a désignant plutôt le Vide, tandis qu'Ama 
éveille l'idée de la Plaine des hauts cieux, on voit que le premier 
titre, appliqué au prince, est inférieur à celui dont on décore le sou- 
verain. 

3. Les critiques européens voient dans cet arbre un cassier, ce qui 
impliquerait ici une imitation des légendes chinoises. Mais ce que 



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•làcLC DE HÀRA 65 

multiple. Et si tu t'assieds à la cime de cet arbre, la fille 
du dieu des mers te verra et te conseillera. » Ainsi, sui- 
vant ces instructions, il avança un peu, et tout arriva 
comme il lui avait été dit; et aussitôt, grimpant sur 
l'arbre katsoura, il s'assit. Et lorsque les servantes de 
la fille du dieu des mers, Toyo-tama-himé (la Princesse 
aux riches joyaux), portant des vases-joyaux 1 , furent sur 
le point de tirer de l'eau, une lumière était dans le puits*. 
Et en regardant en haut, il y avait un beau jeune homme ; 
ce qu'elles pensèrent très étrange. Alors l'auguste Feu- 
baissant vit les servantes, et il les pria de lui donner 
un peu d'eau. Aussitôt les servantes tirèrent de l'eau, 
la mirent dans un vase-joyau, et respectueusement l'of- 
frirent. Mais, au lieu de boire l'eau, il détacha le joyau 
de son auguste cou, le prit dans sa bouche, et le cracha 
dans le vase-joyau 9 . Sur quoi le joyau adhéra au vase; 
et les servantes n'en pouvaient séparer le joyau. Ainsi, 
elles le prirent avec le joyau y adhérant, et le présen- 
tèrent à l'auguste Princesse aux riches joyaux. En voyant 
le joyau, elle interrogea ses servantes, disant : « Peut- 
être y a-t-il quelqu'un en dehors de la porte? » Elles 
répondirent : « Quelqu'un est assis à la cime de l'arbre 
katsoura qui est au-dessus de notre puits. C'est un très 
beau jeune homme : il est plus éclatant même- que notre 
roi. Et comme il demandait de l'eau, nous lui avons 
donné de 9 l'eau, respectueusement; mais, au lieu déboire 
l'eau, il a craché ce joyau dedans ; et comme nous ne 
pouvions les séparer, nous avons apporté le tout en- 
semble pour te le présenter. » Alors l'auguste Princesse 
aux riches joyaux, pensant cela étrange, sortit pour 
regarder, et aussitôt elle fut ravie à sa vue. Ils échan- 
gèrent des coups d'œil; après quoi elle parla à son père, 
disant : « Il y a quelqu'un de très beau à notre porte. » 



les Japonais appellent katsoura, c'est un grand arbre indigène, le 
Cercidiphyllum japonicum. 

1. Voir plus haut, p. 38, n. 5. 

2. Les dieux du Shinntô sont resplendissants (voir ci-dessus, p. 58 
et p. 59) ; de la personne du prince émane donc une clarté qui se 
reflète dans l'eau. 

3. L'action de cracher intervient dans les rites purificatoires ; ici, 
elle se rattache à un tour de magie. 



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€6 ANTHOLOGIE DB LA LITTERATURE JAPONAISE 

Alors le dieu des mers lui-même étant sorti pour regar- 
der : « C'est (le prince) Haut-comme-le-soleil-du-ciel» 
l'auguste enfant du (souverain) Haut-comme-le - soleil- 
des-cieux! » Et ce disant, il le conduisit à l'intérieur; et 
étendant huit couches de tapis en peaux de phoques, et 
étendant au-dessus huit autres couches de tapis de soie, 
et le faisant asseoir au-dessus, il disposa sur des tables 
des centaines de choses, et prépara un auguste festin; 
et aussitôt, il lui donna en mariage sa fille, la Princesse 
aux riches joyaux. Ainsi, il demeura trois ans dans ce 
pays. Mais ensuite, pensant aux premières choses (qui 
lui étaient arrivées), l'auguste Feu-baissant poussa un 
profond soupir unique 1 . Aussi l'auguste Princesse aux 
riches joyaux, entendant ce soupir, en informa son père, 
disant : « Bien qu'il soit demeuré pendant trois ans, il 
n'a jamais soupiré; mais cette nuit, il a poussé un pro- 
fond soupir. Quelle en peut être la cause? » Le grand 
dieu son père interrogea son gendre, en disant : ci Ce 
matin, j'entends, ma fille parler, disant : « Bien qu'il soit 
« demeuré trois ans, il n'a jamais soupiré; mais, cette 
« nuit, il a poussé un profond soupir. » Quelle en peut 
être la cause ? Et en outre, pour quelle raison es-tu venu 
ici? » Alors, il dit au grand dieu fidèlement comment 
son frère aîné l'avait pressé pour avoir l'hameçon perdu. 
Là-dessus, le dieu des mers convoqua ensemble tous les 
poissons de la mer, grands et petits, et les interrogea, 
disant : « Y a-t-il par hasard quelque poisson qui ait 
pris cet hameçon ? » Et tous les poissons répondirent : 
« Récemment, le pagre* s'est plaint d'avoir dans le go- 
sier une arête qui l'empêchait de manger; c'est sûrement 
lui qui l'a pris. » Sur ce, en examinant le gosier du pa- 
gre, l'hameçon y était. Aussitôt enlevé, il fut lavé et res- 
pectueusement présenté à l'auguste Feu-baissant, que le 

1. Le texte ne dit pas <t un soupir », mais « 1 soupir ». Pourquoi? 

Les commentateurs discutent. 

2. Tal, genre de poissons de la même famille que les dorades. Le 
passage correspondant du Nihonnghi donnant au poisson de Celle 
légende le nom â'Aka-tné (la Femme rouge), on en peut conclure qu'il 
s'agissait du Pagrus cardinalis. Le pagre est, le poisson le plus l*ô- 
chefchô des Japonais, comme en témoigne leur fameux proverbe : 
Kouçatté mo taï, « Même pourri, c'est du pagre, a 



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SIECLE DE lfA&A 67 

dieu Grand -Seigneur de l'Océan instruisit, disant : 
a Quand tu daigneras accorder cet hameçon à ton frère 
aîné, voici ce que tu dois dire : « Cet hameçon est un gros 
hameçon, un hameçon impationt, un pauvre hameçon, un 
hameçon stupide 1 » » Gela dit, donne*le en tenant ta main 
derrière ton dos*. Et cela fait, si ton frère aîné prépare 
des champs élevés, que ta personne auguste prépare des 
champs bas; et si ton frère aîné prépare des champs 
bas, que ta personne auguste prépare des champs éle- 
vés*. Si tu fais ainsi, ton frère aîné sera sûrement ruiné 
dans l'espace de trois ans, grâce à ma manière de gou*- 
verner las eaux. Si ton frère aîné, irrité de ta façon d'e> 
gir, venait à t'attaquer, exhibe le Joyau qui fait monter 
les, eaux» pour le noyer ; et s'il exprime ses regrets, exhibe 
le Joyau qui fait refluer les eaux, pour le laisser vivre. 
C'est ainsi que tu dois le harasser. » Avec ces paroles, il 
lui donna le Joyau qui fait monter les eaux et le Joyau 
qui fait refluer les eaux, deux en tout 4 ; et aussitôt, con- 
voquant tous les crocodiles s , il les interrogea, disant : 
« (Le prince) Haut-comme-le-soleil-du-ciel, auguste fils 
du (souverain) Haut-comme-le-soleil-des-cieux, est sur 
le point de se rendre au Pays supérieur. Qui veut, et en 
combien de jours, respectueusement l'accompagner, puis 
me rapporter de ses nouvelles? » Ainsi chacun, suivant 
la longueur de son corps en brasses, parla, fixant les 
jours, l'un d'entre eux, un crocodile d'une brasse, dU 

1. De même qu'un bon hameçon fait la fortune de son possesseur, 
un mauvais hameçon, sur lequel on a jeté un sort, doit Causer sa 
perte. 

2. Voir p. 41, , n. i. 

3. Deux manières de cultiver le riz : dans des champs élevés, où 
le sol est sec, et dans des champs bas, inondés d'eau, qui sont les 

■rizières proprement dites. 

4. Shiho-fnitsvu-tama et ihiho'hirou-tama. Ce sont des talismans 
qui gouvernent les marées. Dans une variante du Nihonnçhi, le dieu 
de l'Océan enseigne encore à Feu-baissant le moyen de faire souffler 
la tempête en sifflant sur le rivage, de l'apaiser ensuite en oessàat 
de siffler. 

5. Le crocodile étant inconnu au Japon, nous devons avoir ici un 
souvenir légendaire des îles du Sud d'où vint l'une des tribus con- 
quérantes. A Batavia, on croit que les femmes enfantent souvent un 
petit crocodile, ce qui rappelle d'étrange manière l'histoire d'accou- 
chement par laquelle s'achèvent les aventures de Feu-b*is*aut (voir 
ci-dessous, p. 69). 



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68 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

fiant : « Ton serviteur l'accompagnera et reviendra en 
un jour. » Alors, il dit au crocodile d'une brasse : « S'il 
en est ainsi, accompagne -le respectueusement; et en 
traversant le milieu de la mer, ne l'alarme pas. » Aus- 
sitôt, il l'installa sur la tête du crocodile, et lé vit par- 
tir. Donc, en un jour, selon sa promesse, (le crocodile) 
l'accompagna respectueusement. Et quand le crocodile 
était sur le point de revenir 1 , (l'auguste Feu-baissant) 
détacha le petit sabre à cordon dont il était auguste- 
ment ceint, et, le plaçant sur le cou du crocodile, il le 
renvoya. C'est pourquoi le crocodile d'une brasse s'ap- 
pelle maintenant le dieu Possesseur d'une lame. 

XLI. — • SOUMISSION DE l'àUGUSTE PEU-BRILLANT 

Là-dessus, il donna l'hameçon, exactement selon les 
paroles du dieu des mers. Et dès lors, (le frère aine) 
devint de plus en plus pauvre, et, avec de nouvelles 
intentions sauvages, il vint l'attaquer. Mais quand il fut 
sur le point de l'attaquer, (l'auguste Feu-baissant) exhiba 
le Joyau qui fait monter les eaux, pour le noyer; et 
comme il exprimait ses regrets, il exhiba le Joyau qui 
fait refluer les eaux, pour le sauver. Quand il eut été 
ainsi harassé, il courba la tête, disant : « Désormais, 
ton serviteur sera pour ton auguste personne une garde 
de jour et de nuit, et il te servira respectueusement. » 
C'est pourquoi, jusqu'au jour présent, ses diverses atti- 
tudes pendant qu'il se noyait sont constamment repré- 
sentées *. 

XLII. — LA MAISON D'ACCOUCHEMENT EN PLU MB 8 
DE CORMORAN 8 

La Princesse aux riches joyaux, se trouvant enceinte, pense 
que « l'auguste enfant d'un dieu Céleste ne doit pas naître dans 

1. Allusion à une pantomime que les descendants légendaires de 
Feu-brillant, c'est-à-dire les Hay a-bit o, « Hommes-faucons » qui 
étaient à la fois gardes impériaux et bouffons de la cour, exécutaient 
encore au vm* siècle. Le Nihonnehi nous montre le raine u se bar- 
bouillant de terre rouge (comp. la lie des fêtes dionysiaques), puis 
exécutant une danse où il exprime par des gestes appropriés les di- 
verses phases de sa noyade. 

2. Voir ci-dessus, p. 41, n, 5 



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SIECLE DE N ARA 69 

la Plaine des mers ». Elle monte an Pays supérieur et,. sur la 
rive, • à la limite des vagues », érige une hutte d'accouchement 
couverte en plumes de cormoran. Mais, avant que ce • chaume » 
fût « joint », elle met au monde un enfant qui, en raison de ces 
circonstances, portera le nom d' « auguste Prince haut comme 
le soleil do ciel, limite des vagues, brave, chaume de cormo- 
rans incomplètement réuni »*. — Au moment de sa délivrance, 
elle avait prié le divin Prince de ne point la regarder; mais, 
cédant à la curiosité, il l'aperçoit sous sa forme native, qui 
était celle d'un énorme crocodile; et tandis qu'il s'enfuit, ter- 
rifié, elle, couverte de honte, abandonne son enfant, puis, « fer- 
mant la limite de la mer 3 », disparaît pour jamais sous les 
profondeurs. Cependant, du sein de l'Océan, elle lui envoie 
encore une poésie de regrets, à laquelle il répond par ce chant 
suprême : 

« De tonte ma vie 

Je n'oublierai la jeune épouse 

Que j'avais prise pour dormir 

Sur l'île où se posent les canards sauvages, 

Les oiseaux de la pleine mer! » 

On nous dit enfin que Feu-baissant vécut 580 ans dans le 
palais de Takatchiho, et qu'il fut enseveli près de cette mon- 
tagne fameuse. 

XL1II. — LES AUGU8TS8 ENFANT 8 DE L* AUGUSTE 
CHAUME»DE-CORMORAN8-INCOMPLÉTBBfENT-BEUlfI 

Le fils de Feu-baissant et de la Princesse marine a été 
élevé par une sœur de cette dernière, Tama-yori-bimé, « la 
Bonne-Princesse- Joyau ». Il épouse cette tante maternelle, 
dont il a quatre enfants. Le dernier n'est autre que Kamou- 
Yamato-Iharé-biko-no-mikoto, « l'auguste Prince d'Iharé du 
divin Yamato 3 », c'est-à-dire l'illustre personnage qui sera 
connu plus tard sous le nom posthume 4 de Jimmou, « Divine 

1 . Ama-tsou-hi-daka-hiko-naghiça-také-ou-gaya-fouki-ahézou-no- 
mikoto. — Je donne, par exception, ce nom de 25 syllabes, parce 
qu'il sera un bon exemple de la manière dont furent baptisés les per- 
sonnages de la mythologie japonaise. 

2. La version du Nihonnghi nous laisse voir plus clairement le 
sens de ce mythe, qui tend à expliquer « pourquoi H n'y a nul pas* 
sage entre la terre et la mer ». 

3. lharé est le nom d'un village de cette province, 

4. Voir p. 274, n. 5. , 



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% ANTHOLOGIE DE LÀ. LITTIWAtURE JAPONAISE 

Vaillance », et qui, ayant inauguré la dynastie de « l'âge humain » 
sera considéré comme le 133« prédécesseur de l'empereur 
actuel. 

LIVRE II 

Jimmou et son frère aîné (les deux autres fils de Feu-baissant 
étant morts) quittent le palais de Takatchiho pour se diriger 
vers Test, où ils veulent établir le siège du gouvernement. 
Maie» en chemin, le frère aîné est tué par un cher local, et Jim- 
mon reste seul pour continuer le voyage. Le conquérant, aidé 
par un sabre divin, guidé par un corbeau géant que lui ont 
envoyé les dieux célestes 1 , rencontre d'abord des dieux à 
queue bienveillants, puis deux adversaires, les frères Oukashi, 
bientôt victimes d'un piège qu'eux-mêmes avaient préparé 
pour lui, puis encore quatre-vingts indigènes à queue, qu'il 
fait massacrer dans leur caverne; enfin» après avoir tué le.meur- 
trier de son frère et d'autres ennemis, « ayant ainsi soumis 
et pacifié les divinités sauvages », il fonde à Kashihabara (la 
Plaine des chênes), dans le Yamato, la première capitale de 
l'empire'. On nous raconte ensuite son mariage avec la prin- 
cesse I-souké-yori, sa mort à 137 ans, et les troubles qui sui- 
virent. 

Les huit règnes suivants, qui représentent cinq cents ans 
de la chronologie officielle, ne sont relatés que par de sèches 
énumérations : généalogies des souverains, indication du nom 
de leur capitale, de l'âge qu'ils atteignirent, du lieu où ils 
furent ensevelis. Viennent ensuite deux empereurs plus inté- 
ressants ; Soujinn, qui aurait vécu au premier siècle avant 
notre ère, et dont le règne est marqué, entre autres choses, 
par une épidémie qu'envoie le « Grand dieu de Miwa », une 
des âmes de l'ancien Maître du Grand Pays ; puis, Souïninn, 
qui échappe à une conspiration dramatique, apaise encore les 

1. Dans nombre de mythologies, les conquérants et les colonisa- 
teurs sont eonduits par un animal quelconque, souvent par un oiseau : 
grues de Mégaros, colombe des Chalkidiens, pivert des Picentins, cor* 
beau de Pattes, 

2. Le Japon devait avoir, en effet, une soixantaine de capitales 
successives. Dans les temps primitifs, en vertu de l'idée que tout 
contact avec la mort entraine une souillure, la famille d'un défunt 
abandonnait sa maison pour bâtir ailleurs une demeure nouvelle ; 
par suite, l'héritier d'un souverain mort se faisait construire un 
nouveau palais, autour duquel venaient se grouper ses fidèles. C'est 
seulement quand l'adoption du système bureaucratique chinois eut 
rendu ces déplacements trop difficiles que la résidence impériale de- 
vint stable, à Nara d'abord, pendant presque tout le vtu» siècle, puis, 
après un bref intervalle, à Kyoto jusqu'en 1868 et à Tokyo jusqu'à 
l'heure présente. 



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S1&CLK DE MAJU 71 

mânes da chef d'Izoumo pour obtenir que jon fila muet 
retrouve la parole 1 , fait importer l'oranger du « Pays éternel », 
et institue une corporation de potiers qui remplaceront par 
des statuettes d'argile les victimes humaines qu'on enterrait 
vivantes au tombeau des grands*. Nous arrivons enfin, avec 
l'empereur Kéikô, à une légende fameuse : celle de Yamato* 
daké. 

Ce héros, « le Brave du Japon », illustre par ses exploits le 
règne obscur de son père. Il commence d'ailleurs par assassin 
ner son frère aîné, qui avait manqué de respect au souverain; 
puis, sur l'ordre de ce dernier, qu'inquiètent ses dispositions 
féroces, il va combattre tout d'abord les Koumaço rebelles de 
l'Ouest. 

En arrivant à la maison des (deux) brigands Koumaço, 
l'auguste Wo-ouçou (un des premiers noms du prince) 
vit que, près de cette maison, il y avait une triple cein- 
ture de guerriers qui s'étaient fait une caverne pour l'ha- 
biter. Et, tout en discutant avec bruit une fête pour l'au- 
guste caverne, ils préparaient leur nourriture (ils allaient 
« pendre la crémaillère »). Donc, il se promena aux 
alentours, attendant le jour des réjouissances. Et quand 
vint le jour des réjouissances, ayant rabattu à la manière 
des jeunes filles son auguste chevelure nouée en haut (coif- 
fure des garçons), puis ayant mis les augustes vêtements 
de sa tante (Yamato-himé, la grande-prêtresse d'Icé),41 
avait tout à fait l'aspect d'une jeune fille. Mêlé aux con- 
cubines, il entra dans la caverne. Alors les deux brigands 
Koumaço, frère aine et frère cadet, charmés à la vue de 
cette vierge, la placèrent entre eux et manifestèrent leur 
joie de façon exubérante. Mais quand (la fête fut) à son 
plus haut point, tirant le sabre (qu'il avait caché) dans 
son sein, et saisissant le frère aîné par le collet de son 
vêtement, il lui enfonça l'arme dans la poitrine; sur quoi, 
alarmé à cette vue, le frère cadet s'enfuit au dehors,' 
Mais, le poursuivant et l'atteignant aux derniers degrés 

1. Ce prince est le héros d'une légende qui constitue une des ver- 
sions japonaises du mythe de Psyché. 

2. Le Kojiki ne fait que mentionner l'établissement de cette cor- 
poration héréditaire; mais le Nihonnghi nous raconte en détail la 
réforme, qu'il attribue à l'an 3 de notre ère. Comp., à Rome, l'aboli- 
tion des sacrifices humains, pareillement remplacés far des offrandes 
de poupées. 



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72 ANTHOLOGIE DH LA LITTERATURE JAPONAISE 

de la caverne, et le saisissant par la peau do dos, il lui 
enfonça son sabre au bas des reins. Alors le brigand 
Koumaço parla, disant : « Ne remue pas le sabre : ton 
serviteur a quelque chose à dire. » 11 lui laissa donc un 
moment de répit, en le maintenant abattu à terre. Et (le 
brigand) demanda : a Qui est ta personne auguste ?» 11 
répondit : « Je suis l'auguste enfant d'Oh-tarashi-hiko- 
oshiro-waké (« le Seigneur gouvernant, prince parfait et 
grand », nom primitif de l'empereur Kéikô), le Céleste 
souverain qui, résidant au palais de Hishiro à Makimou- 
kou, gouverne le Grand Pays des Huit-îles ; et mon nom 
est : « le roi Yamato-wo-gouna (« le Jeune homme du 
Yamato », autre nom du prince). Apprenant que vous 
deux, misérables bandits Koumaço, vous étiez insoumis 
et irrespectueux, c'est lui (le souverain) qui m'a envoyé 
avec le commandement de vous saisir et de vous mettre 
à mort. » Alors le brigand Koumaço dit : « Gela doit être 
vrai. Personne dans l'Ouest n'était brave et fort comme 
nous deux. Mais dans le Pays du Grand Yamato, il y a un 
homme plus brave que nous deux. C'est pourquoi je yeux 
t'offrir un auguste nom. Dorénavant, il est juste que tu 
Sois loué comme l'auguste prince Yamato-daké. » A peine 
avait-il terminé que (l'auguste prince) le fendit comme 
un melon mûr, et l'acheva. Et désormais, il fut toujours 
loué sous l'auguste nom d'auguste Yamato-daké 1 . 

Après avoir vaincu encore an «brigand d'Izoumo », il rentre 
à la capitale. Mais bien vite, son père l'envoie batailler dans 
l'Est. IL repart donc; et pour le protéger contre les dangers 
qui l'attendent, sa tante la grande-prètresse lui donne le Sabre 
dompteur des herbes, avec un « auguste sac ». 

Lorsqu'il atteignit le pays de Sagamou, le chef du 
pays mentit, disant : « Au milieu de cette lande, il y a 
une grande lagune ; et le dieu qui habite au milieu de la 
lagune est un dieu tout à fait violent. » Donc, pour voir 
ce dieu, il entra dans la lande. Alors le chef du pays mit 
le feu à la lande. Aussi, comprenant qu'il avait été trompé, 
il ouvrit la bouche du sac que sa tante, l'auguste Prin- 

1. Gomp. Zeus s'introduisant, déguisé, dans la demeurt de Lvcaon, 
puis le tuant, arec ses fils, au milieu du festio. 



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SItCLÉ Dt NAAA 73 

cesse du Yamato, lui avait confié, et il rit qu'au dedans 
il y avait un briquet. Sur quoi, il faucha d'abord les 
herbes avec l'auguste Sabre, puis il prit le briquet et en 
fit jaillir du feu, et, allumant un feu contraire, il brûla 
(les herbes) et repoussa (l'incendie) ; et, revenant sur ses 
pas, il tua et anéantit tous les chefs de ce pays; et aus- 
sitôt il leur mit le feu et les brûla. 

Cette légende, si souvent représentée par les artistes japo- 
nais, est suivie d'un autre récit non moins célèbre : 

Lorsque, pénétrant plus loin, il passa la mer de Hashiri- 
misou (l'Eau courante), le dieu de ce passage souleva les 
vagues, secouant le vaisseau de telle manière qu'il ne 
pouvait pas avancer. Alors son impératrice, qui s'appe- 
lait l'auguste princesse Oto-tatchibana (m. à m. Cadette- 
orange), lui dit : « Ta concubine 1 entrera dans la mer à 
la place de l'auguste prince. L'auguste prince doit ache- 
ver la mission pour laquelle il a été envoyé, et revenir 
faire son rapport. » Lorsqu'elle fut sur le point d'entrer 
dans la mer, elle répandit huit épaisseurs de tapis de 
laiches, huit épaisseurs de tapis de peaux et huit épais- 
seurs de tapis de soie au sommet des vagues, et elle 
s'assit au-dessus. Sur quoi, les vagues furieuses tombè- 
rent soudain, et l'auguste vaisseau put avancer. Alors 
l'impératrice chanta, disant : « Ah! toi de qui je m'in- 
quiétais, quand tu étais au milieu des flammes du feu 
brûlant sur la petite lande de Sagamou, d'où l'on voit 
la véritable cime 1 ! » Sept jours après, l'auguste peigne 
de l'impératrice fut rejeté à la plage; et ce peigne, aussi- 
tôt recueilli, fut placé dans un auguste tombeau que l'on 
contruisit à cet effet*. 



1. Terme d'humilité : le texte vient de nous dire qu'elle était son 
« impératrice », c'est-à-dire son épouse principale. Yamato-daké lui- 
môme, en raison de sa çloire légendaire, est traité comme un empe- 
reur, et notre texte emploie sans cesse à son égard les noms ouvertes 
honorifiques qui, d'ordinaire, sont réservés aux souverains. 

S. Sans doute le mont Fouji. 

3. Le peigne, qui touche de si près à la personne, est considéré 
comme imprégné en quelque manière de son esprit. D'où l'interven- 
tion constante de cet objet dans la magie primitive et, ici, sa substi- 
tution au corps disparu* 



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74 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

L'héroïque dévouement de son épouse va arracher au prince » 
veuf une exclamation qui retentira dans toute la poésie 
japonaise, où le nom d'Azouma désigne encore lé Japon 
oriental j 

Lorsque, ayant pénétré plus loin et subjugué 1 tous les 
sauvages Émishi 1 , et pacifié également tous les dieux 
sauvages des montagnes et des cours d'eau, il remontait 
(yera-La capitale), ep atteignant la base du défilé d'AsbJ- 
gara 1 , comme il. mangeait ses augustes provisions, le 
dieu du défilé, métamorphosé en un daim blanc, vint et' 
se tint debout. Et aussitôt, comme il attendait et le frap- 
pait avec un brin d'ail sauvage 1 , (le daim) fut blessé à 
l'oeil et frappé à mort. Alors, montant au sommet du dé- 
filé, il soupira par trois fois, et il parla, disant : « Azouma 
ha yal (Obi ma femme!) » C'est pourquoi ce pays est 
appelé du nom d' Azouma. 

Cependant Yamato-daké épouse bientôt une autre princesse, 
chez laquelle il laisse le Sabre sacré; puis il va attaquer, sans 
armes, le dieu du mont Ibouki*, « un sanglier grand comme 
un taureau »; mais ce dieu l'égaré dans la montagne et fait 
tomber sur lui une lourde plaie glacée, qui paralyse ses mom« 
bres et qui va causer sa mort. En effet, après une longue mar- 
che douloureuse, entrecoupée de chants ou il célèbre le Yamato, 
ou il envie les jeunes gens qui, là-bas, dansent couronnés de 
feuilles de chêne, où. il salue les nuages qui lui arrivent dn 
pays natal et regrette le Sabre divin qui eût pu sauver sa vie, 
il finit par expirer sur le chemin du retour, sans avoir revu la 
capitale. Ses épouses et ses enfants viennent chercher son 
corps; mais il se transforme en un grand pluvier 5 blanc, qui 
prend son essor vers la mer. Tous les proches, « sanglotant 
des 9 hauts «, suivent l'oiseau jusqu'à un endroit où il s'arrête 

1. Les ancêtres des Aïnous, aujourd'hui parqués dans l'île d'Ézo, 
mais mai autrefois occupaient une grande partie de l'empire. 
t. Qui conduit au mont Fouji. 

3. L'ail, au violent parfum, est une herbe magique contre les mau- 
vais esprits. Le Nihonnghi nous dit que les voyageurs qui passaient 
ce défilé avaient soin de mâcher de l'ail et d'en frotter nommes, 
bétail et chevaux, à titre de préservatif contre l'haleine du dieu de 
la montagne. 

4. Cette montagne fameuse s'est écroulée en grande partie, lors du 
tremblement de terre du 14 août 1909. 

5. Tehidori, nom collectif des pluviers et d'autres petits échat* 
tiers. 



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SIECLE DE NAftA 75 

«t où ils lui érigent on tombeau. « Et cependant, dé là, 
l'oiseau s'élança encore au ciel, et s'envola au loin *. » 

A l'empereur Kéikô succèdent l'empereur Séimou, dont le 
règne est ride, puis l'empereur Tchouaï, qui n'est fameux que 
par sa mort. C'est dans Kyoushou, siège d'une nouvelle capi- 
tale, que se passe cette scène, d'une grandeur antique, par où 
s'ouvre l'histoire de l'impératrice Jinngô et de son expédition 
en Corée : 

En ce temps-là, l'impératrice, l'auguste princesse 
Okinaga-tarashi (ancien nom de Jinngô), était divinement 
possédée*. Et tandis que, dans son palais de Kashiki en 
Tsoukoushi,le Céleste souverain, sur le point de frapper 
le pays des Koumaçp, jouait de son auguste harpe, le 
premier ministre, le noble Takéoutchi', se tenant dans 
la Cour pure, demandait les ordres divins. Alors l'impé- 
ratrice, divinement possédée, lui donna cette instruction 
et ce conseil : « Il y a une terre du côté de l'Ouest, et, 
dans cette terre, abondance de trésors divers, étincelants 
aux yeux, à commencer par l'or et l'argent. Je veux te 
conférer maintenant cette terre. » Le Céleste souverain 
répondit, disant : « Si l'on monte sur les hauts lieux et 
qu'on regarde vers l'Ouest, on n'aperçoit aucune contrée : 
il n'y a que la vaste mer » ; et ajoutant : « Ce sont des 
divinités menteuses, » il repoussa son auguste harpe, 
n'en joua plus, et s'assit en silence. Alors les divinités 
furent irritées, et dirent : « Quant à cet empire, ce n'est 
pas une terre que tu doives gouverner. Ya sur la Route 
unique! » Sur quoi le premier ministre, le noble Také- 



1. Ce n'est pas seulement l'âme du héros, mais son corps même 
qui disparait. D'après la version du Nihonnghi, l'empereur lait ense- 
velir son fils dans un de ces tombeaux de rochers, surmontés d'un 
vaste turaulus, où l'on enterrait les grands; mais Yamato-daké, pre- 
nant la forme d'un oiseau blanc, s'enrôle vers le Yamato. « En con- 
séquence, les ministres ouvrirent le cercueil ; et en regardant à l'in- 
térieur, il n'y avait que des vêtements vides, et plus de corps. » Ces 
résurrections semblaient d'ailleurs naturelles. Un autre passage du 
Nihonnghi relate l'histoire d'un prince du iv* siècle qui, appelé à 
trois reprises par son frire aîné, revint à la vie le troisième jour 
après sa mort. 

2. Pour les phénomènes de possession dans le shinntoïsmo, voir 
Percival Lowell, Occult Japan, Boston, 1895. 

3. Le Matbusalem japonais. 11 aurait servi cinq empereurs et vécu 
à pou près trois siècles. 



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76 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

outchi, dit : « mon Céleste souverain, (je suis rempli de) 
crainte! Continue à jouer de ta grande harpe auguste. » 
Alors, lentement, il tira à lui son auguste harpe, et en 
joua d'une manière languissante. Mais presque aussitôt, 
le son de l'auguste harpe devint si faible qu'on ne pou- 
vait plus l'entendre. Ils allumèrent une lumière et regar- 
dèrent : il était mort. 

L'impératrice et le vieux conseiller, pleins d'horreur, recher- 
chent tous les crimes rituels qui ont pu souiller le pays et 
procèdent à une purification générale l ; puis, nouvelle consul- 
tation des divinités qui ont foudroyé le souverain, et qui sont, 
outre la déesse du Soleil, trois des dieux qui naquirent lors 
du bain d'izanaghi. Ces quatre divinités, après avoir révélé 
que l'impératrice est enceinte d'un fils, indiquent les pratiques 
religieuses qui permettront de traverser la mer. La flotte 
impériale vogue vers Shiraghi, un des royaumes coréens, qui 
est subjugué comme par miracle (en Tan 200 de notre ère» 
d'après la chronologie officielle). Au retour, la conquérante 
met au monde le fils promis par les dieux; et peu après, nous 
la voyons se délasser de ses fatigues en pochant à la ligne 
dans une rivière de Kyoushou. Mais bientôt, elle repart en 
guerre, cette fois contre les chefs du Yamato*, qui sera désor- 
mais le siège permanent de l'empire 8 . Ses nouvelles victoires 
sont suivies de joyeuses chansons à boire en l'honneur du 
prince héritier, qui, lorsqu'elle meurt elle-même, à l'âge de 
cent ans, devient l'empereur Ohjinn. 

Le régne de ce dernier est marqué surtout par l'importation 
de livres chinois et de divers arts utiles. Le merveilleux, 
d'ailleurs, n'en subsiste pas moins; et c'est ainsi que le 
second livre se termine par une curieuse histoire d'envoûte- 
ment, où l'on voit notamment le costume, l'arc et les flèches 
d'un jeune dieu se changer en glycines fleuries. 

1. Les crimes qu'énumère ici le Kojiki sont ceux que nous avons 
déjà rencontrés dans le Rituel de la Grande Purification (ci-dessus, 
p. 28) et dans le Kojiki lui-même (p. 45). 

2. Au cours de cette campagne, elle emploie un stratagème qui 
rappelle à la fois le cheval de Troie et le cercueil d'Hastings : des 
flancs d'un « vaisseau de deuil » qui était censé porter le cadavre de 
son fils, elle fait surgir soudain toute une armée. 

3. Et par suite le point central où les trois cycles légendaires d'f- 
soumo, de Tsoukoushi et du Yamato lui-même viendront se fondre et 
s'unifier en une seule épopée mythique, destinée à glorifier le sou- 
verain et les grandes familles qui l'entouraient. 



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•IÈCLB DE KaJU 77 



LIVRE III 

Avee le règne de Ninntokoo, qui, d'après la tradition, 
remplirait presque en entier le Vf siècle de notre ère, l'élé- 
ment légendaire n'a pas encore dispara. Cependant, à certains 
détails, on reconnaît déjà les progrès d'une civilisation plus 
raffinée. Témoin ce récit fameux : 

Le Céleste souverain, étant monté sur une hante mon* 
tagne, et contemplant le pays d'alentour, parla, disant : 
« De tout le pays, aucune fumée ne s'élève : tout le pays 
est frappé de pauvreté. Donc, je supprime tous les im- 
pôts (et corvées) du peuple pour trois ans. » En consé- 
quence, le grand palais se dégrada, et la pluie y entrait 
de tontes parts ; mais aucune réparation n'était faite. 
On recueillait dans des baquets la pluie qui filtrait à 
l'intérieur, et on se retirait aux endroits où il n'y avait 
point de fissures. Bt plus tard, quand il abaissa ses re- 
gards sur le pays, la fumée était partout abondante. 
Alors, voyant le peuple riche, il rétablit les corvées et 
les impôts. C'est pourquoi les paysans prospéraient, et 
ne souffraient pas des corvées. Et pour louer ce règne 
auguste, on l'appela le règne du Sage Empereur 1 . 

1. Cette histoire, qui rappelle, en mieux, notre Henri IV et sa 
poule au pot, est racontée par le Nihonnghi en belles phrases chi- 
noises, plus recherchées, mais qui n'en répondent pas moins aux 
sentiments exprimés dans le simple récit du Kojiki. Après la remise 
totale des impôts, le palais est en ruine, et la clarté des étoiles 
perce à travers les trous du toit. Mais le souverain se réjouit; et 
quand enfin il voit s'élever la fumée du riz qu'on prépare dans les 
chaumières, il s'écrie : « Nous sommes prospères, maintenant 1 » 
L'impératrice semble étonnée : ■ Qu'entendez-vous par prospérité 7 » 
« L'empereur répondit : « Manifestement, c'est quand la fumée rem- 

• plit la terre, et que le peuple monte librement & la richesse. » L'im- 
pératrice continua : « L'enceinte du palais s'écroule, et nous n'a- 
«vous aucun moyen de la réparer; les bâtiments sont dans un tel 

• état que nos couvre-pieds mômes sont exposés. Est-ce là ce qu'on 
« peut appeler prospérité? » L'empereur dit : « Lorsque le Ciel établit 
« un prince, c'est pour le bien de son peuple. Le prince doit donc 
« faire du peuple la base de tout. La pauvreté du peuple n'est autre 
« que ma pauvreté ; la prospérité du peuple est ma prospérité. Que le 
« peuple soit prospère et le prince pauvre, c'est une chose qui n'existe 
« pas. » (Nihonnghi, XI, 10, qui place le fait en L'an 319 de notre ère.) 

Ces sentiments généreux se retrouvent d'ailleurs chez plus d'un 



78 ANTHOLOGIE DS LA LITTERATURE JAPONAISE 

L'empereur Rit chou, qui lui saccade, inaugure le ▼• siècle; 
il ouvre la série des empereurs historiques, qui, tout à coup, 
régnent moins longtemps et meurent à un âge plus raison- 
nable. Ce changement soudain coïncide avec le fait, signalé 
par lé Nihonnghi, que, sous Ritchou justement, « de* rappor- 
teurs furent nommés dans les provinces pour noter les paro- 
les et les événements » ; sans nul doute, ces archivistes naïfs 
recueillirent souvent des fables ; mais leur existence même, 
jointe à celle des historiographes de la cour, nous permet 
d'attribuer à la suite du récit une certaine exactitude générale. 
Les règnes d'Innghyô, d'Annkô» de Yduryakou, de Séinei sont 
d'ailleurs pleins de détails aussi vraisemblables que précieux 
sur les mœurs du y siècle. Par malheur, pour les onze 
empereurs suivants, le Kojiki revient à son système de sèches 
généalogies, et il s'achève brusquem .t à la mort de l'impé- 
ratrice Souïko, en 628. C'est donc au Nihonnghi qu'on doit 
recourir pour étudier, soit la grande révolution que produisit 
l'introduction» du bouddhisme au milieu du vi« siècle, soit la 
période comprise entre l'an 628 et l'an 701, où cette chronique 
s'arrête à son tout . 



C. LES FOUDOKI 



^•■jEKîèîi^î-BSfiSîlfiliS D?- du . caractère d'un pays-» , sont 
des «Topographies » des diverses provinces. L'impératrice 
Ghemmyô, qui avait déjà ordonné la compilation du Kojiki, 

souverain japonais : par exemple, au vn« siècle, chez l'empereur 
Tenntchi, dont une poésie célèbre a perpétué jusqu'à nous la répu- 
tation d'humanité. Tenntchi se place en imagination dans une de 
ces huttes grossières que les paysans se construisent pour le temps 
de la moisson, mais qui, ensuite, ne peuvent les protéger contre les 
pluies et les brouillards de l'automne; il exprime alors sa sympa- 
thie par ces vers, où l'idée de « rosée » laisse assex deviner qu'il a 
pleuré sur son peuple : 

A censé de la minceur [du chaume] 
De la hutte, de la hutte temporaire 
Des rizières de l'automne, 
Mes manches 

Deviennent humides de rosée ! 
(Poésie du Gocennahou, VI, Automne, 2, rendue fameuse par sa re» 
production comme n° 1 du Hyakouninn-iaahou : v. p. 111 et p. 138.) 



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SIECLE OE WAJL4 79 

prescrivit dès l'an 713, on an après l'apparition de ce grand 
ouvrage, la rédaction de ces rapports locaux. Ils devaient 
exposer, pour chaque province et pour ses districts, la nature 
du sol, les produits minéraux, végétaux et animaux, l'origine 
des noms géographiques, les vieilles traditions do pays. La 
plupart des provinces répondirent à cet appel durant la pré* 
mière moitié do vni* siècle; mais les rédacteurs, qui en géné- 
ral nous sont restés inconnus, étaient de vagues lettrés, aussi 
dénués de goût que de sens critique; si bien qu'ils ne livrè- 
rent que de sèches descriptions, où des détails sans intérêt» 
comme la mesure minutieuse des distances, sont toujours 
accompagnés d'étymologies absurdes et trop peu souvent 
relevés par quelque renseignement sérieux ou par quelque 
page littéraire. 



IZOUMO FOUDOKI 

VIzûumo Foudoki, t Topographie d'Izoumo » achevée dès l'an 
733, est le seul de ces vieux recueils qui nous soit parvenu 
complet; les autres ne nous sont connus que par des fragments 
insérés dans divers ouvrages. Il serait inutile de s'attarder 
longtemps à un écrit d'un caractère si local. Voici cependant 
une légende assez curieuse, soit quant au fond, parce qu'elle 
va nous montrer, en action, cette naïve conception de la fabri- 
cation du pays que l'histoire du divin chef d'Izoumo nous 
avait déjà fait connaître 1 , soit quant à la forme, parce que 
l'ambition littéraire du rédacteur s'y révèle par une série d'or- 
nements verbaux que nous retrouverons dans la poésie 3 . 

KOUNI-BIKI (LB TIRAGE DU PAT*)* 

En ce qui touche le sol, voici pourquoi on appelle (cette 
partie de terre) O-ou : 

L'auguste Ya-tsouka-mizou-omi-tsounou déclara : 
«Le pays d'Izoumo, oùhuitnuages s'élèvent 4 , est vraiment 
un jeune pays, d'étoffe étroite*. Le pays originaire est 
encore petit» Donc, je vais y coudre une nouvelle partie 

U Koiiki, XXIII, XXVII, XXVIII, ci-dessus, p. 56-58. 

4. Voir p. 83. 

3. C'est-à-dire : du district d'O-ou, dans la province d'Iioumo» 

4. Mot-oreiller d'Izoumo. Voir en effet p. UO, n. 2. 

9. Ëpithôte appliquée à l'adjectif « jeune », et qui veut eiptjmer 
une idée He gentillesse. 



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80 ANTHOLOGIE DR LA LITTERATURE JAPONAIS! 

de terre.» Il dit; et, comme il regardait vers le cap de 
Shiraghi, (blanc comme une) couverture d'étoffe de mû- 
rier 1 , cherchant s'il n'y aurait pas de ce côté un superflu 
de pays, il se dit : « Il y a un superflu de pays » ; et 
enlevant, avec une bêche, comme l'espace entre les seins 
d'une jeune fille*; et séparant avec des coups, comme on 
frappe les ouïes d'un grand poisson'; et divisant en cou- 
pant, han! hampe de souçouki 4 ; et attachant une grosse 
corde trois fois tressée, il tira en balançant, comme par 
des tsouzoura noircies par la gelée 5 , et ainsi doucement, 
comme un bateau de rivière*, en disant : « Viens, Pays! 
Viens, Pays ! » Le pays ainsi cousu se trouve entre l'ex- 
trême fin de Kozou et le promontoire de Kizouki, huit 
fois construit 7 . Le poteau arrangé de cette manière* est 

1. « Couverture (de lit) de mûrier », c'est-à-dire faite arec les 
fibres de l'écorce intérieure du mûrier à papier, est le mot-oreiller 
de l'adjectif thira « blanc ». Or, shira est dans Shiraghi (nom japo- 
nisé d'un royaume coréen, t. p. 76). On attribue donc le mot-oreiller 
au cap de Shiraghi, bien que ce promontoire ne soit pas plus blanc 
qu'un autre. C'est comme si nous disions, à propos de tel cap médi- 
terranéen : « Le cap Blanc-linge. » 

2. Encore un pur jeu de mots. Souki veut dire « bêche » et « inter- 
valle ». D'où le texte : mounarsoukUtoroa, « enlever ; béche-inter val le ; 
seins ». 

3. Ici, l'épithète a un sens; car, pour tuer un cran H poisson, on 
le frappe aux ouïes. — Corn p., dans la mythologie néo-zélandais^, 
les frères du héros solaire Maoui, tailladant arec leurs coutcauz un 
gros poisson qui sera une île du pays, pour y établir les monts et les 
▼allées. 

4. Le souçouki (Miscanthus sinensis) est une graminée dont les 
fleurs en panache peuvent être comparées à un drapeau. D'où le 
mot-oreiller hatasouçouki (souçouki-rirapeau), qui s'applique à toutes 
sortes de choses « florissantes », mais aussi a des mots dont quel- 
que élément éveille par hasard la même idée. Ici, le verbe hofouri- 
toakou, « diviser en coupant », commence par ho, qui, comme subs- 
tantif, vent dire « épi », et par suite amène l'image de la lijre fleurie. 
J'ai essayé de rendre à peu près ce jeu de mots, qui d'ailleurs est 
purement phonétique. 

5. La Uouxoura du japonais archaïque, appelée ensuite kouzou- 
kasoura, est la puéraire de Thunberg, qui « noircit », c'est-à-dire 
mûrit, au moment des premières gelées, et dont les vrilles, a la 
fois eouples et résistantes, peuvent être prises alors comme symbole 
de l'effort indiqué ici. 

6. Autre métaphore significative. Nous la retrouverons plus d'une 
fois. 

7. Epithète de Kizouki (ou Kitsouki), parce que tsoukou a le sens 
de construire. C'est un des verbes employés dans le Kojiki pour dési- 
gner la « fabrication » du pays. (Ci-dessus, p. 38, 39, etc.) 

8. Sans doute un poteau pour amarrer les barques. 



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8IBCLB DE HARA. 81 

la montagne Sahimé, sur la frontière entra le pays 
d'fhami et le pays d'Izoumo. De plus, la corde avec 
laquelle il tira est le long rivage de Sono 4 . 

Lorsqu'il regarda vers le pays de Saki, aux portes du 
Nord*, s'il n'y aurait pas de ce côté un superflu de pays, 
il se dit : « Il y a un superflu de pays. » [Comme ci-des- 
sus, jusqu'à : « Viens, Pays. »] Le pays ainsi tiré et cousu 
est le pays de Sada, qui s'étend de l'extrême fin de Takou 
jusqu'ici. Lorsqu'il regarda vers le pays de Soonami, 
aux portes du Nord, s'il n'y aurait pas de ce côté un su- 
perflu de pays, il se dit : « Il y a un superflu de pays. » 
[Encore la même phrase, se terminant par : « Viens, 
Pays. »] Le pays ainsi tiré et cousu est le pays de Kou- 
rami, qui s'étend de l'extrême fin de Tagouhi jusqu'ici. 
Lorsqu'il regarda vers le cap Tsoutsou, de Koshi, s'il 
n'y aurait pas de ce côté un superflu de pays, il se dit * 
« Il y a un superflu de pays. » [Toujours la môme phrase.] 
Le pays ainsi tiré et cousu est le cap Miho. La corde 
avec laquelle il tira est l'île Yomi*. Le poteau arrangé de 
cette manière est le mont Oho-kami', dans Hahaki. 

« Maintenant, c'est fini de tirer le pays, » dit-il. Et 
comme, dans le bois d'O-ou, il posait en le fichant son 
auguste bâton, il s'écria : « O-wé 8 ! » D'où le nom d'O-ou*. 

(Izoumo Foudoki, éd. Ohhira, p. 4-6.) 

1. Il serait sans intérêt d'expliquer tous les noms locaux de ce cha- 
pitre. Les uns se retrouvent, plus ou moins transformés; d'autres 
sont inconnus. 

S. C'est-à-dire : au nord. 

3. Un des noms de lieux qui se rattachent à l'entrée des Enfers, 
située en Izoumo (voir ci-dessus, p. 39, n. 2, p. 41, n. 2, etp 42, n. i\. 

4. Aujourd'hui appelé Daïcenn ou Oh-yama. C'est le pic le plus 
élevé de cette région (près de 2.000 mètres), le mont sacré de la 
côte occidentale. 

5. Exclamation pour dire l'allégement qu'on éprouve après un long 
travail, comme, chez nous, «Ouf! » 

S. Cette étymologie par à peu près est évidemment fantaisiste, 
comme toutes les autres explications du même genre dont fourmillent 
le Kojiki et les autres documents primitifs. On peut dire que, dans 
ces écrits, la géographie du pays est entièrement représenté» par 
une nomenclature l<*gen<laire. Le sens primordial des noms de lieux, 
oubli" ou jusré t- op simple, a été sans cesse remplacé par un sens 
nouveau, tiré des aven ures héroïques; car môme dans les ras où la 
si niliealion originaire s mblo évidente a quiconque connaît un peu 
les choses du Japon, le raconteur préférait iuveuter une étymologie 

6 

DigitizedbyGoOQle 



82 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 



II. - LA POÉSIE 



Dégagée des premiers essais qui ont marqué sa période ar- 
chaïque, la poésie s'élève tout de suite au plus haut degré* de 
l'art. Cette poésie* japonaise diffère protdndémèiït dé là flétri. 
Pus de longs développements, épiques, dramatique» ou autres, 
thàiê de brèves effusions lyriques. Le poète japonais* épKMvè 
dhé impression : tout comme l'artiste dé éon pays, il la note 
bien vite en quelques touches vigoureuses ou délicates; puis 
il S'arrête, n'éprouvant pas le besoin de mettre en vers ce qu'il 
ne penserait plus qu'en prose. Un poème didactique serait 
pour lui le comble de l'absurdité; le seul genre qu'il conçoive, 
c'est l'expression rapide de quelque intimé émotion 1 , ûèe de 
Son cœur bu éveillée par lés enchantements de la nàttiré. (QEtèz 
les prosateurs, en présence d'un beau paysage du à l'apparition 
d'un sentiment passionné, l'auteur se hausse brusquement à 
la composition poétique, mais pour retomber à la prose dés 
que son enthousiasme s'abat. Le poète japonais n'écrit jamais 
sans savoir pourquoi; il n'ignore pas quelles sont les limites 
normales de l'inspiration 1 : if s'y tient 

On s'explique ainsi la brièveté des poésies japonaises. Le 
type habituel est la « brève poésie » {mijika-outa ou tannka), 
qui consiste en cinq vers de 5, 7, 5, 7 et 7 syllabes, soit 31 Syl- 
labes en tout. Les « longs poèmes » (naga-outa ou tchôka), 
pareillement écrits en vers il ternes de 5 et 7 syllabes, avec un 
verë additionnel dé 1 sjrllabës pour finir, né dépassent guère 
une ou deux pages. Pourtant, nous les voyons bientôt âbam 
donnés en faveur des « courtes poésies * ; en attendant qtic / 
plus tard, on aboutisse à de petites pièces composées de ïl 
syllabes en trois vers 1 . Mais, dans cette concision voulue de 
la tannka, que de jolies choses ! A défaut de la rime oii de la 
quantité, la langue nationale apporte à la versification Ses har- 
monies coutumières, d'autant plus pures qu'ici tout mot ëhinoib 
est exclu. Cette langue, le poète la manie avec amour, inulti- 

bizarre qui lui permit de rattacher constamment la topographie a 
la mythologie ou aux contes locaux. Dans cette philologie enfantine, 
tout comme dans la poésie, c'est au jeu de mots ingénieux que Uofc 
Vieux Japonais visent toujours. 
1. Voir plus bas, p. 381. 



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StlCLE DB NJLRi 83 

pliant les jeux de mots ingénieux qui sont l'essence même 
de son art. Entre ces ornements verbaux, trois surtout doivent 
être mis en lumière : d'abord, le « mot-oreiller » (ntakoitra- 
kotoba), sorte d'épithète homérique qui, à elle seule, peut 
remplir tout le premier vers et qui, dés le début, évoque le 
souvenir d'une lointaine impression, antique et consabrée 1 ; 
puis, 1' « introduction » {j°)> procédé par lequel IbS trois vers 
qui constituent la première partie (kahtl no kon) d'uîié tàttnïa 
n'ont avec les deux derniers (Shinto no kou) d'autre ltah tJuMh 
calembour poétique, dé sorte que tout le commencement du 
morceau devient comme un mot-oreiller plus ample, une pré- 
face imagée, un prélude musical 3 ; et en dernier lieu, le « mot 
a deux fins » {kennyôghenn), mot ou fragment de mot employé 
dans deux sens, dont l'un se rapporte à ce qui le précède, l'au- 
tre à ce qui le suit, de telle manière que les conceptions poé- 
tiques s'accumulent et se déroul9tit atefc une intensité qu'ignore 
la phrase ordinaire*. Tout cela semble étrange. Mais ne nous 
hâtons pas de condamner cette rhétorique si particulière : au 
premier abord, un Japonais regarde toujours nos rimes comme 
un artifice plutôt bizarre ; un Français aussi a besoin d'une cer- 
taine éducation pour comprendre et goûter les jeux de mots 
orientaux. Une fois pénétré, l'art poétique japonais offre on 
véritable charme; G'est l'union admirable de tout ce que peu- 
vent donner l'élan lyrique et la science esthétique; ce sont, 
pour ainsi dire, des impressions ciselées; et en Somme, tout ee 
qu'on peut reprocher aux artisans de tant d'exquises merveil- 
les, c'est un trop grand souci de cette perfection laborieuse 
qui finit par éteindre la vie môme de l'idée sous l'éclat exté- 
rieur de l'art. 

1. Nombreux exemples dans lés poésies qui vont suivre (p. 87, ri. 4 ; 
p. 89, n. 1 ; p. 90, n. 5 ; p. 97, n. 1, 2, 8, 4, etc.), et même dans la 
prose (voir notamment l'extrait de YIzoumo Foudoki et la Préfate du 
Kakinnnhou). Ces épithètes avaient, à l'origine, un sens clair (beau- 
coup correspondent exactement à celles d'Homère) ; mais, dans bien 
des cas, ce sens ayant été oublié, elles ne furent plus qu'une sorte 
d'appui, sonore et mystérieux, sur lequel « reposait » le reste de la 
poésie ; et c'est ainsi qu'elles reçurent le nom de « mots-oretllerS ». 

2. Exemples: p. 87, n. 2; p. 110, n. 1 et 2; p. 115, n. 3j p. 116, n. 
3, etc. 

8. Pour bien comprendre ce système, il faut se rappeler le genre 
de plaisanterie qui, chez nous, consiste à enchaîner une série de calem- 
bours : « Je te crois de bois de campêche à la ligne de fond de train 
des équipages de la reine, etc. » Supposez que cette phrase, absurde 
et vulgaire, ait au contraire un sens et qu'elle soit composée de jeux 
de mots délicats : vous avez le kennyôghenn. C'est ce que M. Chamber- 
lain appelle, très justement, des mois « pivots ». Exemple typique : 
ci-dessous, p. 307, n. 2. Voir aussi p. 120, n. 3; p. 124, il. 1 ; p. 134, 
n. 1 ; p. 136, n. 2, ete. 



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84 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

Des pièces aussi courtes ne pouvant former, pour chaque 
poète, qu'un assez mince bagage, il était naturel qu'on unit en 
des recueils les œuvres de plusieurs auteurs. D'autre part, les 
Japonais considéraient volontiers la poésie comme le produit 
d'une époque, plutôt que comme celui d'un individu ; en quoi 
ils n'avaient pas tort, étant donné surtout le caractère d'imper- 
sonnalité qui distingue l'âme indigène l . Le gouvernement fit 
donc rassembler, à certaines époques, les meilleures œuvres 
de la période précédente, pour en former une anthologie, et 
ainsi parut pen à peu toute la série de recueils poétiques que 
la littérature japonaise nous a laissés. 



LE MANYÔSHOU 



La poésie du siècle de Nara est représentée par le Manyô- 
thou, ou t Recueil d'une myriade de feuilles * ». 

Cette anthologie ne semble avoir été achevée qu'au début du 
ix« siècle ; mais les poèmes qu'elle renferme appartiennent sur* 
tout à la fin du vu* siècle et à la première moitié du vin*. Des 
4,496 pièces dont se composent les 20 livres de la collection, 
4,173 sont de t brèves poésies » ; 262, de « longs poèmes », 
d'antant plus précieux pour nous qu'ils deviendront plus rares 
dans la suite *. Tous ces vers japonais sont écrits en caractères 

1. Ce caractère, commun à tout l'Extrême-Orient, a été finement 
étudié par M. Percival Lowell : The Soûl of the Far East, Boston, 
1888. 

2. Titre obscur. Ta ou yo veut dire « feuille » (de végétal} ou « âge ■ ; 
de sorte qu'on peut entendre à volonté : « Recueil de feuilles innom- 
brables », comme celles d'un grand arbre par exemple, ou « Recueil de 
toutes les époques », de tous les règnes. Le caractère chinois signi- 
fie « feuille » , ce qui ne prouve pas grand'chose, étant donné que les 
scribes employaient souvent des signes quelconques pour rendre le 
son d'un mot parlé. Je crois cependant que l'interprétation la plus 

(urobable est bien « Recueil d'une myriade de feuilles », mais dans 
e sens très particulier de « feuilles de parole » (comp. la première 
phrase de la Préface du Kokinnshou, ci-dessous, p. 139, n. 3). 

3. Je néglige un troisième type de poésies, secondaire : les tédâka, 
ou poésies à première partie répétée, qui se composent de six vers 
coupés en deux groupes égaux de 5, 7 et 7 syllabes, et qui, à l'ori- 
gine, étaient improvisées par deux personnes différentes. Ce genre, 
représenté par 61 morceaui dans le Manyôshou, disparaît très vite: 
dans le Kokinnshou, on n'en compte plus que 4. 



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BI&CLB Dfi NaAA 85 

chinois dont l'usage est tantôt idéographique, tantôt phonéti- 
que, souvent fantaisiste au plus haut point 1 ; mais des généra- 
tions de commentateurs indigènes a ont travaillé à déchiffrer 
ces textes , et, derrière le voile étranger, on peut admirer au- 
jourd'hui le plus riche tableau psychologique de l'ancienne 
civilisation nationale. En mâme temps, dans ce recueil d'une 
époque où la littérature n'avait pas encore tué la poésie, on 
goûte le charme d'un lyrisme aussi puissant que délicat, plein 
de vie, de fraîcheur, d'émotion spontanée. C'est dire qu'entre 
tontes les anthologies de l'empire, le Manyôshou tient le pre- 
mier rang. 

Dans la foule des poètes qui s'y pressent, il faut choisir. 
Mais parmi eux, les Japonais distinguent justement cinq noms 
illustres : les « cinq grands hommes du Manyô », Manyô nogo- 
taïka. Ce sont d'abord Hitomaro (fin du vu* siècle *) et Akahito 

1. Par exemple, pour rendre tout simplement les deux syllabes 
koukou, qu'on trouve dans divers mots japonais, le scribe emploie 
trois caractères chinois qui, réunis, signifient 81 : en effet, kou veut 
dire 9, kou -kou, 9 fois 9, et 9 fois 9 font 81. C'est comme si, en 
français, pour rendre les deux premières syllabes du mot « scissipa- 
rité », on écrivait les chiffres 3 et 6; en lisant « trente-six-parité », on 
n'aurait plus qu'a deviner que ce mot veut dire scissiparité, attendu 
que 6 fois 6 font 36. 

î. Un des plus anciens, Minamoto no Shitagô, s'y acharna long- 
temps avec ses collègues de la « Chambre des Poiriers » (v. p. lit, 
n. 3). Un jour qu'aucun d'entre eux ne pouvait armer à découvrir 
le sens d'un groupe de deux caractères, Shitagô, de guerre lasse, 
partit en pèlerinage au temple d'ishiyama (p. 178), pour aller de* 
mander à la déesse fovannonn (p. 261) une inspiration suprême; 
après sept jours et sept nuits de vaines prières, il revenait, deses- 
péré, à la capitale, quand un mot entendu par fortune, près d'une 
auberge, fut pour lui un trait de lumière : ce qu'il avait si longtemps 
cherché à dégager du rébus chinois n'était qu'un des adverbes les plus 
communs de la langue. Le dernier de ces commentateurs enthou- 
siastes fut Kamotcbi Maçazoumi (1791-1858), qui consacra sa vie 
entière à l'étude du Manyôshou. C'était un pur savant : on raconte 
qu'une fois, le chaume de son toit ayant été tout à coup défoncé 
par une averse, il se contenta de changer de place, sans interrom- 
pre son travail. Son Manyôshou Koghi, « Signification ancienne du 
Manyôshou », en 124 volumes, fut enfin édité par le gouvernement 
impérial en 1879. — F. V. Dickins a traduit en anglais, d'après ce 
grand commentaire, de nombreuses naga-outa du Manyôshou {Pri- 
mitive and Medixval Japanese Texts, Oxford, 1906). 

3. Kakinomoto no Hitomaro est un personnage aussi célèbre que 

S eu connu :pour lui trouver une biographie, il a fallu imaginer des 
igendes. Un guerrier, apercevant au pied d'un plaqueminier (Dios- 
tyros kaki) nn enfant d une beauté surhumaine, aurait reçu de lui 
i révélation que, « né sans père ni mère, il commandait à* la lune 
et aux vents, prenant son plaisir dans la poésie » ; et cet enfant 
céleste, adopte par lui, aurait reçu le nom de l'arbre sou* lequel il 



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86 ANTHOLOGIE »E LA LITTE^TpRÊ JAPONAISE 

(prem,ipre moitié 4a vin» 1 ); puis Qkoura, qui, comme las deux 
précédep^g, est surtqut fameux ppur ses « longs poèmes 2 »; 
enfin f^bibitq, pl us habile aux « poésies prèves 3 », et Yaka- 
motchi, qui, malgré son talent réel en ce dernier genre, doit 
plutôt l'hpnqeur de figurer dans ce groupe au rôle actif qu'il 
joua dansja cpmpilation même du recueil 4 . 

avait été découvert. Il est plus vraisemblable que le nom mémo du 
poète (Kakinomoto, « sous le plaqueminier ») fut l'origine de ce récit. 
Tou$ ce que nous Barons, c'est que Hitomaro, dont la famille s'at- 
tribuait une ascendance impériale, occupa des emplois, d'ailleurs 
mal définis, sous l'impératrice Jitô (690-696) et sous l'empereur Mom- 
mou (607-707); qu'avec le prince Nihitabé, fils de l'empereur Tem- 
mou (673-686), il voyagea dans plusieurs provinces, composant des 
tannka sur tous les naysages qu'a lui était donné d'admirer; et qu'il 
mourut enfin dans Iwami, son pays natal, bien qu'on prétende nous, 
montrer sa tombe dans un village du Yamato. 

1. Yamabé no Akahito partage d'ordinaire avec Hifcomaro le beau 
titre de « Sage de la poésie » (outa no hyiri) que Tsourayouki donna 
tout d'abord a ce dernier seulement, sans doute en sa qualité de pré- 
curseur (voir plus bas, p. 147). Yamabé était le nom d'une « corpora- 
tion héréditaire (de gardes) des forêts ». Quand les anciens Japonais 
voulurent forger une expression concise et commode pour désigner 
les deux princes des poètes, ils les appelèrent Yama-Kaki. Comme 
Hitomaro, Akahito parcourut diverses provinces : vers 725, nous le 
voyons accompagner l'empereur Shômou dans un de ses déplace- 
ments; et plus tard, on le rencontre dans l'Est, où il composa, de- 
vant le mont Fouji, la poésie qu'on pourra lire ci-après. 

2. Yamanoé no ûkoura n'a laissé que peu de souvenirs précis : on 
ne sait exactement ni quand il naquit, ni quand il mourut. En 701, il 
part pour la Chine, comme secrétaire d'ambassade; en 721, il obtient 
une fonction à la cour. Par bonheur, ses poèmes, d'une inspiration 
très personnelle, nous renseignent assez sur son esprit pour que nous 
n'ayons pas trop à regretter l'indigence de sa biographie. 

3. Ohtomo no Tabibito vécut sous les règnes des impératrices 
Ghemmyo (708-714) et Ghennshô (715-723) et de l'empereur Shômou 
(724-748). On dit que, fort intelligent, mais d'un caractère difficile, 
il se brouilla avec les Foujiwara, qui l'envoyèrent en disgrâce dans 
l'île de JCyoushou. Serait-ce pour oublier ces ennuis qu'il but tant de 
saké (voir plus bas ses poésies)? Son exil fut d'ailleurs honorable, 
car, lorsqu il mourut, il avait le titre de premier sous-secrétaire 
d'Etat. 

4. Qbtomo no Yakamotchi apparaît dans l'histoire littéraire en 736, 
date des premières tannka qu il nous ait laissées; peu après, on le 
voit débuter à la cour comme page, et on peut dès lors suivre toute 
sa carrière par les nombreux titres successifs qui en marquent les 
étapes; finalement, il devient second sous-secrétaire d'Etat et meurt 
•n 785. 



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L - HITOMARO* 

àLRGlE SUR LB TOfÇÇB Hl^Ml? 

Au temps où commencèrent 

Le Ciel et la Terre, 

Dans la Rivière du Ciel* 

Eternel», 

Les huit cents myriades, 

Les mille myriades de dieux 

S'étant assemblés 

En une divine assemblée, 

Lorsqu'ils délibérèrent 

D'une délibération divine 8 , 

A l'auguste déesse du Soleil 

Qui brille dans les deux, 

Ils firent gouverner 

Le Ciel; 

Le Pays des frais épis 

De la Plaine de roseaux, 

1. Je donne de préférence une naga-outa de chacun de ces 
poètes, puisque c'est ce genre qui précisément caractérise le Afan- 
yéshou ; on trouvera plus loin assez de tannka tirées du Kokùw- 
thou et des recueils postérieurs. Voici cependant, par exception, 
«ne tonnjjça fameuse .£e Bitomaro ; 

Durant cette nuit longue, longue 
Comme la queue tournante 
Du faican doré 

Sai traîne ses pas. 
'jH? 4prmir solitaire î 

(Shoulshou, XIII, Amour, 3. — ByaJfMÇinn-Ushou, n* 3.) 
(Le yamadori, « oiseau des montagnes », qu'indique le texte, est 
le faisan doré; Bhasianus Sœmmeringi.) 

2. Ce prince mourut en 689, à 22 ans, ayant que l'impératrice. Jj^ty, 
qui exerçait une sorte de régence depuis la mort récente fie l'em- 
pereur lemmou, eût pu lui remettre le pouvoir. On s'explique ainsi 
la division trîpartite du poème, qui, après avoir rappelé d'abord 
l'investiture de Ninighi, ancêtre de la dynastie, nous montre ensuite 
le prince quittant l'empire où règne sa mère pour s'élever au ciel, 
et déplore enfin, avec tout le peuple, son trépas et là solitude de sa 
tombe. 

3. La Voie lactée. V. plus haut, p. 46, n. 3. 

4. Hiçàkata, « durable et solide », mot-oreiller fle « Ciel p . C'est 
l'idée du « firmament ». •..->.» 

5. Voir ci-dessus, Kojiki, ebap. XXX, XXXIH, XXXIV. 



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48 ANTHOLOGIE DB LA LlTTBRAttRE JAPONAISE 

Ils le firent gouverner, 
Jusqu'à ce que se réunissent 
Le Ciel et la Terre 1 , 
Par l'auguste dieu qui, 
Fendant l'octuple haie* 
Des nuages du Ciel, 
Daigna Tenir, 
Descendant comme un dieu. 

L'auguste Enfant du Soleil* 

Brillant dans les hauteurs, 

Dans le palais de Kiyomi 

D'Açouka* 

Siégeant puissamment 

D'une. manière divine*, 

Au Pays du pouvoir 

Souverain, 

De la Plaine du Ciel 

Ouvrant la Porte de roc, 



i, A la fin du monde, de même que leur séparation en fut l'ori- 
gine. 

2. Voir Kojiki, chap. XXXTV; et comp. plus bas, p. 140, n. 2 et 4, 
l'antique poésie à laquelle Hilomaro pensait sans doute lorsqu'il 
composa ce vers. 

3. L'impératrice JitO. — Cette souveraine fut elle-même poète. Voici 
une de ses tannka : 

Le printemps étant passé. 
L'été, sans donte, va Tenir : 
Car, sor le céleste mont Kagon, 
On sèche de» vêtements 
D'une blancheur éclatante. 

{Manyôthou, litre 1, 1* partie.) 

Cette poésie est plus connue sous la forme que crut devoir lui 
donner fauteur du Hyakouninn-isshou (n* 2), qui remplaça le se- 
cond vers par « L'été semble venu », et le quatrième par « Sèchent, 
dit-on, des vêtements » ; mais il faut évidemment préférer le texte 
original du Afanyôshou, qui exprime une impression plus vivante. 
Dans le Afanyôshou, l'impératrice voit les vêtements : dans le Hya- 
Jcouninn-issaou, elle en entend parler; et de fait, les poètes de la 
première époque se contentaient de peindre ce qu'ils avaient sous les 
yeux, tandis que ceux de la seconde, lorsqu'ils chantaient la nature 
et ses beautés, les décrivaient surtout par ouï-dire. 

4. Dans le Yamato (v. p. 70, n. 2). 
». Voir p. 33, n. 3. 



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BiicLS ob nàMk 89 

Il s'éleva» 

D'une ascension diTine. 

Si notre grand Seigneur, 

Le très auguste Prince, 

Avait daigné gouverner 

La région sous-céleste, 

Il eût été excellent 

Gomme les fleurs du printemps, 

Il eût été parfait 

Gomme la pleine lune; 

Les hommes des quatre côtés 

De la région sous-céleste 

Ayant confiance en lui 

Gomme en un grand vaisseau*, 

Levant les yeux comme dans l'attente 

De l'eau du ciel*. 

Gomment 

A-t-il pensé 4 ? 

Sur la colline de Mayouml 

Solitaire, 

Fondant puissamment 

Les piliers de son palais, 

Ayant érigé 

Son auguste demeure •, 

Au matin 

Son auguste parole ne se fait plus entendre. 

De mois et de jours 

Beaucoup se sont écoulés. 

Et c'est pourquoi 

Les serviteurs du palais de l'auguste Prince 9 

Ne savent plus où aller! 

1. Le prince Hinami. 

S. Mot-oreiller de « se confier», comme le marin à un bon navire. 

3. De la pluie bienfaisante, espérée pendant la sécheresse. 

4. Le poète suppose que, si le prince est mort, c'est qu'il a bien 
voulu abandonner la terre pour le eiel. 

5. Le tombeau du prince est représenté comme un palais qu'il 
s'est lui-même choisi. 

6. Les gardiens du tombeau, dont les fonctions cessaient au bout 
d'un certain temps. 



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90 ANTHOLOGIE D1J LA LITTERATURE JAPONAISE 

\Hannka>. 
1 
La Sublime Porte * de l'auguste Prince, 
Vers laquelle nous levions les yeux 
Gomme on contemple le Ciel 
Eternel, 
Tombe en ruines. Quelle pitié ! 

2 
Bien que brille le Soleil 
Couleur de garance *, 
La Lune 4 qui traverse la nuit 
Noire comme les vrais joyaux de la lande 5 
A disparu. Quelle pitié ! 

(Manyâshofi, livre U f ?* partie.) 

//. - AKAHITO 

DEVANT LE. ^QHT EOUfJ 

Depuis le temps où furent séparés 

Le Ciel et la Terre, 

Àltier et vénérable 

Dans son isolement divin, 

Le haut mont Fouji 

Du pays de Sourouga, 

Quand je le contemple 

Sur la Plaine du Ciel, 

Du soleil dans sa course 

La lumière môme se cache; 

De la lune brillante 

1. Lesnaga-outa sont suivies, en principe, d'une ou plusieurs hannka 
(ou kaéthi-outa), « poésies répétées », sortes d"« envois » écrits sous 
forme de tannka, mais dont là fonction particulière est de résumer 
l'idée du poème principal. ' 

%. Mi-kado, c'est-à-dire le palais . Comp. p. 26, n. î. 

3. Akanéçaçou. L'akané est la garance à feuilles cordiformes dont 
on se servait pour teindre les vêtements. 

4. C'est-à-dire le Prince, la Souveraine étant comparée an Soleil. 

5. Noubatama, probablement les baies d'une iridée, le karaçou- 
ohghi ou pardantbe de Chine : mot-oreiller de la nuit et de toutes 
les choses noires ou sombres en général. 



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L'éclat ne se voit plus * ; 

Même les blancs nuages 

M'osent passer; 

Et perpétuellement, 

La neige tombe. 

Je voudrais raconter à jamais, 

Célébrer à jamais 

Ce haut mont Fouji ! 

Hannka. 
Sorti de chez moi, quand je regarde 
De la plage de Ta go, 
La neige tombe 
Sur la haute cime dq Fouji, 
Toute blanche 1 ! 

(Manyôthou, livre If J, 1** partie.) 

///. - OKOURAt 

LA MISERE' 

Dans cette nuit où tombe la pluie 

Mêlée au vent, 

Dans cette nuit où tombe fa neige. 

Mêlée à la pluie, 

Que devenir? 

Et il fait si froid! 

Je me mets à mordiller, à petites bouchées, 

Du sel dur 4 ; 

Je me mets à buvotter, à petjf,s coups. 

Des résidus de saké 9 ; 

1. La montagne est si haute qu'elle parait se presser comme un 
gigantesque écran devant ces astres. 

t. Hannka reproduite dans le Hyakouninn-uthou, n* 4, sauf de 
légères retouches, d'ailleurs malheureuses. 

3. Dans ce poème, un pauvre « claquedent » se lamente ; il rencon- 
tre bientôt un autre miséreux, qu'il interroge sur sa propre exis- 
tence : ce dernier à son tour fait connaître ses malheurs. Par ce 
procédé, qui d'ailleurs ne constitue pas un véritablp dialogue, l'au- 
teur a trouvé le moyen de nous exposer d'abord les souffrances d'un 
gueux non marié, puis la détresse, plus profonde encore, de l'indi- 
gent chargé de famjjle. 

4. Sans doute quelque méchant morceau de poisson salé. 

5« Mauvais saké tiré des résidus d'une fabrication antérieure. 



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92 ANTHOLOGIE DE LA LltîBftATUftB JAPONAIS! 

Je tousse, 

Je sois tout enchifrené. 

Cependant, caressant ma barbe, 

Qui n'est pas épaisse : 

« Moi ôté, 

Quel personnage reste-t-il?» 

Mais, bien que je m'enorgueillisse de la sorte, 

Gomme il fait si froid, 

Je m'enveloppe la tète 

De ma couverture de chanvre ; 

De manteaux sans manches, en étoffe de chanvre, 

Tout ce que j'en ai, 

Je le mets, l'un sur l'autre. 

Et pourtant,par une nuit si froide, 

Il y a des hommes plus misérables 

Que moi-même : 

Leur père et leur mère 

Ont faim et froid; 

Leur femme et leurs enfants 

Pleurent en suppliant 1 * 

— En de tels temps, 
Comment passes-tu ta vie? 

— Le Ciel et la Terre, 
Bien qu'ils soient vastes, 
Pour moi 

Se sont faits étroits; 

Le soleil et la lune, 

Bien qu'ils soient brillants, 

Pour moi 

Ne daignent pas rayonner; 

Est-ce que tous les hommes 

Sont ainsi, ou moi seul ? 

Etant un être humain 

Par fortune, 

Etant bâti 

Gomme tout le monde, 

Ge sont des manteaux sans manches, en étoffe de chanvre, 

1. Qu'on leur donne à manger. 

DigitizedbyGoOQle 



SIECLE DE HÀBA 93 

Et où n'entre point d'ouate, 

Des haillons qui pendent 

Gomme des algues, 

Des guenilles seulement 

Que je porte sur mes épaules ; 

Dans une hutte qui penche, 

Dans une hutte croulante, 

Sur le sol nu, 

J'éparpille de la paille; 

Père et mère 

A mon chevet, 

Femme et enfants 

A mes pieds 

M'entourent, 

Confondus et gémissants; 

Du foyer, 

Aucune fumée ne s'élève; 

Dans la marmite, 

Des toiles d'araignée sont tendues; 

On oublie même le soin 

De faire bouillir le riz ; 

Et comme l'oiseau nouyé*, 

On est en lamentations. 

Pour comble, 

(Et, comme on dit, 

Pour couper le bout 

D'une chose déjà trop courte), 

Avec sa verge 

Voici le chef du village, dont la voix 

Arrive jusqu'à l'endroit où l'on dort : 

Il vient, debout, et crie*. 

Ainsi 

Est sans issue 

La voie de ce monde! 



1. Le nouué, peut-être on hibou, devenu en tout cas on oiseau 
légendaire, dont le cri éveillait l'idée de lamentations; d'où l'emploi 
de son nom, ici, comme mot-oreiller d'un verbe qui eiprime cette 
idée, 

2. Pour réclamer des taies ou des prestations 



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S* ANTHOLOGIE DE H LITTé&AttlRB JAPONAISE 

Hannka. 

Bien qu'on pense 
Que ce monde 
'Est mauvais et détestable, 
On ne peut s'envoler. 
N'étant pas oiseau, hélàs 1 ! 

(Manyâikou, livre Y, 2* partie.) 

IV. — TABIBltO 

ÉLOGE Dit SAka* 

1 

Plutôt que de penser à des choses 

Sans importance, 

Mieux vaut boire 

Une coupe 

De saké* même trouble. 

2 
Du grand sage 
De F antiquité 
Qui, pour nom au saké, 
Donna celui de « Sage j>, 
Combien la parole fût excellente! 



La chose que désiraient 

Les sept sages 

1. Ce morceau réaliste nous montré chez son auteur, au début du 
▼m* siècle, un souci des malheurs du peuple qu'on chercherait vai- 
nement chez les autres poètes de la cour. Okoura était d'ailleurs un 
original. Je n'en veux pour preuve que cette tannka, improvisée, 
sans nulle modestie, pour s'excuser de partir a vaut la fin d'un dîner : 

Moi, Okoura. 
Maintenant je m'en vais. 
Mes enfants <\o\reût pleurer* 
Bt la mère de ces enfante 
Doit m'attendre 1 

(Du Manyôthou, livre III, 3« partie.) 

2. Sur ce thème, assez peu fréquétit dans la jxtésie japonaise, 
l'auteur a composé une suite de treize variations qui permettront 
d'entrevoir la souplesse de son talent littéraire. 



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SIECLE DE NAEA. 95 



Hommes 

De l'antiquité, 

C'était sans doute le saké ! 



Plutôt que de parler 

D'un air sérieux, 

Combien il me semble préférable 

D'être ivre et de crier 

En buvant du saké ! 

5 
Comment dire ? 

Comment faire [pour le montrer] ? Je ne sais. 
Mais la cbose précieuse 
Extrêmement* 
C'est bien le saké ! 

6 

Plutôt que 
D'être un homme, 
Je voudrais devenir 
Une jarre à saké : 
Alors j'en serais imbibé 1 

i 

Qu'il est laid, 

Celui qui ne boit pas de saké, 

Affectant l'air d'un satfe ! 

Un tel homme, quand je le regardé de près, 

Me semble vraiment un Singe. 

8 
Même un trésor 
Inestimable, 
Comparé à une coupe 
De saké trouble, 
En quoi lui serait-il supérieur ? 

9 

Même un joyau 
Qui étincelle la nuit, 
Pourquoi vaudrait-il mieux 



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96 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

Que de se charmer le cœur 
En buvant du saké ? 

10 

Si tous n'êtes pas satisfait 
Des voies d'amusement 
En ce monde, 

Vous pouvez, ce me semble, 
Vous enivrer et crier I 

11 

Pourvu que je sois gai 

En cette vie, 

Que m'importe de devenir. 

Dans la vie future, 

Un insecte ou un oiseau ? 

12 

Puisque c'est un fait 

Que tous les hommes vivants 

Finissent par mourir, 

Mieux vaut être gai 

Pendant qu'on est de ce monde. 

13 

Rester silencieux 
Et faire semblant d'être un sage, 
C'est vraiment inférieur : 
Mieux vaut être ivre et crier 
En buvant du saké. 

(Manyôshou, livre III, l' # partie.) 
V. - VAKAMOTCHI 

LAMENTATIONS D'UN GUERRIER ENVOYE 
A LA FRONTIERE 1 

Révérant l'ordre auguste 
De notre grand Empereur, 

!. Ce poème, daté de l'an 755, exprime les sentiments d'un saki- 
mori, c'est-à-dire d'un guerrier appelé à faire partie de la garnison 



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•IKCLE DE XI ARA 97 

Je me sépare de ma femme; 

Bien qu'il soit attristé, 

Courageux est le cœur 

Du véritable guerrier. 

Je me fais beau; 

Et comme je sors de la porte, 

Celle qui m'a donné son lait 1 , 

Ma mère, me caresse; 

Douce comme l'herbe tendre*, 

Ma femme m'étreint : 

c Que tu sois sain et sauf, 

C'est ce que je souhaite; 

Heureux et prospère, 

Reviens vite! » 

De sa belle manche, 

Elle essuie ses pleurs; 

Et en sanglotant, 

Elle dit ces paroles. 

Comme les oiseaux en bande* 

Partir, s'envoler, c'est dur; 

J'hésite, 

Et je regarde en arrière. 

Mais, de plus en plus loin, 

Je m'éloigne du pays natal; 

De plus en plus haut, 

Je franchis les montagnes ; 

Jusqu'à ce que j'atteigne Naniha, 

Parsemée de roseaux 4 . 



de Daxaïfou, dans l'île de Ttoukoushi, à l'extrême occident de l'em- 
pire. La franchise de ses regrets, l'aveu de sa tendresse conjugale, 
le spectacle de ses larmes, autant de traits sincères qu'on ne retrou- 
vera plus quand les héros des grandes guerres civiles, nourris au 
confucianisme et endurcis par une morale inflexible, regarderont 
désormais comme une honte de laisser voir en eux quelque chose 
d'humain. 

1. Mot-oreiller de « mère ». 

2. Mot-oreiller d'« épouse ». (Gomp. au Kojiki, XXV, ci-dessus, 
p. 57.) 

3. Mot-oreiller de diverses expressions, notamment de « partir », 
comme fait une troupe d'oiseaux qui prend son vol. 

4. Mot-oreiller de Naniha (Naniwa), la future ville d'Ohçaka, et en 
particulier de l'embouchure de la rivière Yodo, qui la traverse avant 
de se jeter dans la mer* 



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Q8 ANTHOLOGIE M LA i.ITTÉ*A3TURE JAPONAISE 

A la marée du soir, 

On fait flotter le bateau; 

Au calme an matin, 

On tourne l*4>nme, on rame; 

On attend. 

TanJJ* jqne je «sis là, 

Le ^rpjvubjad^a ffr iatemfe 

S'élève autour <ta* 41e* ; 

Lecritto graes* 

Tristement gjâmjt; 

Je pense ina ouîma 

Si lointaine; 

Et je sanglqfcvljiias! 

A ce point que fremùwBsntX, 

Sur mon dos l Mf Éàfihftt 4e ^pserre'. 

Sur la plaine 4e la mer 
Où le brouillard s'élève, 
Que le crj dits grues 
Est triste, le sajri 
Et je pense fp'pajp natal. 

Tandis 4jue je ne.pujs 49?1*&> 
Pensant à ma maison, 
Les grues crient; 

i, £».«**»*** Jpta oetjanue encore Jans les 4e w nasale tfe 
A fM*»«, si .o*e tous 1» dkttemvtiBBS teadmaBut far me, poeaneSt 
-Me* **4tgn*r plsaés «a. ttéeaa, au «ri lugubre, qui est tris eoquniin 
4aj» Im riptaes et les aurais 4* Japon. 

,f . £«*/?• ^nawwima nt 4a feuilles eeà teemMenL 

3. U Mm&âhw contient <»ol. ±X, 4» at 2* nantie») finsâsurs 
autres poèmes conçus dans le même esprit, soit par Yakaaestcni en- 
core, soit par d'autres fonctionnaires .nui, comme lot, appartenaient 
à»Mim*#to 4e le gnen». £n «avanenn, et à l'exception des âges 
'les plus primitifs, on ne trouve presque jamais un chant belKquetix 
laj» reaojenn* 4Mk*iws afe pays. Benr les saisines 4e «a temps, 
' la guerre n'était pas. un Sujet digne aYèiie imité an vers. Cette déti- 
fejessa e>«ejtt,.(|ui marque ftjà.uBe si aauie civilisation, «at mani- 
ÈSQSmmlm âm «Wto le» fins cerjeu* de la foeaie lyrioue japo- 



J"by Google 



SIÈCLE DB RÀRÀ 99 

Et je ne vois même pas les roseaux de la plage, 
Que cache le brouillard du printemps 1 ! 

(tfanyâihou, lirre %& x 2* partie.) 

I. Sous-entendu : à pins forte raison ne puis-je voir ma maison 
lointaine ! 

Pour finir, une tannka célèbre du même Yakamotchi. —Elle a trait 
à la légende du « Septième soir » (voir plus bas, p. 204, n. 2), où 
la Tisserand* et ti $énti»r yen)rent se rencjratiftr grâce à un pont 

rde célestes pies, eatre-creisant leurs allés, ferment sur la Rivière 
ciel. En souvenir de cette légende même, on avait donné le nom 
de « Pont des Pies » à un passage du palais impérial. Yakamotchi 
évoque tout cela en cinq vers : 

Qpan4]A vols tovM blaaehe 

La gelée qni se tsouve 

Snr le Pont jeté 

Par les Pies, 

C'est quels nntt est Men avancée! 

[flkinn-Kokinnihou, YI, Hiver. — Byakotminn-iuhau, a* 64 



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III. — ÉPOQUE DE HÉIAN 



I. - LA POÉSIE 



A. LE KOKINNSHOU 



Le Kokinnshou, ou « Recueil de poésies anciennes et i 
dénies », est, en date comme en importance, le premier des 
recueils de vers qui parurent durant l'époque de Héian. 

8a Préface, qu'on trouvera plus loin, nous raconte comment 
il fut rédigé, d'ordre impérial, par Ki no Tsonrayouki 1 et trois 
autres poètes 3 . Depuis le Manyôshou, et pendant presque un 
siècle après l'établissement de la capitale à Kyoto, la poésie 
japonaise avait été négligée pour les vers chinois; mais, à la 
fin du ix* siècle et au commencement du x% on vit se produire 
une belle renaissance : c'est de cette nouvelle floraison surtout 
que fut tirée, vers 922, la gerbe du Kokinnshou. 

Gomme le Manyôshou, le Kokinnshou est divisé en 20 livres; 
mais il ne comprend que 1,100 morceaux. En revanche, ces poé- 
sies sont groupées suivant une classification rationnelle : Prin- 
temps, Eté, Automne, Hiver, Congratulations, Séparations, 
Voyages, Amour, et la suite. Presque toutes sont de « brèves 
poésies », les « longs poèmes » étant depuis longtemps délais- 
sés. Partant, plus de larges envolées, comme dans le Manyô- 
shou ; mais, dans le cadre étroit que le goût japonais s'était 
choisi, de légères esquisses, fines et ingénieuses, d'autant plus 

1. Ki no Tsonrayouki naquit probablement en 883. Sa généalogie 
le rattachait à la famille impériale. 11 fut un noble de cour très 
recherché pour son talent littéraire. A part cela, sa vie n'est guère 
connue que par la liste des fonctions qu'il exerça à Kyôlô et en pro- 
vince (voir le Toça Nikki, ci-dessous, p. 152). H mourut en 946. 

2. Ki no Tomonori (dates incertaines), neveu de Tsourayouki; 
Ohshikôtchi no Hitsouné (8547-903); et Hibou no Tadaminé (866- 
965). Pour leurs titres, voir Préface du Kokinnshou, ci-dessous, 
p. 149. 



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EPOQUE DE BEI AN 101 

parfaites qae, souvent, elles sortaient de quelque concoure où 
elles avaient subi l'épreuve- d'une critique sévère. Le Manyô- 
shou, c'était la grande poésie, celle que des cœurs neufs savent 
trouver en présence de la nature ou dans l'observation sincère 
de l'humanité; le Kokinnshou, c'est la poésie sentimentale que 
lait naître la vie de cour, c'est-à-dire un art plus raffiné quant 
au fond et pins factice dans la forme. Cependant, on y remar- 
que encore une certaine franchise, une vivacité d'impressions 
qu'on ne retrouvera guère dans les recueils ultérieurs. 

Pour donner une idée de cette anthologie, je ne saurais miens 
faire que de traduire les morceaux déjà choisis par un bon 
lettré du xiti* siècle, qui en préleva 34 pour sa fameuse collec- 
tion de « Cent poésies par cent poètes 1 ». Il est vrai que ses 
sélections ne répondent pas toujours au goût européen, ni même 
an goût japonais moderne ; elles n'en sont pas moins intéres- 
santes, d'abord parce qu'elles furent faites par un Japonais, puis 
parce que, là-bas, ce petit recueil est devenu si populaire que 
tout le monde le sait par cœur 3 . 

Voici d'abord une poésie de chacun des Rokkacenn, les « Six 
génies » de l'époque ■; ensuite, de chacun des quatre rédacteurs 
ou recueil; enfin, de divers poètes secondaires. 



LES ROKKACENN 



/. - VÈVÊQUE RENNJÔ* 

O Vent du ciel, 

Souffles, fermez 

Les chemins des nuages î 

!. Le Hyakouninn-iâshou. Voir plus bas, p. 233. 
1. Voir, en effet, p. 234, n. 1. 

3. On trouvera plus bas (p. 148), dans la Préface du Kokinnshou, 
les jugements de Tsourayouki sur chacun de ces six poètes, avee 
des allusions transparentes aux pièces mêmes que je vais citer. 

4. Dans les recueils japonais, les poètes sont désignés tantôt par 
leurs noms, tantôt parleurs titres, tantôt par diverses combinaisons 
des uns et des autres, tantôt même par des surnoms de pure fan- 
taisie. J'ai conservé ces appellations traditionnelles toutes les fois 
qu'elles pouvaient se traduire sans de trop longues explications. 

Un des titres les plus fréquents est celui de nagon (conseiller 
d'Etat), subdivisé lui-même en trois rangs : daïnagon, « grand- 
conseiller », tchounagon, « conseiller moyen », et s hô nagon, « petit- 
conseiller ». Ces conseillers étant, en réalité* de hauts dignitaires, 



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10& ANTHOLOGIE 1>B tk lltTKBATWi* JAPONAISE 

Ces formée virginales, 

Je voudrais les retenir un instant 1 1 

{Kokinnthou, ÎVI1, Divers, 1. — 
Hy<%k***imm-iê*h%u, a* 12.) 

//. j- NARIHfftA 

On n'a pcs entend» pesler, méat* à l'Age des. £emt 

Paissants et rapides, 

0e ces eau* qui passent 
' A travers une àamt*re portfrptfè 
' Dans la rivière Talsouta'F 

(Y, Automne, 1 ~~ £T.-t, n? il) 

UI. -, YAÇOUHWÈ 

Puiscgue c'est par son souffle 

Que fes herbes et les arbres de l'automne 

Sont flétris,, . 

Il est juste que ce vent des montagnes 

Soit appelé la Tourmente*. 

(V, Automne, 2. — IT.-i., n» 22.) 

peu nombreux, et parmi lesquels on choisissait les ministres, je leur 
ai donné ici le nom de « sous-sécTêTâlFSs d'Etat », qui répond mieux 
à leur vraie situation. 

1. Yoshiminé ne Ifounàjada» é* naHsance princjère, était un 
favori de l'ompereur Nimmyô ; à la mort de ce dernier, en 850, il se 
fit bonze, sous le nom de Hennjô, et devint plus tard évêque. Un 
jour, à l'occasion de la fête des Prémices, il assistait à une danse de 
jeunes filles nobles; elles le charmèrent à tel point qu'il les compa- 
rait en lui-même à de» êtres célestes; et comme ces derniers, lors- 
qu'ils descendent sur la terre, ne peuvent retrouver le chemin de 
leur séjour habituel, qu'à travers un ciel sans nuages, on comprend 
l'invocation du poète an Vent du ciel qui doit les amonceler. L'expres- 
sion «. Vent du ciel » désignant en même temps la parole impériale-, 
il en résulte que Pévêque, dans ces vers ingénieux, adressait en 
rcalïté sa requête au souverain pour qu'il daignât ordonner une 
prolongation de la danse. 

t. Àrrwara ne Narihira (825-080), poète fameux ôôur ses 4 tfverf- 
tures galantes (de trop fréquentes visites à l'impératrice le firent 
désigner comme inspecteur des provinces de l'Est); c'est le héros 
légendaire du îùé Monogatati (voir plus bas» p. I0S>. Dans ces 
vers, il célèbre un paysage d'automne des environs de Nar*: la 
rivière Tatsouta, dont les Sots bleus s'écoulent, chargés de feuiRes 
d'érable, tout en reflétant dans leur cours l'éclat pourpré tféSarbreS 
edx-mémes. — « Puissants et rapides », m of-grei ller de» dtéttl ». 

W* BWunnya vt& ra^etunoey jartnnFer au pnfttîs nspélraR*' — TeMs^ 



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àtot&% &é *èiâ# êfà 

IV. - LE BONZE RICÈNN 

Ma hutte 

Est au sud-est de la capitale ; 

Ainsi je demeure. 

Et les hommes disent 

Que le monde est une Montagne de mélancolie 1 ! 

(XVIII, Divers, 2. — H.-i., n* 8.) 

V. - ONO m KOMATCHI 

La coufeuV Që ix fleuV 

S'est évanouie, 

Tandis que je contemplais 

Vainement 

Le passage de ma personne en ce* menas*. 

(H, Printemps 1 — A-H, n*9.) 

cette poésie repose sur un jeu de mots qui s'adressera l'oreille d'âo&d, 
mais aussi, je crois, à l'imagination rituelle. B* eflfct, ctrHttkt, « »m- 
pête », évolue l'idée d'araki, « sauvage ». « Tourmente » est le seul 
mot français' qui puisse rendre un peu cette impression. D'autre 
part, arashi s'écrit avec un caractère chinois qui se compose des 
deux clef* « montagne » et « veuf » ; ce qui exprimé Kèff tk nattrâf 
de ee « Vent de la montagne *. 

t. Ces vers justifient à merveille là réptiUtioD rTohacuTité" qâ? 
Tseufrareuxi a faite à Kicenn fvoir plus bas, Préface du Kalinnsbav r 
p. 148 et p. 149, n. 1). On peut les entendre, en eJTet. de deux friçon» 
en tiè reme nt opposéed. Le fondement dé htpofcieest une altusinn ala 
Montagne d'Gftrjï, dont lé nom éVoqué, si Yen veut, Inltc rfe trutesw, 
de dégoût du mondé, dé mélancolie (pùskif. Maïs, ceci posé, Je poète 
a pu vouloir dire deux choses'. Ou bien, dans un sens optïmhte ; 
« Je nié suis installé sur la Montagne d'Oujjî : IA, je ris tranquille et 
heureux; pourquoi s'obstiner à* soutenu* mio <-□ monde est nner 
Vallée de larmes? » ou bien, dans uu sens [t<?s*imiflfe ; « Je ma sers 
retiré sur la Montagne d*Ouji : c'est là que j'ai cherché un refit p« 
pour oublier le monde, arec ses douleurs; et le oûm même Je ce 
lien me les rappelle! » £a première interprétai ion me sembla tf ail- 
leurs* préférable, « ainsi je demeuré » étant une expression qua les 
Japonais ont éoulume de prendre en bonne part. 

2. One no Komatcht (834-880), femme aussi céfebrë par sa beauté 
que par son talent poétique. Sa tannka justement exprime arec,un 
art admirable les regrets que lui cause la perte de cette beauté, ren- 
due inutile par son orgueil. D'un bout à Vautré, une métaphore se 
poursuit, où la destinée de la fleur est associée à cefle de la poétesse; 
et cette métaphore éclate, aux deux derniers vers, en des jeurd* 



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10k ANTHOLOGIE DE LA LITTÉuATIfeB JÀPORAIll 

VI. - KOURONOUSHI 

Du printemps la pluie 
Tombe : sont-ce des larmes ? 
Car il n'y a personne 
Qui ne regrette que se détachent 
Les fleurs de cerisier 1 ! 

(Kokinnshou, II, Printemps, 2.) 



TSOURAYOUKI 
ET SES COLLABORATEURS 



TSOURAYOUKI 

De l'homme, non! 
Le coeur ne saurait être connu : 
Mais, dans mon village natal, 
Les fleurs, de jadis 
Exhalent toujours le parfum 1 . 

(I, Printemps, 1. — J5T.-Î., n # 35.) 

mots aussi charmants qu'intraduisibles : de même que la couleur de 
la fleur se perd sous la « tombée » (fourou) d'une « longue pluie » 
{naga-amé), ainsi la beauté de la femme s'est évanouie tandis qu'elle 
« passait» (fourou) à travers la vie, dans une trop « longue contem- 
plation » (nagaméj d'elle-même. 
!. Ohtomo no Kouronoushi est le seul des Rokkacenn qui ne soit 

Sas représenté dans le Hyakouninn-isshou. Je donne ici une poésie 
e lui pour compléter le groupe des « Six génies ». 
Ce poète est resté fameux pour son vilain caractère, dont témoi- 
gne une anecdote souvent illustrée par l'art japonais, et qui devait 
faire aussi l'objet d'un drame lyrique. Ono no Komatchi ayant pré- 
paré une belle tannlca pour un concours de poésie, Kouronoushi, qui 
avait écouté à la porte, imagina d'insérer tes vers de sa rivale dans 
un manuscrit du Manyâshou ; puis, le çrand jour venu, au moment 
où l'empereur et sa cour applaudissaient la tannka de Komatchi, 
il déroula sous leurs yeux la page falsifiée ; mais la poétesse, avee 
un peu d'eau, eut vite fait de laver l'encre fraîche, qui disparut du 
texte authentique, et le confrère jaloux fut couvert de confusion. 

2. Tsourayouki, rentrant après une longue absence, va rendre 
visito à un ami, qui s'étonne qu'il ait retrouvé si aisément le che- 
min do sa demeure; le poète, avisant près de la porte un prunier en 
fleurs, en cueille une branche qu'il lui offre, avec ces vers impro- 
visés. 



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frOQU* DE H&AH 105' 



TOMOJNORI 

Aux jours du printemps, 

Où est si beau l'éclat 

[Du ciel] éternel, 

D'un cœur inquiet 

Pourquoi les fleurs se détachent-elles 1 ? 

(II, Printemps, 2. — H.-L, n* 33.) 

MITSOUNÉ 

Si je roulais la cueillir, je la cueillerais 

A tâtons, 

La fleur du chrysanthème blanc 

Placée sous l'illusion 

De la première gelée blanche*! 

(V, Automne, 2. —B.-i., n* 29.) 

TADAMINÉ 

Depuis que j'ai quitté 

Celle qui paraissait glaciale 

Gomme l'aube qu'éclaire encore la lune, 

1. C'est-à-dire : « Quand nous sommes si heureux, en pleine lu- 
mière du printemps, pourquoi les fleurs de cerisier veulent-elles nous 
quitter, au lieu de participer tranquillement, comme nous, à cette fête 
de la nature? » 

2. Cette poésie peut recevoir plusieurs interprétations. D'après tel 
commentateur, elle veut dire : « Entre des chrysanthèmes de couleurs 
variées, quel est le blanc ? Sous la gelée blanche qui les couvre tous, 
impossible de le discerner ! » Mais dans ces vers, que le Kokinnshou 
d'ailleurs intitule « La fleur du chrysanthème blanc », il n'est cas 
question d'autres nuances. Pour quelques-uns, le sens serait : « Ces 
chrysanthèmes blancs, unis à la gelée blanche, forment une harmo- 
nie si charmante ! Comment se décider à la détruire ? C'est d'une main 
tremblante que je cueillerais }a fleur. » Il y a un peu de cela dans 
l'admiration que le poète éprouve pour le spectacle qu'il a sous les 
yeux; cependant, je crois préférable d'adopter l'explication suivante, 
plus simple et plus conforme au texte : « Dans toute cette blancheur 
qui m'éblouit, si je voulais cueillir la fleur, ce n'est que par fortune 
que je pourrais la distinguer de la gelée blanche elle-même ! » En 
somme, ce vague impressionnisme a pour curieux résultat d'éveiller 
souvent une suite d'interprétations qui sont, pour ainsi dire, autant 
de poésies nouvelles. 



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16f ANTHOLOGIE DM Ut Lfrr£ffl7A9ÈE JAPONAIS* 

Il n'y a pas pour moi de chose plus triste 
Que le point du jour 1 ! 

(XIII, Amour, 3. — J5T.-*., ** * 



POÈTES DIVERS 



L'EMPEREUR KÔKÔ 

C'est pour toi 

Que j'entre dans les- chamftf du prinf«fepa> 

Pour cueillir les jeunes plantes, 

Cependant que la neige tombe 

Sur les manches de mes vêtements 1 . 

(1, Frisr4#mp<r, 1. - ff.-*\, n'ft ) 

KÎYÔWÀRÀ NÔ PÔUKAYABOU 

Dans la nuit d'été\ 

Tandis que le soir semble encore là» 

Voici l'aurore : 

En quel coin des nuages 

La lune a-t-elle trouvé son lieu de repos*? 

(III, Été. *-' H;-i., *• SO.) 

SAROUttAROU 

FONCTIONNAIRE SHINNTOÏBT* 

Combien triste est l'automne 
Quand j'entends la toîx 

t. ta douleur du poète ne l'empêcha pas de vofr se lever bien été 
aurores r il mourut, en effet, dans la 99" année de son âge. 

2. Cet empereur, monté sur le trône à 54 ans (en 885), mourut 
trois ans phis tard; it n'en a pas moins laissé le souvenir d'un sage. 
On <fit que ces vers avaient pour but d'exprimer sa tendresse pour sa 
grand'mère ; et de fait, ils rappellent assez clairement les anecdotes 
chinoises sur la piété filiale. 

3. Foukayabou, arrière-grand-père de Sei Shônagon (voir p. 195)'. — 
Le poète se demande ce qu'a bien pu devenir la lune; dans cette 
brève nuit d'été; elle n'a pu traverser tout le ciel : elle se sera' dotnr 
couchée dans un nuage? 



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iroQBft rar bAu* iflfr 

Du cerf qui brame, 

En foulant et dispersant les fcùHWs déev eYdbles 

Dans les profondeurs de la montagne * ! 

(IV, Automne, 1. — B.4., n* 5) 

OÉ NÔ TCHIÇATO 

Quand je contemple là lûïié, 

De mille nraniè¥é#, vraiment, les choses 

Sont tristes : 

St pourtant l'automne m'es* jièÊè 

Pour moi seol s « 

(itf, Automne, 1. — ff.-L, n* 23.) 

HAROUMTGHI NO TSOURAKI 

Dans le torrent de la montagne, 

Bâties par le vent, 

Des palissades qui protègent les' rives" : 

Ce son* le* feuille» d'érabte 

Qui ne peuvent suivre le flot 1 . 

(V, Automne, *. — £T.-i\, n d 32.) 

MINAMOTO NO MùUNÉYOUKl 

Dans un village des montagnes, 

La solitude de l'hiver 

S'augmente encore, 

Si Ton songe qu'ont disparu 

Même* les regards humains, même les herbes 4 . 

(VI, Hiver. — H.-i, *• 28.) 

i. Saroumsrbu fvnt* siècle)- était un de ces fonctionnaires (tayou) 
qui, sens être prêtres, ont la charge d'un temple. Comp. le Hfyéki, 
ci-dessous, p. Sol. — Le cri plaintif cht cerf s'associe toujours, dans 
l'inafrkialioa japonaise, aux mélancolies de l'automne. 

S. Poésie é au tant plus belle qu'elle exprime, au ix* siècle, une 
sympathie asse» rare chez des hommes de cour. 

ft. Tsouraè*, début du x* siècle. — 11 s'agit des rangées de pieux 
entrelacés de bambous qu'on emploie- pour maintenir les bords d'une 
rntiftré ;■ les feuttte» d'érable sont en telle abondance qu'eues imitent 
ma|BtftqpensénteeS ovrraces de l'homme. 

A. H on u éy et i, pre m ière moitié dn x* siée». -* En évoquant la 
mélancolie de ces villégiatures dfétérqoè, làti '* 



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108 ANTHOLOGIE DIT LA LITTERATURE JAPONAISE 



SAKANO-OUÊ NO KORÉNORI 

Au point du jour, 
Paraissant aux yeux presque 
Gomme la lune de l'aube, 
La neige blanche tombe 
Sur le village de Yoshino *. 

(VI, Hiver. ~£T.-«, n* 31.) 

YOUKIHIRA 

SECOND SOUS-SBCRBTAIRE D'ÉTAT 

Une fois séparés, 

Si j'entends le [bruissement du] pin 

Qui croit sur la cime 

De la montagne d'Inaba, 

Je reviendrai aussitôt*. 

(VIII, Séparations. — H.-i., n* 16.) 

ABÉ NO NAKAMARO 

Tandis que je regarde au loin 
La Plaine du ciel, 

pas soulement désertées des hommes, mais semblent encore délais- 
sées par la nature, le poète veut sans doute exprimer l'abandon où 
il se trouve lui-môme. 

1. Korénori (ix* siècle) aurait improvisé cette tannka au cours d'un 
voyage dans le Yamato. Yoshino est un village des montagnes dont 
les poêles chantent surtout les cerisiers ; en nous le montrant enve- 
loppé dans un brouillard lumineux de neige tombante, Korénori nous 
donne une note plus originale ; c'est une impression fugitive très déli- 
catement fixée. 

2. Youkihira (?-893) était demi-frère de Narihira, l'un des Rok- 
kacenn. Nommé gouverneur d'Inaba, il doit quitter son amante ; 
mais il l'assure que s'il apprend un jour qu'elle désire vivement le 
revoir, il reviendra bien vite. Pour exprimer cette simple idée d'une 
manière ingénieuse, il emploie deux jeux de mots : 1 un porte sur 
Inaba, nom de lieu qui peut vouloir dire également « si je vais » ; 
l'autre sur matëou, « un pin » et « attendre ». Ce dernier calem- 
bour, qu'il serait facile de rendre en anglais (« a pine » et « to pine »), 
est malheureusement essentiel à la valeur de cette poésie, dont tout 
le charme consiste dans la discrétion avec laquelle le poète suppose, 
sans le dire autrement que par une image détournée, que son amie 
pourra quelque jour languir pour lui. 



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ÉPOQUB DB HÉlÂN 109 

Ali! c'est cette même lune qui surgissait 
De la montagne de Mikaça 
Dans KaçoughaM 

(IX, Voyages. — H.-i. t n* 7.) 

TAKAMOURA 

CONSEILLER PRIVÉ 

Sur la Plaine de l'océan, 
Vers les quatre-vingts lies, 
Je m'avance en ramant : 
Annoncez-le aux hommes, 
Bateaux des pécheurs* I 

(IX, Voyages. — IT.-i., »• 11.) 

SOU G AW ARA NO MITCHIZANÊ 

Cette fois-ci, 

Je n'ai même pas pris de bandelettes. .♦ 

< Mont des Offrandes », 

Des brocarts de feuilles d'érable 

Au bon plaisir du dieu M 

(IX, Voyages. — H.-i., n* 24.) 

1 . Nakamaro (milieu du nu* s.) assiste, en Chine, à un dîner d'a- 
dieux que lui offrent ses amis au moment où il va rentrer au Japon ; 
on se trouve au bord de la mer : la lune se 1ère; et le poète pense 
aux montages de Nara : il chante avec bonheur le pays natal q u'il va 
revoir. 

S. Ono no Takamoura (801-852), aussi connu comme savant que 
comme poète,, fut exilé aux lies Oki pour avoir, dit-on, manqué de 
respect à l'empereur. Dans celte poésie, il adresse à ses amis de 
Kyoto le dernier adieu. 

3. Sougawara no Mitchizané, qu'on appelle aussi parfois Kan-Ké, 
« la Maison de Kan », en prononçant son nom de famille à la chinoise, 
fut un des plus fameux hommes d'Etat du ix* siècle, en môme temps 
qu'un grand lettré. Né en 844, il devint ministre sous l'empereur 
Ouda; après l'abdication de ce dernier, des intrigues de cour le firent 
envoyer en disgrâce dans l'Ile de Kyoushou, où il mourut en 903. 
Plus tard, il devait être déifié sous le nom de T ennjinn Saraa et adoré 
notamment comme dieu de la calligraphie. C'est le lointain ancêtre 
des Haéda, seigneurs de Kaga, qui, lors de la Révolution japonaise, 
donnèrent à l'Etat leur mignifique résidence d'fido fie Kaga-yashiki) 
pour y fonder l'Université de Tokyo actuoiie. — Un jour, ôlitchizané 
accompagnait son souverain au mont Tamoukê, près de Nara ; et en 



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|J0 ANTHOLOGIE #f ft± &I?gjfc|gk,fiJ&B JAPONAISE 



FOUJIWARA NO TOSMYOUKl 

&es vagues c'ajscrobjftnf sur la côte 

De la baie de Souminoé : 

Même la nuit, 

Dans les chemins du rêve, 

Je devrai fuir les yeux des hommes 1 . 

[(XU, Àttou*, 1. ~ Ê.~*. f *fi 18.) 

LE MINISTRE DE ÇAWAflA 

Gomme l'étoffe à feuilles de spwaatiip 4e€fc»e>bo», 

Pans llitçiînûjtou, 

Pour qui 

Ài-je commencé d'être troublé» 

Moi qui ne Tétais pas • ? 

(XIV, Amour, 4k — SA. , «• 14.) 

pareil cas, un simple sujet ne pouvait faire d'eftVande personnelle au 
dieu local. Mais, par bonheur, tfmeuké veut justement dw* .« of- 
frande ». Il s'excusa donc en improvisant ces vers, où il priait le 
« mont des Offrandes » de faire agréer au dieu, à défaut des houça 
«Mtumièrfis, le .rjch* brocart de ses feuillages pourprés. (Pour ces 
offrande*, voir ci-dessous, p. 161, n. i.) 

1. Toshiyouki, officier de la garde impériale, mort à 27 ans, en 
-907. t- Les deux premiers vers de cette poésie ne front qu'an* intro- 
duction aux trois derniers ; entre ces deux parties, nul autre Lias 4» 
je 61 tënu d'un jeu de mots sur yorou, oui apparaît dans l'une et 
l'autre, d'abord avec le sens de « s'assembler », ensuite avec le cens 



de « nuit ». Le petit paysage esquissé au début doit donc être 4 
44ré comme «n ornement tout à fait distinct, quant au fond des cho- 
ces, de l'Âdes essentielle que le poète exprime enfin, a savoir que, 
dans son désir de tenir caché, un amour secret, il devra éviter les 
regards du monde même lorsqu'il visitera en rêve son amie. 

2. MiQMteto no Têrou (?-»#&), surnommé le « ministre de Kawara » 
parce que s* résidence était dans ce quartier de Kyoto. — Mitebt- 
nokeu était U partie la plus reculée de l'immense proTince de lâeut- 
eou, qui comprenait tout le nord-est de l'île principale ; du district 
4e SjuneboM, dans Hitchinokou, arrivaient des étoffes bien connues, 
.qu'eu envoyait à la capitale comme impôt et dont le dessin représen- 
tait les feuilles d'une orchidée (motchisouri, Spiranthee eustralis); 
caj étoffes avaient d'ailleurs la réputation de se déchirer assez faefc* 
lement. Le poète veut aire une déclaration è une femme qui a trou- 
blé la paix de son cœur : en deux vers, il éveille d'abord l'idée de ce 
tissu inconsistant; ces vers eux-mêmes servent d'introduction à l'é- 
reoaUon de son ame troublée, déchirée* eJUfceeliée ; et l'emploi d'un 



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frfifUm f» fi*laJ» tu 



LE BONZE SOGEI 

Senlement parce qu'elle in'asraift dit : 
« Ja reviens tout de suite », 
le l'ai attendue, hélas! jusqu'à l'apparition 
"Pe la lime de l'aube 
J)n 01919 aux longues nuits * I 

<XiV, Aaaonr,*. — df.*i. f «• W .) 

rÇVJfWAU PO 0K!fC4Z$ 

΍$ donc 

Aurai- je pour amis, 

Quand de Takaçago 

A*« *w ***«*•* ffr w» vim t«W 

M #on* pas les compagnons*-? 

<XVÏI, Dixers, }, ~ **** »• M.) 



8 AUTRES ANT«0W>GIE3 



Le Çs Humas* M suivi d'autres anthologies ofidelles, dont 
lee meilleures «ont ««Iles qni se rattachent aussi à l'époque de 
Hiian. D'abord, le Gocennshou, « Recueil choisi postérieur* \, 

mot choisi arec soin dans le même ordre de pensées (tomérou, 
« commencer », mais aussi « teindre »), vient renforcer encore cette 
impression générale. 

1. Yoshiminé no Hironobon, peut-être fils de l'évoque Hennjô, un 
def Psfc^sjffntt <jei avait été marié avant de se faire bonze. — Le 
mois aux longues nuits [nagataouki) était le neuvième de l|ançien 
Itjeudrier. 

2.' Pour le pin en les pins de Taieeaoo (ear, suivant les versions, 
il est ^question tantôt de deux pins à Takaçago, tantôt d'un pin à ta- 
kaçago et d'un autre à âoummoék voir Préface du Kokfonshott, <J- 
/éeeeous, p. 144, n. 1. Okiiaxé (début du %• s.) veut exprimer rise }e- 
«aent de sa vieillesse : tous ses ami» sont morts ; il y a bien tes fine 
4e Taaacasjo; mais, avec eux, comment parler du passé ? 

3, fin «U. — 1,426 poésies. — Compilateurs : les % Ciné, hommes 



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112 ANTHOLOGIE DB LA. LITTERATURE JAPONAISE 

et le ShouTshou, « Recueil de restes assemblés 1 », qui, avec le 
KokiQnshou lui-même, constituent le Sanndaïshou, ou « Recueil 
des trois règnes 3 . » Puis, le Goshouïshou, « Recueil postérieur 
de restes assemblés 8 », le Klnnyôshou, « Recueil de feuilles 
d'or 4 », le Shikwashou, « Recueil de fleurs des mots* », et le 
Sennzaïshou, « Recueil de mille années 6 », dont la date coïn- 
cide justement avec la fin de cette époque. Le Shinn-Kokinn- 
shou, « Nouveau Kokinnshou », qui parut au cours de la période 
suivante, mais qui n'est, dans une large mesure, qu'une réédi- 
tion des recueils postérieurs au Kokinnshou, vient compléter 
cette riche série. Tous ces recueils, y compris le Kokinnshou et 
le Shinn-Kokinnshou lui-môme, forment à leur tour un ensemble 
appelé HatchidaX-shou, ou « Recueil des huit règnes ». 

Pour ces anthologies, comme pour le Kokinnshou, je vais 
donner ici la sélection déjà faite par l'auteur du Hyakouninn- 



de la Chambre des Poiriers » (Nashitsoubo no (hfUnn) 9 du nom 
d'une salle du Palais où ils travaillèrent. Ce sont : Sakano-oué no 
Molchiki, Ki no Tokiboumi, Minamoto no Shitago, Ohnakatomi no 
Yoshinobou et Kiyowara no Motoçouké. On trouvera des poésies 
de deux d'entre eux an ffyakotminn-istfiou, n" 42 et 49 (ci-dessous, 
p. 117 et p. 119). 

1. Vers 995. — 1,351 poésies. — Compilateur : Foujiwarano Kinntô 
(voir Hyakouninn-iiêhou, n* 55, ci-dessous, p. 121). C'est au même 
Kinntô qu'on attribue la fameuse liste de « Trente-six génies » (Sann- 
jou-rokkacenn), qui devait fournir à de nombreux peintres l'occasion 
dégrouper, en une galerie populaire, les plus illustres figures de l'an- 
cienne poésie, et dont les noms correspondent d'ailleurs, pour deux 
tiers environ, à ceux que nous trouvons dans le Hyakouninn-ùshou. 

2. C'est-à-dire des règnes de Daïgo, Mourakanu et Kwaxan, sous 
lesquels ils furent rédigés. 

3. En 1086. — 1,220 poésies. —Compilateur : le sous-secrétaire 
d'Etat Foujiwara no lâitchitoshi. Voici une jolie tannka où, s'adres- 
sent à un ami qui va faire un voyage dans l'Est, il le prie de ne pas 
oublier celui qu'il laisse, à l'ouest, dans la capitale : 

A l'ascension 

Du soleil matinal, à vous 

Je penserai : 

Au coucher de la loue, 

Ne m'oublies pas I 

(Kinnyôthou, VI, Voyages.) 

4. En 1127. —716 poésies. — Compilateur : Minamoto no Toshiyorl 
Voir Hyakouninn~is$hQu, n* 74 (ci-aessous, p. 129). 

5. Vers 1151.-411 poésies. — Compilateur : Foujiwarano Àki- 
çpuké. Voir Hyakouninn-U$hou,n* 79 (ci-dessous, p. 131). 

6. 1187.-1,285 poésies. —Compilateur : Foujiwara no Toshinari, 
plus connu sous son nom sino-japonais de Shounzei. Voir Hyakou* 
ninn-ùshou, n° 83 (ci-dessous, p. 132). Toshinari fut le père de Sadaié, 
le compilateur du Skinn-Kokinnshou et àuEyakouninn-ùshou, 



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EPOQUE DB HJsIAJt 11$ 

tsshou 1 , qui, justement, suit à peu près l'ordre chronologique * : 
on rem ainsi se dérouler le mouvement poétique de l'époque, 
depuis le temps du Kokinnshou jusqu'au moment où ce beau 
courant classique, si fécond à ses origines, s'épuise et Ta se per- 
dre dans le désert littéraire de la période de Kamakoura. 



SÉMIMAROU 

Ceci, en vérité, c'est [le lien où], 

Allant ou revenant, 

On se sépare, 

Se connaissant on ne se connaissant pas, 

On se rencontre : c'est la Barrière d'Ohçaka*. 

(Gocenmhou, XV, Divers, 1. — 
Byahouninn-Uthou, n* 10.) 

EX-EMPEREUR YÔZEÏ 

Gomme la rivière Minano 

Tombant de la cime 

Du mont Tsoukouba, 

Mon amour, en s'accumulent, 

Bat devenu une eau profonde 4 . 

(Gocennshou, XI, Amour, 3. — //.-»., n* 13.) 

1. Voir plus haut, p. 101. 

S. A la différence des recueils officiels, disposés par ordre de ma- 
tières. 

3. Sémimarou (fin du a? s.), plus connu encore comme musicien 
que comme poète (voir plus bas, p. 192). Ces vers sont pourtant fa- 
meux, parce qu'ils chantent, sous une forme élégante, la Barrière 
d'Ohçaka, célèbre dans l'histoire japonaise. Celte barrière, qu'il ne 
faut pas confondre avec la ville d'Ohçaka (la « Grande montée »), se 
trouvait près d'Ohtsou, sur la longue route de la Mer orientale, au 
sommet d'un défilé traversant la chaîne de montagnes qui séparait 
Kyoto des provinces de l'Est; tous les voyageurs devaient passer par 
cet endroit, où était un poste de gardes impériaux; et c'était bien 
ainsi la « Montée des rencontres » (Aouçaka, prononcé ensuite Oh- 
çaka, mais écrit avec un caractère chinois qui veut dire « se rencon- 
trer »). Comp. les n» 25 (p. 114) et 62 <p. 125). 

4. Yôtei régna de 877 à 884. Sa poésie exprime par une image 
puissante cette idée que l'amour, avec de petits commencements, 
finit par devenir profond comme une grande rivière. Pour le mont 
Tsoukouba, comp. ci-dessous, p. 143, n. 3. 

8 

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|1# 4HTH0LOGJB B» LA UTTénÀTOTUt JAPONAIS» 

t Même pendant l'espace d'un nœud 

De court roseau 

Pu marais de Naniwa, 

Sans nous rencontrer, dans cette vie 

Passes! » Est-ce bien ce que tous dites 1 ? 

(Shinn-Kokinnthou, XII, Amour, \. — p.-.i. f n # 19.) 

PRINCE MQTQYOSHI 

Pans ma détresse, 
Maintenant tout m'est égal. 

De Naniwa), 

Je veux te revoir 1 1 

{ShouUhou, XII, Amour, 2.— H.-L, n* 20.) 

LE MINISTRE DE LA TROISIÈME AVENUE 

Si le kazoura sarmenteux 

De la Montagne des Rencontres 

> 
1. Auteur : la fille de Foujiwara no Tsouçoukaghé, gouverneur 
d'ioé (comp. ci-dessous, p. 176, n. 1) ; cette dame d'honneur, aussi 
aimable que lettrée, fut une favorite de l'empereur Ouda (888-897). 
On peut comprendre ta poésie, soit comme un reproche à un cour- 
tisan qui aurait repoussé ses avances, soit comme une objurgation 
adressée à un amant qui ne voulait plus la revoir. Le jeu de mois, 
iei, porte sur foushi ne ma, qui signifie soit « l'intervalle entre deux 
nœuds » de roseau, soit « un instant » ; donc, « espace », dans le 
double sens d'espace comme dimension et d'espace de temps. C'est 
une métaphore fréquente chez les poètes japonais (comp., par exem- 
ple, ci-dessous, n» 88, p. 133). Pour Naniwa, voir plus haut, p. 97, n.4. 
S. Ûe prince était fils de l'empereur Yôzei, 1 auteur de la poésie 
&• 18 (ci-dessus, p. 118). Une de ses intrigues amoureuses, qui aurait 
dû rester secrète, est ébruitée ; dans ces conditions, il ne lui reste 
plus qu'à prendre une résolu lion désespérée : il re verra son amante, 
même si cette aventure devait lui coûter la vie. Gomme mi wo tsou- 
koushi suggère à la fois l'idée de « détruire son corps » et celle des 
« poteaux » qui, dans la baie de Naniwa, indiquaient les hauls-fonds 
dangereux pour les navires, le poète en profite pour construire toute 
sa tannka sur ce jeu de mots, asseï banal d'ailleurs (comp. le n* 88, 
ci-dessous, p. 133). 

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frOQUB DM UÀlàM \ (it5 

S'accorde vraiment avec son nom, 
Sans que les bommes le sachent 
Me peux-tu donc venir 1 ? 

(GocennêkPU, XI, Amour, 3. «- ff.-i,, n* 25.) 

L£ SEIGNEUR TÉfSHINN 

Les feuilles d'érable de la cime 

Du mont Qgoura, 

Si elles ont un cœur, 

Une fois de plus 

Voudront attendre une auguste visite*. . 

(Shoutahou, XVII, Divers, 2. — #,-/., n» 26.) 

KANÉÇOUKÉ 

SECOND 80U8<*SBaRKTAIRB D'f TAT 

Sur la plaine de Mika, 

Jaillissant et courant, 

Le torrent d'ïxoumi. 

c Quand l'ai-je vue ? me dis-je. Et pourquoi 

Pensé-je si tendrement à elle 1 ? » 

(Shinn-Kokinnshou, XII, Amour, 1. — H.-i., n* 27.) 

1. Foujiwara no Sadakata J7-932) /ut un des ministres de, l'empe- 
reur Daïgo ; il habitait la « Troisième avenue n (sannjô) de la capi- 
tale; d'où son surnom. — •Kazoura est le nom générique de diverses 
plantes radicanles ou sarmenteuscs. Le *ane-/c*zoura dent parle 
notre poète est le Kasoura japonica, un arbrisseau sarmenleux de la 
famille des sebizandracées, parente elle-même des magnbliacées. 
Codijd. p. 40, n. 4;. p. 80, n_. 5; p. 151, n. 4. — Pour la Montagne 
des Rencontres, voir plus haut le n° f (p. 1 13). — Le poète veut dire : 
« S'il est vrai que le kazoura, qui rampe sur le sol, appartient a la 
Montagne des Rencontres, ne peux-tu, comme lui, te glisser secrète- 
ment jusqu'à moi? » "» 

2. Téishinn Ko, nom littéraire de Foujiwara ne Tadahira, un ttofcs 
puissant ministre (?~vers 936). L'ex-empereur Ouda, charmé d'une 
excursion au mont Ogoura dans la splendeur de l'automne, désirait 
que son OU, l'empereur Daïgo, eût à son tour le même plaisir délicat ; 
et comme il lui 8t transmettre cette recommandation par le poète, 
l'invitation prit tout naturellement la forme dune tannka aussi élé- 
gante que respectueuse. 

3. Kanéçouké (?-U33). — Les noms de lieux de la première partie 
du poème ne sont que le point d'appui verbal de la seconde, grâce à 
une série de mots à double entente dont le principal est le nom même 



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116 ANTHOLOGIE PB LA. LITTERATURE JAPONAISE 



BOUNNVA NO AÇAVAÇOU 

Par le puissant souffle du vent 
Sur la blanche rosée, 
Dans les champs de l'automne, 
Gomme sont dispersés les joyaux 
Que ne retient aucun cordon , ! 

(Gocenmhou, VI, Automne, 2. — £T.-*\, n # 87.) 

LA DAME D'HONNEUR OUKON s 

Oubliée, 

Je ne me soucie pas de moi-même. 
Mais pour la vie de l'homme 
Qui avait fait un serment, 
Hélas ! que c'est pitoyable * I 

(Shouiêhou, XIV, Amour, 4. — HM., n* 38.) 
HITOSH1 

CONSEILLER PRIVÉ 

Ohl la plaine des bambous nains, du champ 

Couvert de roseaux! 

Bien que je prenne patience, 

Pourquoi à un tel point 

Cette personne m'est-elle chère*? 

(Gocenmhou, IX, Amour, 1. — H.4. } n* 39.) 



de la rivière iïlzoumi, qui signifie en môme temps une « source » 
et « quand l'ai-ie vue? » 

1. Àçayaçou(fin du ix* s.)» &* de Yaçoubidé, l'un des Rokkacenn. 

2. Dans uq bel élan d'amour désintéressé, la femme abandonnée 
, oublie sa propre souffrance : elle tremble seulement pour celui qui 

a violé la roi jurée et que la justice des dieux pourrait punir. 

3. Hiloshi (x* s.) se demande pourquoi sa volonté ne peut dompter 
l'amour qui le domine ; il exprime celte idée dans une lannka dont la 
parlie descriptive sert d'introduction à la partie psychologique, avec 
un pont artificiel que constitue le mot shino, « bambou nain », repa- 
raissaut dans shinobou, « prendre palieuce, supporter, dissimuler ». 



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irOQUB vm mitkn 11? 

TAIRA NO KANÉMORI 

Bien que je prenne patience, 

A la couleur [de mon visage] s'est révélé 

Mon amour; 

Si bien qu'on me demande : 

« Pensez-vous à quelque chose de triste 1 ? s 

(Shouïshou, XI, Amour, 1. — H,-L, n* 40.) 

MIBOU NO TADAM1 

On dit que j'aime, 

Et mon nom, de bonne heure, 

S'est répandu au loin. 

Nul ne savait, 

Pourtant, quand j'ai commencé d'aimer 1 . 

{Shouiêhou, XI, Amour, 1. — M.-i„ n* 41.) 

KIVOWÂRA NO MOTOÇOUKÊ 

En tordant 

Nos manches, ensemble 

Nous avons fait le serment 

Que sur la Montagne des Pins de Soué 

Les vagues ne passeraient jamais*. 

{GoëhouUhou, XJV, Divers, 1. — H.-L, n* 42.) 
ATSOUTADA 

SBGOlf D SOUS-SBCBSTAIBB D'BTAT 

Si je compare 
A mon cœur après 

i. Kanemorl, milieu du %• siècle. 

î. Tadami (x* s.), Ûlsde Tadaminé, an des collaborateurs de Tsou- 
ityouki. 

3. Motocouké (?-989), un des compilateurs du Goeennshou ; père 
deSei Shonagon (voir p. 195). — Dans celte poésie, il se contente 
d'exprimer ses sentimeuls par une allusion discrète à une lannka du 
Kokinmhou,p\ua ancienne et plus célèbre, qu'on trouvera ci-dessous, 
p. 148, n. t ; il y ajoute scutoment l'image, si fréquente chez les |>oè- 
tes japonais, des manches dont on s'est tant de fois couvert le visage 
pour pleurer qu'elles sont toutes trempées de larmes. 



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Î\S ANTHOLOGIE D* LA LlTTÉKATOks JAPONAISE 

L'avoir rencontrée, 

Autrefois, cette chose, 

Je ne l'avais pas comprise 1 1 

? {flhouUho*, XII, Amour, 1 — B k -L, A* 43.) 
AÇATADA 

SECOND SOUS-SBGRÔTAlrtB D'ETAT 

Si je n'avais jamais en 

D'entrevue avec elle, 

Gela eût mieux valu : 

Ni quant à cette personne» ni quant à moi 

Je n'aurais à me plaindre '. 

(Shouïahou, XI, Amour, 1. — • H.-i., n* 44.) 

LE SEIGNEUR KENNTOKOU 

Celle qui devrait dire: 

« Quelle pitié ! » 
Ne pensant plus à moi, 
Pour moi, un rien 
Je deviendrai, hélas 1 ! 

(ShouUhoa, XY, Amour, 5. — //.-/., n* 45.) 

SÔNÉ NO VOSltlTADA 

Comme un marin qui traverse 
Le détroit de Youra, 
Son gouvernail perdu, 



1. Alsoutada (?-943) veut dire qun lorsqu'il compare l'état de sen 
cçeur avant et après la rencontre décisire, il se rend compte que 
jusqu'alors il n'avait pas compris l'amour. 

2. Açalada (?-96l| était, dit-on, fils du « ministre de la Troisième 
avenue », l'auteur de la tannka n° 25 (p. 1 14\ — S'il n'avait pas connu 
l'amanle qui l'a délaissé, il n'aurait ni à se plaindre d'elle, ni à se 
plaindre lui-même. 

3. Kennlokou Ko, nom littéraire de Foujiwnra no Koréloda i °-07 
— Abandonné par une inhumaine, il se contente d'un lcn< i. ■ 
che : il deviendra un être inutile, il souffrira ea vain, et c e&v tuuu 



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Hélas 1 sur le chemin de l'amtrâr 
Je ne sais où je pourrai tfbtiiitir 1 ... 

{Shtn^Kokmfahùu, XII, AniOur, t. — k-i., n* 46.) 

LE ÊONZE ÊÎKËI 

A la solitude 

De la maison couverte 

De gaillets, 

Bien cpfôn ne foie personne, 

L'automne 5 est Tenu*. 

{êhàUiêhéu, lit, Autom^CT. *fa £T..i\, n* 47 ) 

MWAMDTO rfO SHIGËSyOÏÏKI 

Gomme les vagues qui frappèrii ufi réfcfier 

Par la violence du veut, 

Moi seul, 

Brisé, à des choses tristes 

Je pense ttsâMfcnàtft, hélas* 1 

(SÀiAfvoeAou, Vit, Amour, i. — £T.-*. f n* 48.) 

OHNAKATOMI NO VOSHINOBOU 

Gomme le feu allumé par la garde 
Qui protège le Palais impérial, 
Brûlant la nuit, 

t YosMtad* (x« *.). — Le détroit de Yoùra, entre nie d'Âwaji et 
l'ile Principale, se trouve à la jonction de la Mer Intérieure et du 
Pacifique, et présente pour le navigateur des écueils qui justifient 
suffisamment la métaphore du poète. 

2. Ce bànïè du x* siècle s'est réfugié dans une solitude où l'on ne 
voit n\A être humain ; seul, l'automne est venu lui faire visite. — Le/ 
pfantë dont fl est question ici lyaé-mùugoura, « houblon octuple »). 
n'est autre que le gaillet (Galium aparine) ou grateron, cette herbe' 
grimpante, à feuilles vertîcillées (d où le mot yaé), qu'on rencontre 
si souvent dans nos haies et dont les fruits hérisses s'attachent aux 
vêtements. On comprend donc que le poêle l'ait choisie pour évo- 
quer l'image d'une hutte enfouie sous la végétation sauvage. 

3. Shighéyouki (?-963). — Le poète, poussé par sa passion, vient 
se briser sans cesse contre un cœur de pierre, comme les vagues, 
contre un roche* ; et « lui seul » est désespéré, puisque celle qu'il 
aime ne partage" en rîen sa peine. 



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120 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAIS» 

Eteint le jour, 
Je pense, inquiet 1 . 

(Skiktyaskou, VII, Amour, 1. — H.-i., n* 49.) 

FOUJ1WARA NO Y0SH1TAKÊ 

A cause de toi 

La vie même 

Me m'était pas chère : 

Oh ! qu'elle dure longtemps ! Voilà 

Ce que, maintenant, j'ai pensé*. 

(Goshouïshou, XII, Amour, 2. — H.4., n 9 50.) 

FOUJIWARA NO SANÉKATA 

Qu'il en est ainsi, 

(Comment le lui dire ? 
Du mont Ibouki 
Au moxa 

Egales, ne peuvent être connues 
Mes pensées ardentes*! 

(Goshouïshou, XI, Amour, 1. — H.-i., n* 51.) 

FOUJIWARA NO MITCHJNOBOU 

Bien que je sache 
Qu'après l'aurore 

1. Yoshinobou (fin du x* s.), un des compilateurs du Gceennthou. 

2. Yoshitaké (?-974). 

3. Sanékata, fin du x* s. — Ibouki est le mot-pif ot sur leçrael 
tourne cetle poésie. Tout en achevant la première partie, où il tient 
lieu d'iou-béki, « comment pourrais-je dire », il commence la se- 
conde, cette fois avec son sens géographique. Or le mont Ibouki, 
bien connu dans la mythologie nationale (voy. Kojiki, ci-dessus, 
p. 74) , était fameux pour son armoise (moé-kouca, « l'herbe brûlante », 
contracté en mogouça, qui se retrouve dans le nom botanique arte- 
misia moqusa, et qui a fini par devenir moxa); et comme les petits 
cônes de feuilles d'armoise que les Japonais allument sur la peau, en 
guise de pointes de feu, pour guérir toutes sortes de maladies, sont 
justement la chose qui peut le plus vite s 'offrir à leur esprit s'ils 
veulent évoquer l'idée d'un feu qui dévore, le poète en arrive tout 
naturellement, par ces diverses associations d'idées, à employer enfin 
celte métaphore énergique pour exprimer son ardeur. 



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ÉPOQUE DE HélAll 121 

La nuit aussi reviendra, 
Cependant, combien détestable 
Est le point du jour, hélas 1 1 
(Goêkoutihou, XII, Amour, 2, — H.-L, n* 53.) 

LA MÈRE DE M1TCH1TS0UNA 

COMMANDANT DE LA OARDB IMPERIALE 

De la nuit où je repose solitaire, 
En sanglotant, 
Jusqu'au lever du jour 
Combien le temps est long, 
Le sais-tu*? 

(Shouïshou, XIV, Amour, 4. — H.-L, n* 53.) 

LA MÈRE DE KORÉTCHIKA 

S'il devait lui être trop difficile 
Dans l'avenir lointain 
De ne pas m'oublier, 
Oh! qu'aujourd'hui soit la fin 
De ma vie M 
(Shinn-Kohinnthou, XIII, Amour, 3. — H.-L, n* 54.) 

KINNTÔ 

PREMIER SOUS-SECRETAIRE D'ETAT 

Bien que, 

Depuis longtemps, ait cessé 

i. Mitchinobou (*• s.). — Même sentiment, déjà, dans une très 
vieille poésie du Êojiki, où un Roméo japonais maudit les faisans, 
les coqs, tous les oiseaux annonciateurs de l'aurore. 

2. Voilà enfin une poésie plus touchante, au point de rue euro- 
péen, parce qu'elle est toute simple et sans rhétorique. La mère de 
Milchilsouna (fin du x« s.) était femme du régent {tesshff) Kanéié. 
Une nuit, rentrant très tard, il lui reprocha d'aroir été trop lente à 
lui ouvrir la porte ; notre tannka exprime la réponse qu'elle lui fit. 
C'est, avec plus d'élégance, la riposte que pourrait s'attirer, aujour- 
d'hui même, un ouvrier qui revient, hargneux, ches sa bourgeoise 
après une nuit passée au dehors. 

3. Foujiwara no Korétchika (xi s s.) fut un haut fonctionnaire de la 
cou* Sa mère, Taka, était la femme du régent Foujiwara no Jtilchi- 



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ISS ANTHOLOGIE bÊ LÀ LITTÉRATURE JAPONAIS* 

Le bruit de la cascade, 
Son nom a coulé si loin 
Qu'on l'entend encore f . 

{ShâuiihoU, VI fi, Divers, S/ tiennzaïshou, 
XVI, Divers, 1. — U.-L, n* 55.) 

IZOUMI 9MKIB0U 

BieAfdt je ne serai plus. . 

Pour souvenir 

Dans l'au delà de ce monde, 

Oh! une entrevue, 

Une fois encore 1 ! 

(GàihonùrAou, Xtïl, Amour, t. -"H.-!*., n* 56.) 

ÈrOVRÀÇÀKI SHÎKIÈOV 

Rencontrée par bonheur, 
L'ai-je vue? Si c'était bien elle 
Tandis que je ne pouvais décider,. 
Dans un nuage elle s'est cachée, 
Hélas ! la lune de la mi-nuit r ! 

(STiinn-Kokinnshou, XVI, Divers, 1. — #.-/., n* 67.) 

1. Foujiwara Kinntô (966-1041) fut le rédacteur du Shouïshou et le 

Elus fameux des « Quatre sous-secrétaires cPECat » (Shi nagon) qui 
rillèrent comme poètes aux environs de l'an 1000, c'est-à-dire au 
8 lus beau moment de la littérature classique. Les trois autres sont : 
linamoto Tsounénobou(cMes*ous,a°71), Mn*amotoTo*hikata (959- 
1027) et Fouiiwara Youkinari (voir n° 62). — Dans cette poésie, 
Kinntô fait allusion à une cascade qui n'existait plus de son temps, 
mais qui avait été fameuse deux siècles auparavant, sous l'empereur 
Saga pour qui on l'avait construite. 

2. Ici commence une charmante suite de tâïraka composées par lés 
femmes desprît qui illustrèrent la cour tfe Tan 1000. — Izôumi Sl>i- 
tùbou était la femme de Tatchibana no Mitchiçada, gouverneur <f ï- 
jtoum (comp. ci-dessous, p. 176", n. 1 et 2). On lui doit, en prose, un 
« Journal » très admîré, l'Izoxtmi Shikibou NikkL 

3. Mouracaki Shikibou, l'auteur du Ghennji (voir cf-dessôuS, p. 
176), avait perdu son époux peu après son mariage. Dans cette belle 
poésie, elle exprime ses regrets, discrètement, par une allusion dé- 
tournée à l'astre brillant que son rearard a cru « rencontrer » dans' 
lès chemins du ciel, mais qui, soudainement, s'est « caché dans les 
nuages » (expression pour désigner la mort : voir au Ghennji même, 
ci-dessous, p. 180, n. 1). 



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frOQua me néuM 123 



DAÏNI NO SAMMI 

( Do mont Arima, 

Sur la plaine des petits bambous d'Ina 
Si le vent souffle. 
En vérité, cet homme, 
Gomment pourrais-je l'oublier 1 ? 

(Gothoutthou, XII, Amour, 2. — JrW„ n* 58.) 

AKAZOMÉ ÉMON 

Sans l'attendre 

J'aurais mieux fait de dormir. 

La nuit s'avançant, 

Hélas ! j'ai tu la lune 

Jusqu'à son déclin*. 

(Go$houïihou, XII, Amour, 2. — £T.-î., n* 59.) 

LA DAME D'HONNEUR KOSHIKÎBOU 

Par le mont Oé 
La route d'Ikouno 
Etant si lointaine, 

«le n ai encore \ , . . . . 

( (tu aucune lettre) 

i. Datai no Sammi, fille de Mouraçaki Shikibou, fut ainsi surnom- 
mée parce que son mari était daini, c'est-a-dire sous-gouverneur 
de Kyoushou, et qu'elle-même avait reçu le « troisième rang » (gammi\ 
h la cour. Voir ci-dessous, p. 177, n. 2. — Dans cette poésie, elle répond 
I un amant qui lui reprochait la rareté de ses lettres. Elle veut lui 
dire que, puisqu'il pense à elle, elle ne l'oublie pas de son côté. Pour 
exprimer un peu finement cette idée, elle compare son ami au mont 
Arima, elle-même à la plaine dîna, oui s'étend à sa base, et le vent 
de la montagne, qui fait frissonner les bambous de la plaine, à la 
lettre qui appelle une réponse. Tout cela est suggéré par f expres- 
sion idé-toyo (« eh bien, comment? ») qui unit les deux parties de la 
lannka, et qui, fatalement, fait entendre en imagination au lecteur 
l'onomatopée soyo-soyo, toujours employée pour décrire la bruisse- 
ment des feuilles* 

2. Akazomé Émon, fille adoptive d' Akazomé Tokimotchi, qui était 
Ou-émon no jÔ, « lieutenant de la Garde impériale de droite ». — On 
dit qu'elle composa ces vers pour une favorite du maire du palais 
Milchinaga (p. 225), qui avait oublié un rendez-vous promis à celte 
dernière. 



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124 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

(L'Echelle du Ciel. 

{ (D'Ama-no-hashidaté *.) 

{Kinnyâshou, IX, Divers, 1. — H.-i., n* 60.) 

ICÉ NO OHÇOUKÉ 

Les octuples cerisiers 

De Nara, la capitale 

Des anciens jours. 

Aujourd'hui dans la nonuple [enceinte] 

Exhalent leur parfum 1 ! 

(Shikwatkou. — £T.-i\, n* 61.) 

1. Koshikibou, « la Petite Shikibou », parce qu'elle était fille d'I- 
zoumi Shikibou (ci-dessus, n* 66). — Dès son enfance, elle se mon- 
tra habile dans 1 art des vers ; niais on la soupçonnait de se laisser 
aider par sa mère. Un jour, celte dernière étant partie en voyage 
dans la province de Tango et un concours de poésie allant s ou- 
vrir au Palais, le sous-secrétaire d'Etat Sadayori (n° 64) rencontre la 
jeune fille : « Avez-vous reçu de bonnes nouvelles de Madame votre 
mère? Vous devez être bien impatiente d'en avoir... m La Petite Shi- 
kibou le saisit par la manche, et lui répond par cette improvisation, 
vraiment prodigieuse s'il faut en croire les historiens japonais qui 
prétendent qu'à ce moment-là elle n'avait pas atteint sa dixième 
année. Pour apprécier sa tannka, il faut savoir que, pour aller de 
Kyoto en Tango, on pouvait prendre une roule qui traversait lkouno 
(« la plaine d'ïkou ») par le mont Oé; qu'en arrivant au terme de ce 
voyage, c'est-à-dire à Miyazou, un des « trois paysages » {sannfcei) 
les plus fameux du Japon, on apercevait une longue Dande de sable 
appelée Ama-no-hashidaLé, « l'Echelle du Ciel m, c'est-à-dire, d'après 
une vieille tradition locale, les ruines du Pont du Ciel écroulé (comp. 
leKojiki, ci-dessus, p. 38, n. 6) ; enfin, qu lkouno, nom géographique, 
contient le verbe ikou, « aller m, et surtout que fourni veut dire, à 
volonté, « fouler » ou n une lettre ». Ceci indiqué, on comprend toute 
l'ingéniosité de cette poésie, parfaite dans sa concision. 

2. Icé no Ohçouké ou lcé Ta y ou, qu'il ne faut pas confondre avec 
Icé (n° 19), fut ainsi surnommée parce que son père était gardien 
en chef d un temple d'Icé et qu'elle-même était tayou (titre de vice- 
ministre, étendu à la surveillante d'une chambre de dames d'hon- 
neur) auprès de l'impératrice douairière Joto. — On raconte qu'un 
courtisan, revenant d'un voyage à l'ancienne capitale, aurait rap- 
porté une branche de cerisier à fleurs doubles à l'empereur ltchijo, 
qui, charmé de ce présent, aurait chargé la poétesse de le commé- 
morer par des vers. Autre explication possible : Icé no Ohçouké, 
recevant elle-même ces fleurs d'un beau seigneur venu de Nara, 
l'aurait ainsi remercié [ ar un compliment adressé à sa \ efionne. 



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rfPOQVB DE BilAM 125 

SEI SHÔNAGON 

Tard dans la nuit, 

Par le cri imité du coq, 

On peut être trompé : 

Mais en ce monde, de la Montée des Rencontres 

La Barrière ne le permet pas 1 . 

(Gothoutêhou, XVI, Divers, 3. — H. -t., n* 62.) 
MITCHIMAÇA 

MAIRB Dl KYOTO 

Que maintenant 

Je vais cesser de mourir en pensant à toi, 

Gela seulement, 

Sans intermédiaire, 

N'y a-t-ilpas moyen de te le dire 1 ? 

(Shouïshou, XIV, Amour, 4. — #.-/., n* 63.) 



i. Sei Shonagon, l'auteur du Makoura no Sôski (ci -dessous, 

Ïi. 195), est restée fameuse pour l'à-propos de ses répliques spirituelles, 
ci, nous la voyons aux prises avec Youkinari (971-1027), un des 
Shi-nagon (n° 55). Une nuit, ce dernier lui fit une visite tropécour- 
tée ; et le lendemain, pour s'eicuser, il lui écrivit que le chant d'un 
coq lui avait fait croire l'aurore toute proche. Sei Shonagon lui ré- 
pondit aussitôt psi cette tannka, qui fait allusion à une anecdote 
chinoise : le prince Môshôkou, retenu captif en pays ennemi, parvint 
cependant à s'échapper avec ses compagnons ; mais, dans leur course 
nocturne, ils se trouvèrent arrêtés devant la barrière de Kankokou- 
kwan, qu'on n'ouvrait qu'au point du jour ; alors Kéimei, un des 
fidèles du prince, imita le chant du coq , et si bien que, tous les 
coqs du voisinage ayant suivi son exemple, les gardiens trompés 
ouvrirent eux-mêmes la porte aux fugitifs. Sei Shonagon, dans sa 
réponse ironique, fait comprendre à Youkinari que la Barrière d'Oh- 
çaka (ci-dessus, n* 10), qu'elle garde elle-même, ne se laisse pas 
décevoir ainsi. Ce souvenir classique, si finement rappelé, causera 
toujours aux Japonais le plus vif plaisir littéraire. 

S. Milchimaça, au début du xi* siècle, était maire d'une des deux 
grandes divisions administratives de la capitale. Il eut une liaison 
avec la princesse Maçako, vestale d'Icé, que l'empereur fit aussitôt 
surveiller de près. Le maire-poète se résigna, mais en adressant à 
la jeune prêtresse ces vers aimables, où il fiii eiprimait son désir de 
pouvoir au moins lui dire adieu autrement que par la bouche d'un 
messager. 



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126 ANTHOLOGIE DB IA EÏTTÉJIATCRE JAPONAISE 

SADAYOHI 

ASSISTANT DU SECOND SOUS-SECRÉTAIRE D'ÂTAT 

Au point du jour, 

Le brouillard de la rivière 4'Qujî 

[S'élevant] peu h p«i» 

Les montants dp» elaies des bas-fongj 

S'étendent, dévoilés 1 ! 

(SennzaUhou, VI, Hiver. — 'B.-L, n» G4.) 

SAGAMI 
Alors qu'en fait 

Ma manche n'est pas encore sèche 
A cause de ma haine désolée, 
Quelle pitié que mon nom 
Soit souillé par cet amour* I 

(Go§houUhQu, XIV, Divers, 1. — #.»/„ n* 65.) 

UEX-ARCREVÊQUE GHYÔÇON 

L'un à l'autre 

Pensons avec pitié, 

cerisier de la montagne ! 

En dehors de tes fleurs, 

Il n'y a point d'ami*. 

{Kinnyâshou, IX, Divers, 1. — BM. t n* 66.) 

1. Sadayori était fils de Kinnto ( n * 55). — Les eaux de la rivière 
passent à travers des claies (ajiro), sortes de nasses disposées pour 
prendre le poisson. Peu à peu, les rangées de pieux qui mainliennenl 
ces claies apparaissent aux yeux charmés du poète; et il regarde le 
brouillard fuir, au loin, comme un rideau de théâtre derrière lequel 
s'ouvrent les perspectives du plus magnifique décor. 

2. Sagami (xi* s.), fille d'Oé no Kinnçouké, qui était gouverneur 
de la province do Sagami; d'où le surnom do cette poétosso. — - Ses 
vers expriment l'indignation d'une femme à laquelle on allribue une 
intrigue avec un homme qu'elle hait, au contraire, comme étant la 
sauso de ses ennuis. — Pour l'image du début, eomp. le n* 43. 

3. tihyèçon (1054-1135) aurait, dit-on, improvisé celte lannka en 
présence d'un cerisier solitaire, sur le pio sacré d'Ohminé, près de 
Voshino. Le vieil archevêque (il mourut à plus de quatre-vingts ans) 
trouve dans celte sympathie avec un cerisier sauvage, sans amis 
comme lui-môme, la consolation qu'ûkikazé (n* 34) n'avait pas su 
découvrir dans les pins de Takaçago. 



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PAIIB D'HONNBUR 

Pour un bras en guise 4'oreiljer 
Seulement pendant le pèye 
D'une nuit de printemps, 
Quelle pitié si mon nom 
Peyait être yainement répandu 1 ! 

(SennzaUhou. — H.-i., n*67.) 

EX-EMPEREUR SANNJÔ 

Si je dois longtemps Tivre 

Eu ce monde changeant, contre 

Mon cœur, 

Combien je devrai languir, 

Hélas I après cette lune de la mi-nuit •! 

(Gothouïshou, IV, Automne, 1. — H.-i., n*68.) 

LE BONZE NÔINN 

Au souffle de la tourmente, 

Du mont Mimouro 

Les feuilles d'érable, 

En vérité, sont devenues le brocart 

De la rivière TatsoutaM* 

(Goshouïshou, V, Automne, 2. — £T.-*., n # 69.) 

1. Soowo, fille de Taira no Tsougonnaka, gouverneur de Scuwq, 
Elle fat dame d'honneur à la cour de Go-Réi.zei (1046-1068). Une nuit, 
veillant arec ses compagnes, elle eut sommeil et exprima le regret 
de n'avoir pas un oreiller pour dormir ; aussitôt un fonctionnaire du 
palais, qui se trouvait dans la chambre voisine, passa son bras sous 
le store qui les séparait, en priant la jeune femme d'accepter ce bras 
pour oreiller. Notre tannka est sa réponse à cette offre trop galante. 

2. Saunjô devint empereur (1012) et cessa de l'être (1016), au bon 
plaisir du puissant maire du palais, Foujiwara no Mitchinaça (comp. 
n* 59). Dans cette tannka, songeant à l'abdication qui va lui être im- 
posée, il pense combien il regrettera, plus tard, cette lune brillante 
qui, en ce moment, éclaire encore son bonheur. 

3. Tatchibana no Nagayaçou, fila d'un gouverneur de province, 
devint bowçe tous le nom de Nôïnn. — Le mont Mimoro ou Mimouro 



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128 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 



LE BONZE RYÔZENN 

Dans ma solitude, 
Sortant de ma maison 
Quand j'ai regardé alentour, 
Partout aussi le même 
Crépuscule d'automne 1 ! 

{Goihouïshou, IV, Automne, 1. — H.-i., n* 70.) 
TSOUNÉNOBOU 

PREMIER SOUS-SECRKTAIRB D'ÉTAT 

Le soir venu, 

Du champ près de ma porte les feuilles de riz 

Ayant frappé, 

Dans la hutte ronde, faite de roseaux, 

Vient souffler le vent d'automne *. 

{Kinnyôihou, III, Automne. — H.-i., n» 71.) 
£11 

DAME D'HONNEUR DE LA PRINCESSE YOUSHI 



Je sais la réputation 
Des vagues légères 
Du rivage de Takashi. 



(voir au Kojiki, XXVIII, ci-dessus, p. 58) étant fort éloigné de la 
rivière Tatsouta (ci-dessus, n* 17, p. 102), certains en ont conclu, soit 
que ces noms se rapportaient à des homonymes géographiques 
inconnus, soit même que le poète avait élaboré une composition de 
cabinet, sans avoir jamais vu ni étudié la topographie du Yaraato 
dont il parle. Les érudils sont trop enclins parfois à regarder comme 
des imbéciles les écrivains qu'ils n'ont pas compris. En réalité, je 
crois que Nôïnn se servit à dessein de deux noms de lieux célèbres, 
séparés par une grande distance, pour exprimer par une hyperbole 
hardie la prodigieuse puissance do l'ouragan. 

1. Le poète se sent triste ; il sort de chez lui pour chercher quelque 
distraction au dehors : mais la nature aussi est désolée ! — La tris- 
tesse du m soir d'automne » est un thème classique dans la littéra- 
ture japonaise. — Comp. le n° 23, ci-dessus, p. 107. 
- 2. Tsounénobou (1015-1097), un des Shi-nagon (n° 55). 

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EPOQUE DE BilAR 129 

Je n'en approcherai pas : mes manches 
En seraient mouillées 1 ! 

(Kinnyôthou, VIII, Amour, 2. — B.-L, n # 72.) 

MAÇAFOUÇA 

ASSISTANT DU SBCOND SOUS-SECRETAIRE D*BTAT 

Ils se sont épanouis, 

Les cerisiers des pentes- de ce pie 

Aux sables accumulés I 

Oh! que le brouillard des collines plus proches 

Ne s'élève pas* 1 

(Gotkoutshou, I, Printemps, 1. — H.-L, n* 73.) 

MINAMOTO NO TOSHIYORI 

Je n'avais pas prié 

Pour qu'elle devint farouche 

Gomme les orages de la montagne 

De Hatsoucé, celle 

Qui est inhumaine*! 

(Sennzaïikou, XII, Amour, 2. — H.-L, n» 74.) 

FOUJIWARA NO MOTOTOSHI 

Vous m'aviez fait une grande promesse, 
Et, comme la rosée sur l'armoise, 
C'était ma vie. 
Hélas ! de cette année 
L'automne encore va passer 4 ! 

(Sennzaïikou. — ff.-i, n* 75.) 

1. Kii reçut à la cour de l'empereur Horikawa (1087-1109). — 
Dans celte charmante poésie, elle écarte un soupirant dangereux en 
lui rappelant sa légèreté bien connue : si elle l'écoutait, elle risque- 
rait trop d'avoir à le déplorer plus tard (comp., en effet, ci-dessus, 
p. 117, n. 3). 

2. Maçafouça (1040-1111). —« Aux sables accumulés » {tàkaçago) 
est ici le mot-oreiller de « pic ». 

3. Toshiyori (un du xi« et commencement du xu* s.), le compila- 
teur du Rinnyâshou ; fils de Tsounénobou (n° 71). — Le poète a prié 
en vain la divinité de Hatsoucé (près de Nara) : son amour n a pas été 
exaucé. 

4. Mototoshi (première moitié du xu* s.) adresse ces vers au maire 

9 

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180 ANTHOLOGIE 0B LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

LE BONZE DU TEMPLE HÔSHÔJI 

ancien premier ministre, ancien maire bu palais 1 

Sur la Plaine de l'océan 

gorti en ramant, lprsfjue je regarde, 

fcour l'éternel 

Séjour des nuages je prends 

Les blanches vagues du large*. 

[Skikwashou, — BM., n» 76.) 

EX-EMPEREUR SOUtOROU 

Un torrent à cataractes, 

Obtfrué par un rocher 

Dans son cours rapide, 

Bien que divisé, enfin 

Doit se réunir : Voilà ma pensée •. 

{Shikwdèhou, VIÎ, Amour, 1. - B r i,, n 4 77.) 

MINAMOTQ MQ RAfiTÊMAÇA 

Aux cris 

Des pluviers qui passent 

A l'Ile d'Awaji, 

Combien de fois t'ès-tu réveillé, 

Garde de la Barrière de Souma 4 ? 

(Kinnyôihou, 1Y, fliver. ™ #.-/., n* 78.) 

du palai» Ta4a|pitcl}i (n° 76), qui ne se pressait pas d'accorder à . 
son fils un avancement dès longtemps promis; et à ce propos, il 
fait aljusiou à une poésie plus ancienne, qui parle de la rosée du 
ciel ranimant l'drfrioise desséchée. (Conip. n° 51.) 

t. Kwammbakou, sorte de grand-chancelier ayant, en fait, le rôle 
d'un maire du palais plus puissant que l'empereur. Cette fonction, 
créée pour les Foujiwara en 886, fut conservée par eux pendant des 
siècles (voir p. 225). 

2. Koujiwara no Tadâmitchi (1096-1104). 

3. Soutokou (1124-1141). Après son abdication forcée, il tenta de 
reprendre le pouvoir contre Go-Shirakawa, que soutenait Tadâmi- 
tchi in° 76) : ce Tut la guerre (1156) de 1ère flôghenn (U54-M58). — 
Dans cette poésie, il exprime la confiance d'un amour qu'aucune 
Séparation ne peut vaincre. 

4. Kanémaça (?-lH2). — I* Barrière de Souma se trouvait juste 



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EPOQUE DB HÉIAN 131 

AKIÇOUKÉ 

MAIRE DE KYOTO 

Combien brillante est la lumière 
De la lune, jaillissant 
D'entre les fentes 
Des nuages que traîne 
Le vent d'automne 1 .! 
(Skînn-Kokinnshou, V, Automne, 1. — B.-i., n* 79.) 

HOWKAWA 

DAME D f HONNBUR DE L'IMPERATRICE DOUAIRIERE TAÏKENN 

Si ce pouvait être pour longtemps I 
Mais je ne connais pas son coeur... 
Et je pense anxieusement 
Ce matin, en désordre 
Comme ma noire chevelure 1 ! 
(Sennzaïshou, XlII, Amour, 3. — If.-i., n» 80.) 

LE MINiSTKE DU GO-TOKOUDA'IjI 

Quand je regarde 
Du côté où a chanté 
Le coucou, 

Il n'y a plus que la lune 
De l'aube 1 ! 

[Sennzaïshou, III, Été. — ff.-L, n s 81.) 

an face de l'île d'Awaji (le « Chemin d'écume «), al les poètes japonais 
aiment toujours à évoquer cette île fameuse (voy. Kojiki, V, ci-des- 
sus, p. 39), en même temps que le cri des pluviers (p. 74, n. 6), qui, 
pour eux, jette dans ce paysage une tendre mélancolie. 

1. Akiçouké (1089-1155), le compilateur du Shikwashou. Pour son 
titre, coriîp. le n° 63. 

8. Le mot midaré, employé dans cette poésie, s'applique aussi 
courent à une pensée tumultueuse qu'à une chevelure en désordre. 

3. Feujiwara no Sanéçada, petit-fils du fondateur du Go-Tokou- 
daïji (ce nom de temple devint un nom de famille). Sanéçada se fit 
bonze en 1 198. — Le hototoghicou, qu'il faut bien appeler « coucou », 
puisque tel est son nom (Cuculus poliocephalus), n'en est pas moins 
un oiseau très différent du coucou européen. Son chant triste, en par- 
ticulier, lui a valu une place à part dans la poésie japonaise. Voçr 
notamment êi-dessous, p. 259 n. 3, et p. 436, n. 2» 



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132 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

LE BONZE DÔINN 

Tristement, je pense : 

Bien que ma vie 

Soit une chose qui existe encore, 

En vérité, mes larmes 

M'ont pu supporter ma douleur 1 . 

{Sennzaïshou, XIII, Amour, 3, — JST.-t., n* 82.) 
TOSHINARI 

CHAMBELLAN DE l'IMPBAATRIGE DOUAIRIERE 

En ce monde, 

Aucune issue. 

Plongé dans cette pensée, 

Môme dans les profondeurs de la montagne 

[J'entends] bramer les cerfs*. 

(Sennzaïshou. — £/.-/., n* 83.) 

FOUJIWARA NO RIYOÇOUKÉ 

Si je vis encore longtemps, 

En vérité ce temps-ci 

Me semblera désirable : 

L'âge qui m'avait paru douloureux 

Maintenant m'est devenu cher*. 

(Shinn-Kokinnshou, XVIII, Divers, 2. — J3T.-*., n* 84.) 

LE BONZE SHOUNVÉ 

Durant toute la nuit, 

Tandis que, soucieux, je pense, 

1. Dôïnn, encore un Foujiwara; poète médiocre, mais fameux 
pour son zèle. — Il veut dire tout simplement qu'il a pleuré. 

2. Toshinari, ou Shounzei (1113-1204), le compilateur du Senn- 
zaïshou. — Comparez la poésie de Saroumarou (n° 5, ci-dessus, 
p. 107.) 

3. Kiyocouké (fin du xn* s.), fils d'Akiçouké (n° 79). — Expression 
poétique aune réflexion très juste : nous embellissons toujours le 
passé, et de la sorte, quand le présent sera devenu le passé à son 
tour, nous l'aimerons mieux que nous ne faisons maintenant. 



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iPOQUE DE HÉIAN 133 

Le jour ne paraissant pas, 

Même les fentes de ma chambre à coucher, 

En vérité, sont sans pitié pour moi 1 ! 

(SenruaUhou, XII, Amour, 2. — £T.-i ., n* 85.) 

LE BONZE SAÏGHYÔ 

Tandis que je pense 

A des choses tristes, est-ce la lune 

Qui m'a dit : « Pleure ! » 

Sur mon visage inquiet, 

Hélas! mes larmes 1 ! 

(SennzaUhou, XV, Amour, 5. — H.4., n* 86.) 

LE BONZE JAKOURENN 

Avant que soit séchée la rosée 
Des ondées, * 

Sur les feuilles des podocarpes, 
S'élève le brouillard 
Du soir d'automne*! 
{Shinn-Kohinnshou, V, Automne, 2. — H.-i. t n* 87.) 

LA SURINTENDANTE DE LA MAISON DE L'IM- 
PÉRATRICE DOUAIRIÈRE KWOKA 

Pour une seule nuit 

De sommeil court comme un roseau 

1. Shounyé, fils de Minamoto no Toshiyori (n* 74). — Les Tentes 
de sa chambre sont cruelles de ne pas lui laisser voir plus vite la 
lumière du jour, qui l'aidera à oublier cette nuit douloureuse. 

S. Satô Yoshikiyo, bien plus connu sous son nom religieux de Saï- 
ghyô (1118-1190). — Le clair de lune, considéré comme éveillant les 
rieux souvenirs, s'associe par là même aux émotions tristes. 

3. Jakourenn, un Foujiwara de la fin du xu« siècle. — Le maki 
(Podocarpus macrophylla) est un conifère qui rappelle notre sapin. 
Ses « feuilles » sont donc des « aiguilles » ; mais voir plus bas, p. 151, 
n. 2. — Peut-être n'avons-nous ici qu'un paysage, admirablement 
esquissé d'ailleurs ; mais je serais plutôt tenté de croire, étant donné, 
d'une part, le caractère religieux, donc pessimiste, de l'auteur, d'au- 
tre part le sens mélancolique attaché à la « rosée » comme au « soir 
d'automne » par tous les poètes japonais, que cette description ma- 
térielle recèle une idée morale : avant même qu'une douleur se soit 
évaporée, d'autres surgissent et viennent nous envelopper. 



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134 ANTHOLOGIE DE LA LlTTÉBATUttE JAPONAISE 

De la baie de Naniwa, 

Dois-je passer ma vie à languir 

En consumant mon être 1 ? 

(Sennzaïshou, XIII, Amour, 3. — H.~L, n* 88.) 

PRINCESSE mOKOUSHI 

O cordon de joyaux! 
S'il faut que fu te brises, brise-toi) 
Si je devais vivre encore longtemps, 
Ma patience 
Pourrait faiblir* 1 
(Shinn-Kohinnihou* XII, Amour, 1. — Z/.-i\, n* 89.) 

IMMPOU MON-INN NO TAYOU 

Ob ! s'il pouvait voir l 

Môme les manches 

Des pêcheuses d'Ojima, 

Mouillées et mouillées encore, 

Ne cbangent pas [ainsi] de couleur* 1 

(Sennzaïçh.ou, XIV, Amour, 4. — H.-L, n* 90.) 

1. Cette surintendante était fille de Foujiwara no Toshitaka (xn« s.). 
— Poésie entièrement construite avec des mots à double entente : 
Naniwa, sans doute l'endroit où les amants se sont rencontrés, 
mais aussi la baie fameuse dont les roseaux vont fatalement appa- 
raître; kariné, « court sommeil », mais aussi « tronçon » de roseau; 
hito-yo, « une nuit », mais aussi « un nœud » de roseau; et miwo 
tsoukoushi, « détruire son être m , mais aussi « poteaux » de la baie ; 
sans parler enfin du verbe watarou, « passer la vie » ou « traverser 
l'eau », qui vient couronner l'édifice. (Gomp. les n°« 19 et 20.) 

2. Sholoushi, ou Shikiko, était fille de Go-Shirakawa (1156-1159), 
le rival de Soutokou (n° 77). — La princesse avoue un amour qu'elle 
a pu taire jusqu'à présent, mais qu'elle ne saurait celer davantage. 
EHe va se déclarer : plutôt mourir ! C'est dans cette pensée qu'elle 
apostrophe son âme : «• cordon de joyaux! » (tama-no-o, qui, né- 
cessairement, suggère l'idée de tamashii, esprit ; tama, d'abord un 
don, puis une chose précieuse, comme un joyau, et, par extension, 
une âme ; « mine eternal jewel », dans Shakespeare, Macbeth, acte 111, 
scène 1). Pour bien comprendre cette apostrophe, qui intervient sou- 
vent comme mot-oreiller, il faut se rappeler notamment que les an- 
ciens Japonais croyaient à la pluralité des âmes chez un seul homme : 
par la mort, qui brise le fil de la vie N elles se séparaient, s'égrenaient 
comme les perles d'un collier rompu. (Comp. au Kojiki, ci-dessus, 
*>. 58, n. 1.) 

3. Immpau mon-inn no Tayou, ainsi appelée à cause des fone- 



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■toque ob uinw 195 

L'ANCIEN PREMIER MINISTRE ET RÉGENT 
DE GO-KVÔÙOKOU 

Sur une froide natte, 

Dans cette nuit de gelée blanche» oi chante 

Le grillon, 

Sous mes vêtements étendus d'un seul cAté 

Dois-je dormir solitaire 1 ? 

(Shinn-Kokinnskop, V, Automne, J. ~ B.-L, n # 91.) 
SANOUKI 

DAMI o'pONNEUR DJ8 l'eX- EMPEREUR NUÔ 

Gomme un rocher du large, 
Invisible même à marée basse, 
Ma manche, 
Inconnue des hommes, 
N'est jamais sèche un instant*. 

(SèntitaUhou, XII, Amour, 2. — B.-L, n # 92.) 
MAÇATSOUNÉ 

CONSEILLER PRIVA 

Du grand Toshino 

Sur la montagne, le vent d'automne ; 

lions quelle remplissait (voir n* 60 auprès de l'impératrice douai- 
rière lmm pou, à la fin du xu* siècle. — La poétesse a tant pleuré 
que ses manches en ont perdu une teinture que même l'eau de mer 
ne détruit pas à ce point : si l'infidèle pouvait les voir ! (Comp. 
n" 42, 65, 72.) 

1. Un Foujiwara de la fin du xu* siècle. Go-Kyôgokou, nom d'un 

3uartier de Kyoto, devenu nom de famille. — Les vêlements « éten- 
us d'un seul côté » sur la couche espriment le fait de dormir seul. 

2. Sanouki était une Minamoto; c'est justement sous le règne de 
Nijô (1139- 1165) que les Minamoto, déjà vaincus par Kiyomorl 
(guerre de Hôghenn, voir n° 77), furent massacrés par lui (guerre de 
Héiji, 1150) d'une manière presquo complète, à l'exception pourtant 
de Vorilemo qui, simplement exilé, devait à son tour prendre le 
pouvoir en U86. — Celte poésie, fort admirée à la cour, fit donner 
à SanOuki le surnom à'Oki-noishi no Naïslii, « la Dame du Uocnes 
du large n. (Comp. n° 90.) 



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136 ANTHOLOGIE DB LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

La nuit est très avancée. 

Au vieux village , il fait froid,| 

Et on bat les étoffes 1 . 

(Shinn-Kokinnahou, V, Automne, 2. — H.-i., n* 94.) 

L'EX-ARCHEVÊQUE JIENN 

Quelque indigne que je sois, 

Sur le peuple de ce misérable monde 

J'étends, hélas 1 

Moi qui sur cette montagne de Tatsou-soma 

! Demeure, 
Ma manche teinte dun noir d'encre'! 

(SennzaUhou, XVII, Divers. 3. — J5T.-i., n - 95.) 



C. LA POESIE POPULAIRE 



En dehors des formes classiques où se complaisent les let- 
trés, l'époque de Héian, dès ses débuts, s'enrichit d'un nouveau 
genre poétique : les Imayô-outa, « Chants à la mode du jour ». 
Ces poésies nouvelles se distinguent des anciennes, au point 
de vue métrique, en ce qu'elles se composent d'une strophe de 
quatre lignes, dont chacune contient deux demi-vers, de 7 et 
de 5 syllabes, et en ce que le vers de 7 syllabes passe avant 

1. Foujiwara no Maçatsouné, fils de Toshinari (n* 83). — Pour le 
mont Yoshino, comp. n° 31, ci-dessus, p. 108, n. 1 — Le poète écoute 
le bruit lointain des maillets de bois dont on frappe les étoffes pour 
leur donner, par ce foulage, plus de fermeté et d éclat. 

2. Jienn, fils de Foujiwara no Tadamitchi (n» 76), occupa le plus 
haut rang de la hiérarchie bouddhique, dans un des grands temples 
(Ennrjakou-ji) du mont Hiéi fou Tatsou-soma), près de Kyoto. Celte 
poésie nous le montre étendant sa manche sacerdotale, d'un geste 
de protection, sur le peuple confié à sa garde, avec un sentiment 

Srofond de sa responsabilité. Le dernier vers repose sur un mot à 
eux fins {towni, « demeurer » et « encre »), qui se rattache à la 
fois au vers précédent et au trait final ' ' •„ 



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EPOQUE DE HilAIf 137 

celui de 5; au point do rue de la langue, en ee qu'elles admet* 
tent le vocabulaire chinois que repoussait la hante poésie; au 
point de vue de l'idée, enfin, en ce qu'elles sont surtout d'ori- 
gine bouddhique. On les retrouvera bientôt, sous une forme 
plus libre, dans les passages versifiés des romans en prose du 
moyen-Age, et, plus tard, on les verra inspirer les déclamations 
rythmées du théâtre. 



L'IROHA 

La pins ancienne, et aussi la pins fameuse, des poésies com- 
posées dans ce style est Ylroha-outa. On l'attribue an bonze 
Kôbô Daïshi (774-834), qui, d'après la tradition populaire, aurait 
inventé l'un des deux syllabaires indigènes '. Voici ces vers 
célèbres, où se déroulent, sans répétition, les 47 sons fonda- 
mentaux de la langue et que tous les enfants japonais, depuis 
le ix« siècle, n'ont cessé d'apprendre par < 



Iro wa nïoédo Bien que la beauté brille, 

Tchirinourou wo Elle tombe. Ainsi, 

Waga yo taré zo En ce monde où nous sommes,qui donc 
Tsouné naran Pourrait être à jamais ? 

Ouï no okou-yama Traversant aujourd'hui [manence, 
Kyô koeté Les profondes montagnes de l'imper- 

Açaki youmé miji Je ne verrai plus de rêves frivoles 
Eï mo sézou. Et je ne serai plus enivré *. 

t. Les kana, « noms empruntés », pour l'usage phonétique, à 
l'idéographie chinoise. Le katakana, ou « kana de côté », composé 
de Fragments de caractères chinois, aurait été imaginé par le lettré 
Kibi no Mabi; et Kôbô Daïshi aurait complété son œuvre en créant 
le hiragana, « kana faciles », une forme cursive de ces caractères. 

2. Je donnerai donc le texte arec sa prononciation moderne. 

3. Iro, la « couleur », la beauté en général, personnifiée ici par 
les fleurs qui « tombent » (comp. ci-dessus, p. 103, n. î) ; niai, « sen- 
tir bon », mais aussi « briller ». — En d'autres termes : « De même 
qu'uprès avoir brillé, la beauté de la fleur disparait, ainsi nul d'en- 
tre nous ne dero ure longtemps en cette vie. Dégageons-nous donr 
des maintenant des vains désirs qui nous embarrassent, et, délivres 
d<> toute illusion, nous aurons la paix du Nirvana. » — Cette poé- 
sie, fondée sur un soutra bouddhique, est une imavô-outa régulière, 
bien que le troisième vers, par une licence d'ailleurs assez fré- 
quente, n'ait que 6 syllabes au lieu de 7. 



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138 



ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 



II. - PROSE 



A. LA CRITIQUE LITTERAIRE 

PRÉFACE DU KOKINNSHOU 



Ki no Tsourayouki avait plus de finesse que d'inspiration. Il 
fut an bon poète, un compilateur meilleur encore et un criti- 
que excellent. 0o peut rendre justice à l'ingéniosité de ses vers; 
mais on doit apprécier bien davantage le goût dont il fit preuve 
dans la sélection des ■ Poésies anciennes et modernes » ; et ce 
qu'il faut admirer surtout, c'est l'exquise Préface où il condensa 
en tête de ce recueil, les impressions mêmes qui avaient dicté 
ëes choix. 

La Préface du Kokitinthou est la première œuvre en prose 
qui s'offre à nous comme ayant une valeur proprement litté- 
raire. Depuis le Kojiki, dont on connaît le caractère primitif, et 
sans parler des Fotidoki plus naïfs encore, deux siècles avaient 
passé pendant lesquels la prose japonaise n'avait été repré- 
sentée que par le style tout particulier des rituels et des édits 
impériaux, lorsque parut, Vers 923, cette fameuse Préface où 
se révélèrent tout à coup les ressources delà langue nationale 
enfiu maniée par un écrivain, et qui, après avoir servi de mo- 
dèle à d'innombrables pages analogues, devait être considérée 
jusqu'à nos jours comme le plus merveilleux exemplaire du 
genre. Cette élégance de forme, si accomplie qu'elle transpa- 
raît même dans une traduction, n'était que l'expression natu- 
relle d'un esprit clair, servi par une érudition très riche et par 
la sûreté d'un jugement délicat. Tsourayouki discute la nature 
même de la poésie; il appuie sa pensée d'une quantité d'allu- 
sions aux écrits qui peuvent la mettre en lumière, depuis les 
poèmes de l'antiquité jusqu'aux œuvres des auteurs plus ré- 
cents ; mais ce travailleur consciencieux, ennemi de tout pé- 
dantisme, ne veut pas laisser voir la peine qu'il s'est donnée, 
et ce qu'il médita pendant des années, il l'écrit comme en se 
jouant. Rien de plus délicieux que cette critique toute parfumée 
de poésie, cette philosophie solide qui se cache sous les fleurs 



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ivoQUB nu uéix* 139 

légères d'un style toujours discret. C'est un poème en prose, 
où tout jugement se fait image, où chaque mot éveille un monde 
de souvenirs et d'impressions. Je donnerai donc cette Préface 
entière, en l'accompagnant des petits chefs-d'œuvre auxquels 
chaque phrase parait se référer, et ainsi le lecteur qui voudra 
bien prêter quelque attention à ces page* connaîtra dans Sa 
quintessence l'antique poésie du Japon. 



KOKINNSHOU NO JO* 

Là poésie du Yamato* a pour sentence le cœur hn> 
main, d'où elle se développe en une myriade de feuilles 
de parole'. En cette vie, bien des choses occupent les 
hommes : ils expriment alors les pensées de leur cœur 
au moyen des objets qu'ils voient ou qu'ils entendent. 
A écouter la voix du rossignol * qui gémit parmi les fleurs 
ou celle de là grenouille* qui habite les eaux, quel est 
l'être vivant qui ne chante une poésie ? Sans effort, la 
poésie émeut le ciel et la terre, touche de pitié les dieux 
et les démons invisibles 6 ; elle sait rapprocher l'homme 
de la femme» et elle apaise le cœur des farouches guer- 

1. Jo, préface ou introduction. Au Japon, les livres regardés 
comme sérieux (philosophie, histoire, etc.) ont d'ordinaire une pré- 
face. On en trouve une en tête de la moitié environ des grandes an- 
thologies poétiques ; mais nulle ne peut rivaliser avec 'celle du Rûlcinn- 
s hou. — Ces préfaces de l'auteur sont souvent précédées, comme 
chez nous, d'une préface écrite par un personnage connu, et par- 
fois aussi d'une post-face (batsou) donnée par quelque autre ami de 
l'écrivain ; ces dernières, on parait toujours l'art calligraphique cher 
aux Japonais, sont reproduites avec soin en fac-similé. 

2. C est-à-dire la poésie japonaise (outa) t par opposition à la poé- 
sie chinoise (<At). 

3. Yorozou no koto no ha. Cette métaphore étrange repose sur 
un jeu de mots, kotoba, « parole », pouvant se décomposer en kotô t 
« parole » aussi, et ha, « feuille » {ha par euphonie). Détail impor* 
tant : voir en effet, ci-dessus, p. 84, n. 2. 

4. l#e rossignol japonais {pugoulçou, Cettia cantans) n'a pas le 
chant riche de l'oiseau euroneen, mais il donne une note très douce. 
On l'associe toujours à la fleur de prunier, et on symbolise ainsi 
l'entretien de deux amants. 

5. Kawazou, synonyme poétique de kaérou, la variété japonaise 
de notre Rana esculenta. 

6. Hyperboles qui se trouvent déjà dans te Shi-king, le « Livre de 
la Poésie » chinoise. 



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140 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

riers. Cette poésie existe depuis l'ouverture du ciel et de 
la terre. Mais celle que nous possédons fut inaugurée, 
dans le ciel éternel, par Shita-térou-himé 1 , et sur la 
terre féconde en métaux, par l'auguste Souça-no-wo*. 
Au temps des dieux puissants et rapides', la mesure des 
mots n'était pas encore fixée; la forme était sans re- 
cherche, et le sens difficile à pénétrer. C'est à l'âge 
humain que l'auguste Souça-no-wo commença de com- 
poser la poésie en trente et une syllabes 4 . Ainsi la poé- 



1. Shita-térou-himé, « la Princesse rayonnante d'en dessous », 
ainsi nommée, dit-on, parce que l'éclat de son corps étincelait à 
travers ses vêtements, salue en ces termes {Kojiki, XiXI) la beauté 
de son frère, le dieu Aji-shiki-taka-hiko-né : 

Oh! le dieu 

Aji-shiki 

-Taka-hiko-nè, 

Traversant deux auguste» vallées, 

Avec le resplendissement des augustes joyau assembles, 

Des augustes joyaux assemblés 

Que porte autour de son cou 

La Vierge tisseuse 

Dans le ciel 1 

Cette poésie, fort obscure, demanderait de longues explications 
(v. notamment Le Shinntoîsme, p. 89) ; je n'en donne ici la traduc- 
tion, d'ailleurs incertaine, que pour montrer l'irrégularité métrique 
à laquelle notre auteur va faire allusion. 

2. Souça-no-wo, banni du ciel, est descendu sur la terre ; après 
avoir vaincu le monstre de Koshi (voir p. 50), il se bâtit un palais 
dans le pays d'izoumo ; à ce moment, des nuages s'élèvent de tous 
côtés, et le dieu s'écrie : 

Huit nuages montent : 
L'octuple haie d'izoumo 
Autour de? époux 
Compose une octuple haie. 
Oh! celte octuple barrière 1 

C'est ainsi, du moins, que j'entends cette poésie archaïque, qui a 
soulevé bien des discussions, mais dont le sens général exprime 
sûrement la joie du dieu à la vue des beaux nuages qui enveloppent 
sa demeure nuptiale et la protègent comme une haie aux multiples 
épaisseurs. 

3. Le ciel « éternel », la terre « féconde en métaux », les dieux 
« puissants et rapides », autant de mots-oreillers qui marquent assez 
le style poétique de cette prose. (Corap. ci-dessus, p. 87, n. 4 ; p. 102, 
n. 2.) 

4. Miço-moji canari hitotsou, « trente syllabes plus une », qu'on 
abrège plutôt en miço-hito-moji. — Voici, en effet, cette première 
tannka : 

Ya-koumo tatsou 
izoumo ya-hé-gaki 
Tiouma-gomi ni 



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ÉPOQUE DE HÉIÀPC ïki 

aie se développa, assemblant les paroles pour exprimer 
les idées, tantôt lorsqu'on admirait la fleur ou qu'on 
enviait l'oiseau, tantôt lorsqu'on était ému à la vue du 
brouillard ou attristé par la rosée. Pour voyager au* loin, 
on part de l'endroit où l'on s'est dressé et on continue 
pendant des mois et des années; la haute montagne, 
trouvant son origine dans la poussière de sa base, s'é- 
lève jusqu'aux nuages qui flottent dans le ciel : ainsi a 
grandi la poésie. 

Le poème de Naniwazou est le premier qu'ait corn* 
posé un mikado 1 ; la feuille de parole d'Açaka-yama sor- 
tit du badinage d'une ounémé*. Ces deux poèmes furent 
considérés comme les père et mère de la poésie japo- 
naise 1 , et c'est ainsi qu'on en fit usage pour enseigner 

Ta-hé-gaki Uonkonroa 
Sono ya-hé-gaki wo. 

J*ai traduit ci-dessus le texte mot pour mot, en ? ers blancs, mais 
en conservant le mètre japonais. 

1. Cette fleur éclose 
A Nanlwazoa, 
Cachée pendant l'hiver, 

Maintenant que commence le printemps 
Doit s'épanouir encore. 

Vers composés, dit-on, par le Coréen Wani, pour presser Ninnto- 
kou d'accepter le trône; on les aurait ensuite attribués à cet empereur 
lui-même. 11 s'agit, bien entendu, de la fleur de prunier, qui, appa- 
raissant sous les dernières neiges de l'hiver, est par excellence la 
fleur du printemps. 

2. Les ounémé étaient des filles de gouverneurs d'arrondissement, 
qui devenaient servantes de l'empereur (comp. ci-dessus, p. 26, 
n. 6). Le prince Katsouraghi, en tournée d'inspection dans le nord, 
est descendu chez le gouverneur d'Açaka, qui ne lui a pas fait bon 
accueil, et il est très fâché contre lui ; la fille de ce dernier l'apaise 
par ces vers : 

Sur la montagne d'Açaka 
11 y a an puits de montagne 
Dont on voit le fond : 
Mais moi, je n'ai pas 
Le cœur peu profond. 

(Afanyôshou, XVI.) 

(La poésie est Jolie dans le texte, où le mot Açaka prépare le mot 
açaki, « peu profond ».) 

3. Dans le Ghennji Monogatari (chap. V), Ghennji envoie une 
lettre d'amour à Mouraçaki no Oué, âgée de douze ans, qu'il avait 
aperçue quelques jours auparavant (voir ci-dessous, p. 188). La reli- 
gieuse qui protégeait cette jeune fille explique au prince qu'elle ne 
peut répondre à ses sentiments : elle n'a pas encore étudié Naniwa- 
xoul k ce refus poli, Ghennji répond aussitôt par une allusion dis- 



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142 ANTHOLOGIE DB LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

l'écriture aux commençants 1 . Si on veut classer les 
poèmes* on en peut trouver six catégories, comme dans 
la poésie chinoise 3 : premièrement, la poésie à sens 
caché) deuxièmement, la poésie à sens clair; troisième- 
ment, la poésie où l'on se compare à un objet; quatriè- 
mement, la poésie Où l'on se compare à un phénomène 
de la nature ; cinquièmement, la poésie fondée sur une 
hypothèse; sixièmement, la poésie de félicitations*. Dans 
le monde présent, le cœur des hommes s'attachant à l'a- 
mour, on admire la fleiir de beauté et on s'occupe plutôt 
de compositions frivoles. Chez ceux qui sdnt ainsi adon- 
nés à l'amour, la poésie est comme un arbre enterré, 
qu'ignorent les hommes * ; tandis que, dans les endroits 
sérieux, elle ne pousse pas eomme la fleur de souçouki 5 . 
Lorsqu'on pense à ses origines , il n'en devrait pas être 
ainsi. Sous les règnes passés, le mikado assemblait ses 
courtisans, un matin dé fleurs de printemps ou une nuit 
de lune d'automne, et leur commandait de lui offrir des 
vers appropriés. L'un se représentait cherchant la fleur 
en des lieux éloignés 6 ; un autre, errant dans l'obscurité, 

crête à la fille d'Âçaka qui, comme lui, aimait d'un amour sincère. 
C'est ainsi qu'il obtient de voir Mouraçaki no Oué, 
i. Comme modèles d'écriture. 

2. Le « Livre de la Poésie » admet trois genres (ballades, louau- 

§es, hommages) et trois styles (poésie à allusions, ù métaphores, à 
escriptions). C'est sans doute aë ces six divisions qu'a voulu s'ins- 
pirer Tsourayouki pour établir sa classification, un peu lourde, et 
sur le sens de laquelle, au reste, les commentateurs ne sont guère 
d'accord. 

3. 1° Soé-outa (exemple : Nanhoazou). — 2« Kazoë-outa (la poé- 
sie où l'idée s,'ex primé sans détours). — 3» NazQuraé-ôuta (par 
exemple : « Si j'étais votre vêtement, je serais toujours près de 
vous. ») — 4° Tatoé-outq (« Mon amour est comme un oiseau pris 
au filet : plus il fait d'efforts, pour se dégager, moins il y arrive. ») 
— 5° Taaagoto-outa (« Si ce monde ignorait le mensonge, comme 
vos paroles m'enchanteraient! ») — 6° Jwaï-outa (congratulations 
diverses). 

4. Métaphore amenée par ce fait q u'oumorég hi f « arbre enterré », 
est lp mot-oreiller deshirérou, <* être caché ». 

5. Ce qui veut dire simplement que, chez les gens graves, la poé- 
sie ne se montre guère. Mais comme hana-souçouki, « fleur de sou- 
çouki » (une délicate graminée), est le mot-oreiller de dérou, « pous- 
ser, sortir, apparaître », l'auteur ajoute tout naturellement, à l'idée 
décroissance, l'image de la fleur. (Comp. ci-dessus, p. 80, n. 4.) 

f. Dans ce village 

Je passerai la naît, 



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*POQTJB DE HÉIAN 148 

sans compagnons, en quête de la lune 1 . L'empereur alors, 
examinant ces poésies, décidait que telle pourrait sem- 
bler ingénieuse, telle autre médiocre. Ou bien, quand, 
comparant la faveur de leur maître aux sasaré-isbi* ou 
au mont Tsoukeuba 1 , ils lui souhaitaient le bonheur; 
quand leur cœur était rempli de plaisir et que leur joie 
débordait; quand leur amour était pareil au* flammes 
du mont Fouji 4 ; quand ils se souvenaient de leur ami 
en entendant le chant des insectes 8 *, quand ils considé- 



rer le* fleur» a> cerisier 

8 ai tombent enchanté, 
ubliant lé chemin de ma demeure* 

i. Par la nuit rie lune 

J'attends qui ne vient pas. 
Du ciel couvert 
Là pluie tombera : 
Et seul, je dormirai. 

S. Poésie célèbre (du JCokinnshou, VII, 1), qui a été prise comme 
texte de l'hymne national japonais : 
Kimi ga yo wa 
Tchi yo ni yatchi yo ni 
Saznié-tehi no 
lwao lo narilé 
Kokê no mouçou madé. 

Que le règne rie notre souverain (dure) 

Miilo générations et huiL mille généiations, 

Jusqu'à reque les graviers (île la rivière) 

Soient devenus <lcs roeher*) 

Et que (ces rochers eux mêmes) soient couverts de mousse. 

Le premier vers de la tannka primitive était : Waga kimi wa, 
• Que mon souverain (vive)... • ; Kimi ga yo wa est une variante 
qu'on a finalement admise, comme étant mieux appropriée à l'usage 
actuel de cette antique poésie. 

3. Autre poésie inspirée du môme esprit loyaliste : 

Du mont Tsoukouba, 

De côté et d'autre 

L'ombre s'étend ; 

Mai? à l'ombre auguste rie notre souverain, 

Jl n'y a point d'ombre comparable. 

(Le mont Tsoukouba a deux pics. — Dans la seconde partie de 
la tannka, le mot « ombre » est pris dans le sens de « protection ».) 

4. Je brnïe 

De cett« flamme irréalisable 
Du mont Fouji, 

">ue les dieux mêmes ne peuvent éteindra. 
In vain, é ma fumée ! 

Combien m'attriste le chant 
Des grillons «les pins 
De mon lieu natal, 



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144 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

raient les deux pins de Takaçago et de Souminoé comme 
vieillissant ensemble 1 ; quand ils se rappelaient l'an- 
cienne histoire du mont Otoko*; quand ils admiraient le 
moment de la valériane 3 ; en toutes ces occasions, c'est 
dans la poésie qu'ils cherchaient un réconfort. Quand 
ils regardaient les fleurs dispersées, un matin de prin- 
temps 4 ; quand ils écoutaient tomber les feuilles des ar- 

Dominé par les herbes 
f De fougère, 
1 Quand je pense à voos. 
Le matsou-moushi, < insecte du pin » est une espèce de grillon, 
qui a un chant tout particulier. — Jeu de mots intraduisible sur 
êbinobou, « endurer », ou « penser en secret », et sbinobou-gouça, 
la fougère connue en botanique sous le nom de Davallia bullata. 

1. Le pin de Takaçago (sur la côte, à l'ouest de Kôbé) et celui 
de Souminoé (près d'Ohçaka) symbolisent la vieillesse heureuse de 
deux époux (comp. Philémon et Baucis). Voici, sur le pin de Taka- 
çago, une antique poésie qu'on chante encore aux mariages, comme 
souhait de longévité et de bonheur : 

Bien que je ne sois pas le pin 

Debout sur la colline 

De Takaçago, 

De même façon 

Je voudrais passer cette vie. 

8ur le pin de Souminoé : 

Quand je le regarde 

Devenu si vieux, 

Le pin superbe de la plage 

De Souminoé, 

Combien de générations a-t-il passées t 

S. Maintenant je suis vieux : 

Et je regrette 

Le temps prospère 
I Du mont Otoko, 
< Où j'étais jeune homme, 

Moi, il y a longtemps I 

(Jeu de mots sur la colline d' Otoko, dans le Yamashiro, et le mot 
otoko, « jeune homme ».) 

3. Dans les champs de l'automne 
Coquettement se tient 

i La valériane, 
t Une ieune femme. 
Oh ! qu'elle est recherchée, 
La fleur !... pour un moment.. 
.Le poète compare une femme trop fière à cette fleur, que chacun 
veut cueillir pour l'emporter chez soi, mais dont la splendeur ne 
dure qu'un instant. Dans ominaéshi (valériane), il y a omina (forme 
plus rare du mot onna, femme), et le caractère chinois qui veut dire 
« femme » intervient aussi dans l'écriture du nom de la plante ; de 
là un double jeu de mots, pour l'oreille et pour lès yeux.) 

4. O fleurs de cerisier, 

Comme vous ressembles à la vie, 



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EPOQUE DE HÉIAN 145 

brcs, un soir d'automne 1 ; quand ils déploraient la neige 
et les vagues que, chaque année, ils trouvaient dans leur 
miroir*; quand ils s'étonnaient d'eux-mêmes en contem- 
plant la rosée sur l'herbe 3 ou l'écume sur l'eau 4 ; quand, 
hier dans la splendeur, ils perdaient la fortune 1 ; quand 
une personne chère autrefois devenait plus négligente*; 



Vide comme la peau dont s'est dépouillée la cigale 1 
A l'instant où je tous voyais vous épanouir. 
Vous ave* disparn. 

(Le mot yo, rie, est précisé ici, comme souvent ailleurs, par le mot- 
oreiller outsoucémi, qui signifie la peau abandonnée par la nymphe 
de cigale quand elle prend son essor comme insecte parfait, et qui, 
dans le bouddhisme, désigne le corps actuel de l'homme, l'exis- 
tence présente. Comp. notre métaphore de la chrysalide d'où s'en- 
vole le papillon.) 

1* An vent d'automne 

Ne pouvant résister, se dispersent 
Les feuilles d'érable. 
Où vont-elles? On ne sait. 
Et moi, je sois attristé. 

(Le poète se demande en quel endroit il trouvera son tombeau.) 

S. Mes cheveux noirs 

Comme les vrais joyaux de la lande 

Vont-ils donc changer? 

Au reflet du miroir 

Est tombée la neige blanche. - 

(Pour l'expression « vrais joyaux de la lande », voir plus haut, 
p. 90, n. 5.) 

5. Comment ai-je pn penser 

g ne la rosée 
tait chose éphémère, 
Îfnand moi-même sur l'herbe 
e resterai si peu de temps? 

ft. En flottant (sur la rivière) 

Disparait l'écume. 
Ainsi deviendrai-je, 
Par l'écoulement perpétuel, 
Ne m'arrètant pas, moi-même» 

s. En cette vie 

Que restera t-il d'éternel. 

Quand, dans la rivière d'Aoouka, 

Le gouffre d'hier 

Est aujourd'hui un mince filet d'eau? 

(D'une manière générale, les rivières du Japon passent très vite de 
l'état d'un torrent profond à celui d'un ravin desséché ; et en par- 
ticulier, la rivière d'Açouka, dans le Yamato, avait la réputation de 
changer souvent de lit.) 

6. Le nuage du ciel 
S'en va I Devient 
Ailleurs. I Indifférent. 

10 

DigitizedbyGoOQle 



146 ANTHOLOGIE DÉ LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

quand île identifiaient leur amour àlii vagues de là Mon- 
tagne des Pins 1 ou à l'eau de la Plaine*; quand, en au- 
tomne, ils observaient les feuilles de haghi 3 ; ou quand 
ils comptaient les cris des bécassines à l'aurore 4 ; quand 
ils disaient à quelqu'un la tristesse qu'éveille un nœud 
de bambou chinois 5 , ou quand ils se plaignaient dé la 

Et cependant, anx yeux, 
Il apparaît encore. 

(Double sens : « Le nuage s'en va ailleurs », du bien a Une personne 
devient indifférente », s'éloigne de vous peu à peu; mais le nuage, 
on le suit clairement des yeux, tandis que la personne change de 
cour sans qu'on s'en aperçoive; mieux vaut l'allure franche do 
nuage.) 

1. Quand j'aurai 
Le coeur Infidèle 

En vous abandonnant, 

Les vagues passeront 

Sur la Montagne des Pins de Sons. 

(Comp. ci-dessus; p. M 7, n. 8.) 

2. Une jeune fille présente à un visiteur, qu'elle aime, une tasse 
d'eau qu'elle s'excuse de ne pouvoir lui offrir plus fraîche : 

liien que soft tiède 

L'eau puro de la plaine 

Ancienne, 

il en prendra, celui qni connaît 

Mon coeur d'autrefois. 

3. Déjà rougissent les feuilles d'en bas 
Du haghi de l'automne : 

Dès ce moment 

<î'est avec peine 

Que s'endort l'homme seul. 
(Le haghi, Lespedcza bicolor, une légumineuse parente de notre 
sainfoin, prend en automne une teinte rouge, qui commence par 
les feuilles inférieures; & cette époque où les nuits deviennent plus 
longues, il n'est pas bon que l'homme soit seul.) 

4. Une jeune femme, inquiète de ne pas voir venir son ami, écrit 
des lettres aussi nombreuses que les envolées des bécassines à l'au- 
rore : 

Quand von* ne venez pas, la nuit, 
J'écris des lettres répétées 
Comme les bruits d'ailes des bécassines 
An point du jour. 
Cent rois I bruissant des ailes. 
I écrivant. 
(Jeu de mots qui pourrait Se faire pareillement en français, avec 
le double sens du mot « plume », mais qui serait alors contraire à 
la couleur locale, puisque les Japonais écrivent avec un pinceau.) 

5. Tandis que je suis au monde, 

Beaucoup de feuilles de parole, 
(Nombreuses comme les fouilles) du bambou 
Où tristement, a chaque nœud, 
Le rossignol chante. 
(Le rossignol, parcourant Un bambou, s'arrête à chaque nœud 



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EPOQUE DE tt^IÀIf 147 

▼îe en évoquant la rivière de Yoshino 1 ; ou quand ils 
entendaient dire que la fumée ne s'élevait plus du mont 
Fouji*, ou que le pont de Nagara avait été détruit et 
réparé*, en toutes ces circonstances, c'est dans la poé- 
sie qu'ils trouvaient leur consolation. 

Depuis l'antiquité, au cours de cette tradition, c'est 
surtout à partir de l'auguste temps de Nara que là poé- 
sie se répandit. C'est en cet âge auguste qu'on semblé 
avoir compris le cœur de la Poésie. En cet auguste temps, 
un fidèle de notre Grand Seigneur 4 , du nom de KaMno- 
moto no Hitomaro, fut le Sage de la poésie japonaise. Il 
faut dire combien le prince et le sujet étaient faits pour 
se rencontrer. Par un soir d'automne, le mikado dai- 
gnait augustement regarder comme du brocart les feuil- 
les d'érable rougies qui coulaient sur la rivière Tat- 
souta; par un matin de printemps, les cerisiers du mont 
Yoshino apparaissaient comme des nuages au cœur dé 
Hitomaro*. Un autre poète encore, appelé Yamab'é no 
Àkahito, était étrangement fort dans la poésie. Il est 
difficile de mettre Hitomaro au-dessus d'Àkahïto, diffi- 

pour gémir ; ainsi, dit le poète, je pleure en toute occasion* à cause 
des faux bruits qui courent sur moi.) 

!• Même si une autre personne, 

— Rivière de Yoshlnô —, 
M'était infidèle, 
Je n'oublierais pas la chose 
Promise autrefois. 

(Yostïino-gawa, «la rivière de Yoshino », n'est que le mot-brèn'lèr, 
dénué de sens, de l'expression yothi-ya, te même si »). 

2. Impossible de retrouver la poésie ancienne à laquelle notre 
auteur a voulu faire allusion. 

3. Le vieux pont de Nagara, solidement construit, semblait devoir 
être éternel ; d autant plus que, dans Nagara, il y a naga, « lone » 
ou « durable » : pourtant, il fut détruit, et par suite réparé. Un 
vieillard, assistant à ce travail, songe que, si ce pont a cédé aux 
injures du temps, lui aussi est promis à la mort ; 

Dans la province de Tsou 
Le pont de Nagara 
Est reconstruit. 

St maintenant, mon corps, 
. quoi le comparerai-je? 

4. On bien, « un fonctionnaire du troisième rang » : nul moyen 
de décider, avec les caractères phonétiques; mais il est peu vrai- 
semblable que Hitamaro ait obtenu un titre à peine accessible aux 
membres des plus puissantes familles. 

5. Comp. ci-déssus, p. 127, n. 3, et p. 108, n. I. 



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148 ANTHOLOGIE DB LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

cile de mettre Akahito au-dessous de Hitomaro 1 . Outre 
ces hommes, il y en eut d'autres, éminents, au cours des 
divers âges (de bambou chinois), et dont on entend par- 
ler sans fin (comme la torsion d'une corde solide)*. Réu- 
nissant ces poésies à celles qui les avaient précédées, 
on appela ce recueil le Manyâihou. 

A partir de ce temps auguste, comme années, plus de 
cent années, comme âges, plus de dix règnes ont passé. 
Aujourd'hui, de gens qui connaissent le cœur de la Poé- 
sie pour les choses de l'antiquité, il n'y en a guère : on 
peut les compter par un ou deux 1 . Cependant, en cha- 
que poète, on peut distinguer des mérites et des défauts. 
Pour discuter maintenant ce point, je ne me permettrai 
pas de citer les gens en place ou d'un rang élevé. En 
dehors d'eux, à une époque récente, parmi les hommes 
dont on parle, Sôjô Hennjô 4 excelle dans la forme; mais 
quant au fond, la vérité fait défaut : c'est comme quand 
nous avons un battement de cœur à la vue d'une femme 
en peinture. Ariwara Narihira veut dire beaucoup de 
choses, mais les mots lui manquent : telle une fleur fa- 
née qui garde son parfum en perdant sa couleur. Bonn- 
nya no Yaçouhidé emploie de jolies paroles, mais qui 
ne correspondent pas à la matière : c'est comme si un 
marchand s'habillait de vêtements trop beaux pour lui. 
Kicenn, le bonze d'Oujiyama, ne développe pas suffi- 
samment sa pensée ; on n'en voit ni le commencement 
ni la fin : ainsi, quand nous contemplons la lune d'au- 
tomne, elle s'obscurcit derrière les nuées de l'aube. 
Gomme je n'ai guère entendu de poésies faites par ce 
bonze, je ne le puis juger par des comparaisons entre 

1. Pour cas deux grands poètes et pour les poètes mineurs du 
même temps, voir plus haut, le Manyôshou, p. 85 et suiv. 

Z. « De bambou chinois », mot-oreiller de « nœud, âge, époque ». 
« De corde solide », mot-oreiller pour l'action de « tordre une 
corde », d'un mouvement constant comme la gloire perpétuelle de 
ces poètes. 

3. C'est-à-dire : il y en a fort peu. — Ceci pourrait sembler con- 
traire à l'humilité ; mais Tsourayouki, dans cotte Préface non signée, 
parle au nom de tous les rédacteurs et se trouve d'ailleurs couvert 
par Tordre impérial qui l'a chargé de cette tâche. 

4. Pour les « Six génies » (Bokkacenn) qui représentent la Pléiade 
japonaise de l'époque, et que notre auteur va critiquer maintenant, 
voir plus haut, le Kokinmhou, p. 101 et suiv. 



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tel et tel morceau 1 . Ono no Komatchi ressemble à la 
princesse Soto-ori, de l'antiquité. Sa poésie n'est pas 
puissante, mais elle nous fait sentir la pitié : telle une 
belle femme, souffrante. Le défaut de vigueur est d'ail- 
leurs naturel à une poésie féminine. Le style d'Ohtomo 
no Kouronoushi est pauvre : un bûcheron, chargé de bois, 
qui se repose à l'ombre des fleurs. 

Quant aux autres poètes dont le nom est connu, nom- 
breux comme les feuilles d'un arbre épais dans la forêt, 
répandus comme le kazoura qui croit dans la plaine*, 
il semble que, pensant faire des poésies, ils ignorent cet 
art. Cependant, aujourd'hui, sous le règne sous-céleste 
de notre souverain, neuf fois sont revenues les quatre 
saisons. Les vagues de son auguste bienveillance uni- 
verselle se sont écoulées au delà des Huit-Îles; l'ombre 
de son auguste faveur généreuse est plus dense que celle 
qui environne le mont Tsoukouba. Tout en écoutant les 
dix mille affaires du gouvernement, dans ses loisirs il 
daigne ne pas négliger toutes sortes de soins ; et pour 
que l'antiquité ne fût pas oubliée, pour que les choses 
du passé fussent réveillées, pour que, dès maintenant, 
elles fussent conservées aux âges futurs, le dix-huitième 
jour du quatrième mois de la cinquième année de l'ère 
Ennghi', il a daigné ordonner au secrétaire général du 
Palais Ki no Tomonori, au bibliothécaire en chef Ki no 
Tsourayouki, à l'ancien gouverneur de la province de 
Kaï, Oshikôtchi no Hitsouné, à l'officier de la garde im- 
périale Mibou no Tadaminé et autres 4 , de lui présenter 
respectueusement les vieilles poésies qui n'étaient pas 
entrées dans le Manyôshou, en y joignant leurs propres 



1. De fait, on ne connaît de Kicenn que la poésie donnée ci-des- 
sus, au Kokinntkou; si bien que certains critiques indigènes com- 
mencent à croire que cet auteur fameux n'a jamais existe. H semble 
bien, en tout cas, qu'un grand poète aurait laissé des œuvres moins 
rares. 

2. Voir ci-dessus, p. 115, n. 1. 

3. 25 mai 905. Mais c'est, seulement vers 922 que l'œuvre devait 
être achevée. 

4. Voir plus haut, p. 100 et p. 104. 

5. Nos quatre compilateurs obéirent bien volontiers à ce dernier 
article du décret. En effet, nous pouvons compter dans le Kokinn- 



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^50 ANTHOLOGIE DE \.\ UTTÉRÀTURE JAPONAISE 

Dana ce recueil, — à commencer par le moment où. 
l'on met dans ses cheveux la fleur de prunier, jusqu'à 
ceux où l'on entend le coucou, où l'on cueille des bran- 
ches d'érable, où Ton admire la neige — , ou bien, évo- 
quant la grue et la tortue, on pense au prince et l'on, 
souhaite longue vie à quelqu'un 1 ; en voyant le h>agbJi 
de l'automne ou les herbes de l'été, on aime sa femme 1 ; 
en allant à la montagne d'Ohçaka, on fait des prières 
et des offrandes 3 ; ou encore, en dehors du printemps, 
de l'été, de l'automne et de l'hiver, des poésies de toute 
espèce 4 : voilà le choix que nous présentons avec res- 
pect. En tout, un millier de poésies, en vingt volumes, 
que nous appelons le Kokinn-waka-fkou*. Ainsi, cette 
fois, ayant fait une collection choisie, ayant accumulé 
les poésies comme l'eau qui ne cesse de tomber de la 
montagne ou comme les sables sans nombre de la plage, 
maintenant nous n'entendrons plus cette tristesse que la 
rivière d'Açouka est devenue un mince filet d'eau 6 , mais 
nous aurons la joie de penser aux petits cailloux qui 
deviennent comme un rocher 7 . 

Notre style étant faible comme le parfum des fleurs 
au printemps, nous déplorons que nos noms inutiles 
doivent avoir une durée longue comme une nuit d'au- 
tomne* : d'un côté, nous craignons les oreilles des hom- 
mes, et, d'autre part, nous sommes pleins de honte de- 
vant le cœur de la Poésie*. Cependant, dans la situation 

thon 95 poésies de Taonrayouki, 55 de Mitsouné, 45 de Tomonori 
et 30 de Tadaminé, soit en tout 225 poésies, qui représentent pres- 
que le quart du recueil. 

1. On, «ait que la «rue et ht tortue, si souvent représentées dans 
l'art japonais, sont des symboles de longévité. 

2. Comp. ci-dessus, p. 97, n. 2, et p. 146, n. 8. 

3. En Tue d'un bon voyage. (Comp. ci-dessus, p. 133, n. 3.) 

4. Tsourayouki nous donne ainsi, sous une forme poétique, la 
classification générale des morceaux admis dans cette anthologie : 
Quatre saisons, Félicitations, Séparations, Voyages, et la suite. 

5. Dans l'usage, on abrège ce titre en supprimant le mot waka 
(poésie). 

6. Voir plus haut, p. 145, n. 5. 

7. Çomp. cij-dessus, p. 143, n. 2. 

8. Aki no yo, « nuit d'automne », est un mot-oreiller de « long »; 
l'auteur amène ainsi une opposition é^égan£e entre l'automne et le 
printemps qu'il vient d'évoquer. 

9. La modestie japonaise les oblige à ne ce&sfâérer qu'en trem- 



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du tttiage qui s'étend en longue traînée, dans la posture* 
droite ou couchée du cerf qui brame 1 , Tsourayouki p 
les autres, étant nés eu cet âge, se réjouissent de s'être 
rencontrés avec le temps de ce dessein. 

Hitomaro a disparu : mais la Poésie demeure. Que 
les temps passent et que les choses se transforment, 
que le plaisir et la tristesse aillent et Tiennent, l'écriture 
de cette poésie restera. Sans fin comme les rameaux effi- 
lés du saule pleureur 1 ; ne disparaissant et ne tombant 
pas plus que les feuilles du pinV, longue comme l'évo- 
jiyme radicant*; durahle cpmme les traces des oiseaux*, 
la Poésie se maintiendra pour jamais : et les hommes qui 
comprennent sa forme, qui savent apprécier son cœur, 
tout en vénérant V antiquité eqmmç on contemple la lunç 
du vaste ciel 6 , aimeront aussi l'époqqe. présente*. 

blant 1* grandeur tf une Hche où Us doivent rtrjger en juges des 
meilleurs poètes. — On répété courent que la persounityçattan. 
n'existe pas en japonais : « le cœur de Ta Poésie », invoquée jçi, est 
une preuve du contraire. 

1. Toute la fin de cette Préface est un pêle-mêle de métaphores 
qui interviennent bien moins pour compléter le sens que pour pro 
duire un effet décoratif. Ici, 1 Intention des rédacteurs est de sug- 
gérer, d'unç manière d'ailleurs fort va.gue, leur émotion mouve- 
mentée en présente au grand! dessein. q« »l? sont chargés d'accaow 
plir. Tsourayouki tire le bouquet de son feu d'artifice. 

S. Aoyaahi, « saule vert », mot-oreiller d*ito, « fil » et, par exten- 
sion, des longs « rameaux » pendants de l'arbre. Les Japonais, 
pour désigner ces « branches », les appellent des « fils », de même 
-jue nous nommons « aiguilles ». de piu. ce au'*«*»mèjBM» appellent 
les « feuilles ». 

3. Matsou no ha, mot-oreiller de taézou, « sans cesse ». 

4. Maçakx no kàzoura, FEvonymùs radicaris, une des espèces 
japonaises de la tribu des evonymées dont notre fusain est le type. 
Comp. ci-dessus, p. 11$, n. 1. — Maçakx no kazoura est un mot- 
oreiller de « long ». 

5. Rappel ingénieux de la légende qui veut que le savant chinoi» 
Sôkitsou ait inventé les caractères en regardant des traces d'oiseaux. 

6. La lune, mesure du temps, se rattache tout naturellement au 
souvenir des anciens âçes. 

7. La fin de cette Préface tombe très bien ; Tsourajouki termine 
à dessein par une évocation du passé et du présent, qui rappelle au 
lecteur l'idée du Kokinmhou, recueil de poésies « anciennes et 
modernes ». 



qu< 
des 



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152 AHTBOLOQU DÉ LA Lit t£*ATO&B JAfONAISl 

B. LES JOURNAUX PRIVÉS 

TOÇA NIKKI 



- Des deux genres d'écrits intimes qai tiennent tant de place 
dans la littérature japonaise et qui en sont peut-être le plu* 
grand charme, à savoir le nikki (journal) et le sôshi (lirre d'im- 
pressions), le premier fut, dès le début, porté à sa perfection 
par Tsourayouki, en attendant que le second fût inauguré, avec 
Sel Shônagon, par nn chef-d'œuvre inimitable. A quoi, rien 
d'étonnant; car lorsqu'un esprit original s'exprime par une nou* 
Telle forme d'art, il y a bien des chances pour que ses succes- 
seurs n'en reproduisent que l'apparence extérieure; en sorte 
que, dans le domaine littéraire, l'évolution s'opère souvent à 
rebours 1 . 

. Le Toça Nikki, « Journal de Toça », fut rédigé en 935. Tsou- 
rayouki venait d'exercer, pendant cinq ans environ, les fonc- 
tions de préfet de la province de Toça, dans l'île de Shikokou, 
cet opuscule nous raconte, en toute simplicité, mais dans un 
style exquis, son voyage de retour à la capitale. Nous avions 
vu déjà chez Tsourayouki le poète, puis le critique : les pages 
qui suivent vont nous montrer l'un et l'autre, harmonieuse- 
ment confondus dans la personne d'un préfet spirituel qui sait 
tourner toutes choses en élégant badinage. 

1. Il me suffira donc de mentionner ici les autres nikki de l'é- 
poque de Héian. Ce sont : le Kaghérô Nikki, « Journal d'une éphé- 
mère », composé vers la fin du %• siècle par une Foujiwara dont le 
nom personnel nous est resté inconnu (elle-même nous explique 
qu'elle choisit ce titre parce que, « lorsqu'elle considérait l'i m per- 
manence des choses, elle se sentait comme une éphémère suspendue 
entre l'être et le néant » ; le Mouraçaki Shikibou Nikki (voir plus 
bas, p. 177) ; YIzoumi Shikibou Nikki (voir plus haut, p. 122] i ; le 5a- 
rashxnaîiikki, « Journal de Sarashina », publié, vers le milieu du 
xi* siècle, par la fille d'un descendant de Sougawara no Mitchizané 
(l'auteur nous raconte notamment un voyage à Sarashina, dans la 

Srovince de Shinano) ; enfin, le Sanouki no Naîshi no Souké n* 
fikki, « Journal de la dame d'honneur Sanouki » (xu» s.). 



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éPOQVB DB BélAN 153 



TOÇA NIKKI 

Le journal qu'écrivent d'ordinaire les hommes, une 
femme veut l'imiter 1 . 

Un jour après le 20 du 12" mois de l'année dont il s'a- 
git, je quittai ma porte vers l'heure du Chien 1 . Je note 
ici les faits. 

Un certain préfet, qui avait accompli ses quatre ou 
cinq ans de service en province, après avoir rempli les 
formalités d'usage et rendu ses comptes, sortit du palais 
où il avait résidé pour se rendre à l'endroit où il devait 
s'embarquer. Une foule de personnes, connues ou incon- 
nues, l'accompagnèrent. Certains, qui l'avaient servi 
depuis des années, ne se séparaient de lui qu'à grand 
regret; et tandis qu'ils s'agitaient bruyamment autour 
de lui, la nuit avançait. 

Le 22, on fit des prières pour obtenir un heureux voyage 
jusqu'à la province d'Izoumi 8 . Foujiwara no Tokiçané 
apporta des cadeaux d'adieu (ce qu'on appelle « tourner 
le museau du cheval 4 »), bien qu'il fût question ici de 
cheminer en bateau. Gens de haute, de moyenne et de 
basse classe, tous buvaient et, complètement ivres, plai- 
santaient devant la mer salée. 

1. H résulte de là, d'une part, que des journaux privés avaient 
été déjà écrits par des hommes, mais en chinois, comme toute la 
littérature sérieuse ; d'autre part, que les femmes, qui devaient 
ensuite s'emparer de ce genre, ne s'y étaient pas encore exercées. 
Tsourayouki, composant un opuscule auquel il n'attache guère d'im- 
portance, décide de l'écrire en hiragana, c'est-à-dire avec les carac- 
tères phonétiques que les femmes employaient pour leurs lettres ou 
leurs notes intimes. C'est sous ce déguisement téminin que notre 
préfet se présente au lecteur, comme si son voyage n'était pas ra- 
conté par lui, mais par quelque femme de sa suite. 

3. Le 21, entre 7 et 9 heures du soir. — Nous connaissons par 
ailleurs l'année (935). 

3. C'est-à-dire jusqu'au moment où, après avoir côtoyé l'Ile de 
Shikokou et traversé le détroit de Kii, ils devaient aborder à l'Ile 
Principale. 

4. Êanamouké, « cadeau d'adieu », est une expression formée de 
fuma, « nex », et moukérou, « tourner vers » ; précédée de ouma no, 
m de cheval » (idée d'un cheval qu'on dirige vers la maison du par- 
iant), elle forme ici un jeu de mots par opposition avec ce voyage 
maritime. 



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($4 ANTHOLOGIE DE 14 MTT$B4TO*B JAPONAISE 

Le 23, il y avait là un homme qui s'appelait Yaghi no 
Yaçounori. Cet homme, qui n'était pas au service du pré- 
fet, vint offrir, de manière fort civile x un cadeau d'adieu. 
C'est sans doute à cause de la personnalité du préfet que 
les gens du peuple changent leurs bons «sages, en pen- 
sant qu'ils n'auront plus affaire à lui; mais cet homme 
de coeur yint sans honte- Si je fais son éloge, ce. n'est 
pourtant pas en raison de se; présents. 

Le 24, le bonze prédicateur vint apporter son cadeau 
4' adieu. Gens d'en haut et d'en ha? » jusqu'aux petits gar- 
çons, tous s'enivraient; et ceux mêmes qui ne savaient 
pas écrire le chiffre 1 traçaient maintenant le chiffre 10 
avec leurs jambes 1 . 

Le 25, du palais du nouveau préfet, on apporta une 
lettre d'invitation. Nous nous y rendîmes; et avec les 
amusements de jour et de nuit, l'aurore parut. 

Le 26, nous sommes encore chez le nouveau préfet : 
réception magnifique ; les serviteurs mêmes eurent des 
cadeaux. On chanta des poésies chinoises à haute voix ; 
le maître de maison et ses invités improvisèrent aussi 
des poésies japonaises. Je n'écris pas ici les poésies chi- 
noises; mais voici une poésie japonaise du maître de 
maison : 

Quittant la capitale, 

Pour vous rencontrer 

Bien que je sois venu, 

Sans résultat de cette venue 

Il faut nous séparer 1 

A quoi l'ex-préfet répondit : 

Allant et venant, 

Au loin, sur le chemin des vagues 

Blanches comme linge, 

Qui donc sera celui 

Qui me ressemblera 1 ? 

i. Le caractère- pour i est un simple trait horizontal (— ); pouf 
10, une croix (4-). Tsourayouki indique bien par là les mouvements 
obliques de ces jambes <jui s'entre-croisent pour retrouver l'équi- 
libre. 

2. Sous-enteadu : « C'est vous-même. » — « Blanc comme linge », 
niQHpeitter pear les choses d'une blancheur éclatante. 

DigitizedbyGoOQle 



D'autres personne* encore composèrent 4 e * PAéfîe*; 
mais je ne voudrais mesurer la valeur d'aucune d'entre 
elles. Enfin, après toutes sortes de discours, l'ancien et 
le nouveau préfet descendirent ensemble l'escalier» se 
serrant Je*. ma\u?> Rangeant ge jqye.uses plaisanterie*, 
et l'on sortit. 

Le 27, nous partîmes d'Ohtsou 1 , nous dirigeant vers 
Ourato. Nous pensions alors à une petite fille, née à 
Kyoto, qui était morte subitement 1 ; et après l'agitation 
hâtive du départ, maintenant, attristés, nous ne pronon- 
cions plus une parole. Sur le chemin du retour à Kyoto, 
chacun déplorait la perte de cette enfant. Les assistants 
ne pouvaient supporter leur douleur, et quelqu'un 1 com- 
posa la poésie suivante : 

Vers la capitale 
Pensant au retour, 
Nous sommes tristes, 
Parce qu'il en est 
Une qui ne revient pas. 

Et de nouveau, à un certain moment 

Par oubli, croyant 
Qu'elle existe encore, 
Pemander où est 
Ce^le, rçuj n'est plus, 
Qu,el}e tristesse 1 

Tout en disant cela, nous arrivâmes à l'endroit qu on 
appelle ]# cap, 4e Çago- Mais Jà, un frère du nouveau 
préfet, ainsi que d'autres personnes, accouraient avec du 
saké. Nous descendîmes sur l,a plage pour recevoir leurs 
adieux. Et nous nous disions entre nous que ceux des 



1. Un port de la province de Toça. La jonque va caboter tout le 
foag de La côte, en «'arrêtant à chaque petit port Si bien que ce 
vo ïage, qui, a l'heure présente, demanderait deux jours à peine, 
n'exigera pas moins de 55 jours : pins q^u'il n'eu faut maintenant 
pour faute le toux du monofl. 

2. L'&uteur fait allusion, à la perla de sa propre fille, morte à 
l'âge de neuf ans. 

3. Tsourayouki lui-même. 



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156 ANTHOLOGIE DS LA LltT^tlATTJRB JAPONAISE 

hommes du palais du gouverneur qui étaient Tenus ainsi 
paraissaient être des gens de cœur. Tandis qu'ils expri- 
maient leurs regrets de cette séparation, ces hommes, 
comme on porte sur les épaules, en s'y mettant à plu- 
sieurs, un filet de poissons, sur la plage parvinrent à 
sortir cette poésie 1 : 

Pour retenir l'homme 
Que nous estimons précieux, 
Gomme les canards de roseaux 
Nous assemblant en troupe, 
Nous sommes venus. 

Celui qui partait, les ayant félicités, répondit : 

En vérité, je trouve en vous 
Un cœur aussi profond 
Que le grand Océan, 
Dont le fond ignore 
La perche qu'on pousse. 

Pendant que nous parlions ainsi, le patron de la jon- 
que, ne comprenant pas la mélancolie des choses 1 et ayant 
assez bu de saké, s'écria qu'il fallait partir de suite, 
parce que la marée montait et que le vent commençait à 
souffler. Nous nous disposâmes donc à nous embarquer. 
A ce moment, les assistants chantèrent des poésies appro- 
priées à l'occasion, en choisissant parmi les poésies chi- 
noises. Quelqu'un chanta des poésies de Kal', bien que 
nous fussions dans l'Ouest. A ces chants, les poussières 
qui étaient sur le bateau commencèrent à se disperser 

t. J'ai essayé de rendre aussi fidèlement que possible ce passage 
métaphorique, où les mots « sur la plage » relient l'image du lourd 
filet que traînent péniblement les pécheurs à l'idée du gros effort 
collectif que durent faire les poètes locaux pour arriver à produire 
cinq méchants vers. 

S. Mono no encore, expression très fréquente dans la littérature 
japonaise. Comprendre la mélancolie des choses, c'est aroir un cœur 
enclin à la « sympathie » qui doit unir tous les êtres, à la « compas- 
sion » qui fait qu'on partage, avec un attendrissement ému, les 
souffrances d'autrui et les tristesses de la nature elle-même : c'est 
être « l'homme sensible » de notre xyui* siècle. 

3. Un des pays de l'Est. 



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EPOQUE Dl BÉIAIC 157 

et les nuages qui passaient an ciel demeurèrent en sus- 
pens. Ce soir-là, nous couchâmes à Ourato 1 . Foujiwara 
no Tokiçané, Tatchibana no Souéhira et autres Tinrent 
nous y relancer. 

Le 28, nous quittâmes Ourato, pour nous diriger vers 
Ominato. A ce moment, le fils du préfet d'autrefois *, 
Yamagoutchi no Tchiminé, nous apporta au bateau du 
saké et des friandises. On mangea et but tout en voguant. 

Le 29, nous étions à Ominato. Un médecin vint nous 
offrir, tout ensemble, du saké doux, du saké blanc et du 
saké ordinaire, Il me parut que cet homme avait du 
cœur. 

Le 1*' jour du 1** mois 1 , nous étions encore au même 
endroit. A la nuit, quelqu'un ayant mis sur le toit du ba- 
teau le saké blanc, la bouteille fut emportée par le vent 
et tomba dans la mer, de sorte qu'il n'y eut pas moyen 
d'y goûter... 

Tsoumyouki note encore d'autres malheurs : point de patates, 
d'algues brunes, de gâteaux sucrés, rien de ce qu'il eût fallu 
pour célébrer comme il convient la nouvelle année I — Nos 
voyageurs restent à Ominato, dans l'attente d'un vent favorable, 
jusqu'au 9, où ils reprennent la mer 

Le 9. — ... Nous passâmes devant la Plaine des pins 
d'Outa. On n'eût pu compter le nombre de ces pins ; on 
n'eût pu compter leurs milliers d'années. Contre tous 
leurs troncs, les vagues déferlaient ; de toutes leurs bran- 
ches, les grues s'envolaient. Ravi de contempler ce char- 
mant paysage, quelqu'un du bateau chanta : 

Si je regarde au loin, 

A la cime de chaque pin 

Une grue habite, 

Qui sans doute pense 

Qu'il est son compagnon de mille ans 4 l 



1. Car, avec leur petite Jonque, ils ne naviguaient pas de nuit. 

2. Du prédécesseur de Tsourayouki. 

3. Le lendemain du 29, qui, suivant l'ancien calendrier, avait été 
dernier jour de l'année. 

4. Comp. ci-dessus, p. 144, n. 1, et p. 150, n. 1» 



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lS8 " ANTHOLOGIE !>E LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Cette poésie n'était certes pas supérieure au paysage. 
Comme nous avancions à la rame eu le regardant, lei 
montagnes et la mer s'assombrirent; et dans la nuit 
tombante, on ne voyait plus ni l'ouest ni Test. Alors nous 
laissâmes tout souci du temps au cœur du patron. Mémo 
parmi les hommes, ceux qui n'étaient pas accoutumés 
au voyage en mer étaient inquiets; et plus encore les 
femmes, qtti, appuyant leur tète contre le fond du ba- 
teau, ne cessaient de sangloter. Cependant, le patron et 
ses marins, sans y faire attention, chantaient joyeuse- 
ment une chanson dé bateau 1 : 

Dans la plaine du printemps 

Je chante à haute voix. 

Moi, avec les souçouki*, 

Je me coupe et coupe les mains. 

Les légumes que je cueille, 

Le père les mangera joyeusement, 

La Delle-mère les mangera. 

Retournons ! D'hier soir 

Les légumes, en m'en geignant, 

En m'escroquant, 

Il ne m'en apporte pas l'argent, 

Et il ne s'amène pas lui-même 1 

Il y avait bien d'autreB chansons, que je n'écris pas. 
A écouter ces gens rire de la sorte, bî la mer était encore 
agitée, nos cœurs furent un peu tranquillisés. Ainsi, pour- 
suivant notre route jusqu'à là nuit, nous atteignîmes le I 
port [de Nawa], Un vieillard et une vieille femme, pris 
du mal de mer, refusèrent de manger et se couchèrent. 

Le 11, on navigue vers Mourotsou*, où l'on arrive le 12. 

Le 13, au point du jour, il tombait une petite pluie, 
qui cessa bientôt. Hommes et femmes descendirent, tout | 

t. Un des plus vieux exemples de la poésie populaire. 

2. Voir p. 80, n. 4; p. 142, n. 5, etc. 

3. I/île de Snikokou projette deux pointes vers le sud; Mouro* 
tsou était ua port situé au çOté ouest de U pointe orientale. 



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évoQim de aiUN 159 

près, à un endroit commode pour se bàigtoer. En regar- 
dant la mer : 

Tons les nuages 
Paraissent des vagues : 
Je veux voir un pêcheur 
Pour lui demander et savoir 
Où est la mer l 

Ainsi fut-Û chanté 1 . Gomme on avait dépassé le 10* 
jour, la lune était charmante. Depuis le jour où nous 
nous étions embarqués» on n'avait £orté sur !è bateau ni 
Tétements de pourpre sombre» ni belle» soies : car on 
craignait les dieux de la mer 1 ... 

Les jours suivants, encore la {Unie : on reste à Mourotsou. 

Le 17, les nuages qui couvraient le ciel disparurent. La 
nuit, à l'approche de l'aube, était délicieuse. On poussa 
le bateau et on se mit à ramer. Le ciel et le fond de la 
mer semblaient alors presque pareils. C'était justement 
ce que disait un homme d'autrefois : que la rame perce 
la lune sur la vague et que le bateau marche dans le ciel 
de la mer'. Se souvenant de cela, quelqu'un chanta : 

Ce qui arrête la rame 

Du bateau en marche 

Sur la lune 

Du fond de la mer, 

C'est sans doute le katseura 4 ?».. 

Mais bientôt, des nuages noirs s'élèvent : il faut revenir aq 
port et y rester encore trois longs jours. Le 21, nouveau départ i 

i. Bien que la phrase n'ait pas de sujet, ces Vers sont évidemment 
de Tsourayouki lui-même. De lui aussi, bien entendu, l'exquise 
poésie qui va suivre, sur « la lune de la mer ». 

2. C'est le sentiment des anciens Grecs redoutant la jalousie àes 
dieui. 

3. Vieille poésie chinoise. 

4. 11 s'agit ici de « l'arbre de la luné », que tes Chinois Identi- 
fièrent avec lé cassier (Olea frftgranft), et qui passa 'ensuite flan? la 
légende japonaise, où il devint un katsoura. (Comp. ci-dessus, p. 64 
D. 3.) 



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160 ANTHOLOGIE DE LA. LITTÉRATURE JAPONAISE 

par malheur, l'ancien préfet doit maintenant s'attendre à i 
contrer des pirates 1 , qui, cinq jours plus tard, le serrent d'as- 
sez près 3 ; on échappe pourtant à leur poursuite et, après d'au- 
tres péripéties dues au mauvais temps, après maintes prières 
et offrandes « aux kami et aux hotoké 8 », on peut enfin quitter 
l'île de Shikokou. Le 30, la jonque traverse l'entrée de la passe 
de Narouto, atteint le détroit d'Izoumi : voilà nos voyageurs 
en vue du Gokinaï, les « Cinq provinces » voisines de la capi- 
tale, donc en sécurité. Les premiers jours du second mois, ils 
n'avancent guère, contrariés par le vent et la ploie. Le 5, ils 
se trouvent devant Soumiyoshi*. 

Le 5... Ici, la mère* de l'enfant morte, ne l'oubliant ni 
un seul jour, ni une seule heure, composa [ces vers] : 

A la baie de Souminoé 
Arrêtant le bateau, 
Je veux aller cueillir, 
Si elle peut être efficace, 
L'herbe de l'oubli •! 

Ce n'était pas pour oublier cette enfant, mais au con- 
traire pour arrêter des regrets passionnés et se donner 
la force d'y résister. 

Ainsi, regardant partout, nous avancions. Soudain, le 
vent se mit à souffler. Bien qu'on ramât plus fort, le 
bateau reculait sans cesse et menaçait de couler. Le 
patron dit : c Le brillant dieu de Soumiyoshi est un dieu 
redoutable. 11 désire sans doute quelque chose. Offrez- 

1. Il arait eu, semble-t-il, l'occasion de sévir contre eux pendant 
son gouvernement. 

2. Tsourayouki s'en montrant fort effrayé, les commentateurs de 
l'époque où le stoïcisme avait prévalu prennent soin de l'excuser 
en rappelant qu'il écrivait un « journal de femme ». 

3. G est-à-dire, tout ensemble, aux dieux du shinntoïsme et aux 
saints du bouddhisme, suivant le système éclectique des Japonais. 

4. Ou Souminoé. (Voir plus haut, p. 110, p. 144, n. 1, etc.) 

5. En réalité, le père. 

6 Waçouré-gouça, l'hémérocalle fauve ; plus tard, les Japonais 
appliquèrent ce nom poétique au tabac. — La veille, Tsourayouki 
avait déjà composé une poésie analogue sur la « coquille de l'ou- 
bli » (waçouré-gai). Ces jeux d'esprit d'un père sur la mort de sa 
fille paraîtront sans doute de mauvais goût : mais qu'on relise d'a- 
bord les « Contemplations » ; ce n'est guère chez les poètes qu'il faut 
s'attendre à trouver la pudeur des sentiments intimes. 



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EPOQUE DE BÛ1JM 161 

lai des bandelettes 1 . » Obéissant à ce qu'il disait, nous 
offrîmes des bandelettes : mais le vent, au lieu de cesser, 
soufflait arec plus de violence. Gomme les vagues agi- 
tées devenaient dangereuses, le patron dit à nouveau : 
« C'est parce que les bandelettes ne suffisent pas à apai- 
ser l'auguste cœur du dieu que le bateau n'avance pas. 
Offrez-lui quelque cbose qui lui agrée davantage. » Sui- 
vant ce qu'il disait, je songeai un instant à ce qu'il con- 
viendrait de faire, et je pensai : « J'ai deux yeux, et je 
n'ai qu'un seul miroir : j'offre ce miroir. » Et l'ayant jeté 
dans la mer, tout de suite la mer devint aussi calme qu'un 
miroir*. » Alors, quelqu'un chanta : 

En jetant un miroir 
Dans la mer agitée, 
En vérité, j'ai vu 
Le cœur du dieu 
Puissant et rapide'! 

Le 6, nos voyageurs ont enfin la joie d'entrer dans la rivière 
d'Ohçaka. Ils la remontent péniblement et, le 12, ils arrivent 
à Yamazaki, d'oa ils envoient chercher à Kyoto une voiture à 
bœufs pour faire le reste du voyage. Le 16, ils se mettent en 
route pour la capitale. 

Le 16. Vers le soir de ce jour, nous partîmes peur 
Kyoto. Au village de Yamazaki, même les peintures des 
petits coffrets, même la forme des trompes marines en 
spirale n'avaient pas changé 4 ; mais on ignorait le cœur 

1. Des nouça. II ne s'agît pas ici des « grandes offrandes » (oho- 
novça) que nous avons déjà rencontrées dans le culte (p. 32, n. 2 ; 
p. 47, n. 10, et p. 48, n. 1), mais de « petites offrandes » (ko-nouça), ou 
« offrandes coupées » (kiri-nouça), que les voyageurs emportaient 
avec eux soit sur terre (p. 109, n. 3; p. 270; p. 347, n. 1), soit sur- 
tout en mer, comme dans le cas présent, et qui étaient une simpli- 
fication des précédentes. 

2. Cet acte du rusé préfet pourrait bien se rapporter aussi à 
quelque ancien procédé magique. 

3. Comp. ci-dessus, p. 102, n. 2; p. 140, n. 2. 

4. Sans doute de petites boîtes à jouets, et des gâteaux imitant 
la coquille du « triton émaillé » ; mais on ne peut guère savoir au 
juste ce que pouvaient contenir, il y a près de mille ans, les bou- 
tiques de ce village. 

11 

DigitizedbyGoOQle 



165 ANTHOLOGIE »È IA LITTÉRATURE JAPONAISE 

âfe ceux qui lés Tendaient. Continuant ainsi vers Kyoto, 
6 Shimazaka, quelqu'un nous offrit un festin; manière 
d'agir peu commune. En revenant, nous trouvions beau- 
coup plus de monde que quand nous étions partis 1 . Nous 
Times nos remerciements aux uns et aux autres. 

Désirant qu'il fût nuit quand nous arriverions à la capi- 
tulé, nous né nous pressâmes pas. La lune se leva; et 
c'est au clair de lune que nous traversâmes la rivière 
Katsoura. Nous nous disions : « Gomme cette rivière n'est 
|>as la rivière Açouka*, bas-fonds ni hauts-fonds n'tmt 
enangé. » Quelqu'un chanta : 

O *viè { Katsoura, 

( du katsoura* 
Qui croit dans la lune 
(Du ciel) éternel' 4 ! 
Même ton reflet Sur le fond 
N'a pas changé I 

A un autre moment, quelqu'un dit : 

rivière Katsoura 
Qui étais lointaine 
Comme les nuages du ciel M 
Nous t'avons traversée 
En mouillant nos manches ! 

Queî<Ju r un chanta encore : 

La rivière Katsoura, 

Même si elle ne correspond ptf 

A mon cœur, 

Me parait s'écouler 

En profondeur égalai 

Gomma on éprouvait beaucoup de joie en rentrant à la 
capitale, il y eut beaucoup de poésies. 

1. Notre préfet reut dire qu'on se montre d'ordinaire pins aima- 
fcle envers an fonctionnaire qui se rapproche du soleil qu'envers 
celui qui s'en éloigne. 

2. Voir p. 145, n. 5. i 

3. Pour le second sens de ce mot à deui fins, voir p. 1$9, n. 4. 

4. Voir plus liant, p. 87, n. 4. ! 

5. Mot-oreiller de diverges expressions qui impliquent d'ordinaire ' 
une idée de mouvement. 

Digitizedby G00gle 



EPOQUE DB flâlAR 163 

La nuit étant avancée, nous ne pûmes voir les divers 
endroits. Arrivés à la capitale, nous étions tout heureux. 
Lorsque je parvins à ma maison et que j'en passai la 
porte, comme la lune brillait, je pouvais tout voir. Je la 
trouvai dévastée et ruinée, plus encore qu'on ne me l'a- 
vait dit; le cœur de l'homme à qui j'en avais laissé la 
garde ne devait pas être moins délabré ! Bien qu'il y eût 
une haie, comme ma maison semblait ne faire qu'une 
avec la sienne, il avait voulu s'en faire le gardien ; et 
c'est pourquoi, par tous les courrier, je lui envoyais 
sans cesse diverses choses. Cependant, je ne dis rien à 
haute voix; et je décidai de le remercier. A un certain 
endroit, un semblant de bassin, avec un peu d'eau. A 
côté, il y avait un pin : dans l'espace de cinq ou six ans, 
il avait passé mille années ; une branche avait disparu. 
Il s'y mêlait de jeunes pins qui venaient de pousser, 
Tout était en ruines ; et chacun disait que c'était vrai- 
ment pitoyable. Pas une pensée d'autrefois qui ne revint 
à mon cœur ; surtout celle de l'enfant qui, née dans cette 
maison, ne rentrait pas avec nous. J'étais bien triste. Nos 
compagnons de bateau, embrassant leurs enfants, par- 
laient à voix haute. Pendant ce temps, ne pouvant suppor- 
ter sa douleur, à qui connaissait son cœur quelqu'un dit ; 

Bien que ne revienne pas 

Celle qui y était née, 

Dans ma maison 

Croissent les jeunes pins ; 

Que c'est triste à voir i 
Cette poésie ne le satisfaisant pas, il dit encore t ' 

Si l'on compare 

Aux mille ans du pin 

Celle qu'on voyait jadis, 

Ah! il n'y aurait pas eu cette séparation 

Triste et lointaine * l 
Je n'ose écrire tant de choses tristes, qui sont difficiles 
à oublier. Je vais plutôt déchirer ceci *. 

i. C'est-à-dire : celle qui vivait sous mes yeux est marte, là-bas \ 
et le pin millénaire existe toujours; que n'a-t-clle pu, élis aussi, 
remplir sa destinée ! 

S. Ce papier ; soit que Tseurayeuki voulût anéantir sort jeurual, 



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164 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 



C. LES MONOGATARI 



a. — LES ANCIENS CONTES 

TAKÉTORI MONOGATARI, ICÉ MONOGA- 
TARI, YAMATO MONOGATARI 



Sous le nom générique de monogatari, mot à mot « récit de 
choses», ou, plus simplement, «récit», les Japonais désignent 
toute une littérature dont le domaine s'étend de la fiction pure 
à l'histoire réelle, avec prédominance du premier élément. Je 
traduirai donc ce mot, suivant le contenu des ouvrages, soit 
par « conte » ou par « roman », soit par « récit » quand il s'a- 
gira des narrations qui prétendent être de 1' • histoire », mais 
qui méritent rarement ce titre. 

Ce genre littéraire s'inaugure, an x* siècle, par une série de 
contes dont les plus importants sont le « Conte du Cueilleur de 
bambous », les « Contes d'Icé » et les « Contes du Yamato 1 ». 

Pour aucun de ces trois écrits, on ne saurait préciser sérieu- 
sement un nom d'auteur ou une date : tout ce qu'on peut dire 
de positif, c'est que les deux premiers parurent vers le com- 
mencement du x* siècle, le dernier vers l'an 950, 

soit plutôt qu'il voulût seulement indiquer, dans un sens secondaire 
de l'expression japonaise, son intention découragée de le terminer ici. 
1. Contes secondaires de la môme époque : le Tsoutsoumi Tehou- 
nagon Monogatari, « Contes du sous-secrétaire d'Etat de la Digue » 
(ainsi intitulés parce que l'auteur supposé de cet ouvrage, Foujiwara 
no Kanéçouké, résidait près de la digue delà rivière Kamo); le 
Otchikoubo Monogatari, « Conte du Creux souterrain » (où une 
marâtre a séquestré l'héroïne, que viendra sauver un beau cheva- 
lier); le Soumiyoshi Monogatari, « Contes de Soumiyoshi » (voir 
p. 160, n.e; encore l'histoire d'une belle-mère méchante et finale- 
ment confondue); le Torikaébaya Monogatari, « Conte d'Ah-si-je- 
pouvais-faire- l'échange 1 » (exclamation favorite d'un père désolé 
d'avoir un garçon trop timide et une fille trop garçonnière) ; le 
Outtoubo Monogatari, « Contes du Creux » (parce que, dans le 
premier et le plus fameux des divers récits dont se compose l'ou- 
vrage, le héros, Toshikaghé, a un fils pieux auquel des ours sea- 



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Apoquk dk B^IAlf 165 



TAKÉTORI MONOGATARI 

Lu figure maîtresse de ce conte n'est pas celle da vieux van- 
aierqui lai a donné son nom : c'est celle d'une vierge de la 
Lune, Kagouyahimé, la « Princesse Splendide », que quelque 
légère pansée d'amour a fait exiler sur la terre, mais qui, par 
sa résistance à de nouvelles tentations, méritera de remonter 
à sa céleste patrie. Un jour, dans la forêt, en fendant un bam- 
bou d'où émanait une lueur mystérieuse, le vieillard y trouve 
une exquise petite fille, haute comme la main, qu'il emporte 
chez lui pour l'élever. L'enfant ne développe, devient très vite 
une femme dont la beauté merveilleuse attire de nombreux 
soupirants. Cinq d'entre eux, qui sont des personnages de la- 
cour, se sont distingués parleur patience fidèle; à chacun, la 
princesse impose l'épreuve de lui apporter un rare trésor : le 
bol de pierre dont le Bouddha se servait pour demander l'au- 
mône, une branche de joyaux du mont Hôraï, une robe incom* 
bustible en fourrure de « rat du feu », le joyau à cinq couleurs 
de la tète du dragon, enfin le coquillage, favorable aux enfan- 
tements, que l'hirondelle apporte à travers les mers; mais, 
pour des motifs variés, tous échouent dans leurs tentatives. 
L'empereur à son tour devient amoureux de la joune femme, 
qui, tout en lui marquant une amicale déférence, résiste avee 
courage à ses tendres efforts. Cependant l'heure approche où, 
ayant conquis son pardon par sa vertu, elle devra quitter son 
lieu d'exil; et au milieu du désespoir de tous ceux qui l'ont 
aimée, en dépit des regrets qu'elle-même éprouve d'abandon- 
ner le vannier et l'empereur, par une nuit brillante, l'armée 
céleste vient la chercher et l'emmène au séjour lunaire. 

Ce dernier épisode est particulièrement touchant; mais nous 
verrons plus loin (p. 305) une ascension analogue. Je donnerai 
donc ici, de préférence, an passage où apparaît, d'assez plai- 
sante manière, l'esprit ingénieux de l'auteur. 

LA BRANCHE DB JOYAUX DU MONT HÔRAÎ 

La tâche assignée an prince Kouramotchi était d'aller quérir 
t un rameau de l'arbre aux racines d'argent, au tronc d'or, aux 
fruits de joyaux, qui croit dans 111e de Hôraï, au milieu de la 
Mer de l'Est 1 ». Trois ans plus tard, son retour est annoncé : 

sibles ont abandonné l'arbre créas qu'ils habitaient pour qu'il pût 
y loger sa mère) ; etc. 

i. Le mont Hôraï était, dans la légende chinoise, une des trois 
Iles paradisiaques où demeuraient les génies. De ses flancs escarpé* 



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^66 ANTHOLOGIE Dp LA L|TT^ftATUJ^K JAPON Alsft 

il vient se présenter, le rameau à la main, au vieillard profon- 
dément étonné et à la princesse consternée. 

Le Vieillard parla au Prince : « En quel endroit, dit-il, 
se trouvait cet arbre? C'est une chose étrangement et 
joliment précieuse ! » Le Prince, répondant, dit : « Vers le 
10 du second mois de l'avant-dernîère année, nous em- 
barquant au port de Naniwa 1 , noua partîmes en pleine 
mer et nous ne savions où aller. Mais, pensais-je, si je ne 
puis atteindre mon désir, à quoi bon rester en ce monde ? 
Nous nous livrâmes donc au vent capricieux. Si nous pé- 
rissions, tant pis ; mais tant que nous étions en vie, nous 
avancerions jusqu'à ce que nous pussions rencontrer cette 
montagne qu'on appelle Hôraï; et dans cette pensée, 
nous ramions sur la mer, jusqu'à ce que nous eussions 
laissé bien loin en arrière les rivages de notre pays. 
Comme nous errions ainsi, tantôt, les vagues faisant 
nage, nous plongions au fond de la mer; tantôt, chassés 
par le vent, nous arrivions dans un pays inconnu où des 
êtres comme des démons 1 surgissaient et tentaient de 
nous tuer; tantôt, ne sachant plus le passé ni l'avenir, 
nous étions presque perdus au sein de la mer; tantôt, 
n'ayant plus de nourriture, nous mangions les racines 
cjes herbes; tantôt des êtres horribles paraissaient, qui 
essayaient de nous dévorer; et tantôt c'est en ramassant 
les coquillages de la mer que nous soutenions notre vie*. 
Sous le ciel du voyage, en des endroits où il n'y avait 
personne pour nous porter secours, nous étions en proie 
à toutes sortes de maladies ; et nous confiant à la marche 
du bateau, puisque nous ignorions la voie à suivre, nous 

tombait le torrent de vie qui leur versait l'immortalité, tandis qu'au- 
tour de ses rivages nageaient les tortues millénaires et que, sur ses 
pins toujours verts, les grues faisaient leurs nids. La légende japo- 
naise conserve le souvenir d'une mission chinoise envoyée, au 
ni» siècle avant notre ère, à la recherche de .File fabuleuse et qui 
aurait fondé une colonie au Japon. Aujourd'hui même, dans la salle 
des repas de noces, un Hàvaï-zan en min tartufe symbolise la lon- 
gévité et le bonheur qu'on souhaite aux jeunes époux. 

1. Voir ci-dessus, p. 97, n. 4. 

2. De la legen.de indo-çh>oo l Ue, à laquelle notre auteur emprunte 
tout son « merveilleux ». 

3. Récit vague et, embçauiUé a. 4*s#*i*, : m Terra pourquoi tout « 
(heure. 



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4poQvfc dk h&iaJi iéi 

errions sur la me*. Sofia, après cinq oents jours, vers 
l'heure du Dragon *, une montagne apparat vaguement 
en pleine mer. Tout le monde, sur le bateau, la regardait. 
C'était une grande montagne qui, sur la mer, flottait 1 . 
L'aspect en était élevé et beau. Pensant que ce devait 
être la montagne que nous cherchions, nous étions rem- 
plis de crainte. Nous naviguions autour de cette montagne 
depuis deux ou trois jours, quand une femme vêtue comme 
un être du eiel, sortant du sein de la montagne, vint pui- 
ser de l'eau dans un vase d'argent. A sa vue, quittant le 
bateau, nous lui demandâmes quel pouvait bien être le 
nom de cette montagne. La femme répondit : « Ceci est 
le mont Hôraï. » Ce qu'entendant, notre joie fut sans bor- 
nes. Nous demandâmes à cette femme : « Qui étes-vous, 
vous qui parlez ainsi ? — Je suis Qôkannrouri', » dit-etle; 
et soudain, elle rentra au sein de la montagne. A regarder 
cette montagne, il ne semblait y avoir aucun moyen de 
la gravir. En tournant autour des pentes de cette monta* 
gne, c'étaient des arbres à fleurs inconnues en ce monde; 
et il en sortait des eaux couleur d'or, d'argent et d'œil- 
de-chat, que traversaient des ponts en toute espèce de 
joyaux. Dans leur voisinage se dressaient des arbres 
étincelants, entre lesquels le moins beau était celui dont 
j'ai emporté une branche; mais, comme elle répondait 
à ce qne vous m'aviez dit, je cueillis ces fleurs et je par- 
tis. Bien que tout cela fût infiniment agréable et sans 
comparaison en ce monde, lorsque j'eus la branche, de 
nouveau mon cœur étant inquiet, je m'embarquai; et 
grâce à un bon vent, après plus de quatre cents jours, 
nous arrivâmes. Poussé par mon grand désir, dès hier 
je partis de Naniwa pour la capitale; et sans même 
changer mes vêtements trempés d'eau de mer, je me suis 
hâté de venir. » Il dit; et l'ayant entendu, le Vieillard, 
pleurant, improvisa : 

Sur la plaine et sur la montagne 

i. De 7 à 9 heures du matin. 

2* L'autour de ce « conte de fées » rènète sans cesse les mêmes 
mots (mer, montagne, etc.), sans nul souci littéraire ; j'ai tenu à res- 
pecter la naïveté de l'original. 

3. Un nom bouddhique {ZZtffto», couronne précieuse ; rouri, lapis 
lajuli ou, plus probablement, «^-de-çhat. 



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16$ ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

J'ai passé ma vie à couper des nœuds 
De bambou chinois : 
Mais je n'ai jamais tu de conjoncture 
Lamentable à ce point 1 ! 

Ce qu'entendant, « Maintenant, dit le Prince, mes anxié- 
tés sont passées, mon cœur est apaisé. » Et il repartit : 

Ma manche 

Maintenant étant séchée, 

Je pourrai oublier 

Le nombre de mille sortes 

D'ennuis. 

A ce moment, un groupe de six hommes entra dans 
la cour. L'un d'eux, qui portait une lettre au bout d'un 
porte-lettres 1 , dit: « Ayabé no Outchimaro, artiste en 
chef du Bâtiment des travaux d'orfèvrerie*, dit ceci : 
« Pour vous servir respectueusement en fabriquant l'arbre 
de joyaux, nous avons brisé nos cœurs 4 et travaillé de 
toutes nos forces pendant plus de mille jours ; mais jus- 
qu'à présent, nous n'avons pas eu notre salaire. Je vou- 
drais bien le recevoir, pour le partager. » Et cela dit, il 
présenta sa lettre avec respect. 

Le vieux Gueilleur de bambous se demandait ce que 
pouvaient signifier les paroles de cet artiste. Le Prince, 
mal à son aise, croyait sentir son cœur disparaître. Ayant 
entendu cela, la Princesse : « Prenez, dit-elle, cette lettre 
qu'on vous présente. » Et à la lire, la lettre était ainsi 
conçue : 

« Notre seigneur le Prince, pendant plus de mille jours 
ayant daigné se cacher dans le même bâtiment que de 

1. Jeux de mots, d'abord, sur yo, a nœud » ou « âge », dont les 
deux sens commandent l'un et l'autre le mot-oreiller « de bambou 
chinois » ; puis, sur foushi, « nœud » ou « moment », que je traduis 
donc par « conjoncture », ce mot renfermant aussi l'idée de « joint ». 
Comp. ci-dessus, p. 114, n. 1, et p. 148, n. 2. 

2. Un bambou rendu & son extrémité; car un inférieur n'eût pu 
sans impolitesse tendre la lettre de la main à la main. Même entre 
égaux, on offrait souvent une poésie attachée à une branche en 
fleurs. 

3. Au palais impérial. — Il s'agit de l'orateur lui-même* 
£. L'expression japonaise pour due : s'exténuer». 



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£*0Qt7fe fctt AélAN 169 

vulgaires artistes, ayant daigné faire fabriquer la belle 
branche de joyaux, daigna promettre de leur faire oc- 
troyer des situations officielles. Comme nous réfléchis- 
sions à tout cela, ayant appris que cette branche était 
destinée à la princesse Kagouya, nous avons pensé que, 
dans ce palais, nous recevrions notre récompense. » 

Entendant ces paroles, la princesse Kagouya, dont les 
sentiments avaient paru s'assombrir d'angoisse, s'épa- 
nouit en un sourire ; et appelant à elle le Vieillard, elle 
lui dit : « En vérité, j'avais cru que c'était l'arbre du 
mont Hôraï ; mais puisque ce n'est qu'une misérable con- 
trefaçon, rendez-la bien vite. » A quoi le Vieillard répon- 
dit : « Puisque nous venons d'entendre que c'est une 
chose fabriquée, il est bien facile de la restituer » ; et il 
baissa la tète en signe d'assentiment. 

Alors la Princesse Kagouya, d'un cœur maintenant lé- 
ger, improvisa : 

Tandis qu'écoutant, j'examinais : 

« Est-ce vrai? » 

Il n'y avait sur la branche 

Ornée de joyaux 

Que des feuilles de parole 1 ! 

Et ce disant, elle rendit la branche de joyaux. 
ICÉ MONOGATARI 

Le gens d'Icé, comme les Cretois de l'antiquité occidentale, 
passaient pour des menteurs. On peut donc supposer que l'au- 
teur inconnu qui choisit pour son ouvrage le titre de « Récits 
d'Icé » voulait prévenir ainsi ses lecteurs du vrai caractère de 
ces « Contes ». 

De fait, bien que la tradition identifie le héros des « Contes 
d'Icé» avec le fameux Narihira 3 , auquel on attribue, sinon la 
paternité même de l'ouvrage, du moins celle d'un journal intime 
dont quelque autre écrivain se serait inspiré, il est manifeste 
que les tableaux élégants dont se compose cette collection ne 
furent guère que le jeu d'une délicate fantaisie. 

1. Pour le sens de cette métapt**^ si hefeosement employée ici, 
voir p. 139, n. 3. 

%. Voir ci-dessus, p. 102, n. % 



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l50 ANTHOLOGIE j>« LÀ LITTERATURE JAPONAisE 

L'anteur nous expope les aventures amoureuses d'an jeune 
noble de la cour en 125 récits, parfois plaisants, mais plus sou- 
vent de nature sentimentale. Voici un exemple de ces derniers. 

VOYAGE DANS L*E3T 

Il était une fois un homme*. Cet homme, ne sachant 
que faire de son corps, voulut quitter la capitale pour 
se chercher une demeure dans la direction de l'Est, et il 
partit. Un ou deux de ses amis l'accompagnaient. Gomme 
aucun d'entre eux ne connaissait le chemin, ils s'éga- 
rèrent. 

Ils arrivèrent à un endroit qui se nomme Yatsou-hashi, 
dans le pays de Mikawa*. La raison pour laquelle ce lieu 
s'appelle Yatsou-hashi, c'est que plusieurs cours d'eau 
s'y rejoignent et qu'on y a construit huit ponts; d'où ce 
nom de « Huit-Ponts ». S'étant assis à l'ombre des ar- 
bres près du marais, ils mangèrent leur repas. Dans ca 
marais, des iris s'épanouissaient, d'une manière char- 
mante. A leur vue, quelqu'un dit : «c Chantes donc le cœur 
du voyage*, en mettant le nom de l'iris an commencement 
des vers*. » Alors quelqu'un 5 composa : 

JKaragoromo 
Jfrtsoutsou nafé nishi 
Tsouma, shi aréba 
Zfaroubarou kinourou 
Tabi shi 20 omo-ou. 

Mon vêtement chinois 

1. Moukashi otoko ari kêri, « Autrefois, il y avait un homme », est 
une phrase que l'auteur met en tète de chacun de ses cbapitres, et 
qui répond très bien au a II était une fois » de nos contes de fées. 

2. « Trois Rivières », un des pays duTôfcaïdo. 

3. Les sentiments qu'inspire le voyage. 

4. C'est-à-dire en composant un acrostiche sur le mot kakitiott- 
bâta, nom de l'iris des prés. Les Japonais n'ayant point d'alphabet, 
mais seulement des syllabaires, le mot n'est pas reconstitué, comme 
ches nous, avec les lettres, mais avec les syllabes initiales des vers. 
Naturellement, une tanoka ayant toujours cinq vers, il feut un mot 
de cinq syllabes pour faire un acrostiche en japonais. (JBa, au lieu 
de ba, qui, dans le npm de la plante, remplace ha par adoucisse- 
ment.) 

5. Le héros du récit. 



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Quand je mettais, si familière était 

La femme que je possède I 

De combien loin l'aller 

De ce voyage I Voilà ma pensée 1 . 

A Cette composition, tous laissèrent tomber leurs lar- 
mes sur le repas et se lamentèrent 1 . 

Ils allaient, ils allaient, et ils parvinrent au pftjrS de 
Sourouga*- Arrivés au mont Outsou, le chemin cfu'ils vou- 
lurent prendre était sombre et étroit ; cisses et k&ZôUra 
y étaient denses 4 ; leurs cœurs devinrent minces, et Ils 
voyaient déjà quelque aventure redoutable. Sur ces en- 
trefaites, ils rencontrèrent un pèlerin, qui leur demanda : 
« Pourquoi êtes-vous venus sur ce chemin ? » Et a le re- 
garder, c'était un homme qu'il avait connu ! Alors il écri- 
vit cette lettre, pour une personne de la capitale : 

Auprès du mont Outsou 
Dans Sourouga, 
Eveillé 

. Ou en songe, personne 
A rencontrer 5 ! 

Quand il contempla le mont Fouji au dernier jour de 
la lune des pousses hâtives 6 , la neige tombait, toute 
blanche t 

Celle qui ne connaît pas le temps. 
C'est la cime du mont Fouji ! 
Quand donc, 

1. p Vêtement de Kara » (nom générique pour la Chine ou la 
Corée), est un mot-oreilléi 1 du verbe « mettre ». 

2. Ces larmes sembleraient ridicules si on ne se rappelait que, dans 
la poésie japonaise, les jeut de mots ont un caractère aussi sérieux 
que.'*! rimes riches dans }a nôtre. 

3. e pays 4u Tôkaïdô dont Shizouoka est la capitale. 

4. fwuta (Cissus Thunberçii), une ampélidée analogue à notre 
tigne vierge. — Étazoura : vo*r ci-dessus, p. 115, n. 1. 

5. Jeu de mots sur Outsou, nom géographique, et là « réalité », 
par opposition au « songe ». — La rencontre fortuite d'un homme 
qu'il avait connu attire justement l'attention du voyageur sur ce 
fait que. jusqu'à présent, il n'a rencontré aucun ami. 

6. Voir p. 286, n. 5. 



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192 ANTHOLOGIE DE LA. LlTT^RATUttE JAPONAISE 

Tachetant [cette cime] comme la peau du cerf, 
La neige tombera-t-elle 1 ? 

Cette montagne semble vingt fois plus grande que le 
mont Hiéi* ; la forme en est pareille à un tas de sel*. 

Ils allaient toujours. Entre les pays de Mouçashi et de 
Shimoça, il y a une grande rivière : on l'appelle la rivière 
Soumida*. S'étant assis au bord de cette rivière, ils 
pensaient : « Gomme nous sommes venus loinl » Le pas- 
seur leur dit : « Embarquez-vous promptement : le soleil 
va se coucher. » Ils s'embarquèrent donc pour traverser. 
Tous étaient tristes, ayant laissé quelque personne à la 
capitale. Un grand oiseau blanc, au bec et aux pattes 
rouges, se jouant à la surface de l'eau, mangeait des 
poissons. Cet oiseau étant inconnu dans la capitale, nul 
ne savait ce que c'était. Us le demandèrent au passeur; 
et apprenant qu'il s'appelait « l'oiseau de la capitale* », 
on composa : 

Puisque tu en portes le nom, 

Allons ! je vais te demander une chose! 

Oiseau de la capitale ! 

La personne à qui je pense 

Existe-t-elle ou n'est-elle plus? 

Et à cette composition, tous ceux qui étaient dans le 
bateau pleurèrent*. 

1. Devant cette chute de neige sans fin, le poète se demande si 
jamais les pentes de la fameuse montagne seront seulement tache- 
tées de points blancs, comme la peau des jeunes cerfs. 

2. Voir ci-dessus, p. 136. n. 2. 

3. C'est-à-dire à un cône dont la base est très large. Tout le monde 
connaît la silhouette du Fouji. 

4. C'est la Seine de Tôkyô. Nos voyageurs sont sur l'emplacement, 
alors désert, de la capitale actuelle. 

5. Miyakodorif oiseau du genre hématope, représenté chez nous 
par l'huîtrier-pie de mer. — Aujourd'hui même, les bonnes gens 
qui vont admirer, au bord de la rivière, les cerisiers fleuris du fau- 
bourg de Moukojima, achètent pour un centime de petites effigies 
en porcelaine de cet « oiseau de la capitale » ancienne. 

6. Ce petit chapitre montre bien le caractère général de l'ouvrage : 
le récit n'est pour ainsi dire qu'un fil léger auquel l'auteur attache, 
de province en province et de paysage en paysage, les poésies de 
son héros» 



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tfpOQUB DE HélAII 173 



YAMATO MONOGATARI 

Les « Contes du Tamato », c'est-à-dire de la province qui fut 
pour ainsi dire le cœur même du Japon et dont le nom s'éten- 
dit ensuite à. tout l'empire, peuvent avoir reçu ce titre, soit dans 
un sens local comme les « Contes d'Icé »,soit plutôt dans le 
sens général de « Contes du Japon », par opposition aux his- 
toires indo-chinoises qui remplissaient tant d'autres ouvrages. 
Ils ne sont d'ailleurs qu'une imitation des « Contes d'Icé » ; mais 
ils s'en distinguent, quant à la forme, par un style à la fois 
plus moderne et plus confus, et quant au fond, par le fait qu'ils 
ne se trouvent pas groupés autour d'un même personnage, mais 
qu'ils constituent autant de récits distincts. Voici l'un des 
pins populaires 1 . 

LB TOMBEAU DE LA JEUNE FILLE D*OURAÏ S 

H était autrefois une jeune fille qui demeurait dans le 
pays de Tsou. Cette jeune fille était recherchée par deux 
jeunes gens. L'un, habitant du même pays, s'appelait 
Oubara; l'autre, habitant du pays d'Izoumi, s'appelait 
Tchinou. Ces deux hommes étaient pareils comme âge, 
comme figure, comme extérieur et comme manières. Elle 
pensait bien à agréer celui qui aurait eu le plus d'amour; 
mais leur amour aussi était semblable. Quand la nuit 
tombait, ils venaient tous deux ; quand ils lui faisaient 
des cadeaux, ces cadeaux étaient de même nature. On 
n'eût pu dire que l'un d'eux surpassait l'autre; et la jeune 
fille était dans une grande détresse de cœur. Si l'ardeur 
de ces jeunes gens n'avait pas été intense, la jeune fille 
n'aurait accepté les vœux ni de l'un, ni de l'autre ; mais 
comme, après des jours et des mois, l'un et l'autre ve- 
naient toujours devant sa porte, et qu'ils manifestaient 
leur amour de toutes façons, elle ne savait que devenir. 
Bien qu'elle ne voulût pas accepter leurs présents, ils en 

1. Le récit qui va suivre n'est, en effet, que le développement en 
prose d'un très vieux thème déjà illustré par trois poèmes du Man- 
yôshou (les deux premiers au vol. IX, part. 2, le dernier au vol. XIX, 
part. 2). 

2. Nom d'un district de la province de Settsou, dont Ohçaka est 
la ville principale. Dans ce district était le village d'Ashiooya, où 
aurait vécu l'héroïne de la légende. 



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474 ANTHOLOGIE BE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

apportaient sans cesse. Elle avait ses parents, qui lui di- 
saient : « C'est pitié que les mois et les années se passent 
ainsi, sans penser aux lamentations des autres. Si tu en 
épousais un, l' amour 4e l'autre s'éteindrait. » La jeune 
fille : « Moi aussi, je le pense; mais, Leur «mour étant 
pareil, je suis bien désemparée ! » 

Or, en ce temps-là, il y avait des plates-formes avancées 
sttr la rivière Ikouta 1 . Les parents firent venir les deux 
prétendants, et leur dirent * « Votre amour pour notre 
nlle étant pareil, elle se trouve dans un pénible embar- 
ras. Mais nous voulons décider cette question, aujour- 
d'hui, par n'importe quel moyen. L'un de vous est venu 
d'Un pays lointain; l'autre est un habitant d'ici, mais il 
a montré un amour incommensurable. Vous nous inspi- 
rez tous deux une grande pitié » Ils étaient pleins de joie. 
Les patents continuèrent : « Tirez de vos ares contre l'oi- 
seau aquatique qui flotte sur cette rivière. Nous offrirons 
notre hlte a celui qui l'aura atteint. » Tous les deux di- 
rent ; « Excellente idée ! » Et ils tirèrent leurs flèches. 
Mais l'une perça la tête, l'autre la queue; de sorte qu'on 
ne pouvait décider de la victoire. Alors la jeune fille, d£<- 
fcemparée : 

Lasse de vivre, 

Je veux jeter mon corps! 

Du pays de Tsou 

La rivière Ikouta 

N'est qu'un nom*! 

Et à ces mots, de la plate-forme avançant sur la rivière, 
elle se préeipita, t*Qubouri*\ dans cette rivière. Tandis 
que les parents, effrayés, poussaient des cris, les deux 
amoureux plongèrent au même endroit; l'un la saisit par 
le pied, l'autre par la main ; et tous deux moururent avec 
elle. 

Les parents se lamentèrent violemment; ils recueilli- 

1. Sans doute des cabanes dont la partie antérieure était bâtie 
sur pilotis. Mais le cours d'eau qui porte aujourd'hui ce nom, près 
de Kôbé, n'est qu'un petit torrent à moitié desséché. 

2. Ikouta signifie « champ vivant ». 

3. Bruit d'un corps qui tombe dans l'eau. En japonais, ces ono- 
matopées n'ont rie» de vulgaire. 



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&»OQUB DB BÉ\kJi 175 

refit son corps et l'ensevelirent, avec des larmes. Les pa- 
rents des jeunes hommes vinrent aussi. Mais quand ils 
voulurent les enterrer aux côtés du tombeau de la jeune 
fille, les parents du jeune homme du pays de Tsou dirent : 
« Il est naturel que l'homme du même pays soit enterré 
au même endroit; mais l'homme d'un pays étranger ne 
devrait pas reposer dans cette terre. » Alors les parents 
du jeune homme d'Izoumi apportèrent dans un bateau* 
de la terre du pays d'Izoumi, et ils purent enfin l'enseve- 
lir. C'est ainsi qu'existent encore les deux tombeaux des 
jeunes gens, à gauche et à droite du « Tombeau de la 
jeune fille 1 ». 



b. — LE ROMAN DE COUR 

GHENNJI MONOGÀTÀRI 



Après les anciens contes, où le genre narratif s'était déjà dis* 
tingué par une originalité si riche en promesses, le roman paraît 
enfin, dans toute son ampleur, avec le Ghcnnjt Monogatari de 
Moaraçaki Shlkibou. 

MOURAÇAKI SHIKIBOU 

Meoraeaki fthikibou est une des plus touchantes figures de* 
l'histoire japonaise, en même temps que la plus illustre entre 
les femmes d'esprit qui brillèrent à la cour de Tau 1000. Pour- 
tant, chose curieuse pour une époque qu'elle-même nous a fait 
connaître jusqu'en ses moindres détails, nous ne savons ni 
quel était son vrai nom, ni quand elle naquit ou quand elle 
mourut, ni même en quelle année parut le grand roman qui 
devait la fendre immortelle et qui, étant resté comme le p)us 
fameux produit, non Seulement de la littérature féminine, maie 
aussi de toute la littérature classique, peut donc être consi- 
déré, pour qui se plaee au point de vue indigène, cpmme le 
ehef-d'œuvre de la littérature japonaise en général. 

1 0ti>rké-xov$a. t)n montre encorç «je 'tonftev^ nqn lajta «> 
Kêbé, 

' " DigitizedbyGoOQle 



176 ANTHOLOGIE Oit LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Le nom de Mouraçaki Shikibou, sons lequel on connaît cette 
femme célèbre, est le surnom élégant qu'elle reçut à la cour l . 
Si le mot Shikibou, qui exprime l'idée de «cérémonies 2 », fut 
appliqué à la jeune femme, c'est sans doute en raison de fonc- 
tions que son père aurait remplies à cet égard. Comme d'autres 
dames d'honneur se trouvaient sûrement dans des conditions 
analogues, on précisa davantage en ajoutant le mot Moura- 
çaki, qui veut dire « violet 3 ». Mais pourquoi ce dernier nom? 
D'après les uns, parce que telle est la couleur de la glycine, 
fouji, premier élément du nom de la grande famille de Fouji- 
wara, « champ de glycines », à laquelle elle appartenait; et 
de fait, on l'appelle aussi Tô Shikibou, tô étant la prononcia- 
tion chinoise du caractère qui se lit fouji en japonais. D'au- 
tres pensent que ce nom lui fut plutôt donné par une compa- 
raison flatteuse avec une exquise figure, Mouraçaki no Oué*, 
qui, dans son roman, personnifie la modestie, la douceur et 
toutes les vertus féminines. Je ne serais pas éloigné de croire 
que les deux explications sont vraies en même temps, les Ja- 
ponais ayant toujours aimé à trouver dans un seul mot des 
symboles multiples. En somme, on pourrait traduire ce nom 
de Mouraçaki Shikibou par : « la Violette du Protocole ». 

C'est à une branche cadette des Foujiwara que se rattachait 
sa lignée, du côté paternel comme du côté maternel. Son père 
Tamétoki, érudit de quelque réputation, était petit-fils du poète 
Kanéçouké, qui lui-môme avait pour arrière-grand-père un 
auteur connu, Fouyoutsougou B ; et si l'hérédité n'est pas un vain 
mot, peut-être est-il permis de penser que cette ascendance ne 
fut étrangère ni aux instincts d'érudition, ni aux dons de poésie 
qui devaient s'unir chez Mouraçaki. Cette fille de savants et de 
lettrés, douée par surcroit d'une étonnante mémoire, reçut l'é- 
ducation solide qui était d'usage dans son milieu. Toute jeune 

1. Les noms de femmes illustres de la littérature japonaise ne 
sont pas des noms de famille ou des prénoms, mais des pseudony- 
mes comme les nôtres (gâ), ou des surnoms de fantaisie (yobi-na) 
qu'elles reçurent de leur entourage, parfois même de l'empereur, 
et qui très souvent se rapportaient, soit au titre ou à la fonction de 
leur père, soit à ceux de leur mari, un peu comme chez nous, en ce 
dernier cas, « la Ministresse » ou a la Présidente ». Je me contente de 
faire ici une observation d'ensemble sur ce point, dont nous avons 
déjà rencontré et dont nous verrons encore maints exemples. 

2. Shikibou-shâ, ministère des cérémonies; shikibou-kyâ, ministre 
des cérémonies, etc. 

3 Couleur tirée de la racine d'une espèce de lithosperme. 

4. Oué, mot qui implique l'idée de « supériorité», était employé 
comme titre honorifique; on pourrrait le traduire, à peu près, par 
« Madame ». 

5. Principal rédacteur du Bounkwa-shourei-shou, « Recueil des 
plus exquises fleurs de la littérature » (818). 



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EPOQUE DZ BÉIJM Ail 

encore, quand l'aîné de ses trois frères, Nobounorl, étudiait 
dans le Shiki l'histoire chinoise, assise auprès de lui, elle écou- 
tait sa lecture et retenait pour toujours ee qu'il avait déjà ou- 
blié. Le père soupirait : que n était-elle un garçon I Bientôt les 
classiques chinois n'eurent plus de secrets pour elle, non plus 
que les annales japonaises; au point que, plus tard, l'empereur 
lui-même devait lui donner un troisième nom : Nihonnghi no 
Tsouboné, « la Gamériste des Chroniques du Japon ». Quand 
elle eut fait ainsi ses « humanités », elle étudia les meilleurs 
écrivains japonais du x* siècle. De ce mélange allait sortir un 
style dont les critiques européens ne peuvent sentir tout le 
charme, mais que les Japonais ne se lassent pas d'admirer 1 . 
Son éducation achevée, elle épousa un Foujiwara, Noboutaka, 
de qui elle eut deux filles, Daïni no Sammi et Benn no Tsou- 
boné; la première devait se faire connaître à son tour, comme 
auteur probable du Sagoromo Monogatarï 1 . Par malheur, Mou* 
raçaki perdit bientôt son époux; elle se retira alors dans la 
solitude, pour se consacrer au travail et a la méditation 8 . Ce- 
pendant, après de longues années de retraite, elle se laissa ra- 
mener à la cour comme dame d'honneur de l'impératrice Akiko, 
plus connue sous le nom posthume bouddhique de Jôtô Mon- 
inn, laquelle était aussi une Foujiwara et une femme curieuse 
des choses de l'esprit. Le Mouraçaki Shikibou Nikki* date de 
cette dernière période. Mouraçaki repose à Kyoto, la vieille 
capitale où elle avait vécu tant d'heures de gloire ou de deuil, 
et où se passent les principales scènes de son chef-d'œuvre. 

i. C'est sans doute pour ce motif qu'un ouvrage si goûté au Japon 
est si maltraité en Europe. H. Georges Bousquet appelle Moura- 
çaki : « cette ennuyeuse Scudéry japonaise ». Le mot a tait fortune : 
If. Chamberlain déclare qu'elle « mérite abondamment » cette dé- 
finition (Things Japanese, p. 265). H. Aston (p. 97) et H. Florenz 
(p. 211) se sont montrés moins sévères pour elle. En réalité, je crois 
qu'il serait difficile de trouver dans les littératures occidentales, jus- 
qu'à une époque assez récente, des pages de psychologie aussi fines 
que celles dont le Ghennji est pour ainsi dire semé. 

2. « Le Roman de Sagoromo », ainsi intitulé parce que le héros, 
un brillant jeune homme imaginé suivant le type de Ghennji, s'ap- 
pelle Sagoromo no Taïsbô. L ouvrage n'est d'ailleurs qu'une imita- 
tion constante du Ghennji lui-même. Pour Daïni no Sammi, voir ci- 
dessus, p. 123, n. 1. 

3. Voir ci-dessus, p. 122, n. 3. 

4. Dans ce « Journal », Mouraçaki Shikibou fait surtout le tableau 
de la cour lors de la naissance de déni fils de sa maltresse, les fu- 
turs empereurs Go-ltchij6 (en 1008) et Go-Shoujakou (en 1009). 



12 

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t78 ANTHOLOGIE DU LA. LTTTÉRATTrRE JAPONAIS» 



LE GHENNJI MONOGATARI 

Ceôt pendant sa retraite do veuve Qu'elle âyà!t commencé Iô 
Mo m an &e€thènrijl, publié aii* environs de Fan 1Ô00. Une poé- 
tique légende nous la représente, un soir d'été, sur une ferrasse 
du temple d'Ishiyamà, accoudée à sa table devant le lac Biwà 
dont la napfje argentée réfléchit la luh'e étîn celante : la poé- 
tesse contemple ce paysage divin et, la sérénité dés éhôseô 
entrant dans son cœur, elle écrit, d'un pinceau tranquille et ins- 
piré, \ih des plus beaux chapitrés de Son ouvrage. Qui n'a va 
ce tableau exquis sur quelque encrier laqué d'or? Par malheur, 
le terrible Motoori a prouvé que cette légende n'était pas de 
l'histoire. Çfn en peut dire autant des pieuses traditions cjui 

ireùlent entourer ce roman d'une atmosphère religieuse. Pour 
es uns, c'est sur la demande de la grande- vestale d*Icé, dési- 



î 



contemplation fervente que cette dernière S'y serait préparée, 
au temple d'Ishiyamà. D'autres prétendent que là poétesse, 
édèlé de la sèc^e Tènndaï 1 , aurait voulu montrer à ses contem- 
porains la vanité* des choses humaines; en sorte que ses libres 
peinturés n'auraient été étalées <Jue pour dégoûter les lecteurs. 
Enfin, si vous visitez, au monastère d'Ishiyamà', la « chambre 
du Ghennii • [Ghennji no ma), le bonze vous montrera, outre 
l'encrier même de Mouraçaki, un manuscrit de son propre pin. 
ceau : au moment ou' l'inspiration l'avait Saisie, elle aurait noté 
en hâte pes pensées an dos d'un rouleau bouddhique, traduc- 
tion, chinoise d'un stytra, et plus. tard, çn expiation de ce sacri- 
lège, elle aurait voulu recopier elle-même le texte ainsi profané; 
ce qui peut Sembler bien scrupuleux, si son intention première 
avait été de faire de son roman un sermon. Ces histoires édi- 
fiantes, inventées tantôt par de pieux bouddhistes, tantôt par 
îles pédagogues quj se désolent de ne pouvoir donner en exem- 
ple? la jeunesse un ouvrage si bien écrit, ne sauraient nous 
voiler le. caractère essentiel de ce tfyre de bonne foi, écrit par 
une femme honnête, mais dénuée de toute pruderie : je veux: 
dire le réalisme parfait d'un récit qui n'a de fictif que la com- 
position générale, dont les scènes, infiniment variées, ne visent 
tout au contraire qu'à livrer fidèlement au lecteur un véritable 

1. Secte importée de Chine au commencement du ix a siècle. 
(Pour tout ce qui concerne le bouddhisme japonais, voir surtout les 
diverses études de M. A. Lloyd, professeur à l'Université de Tokyo, 
dans les Transactions de YAsiatic Society of Japan.) 



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iWQiii bk feÊiÂM 179 

trésdr d'observation* dur lés hioâUrs du temps, et dont les 
moindres détails, toujours précié, vivarité, saisissants, évo- 
quent cette vieille société de Kyoto, à l'aube du xi« siècle, avec 
une sincérité telle qri'uh Français, ayant étudié le Ghennji, 
porte désormais en son cerveau une iiiiàge aussi nette dé la 
cour dïtchijô que de celle de Louis XIV. 

Le Ghennji Monogatari comprend 54 chapitres, qui, dans 
l'édition Koghétsoushô, représentent 4231 pages. Cette édition 
consacre 80 pages à la seule énuinération généalogique déé per- 
sonnages, empereurs, princes, hauts fonctionnaires et la suite, 
qui s'entremêlent dans le récit. L'ouvrage se compose dé deux 
parties, d'importance et de longueur inégales. Là première 
(chapitres 1 à 44) nous conte toute là vie du prince Ghennji, 
c'est-à-dire la série de ses aventures àtirioureuses. La seconde 
(chapitres 45 à 54) concerne un fils putatif dé Ghennji, le prince 
Kaorou ; c'est ce qu'on appelle « les dix chapitres d'Odji », la 
scène se passant alors, non loin de Kyoto d'ailleurs, dans le 
village de ce nom. Il faudrait un volume pour analyser cette 
œuvre complexe où, Sur un fond d'exquises descriptions em- 
pruntées ii tout ce <}ue la nature, la Vie sbciale et l'existence de 
la cour pouvaient offrir de plus charmant à une romancière 
poète, nous voyons se détacher en pleine lUmière, autour de la 
physionomie èentrale d'un don Juan peu moral, mais plein de 
tendres délicatesses, un groupe très varié de figures féminines 
dont la psychologie se révèle à travers mille incidents. Voici 
seulement, à grands traits, la ligne directrice qui permettra su 
lecteur de Se retrouver dans les extraits qui vont suivre. 

Ghennji est lé fils d'un empereur et d'une favorite, Kiri-tsouBo 
do Koï, « la Concubine de la Chambre des paulownias ». Cette 
dernière, <Jùi éét fille d'un premier vice-mitii*tre, mais qui 
n'appartient pas au clén des Foujiwàrfl, eit bientôt persécutée 
de mille façons, malgré soil extrême douceur; par la jalousie 
de ses compagne*. Ces cbups d'épingle finissent par la tuer : 
elle tombe malade et meurt, alors qtle son enfant était âgé de 
trois ans à peiné. Le jeune prince, que l'empereur désolé a pris 
bous sa protëëtion, au Palais même, grandit en beauté et en 
distinction; si bien* que son entourage l'appelle Hikbrou Ghennji 
no Kimi, « le Brillaht prifafce Ghennji ». Lorsqu'il atteint doute 
ans, l'empereur fait célébrer son ghetnmhoukou 1 avec une ma- 
gnMfcence particulière, et, à cette occasion, le marie avec Aoï 
no Olîé, la fille d'un de ses. ministres. Mais Ghennji n'aimait 
pas cette femme, un peu plus âgée que lui et qu'il n'avait pas 
choisie, tandis que, depuis Quelque temps déjà, il avait tourné 

1. Cérémonie consistant à raser le» cheveux de devant d'un jeune 
garçon, pour indiquer qu'il passait à l'âge adulte. D'ordinaire, elle 
avait lieu à quinze ans. 



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180 ANTHOLOGIE DE Ul LITTÉRATURE JAPONAIS* 

.ses regards vers Fouji-tsoubo (« Chambre des Glycines »), une 
nouvelle concubine que l'empereur avait prise parce qu'elle lui 
rappelait la pauvre Kiri-tsoubo. Incapable de maîtriser sa pas- 
sion, Ghennji finit par avoir avec elle des rapports d'où naît 
un fils, que l'empereur croit légitime, et qu'il désigne comme 
prince héritier lorsqu'il abdique en faveur d'un demi-frére 
aîné de Ghennji. Cependant, Aoï no Oué étant morte, Ghennji 
se remarie avec une nièce de Fouji-tsoubo, l'idéale Mouraçaki 
no Oué. Mais, la perfection même ne pouvant le fixer, il fait 
bientôt la cour à Oboro-zouktyo, une concubine du jeune em- 
pereur, ce qui entraine sa disgrâce ; il s'exile alors à Souma, 
. village situé au bord de la mer, à trente lieues de la capitale, 
puis, sur la même côte, à Akashi, où un prêtre, ancien gouver- 
neur de la province, lui offre sa fille, Akashi no Oué; enfin, on 
l'autorise à rentrer a la cour. Là-dessus son fils naturel devient 
, à son tour empereur. Instruit de sa naissance, il nomme Ghennji 
, premier ministre et le comble d'autres honneurs. Mais, par un 
. juste retour des choses, un certain Kashiwaghi séduit la prin- 
cesse Nyoçan, sa concubine préférée, laquelle met au monde 
un fils, le prince Kaorou, qui passe pour le fils de Ghennji. 
Sur ces entrefaites, Mouraçaki no Oué, que son époux volage 
. n'a pourtant jamais cessé d'aimer, meurt après une longue ma- 
ladie. Ghennji, désespéré, se retire loin du monde, et succombe 
a son tour, dans sa cinquante et unième année. Le chapitre xli, 
qui eût dû raconter sa mort, ne se compose que du titre : Koumo- 
gakouré, « la'Disparition dans les nuages 1 ». — Le prince Kao- 
rou et le prince Nïo-ou, petit-fils de Ghennji par Akashi no 
, Oué, sont les héros de la dernière partie du roman. Kaorou, 
. moins heureux que son père putatif, ne peut faire la cour à une 
femme sans que Nïo-on la lui enlève. Pourtant, il arrive à sup- 
planter son rival auprès d'une certaine Oukifouné; mais Nïo-ou 
se glisse de nuit chez cette dernière, qui le prend pour Kaorou, 
et qui, s'apercevant trop tard de son erreur, veut d'abord se 
noyer, en est empêchée par un bonze, et entre enfin dans un 
monastère où Kaorou, qu'elle aime cependant toujours, se 
heurte à sa ferme volonté de ne plus revoir le monde des vi- 
vants 3 . — On pourra trouver que ce récit dépeint une société 
peu morale. Nul doute sur ce point; mais il ne faudrait pas 

t. Expression employée pour désigner la mort d'un empereur 

ou de quelque autre grand personnage. 

2. Cette simple analyse suffit à montrer que la dernière partie 

■ du roman ne se lie guère à la précédente. Gbenoji mort, le récit ne 

présente plus d'intérêt. 11 est donc fort possible que ce supplément 

• final ne soit pas de Mouraçaki, mais de quelque fidèle admiratrice 

de son style. Dans sa fameuse imitation du Ghennji (ci-dessous, p. 338), 

Taiiékiko passera sous sileuce toutes ces aventures de Kaorou. 



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EPOQUE DE IIËIAlf loi 

jttgôr l'ouvrage sur quelques faits brièvement rapportés. Mou- 
roçaki Shikibou, fille, épouse et mûre sans taclir, a voulu, dans 
le domaine littéraire, nous faire un tableau exact de 6on temps; 
elle n'a donc pas caché le caractère général des moeurs qu'elle 
voyait autour d'elle. 11 n'en est pas moins vrai que, par la 
finesse de son esprit comme par la décence de son stylo, elle a 
su décrire les plus étranges situations avec une délicatesse toute 
féminine ; si bien que dans ses pages, comme le dit fort juste- 
ment M. Aston *, « on trouverait malaisément une phrase des* 
tinée à amener une rongeur sur U joue d'une jeune fille »• 

KIRX-TSOUBO 1 

Je ne me rappelle plus en quel temps, parmi les nom* 
breuses nyôgo et kôï* du Palais, il y en avait une qui, 
bien que n'étant pas née d'une famille noble, était aimée 
du mikado plus que toute autre. Les diverses femmes 
qui s'étaient présentées (à la cour) dans la pensée qu'elles 
seraient préférées s'accordaient toutes à la jalouser. 
Celles d'entre les kôï qui lui étaient inférieures ne se 
montraient pas plus satisfaites ; et, profitant de chaque 
occasion pendant leur service du matin et du soir, elles 
disaient sans cesse des choses, destinées à émouvoir 
contre elle le cœur des hommes. Peut-être par l'effet de 
ces jalousies accumulées, elle tomba malade, et son état 
empira; de sorte qu'elle était souvent obligée de passer 
les jours chez elle, le cœur épuisé... L'empereur, cepen- 

1. Bis t. ofJap. Lit,, p. 98. 

2. La page qui suit est le début du roman. — Suivant un usage 
déjà inauguré dans YOtitsoubo Monogatari (ci-dessus, p. 164, n. 1), 
tous les chapitre du Ghennii ont un titre particulier, souvent asses 
pittoresque, et emprunté d ordinaire soit au nom d'un personnage 
du roman ou d'un lieu où se passe la scène, soit à quelque événe- 
ment de la vie de cour, soit à une des poésies enchâssées dans le 
texte. Par exemple, le chap. I" est intitulé Kiri-tsoubo (nom de la 
favorite impériale), et le chap. V, Waka-Mouraçaki («la Jeune Vio- 
lette », Mouraçaki no Oué); le chap. XII, Souma, et le chap. Xlll, 
Akashi (endroits où Ghennji Tut exilé) ; le chap. VIII, Hana no Enn 
(« le Festin [à l'occasion] des fleurs »), et le chap XVII, E-awacé 
(« le Concours de peintures », un des salons annuels de l'époque); 
le chap. II, Hahaki-ghi (« l'Arbre-balai », cet arbre intervenau» 
dans une poésie à la fin du chapitre), etc. 

3. Les fedï, dont Kiri-sowbo faisait partie, étaient des concubines 
impériales naturellement très honorées, mais néanmoins d'un rang 
intérieur à celui des nyôgo. 



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1Ô2 ANTHOLOGIE t>X LA LITTERATURE JAPONAIS* 

dant, depuis qu'elle était malade, n'en avait que plus de 
pitié pour elle ; et sans prêter l'oreille aux calomnies des 
autres, il l'aimait d'un amour qu'on eût pu donner en 
exemple à la postérité. 

Même les kanndatchimé et les ouélpto 1 n'osaient la 
regarder en face ; et elle était respectée de tous les autres 
En Chine, pour une cause analogue, il j avait eu des 
troubles terribles dans le monde ; c'est pourquoi elle deve- 
nait; sous le ciel, un sujet d'inquiétudes pour bien des 
gens, qui comparaient son cas à celui de Yô Kihi 1 . Mais 
quoiqu'elle fût ainsi mal accueillie de son entourage, 
s'appuyant sur la rare faveur du souverain, elle se mon- 
trait toujours aimable avec les autres femmes. ' 

(Chap, I", Kiri-Uoubo.) 

KO&T PB. K131-TSQUBO 8 

Dans Tété de cette année-là 4 , Madame la mtyaçou- 
dokoro* fut atteinte d'une maladie qui semblait légère. 
Elle voulut se retirer de la cour. L'empereur refusait, 
disant qu'elle était un peu faible, à son ordinaire, mais 
qu'elle devait rester encore, essayer des médicaments. 
Cependant, quelques jours après, son état devint plus 
grave. Sa mère demanda, avec des larmes, et obtint enfin 

1 . Les premiers étalent les courtisans du 3* rang (le plus élevé 
auquel on pût arriver dans la pratique) ; les seconds, ceux des 4* 
et 5* rangs. Us se distinguaient des courtisans de rangs inférieurs 
en ce qu'ils avaient le droit de monter au Palais. 
' 2. Célèbre Favorite d'un empereur chinois du vur* siècle qui, 
après vingt années de sage gouvernement, devint sur son déclin un 
nouveau Salomon, se fit amener de force cette jeune princesse, puis 
oublia pour elle tous les soins de l'administration, opprima le peu- 

{>le, dispensa honneurs et châtiments contre toute justice, et fina- 
ement, après une rébellion formidable, se vit contraint de la faire 
décapiter pour conserver son empire. 

3. Ce passage est connu des lettrés japonais sous le titre de Kirû 
ttoubo kôl no Sokkyùy « Le trépas (sokkyb n'étant employé que 
dans un sens noble) de la concubine impériale Kiri-tsoubo ». 

4. Celle où, le petit prince Ghennji ayant atteint sa troisième 
année, on avait célébré en cran de pompe son hakamayhi, ta « prise 
de pantalons » qui marquait le passage de la première à la seconde 
enfance. Cette cérémonie avait lieu, d'ordinaire, quand l'enfant 
avait cinq ans-, à la cour, elle était avancée. 

, 5. Titre asies honoriOque pour qu'on puisse l'appliquer, de nos 
jours, à l'épouse d'un prince du sang. 



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ItOQ** t>B pit& ijtè 

qu'elle Mi autorisée à partir. Alors, pour laisser son 
souvenir, la jeune femme ne prit pas avec elle L'enfant 
impérial. Elle quittait le palais, regardant en arrière. 
L'empereur était désespéré ; mais il ne pouvait la rete- 
nir davantage. 11 se demandait ce qu'elle allait devenir 
après son départ. Il regrettait de la voir, naguère u 
belle, maintenant maigre et pâle. Pour elle, s'eÇorça^ 
de cacher sa douleur, elle causait encore avec lui comme 
si elle n'avait éprouvé aucune souffrance. Lui, pensafr 
au présent et à l'avenir, il lui parlait avec tendresse : 
« Le chemjui de ma vie, comme le vôtre, est Jimité ; j^ 
n'aurais pas voulu que vous y avanciez sans moi; partir 
rez-yous 4 0I * C ainsi ? ? Plie répondit : 

« II est triste 

Que ce chemin nous sépare : 

C'est la destinée ! 

Je voudrais pourtant vivre 

Cette vie (avec vous)! » 

Elle improvisa ces vers avec courage; mais sa respi- 
ration était entrecoupée : elle paraissait souffrir beau- 
coup. L'empereur ordonna à des prêtres éminents de 
commencer le jour même un exorcisme 1 . Cela fait, fl 
prit congé d'elle et rentra dans ses appartements. Etendu 
sur sa couche, il se sentait la poitrine lourde et n'arrivait 
pas à s'endormir. A plusieurs reprises, il envoya aux 
nouvelles. Un peu après minuit, un messager arrive en 
pleurant : « Madame vient d'expirer. » L'empereur de- 
meura dans sa chambre. U ne savait que faire. L'enfant, 
ne comprenant pas ce qui se passait, voulait sortir pour 
embrasser sa mère. Toute la suite impériale, touchée 
de ce spectacle, versait des pleurs. Mais on ne pouvait se 
laisser aller à des larmes sans fin. Alors, on la mit au 
cercueil, suivant la règle bouddhique. Toute séparation 
,est lamentable, et celle-ci l'était singulièrement. 

La mère suivit les funérailles. Elle aurait voulu dispa- 
raître avec sa fille, dans une même fumée*. Une Voj- 

1. Comp. p. 188, 202. 510, 213, etc. 

% La crémation avait été introduite, à la suite du JHmddhiaine» 
.vers J'fin *7J)Q. Cjn omettait simplement le cercueil sur un bûcher. 



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184 ANTHOLOGIE Dfc LA LITTERATURE JAPONAISE 

ture 1 , où elle se trouvait avec d'autres dames, les con- 
duisit jusqu'au cimetière d'Atago ; et en cette circonstance 
où tout le monde était triste, on peut s'imaginer leur dou- 
leur. Tant que le corps exista, on put croire que la jeune 
femme était encore de ce monde ; mais lorsqu'il fut réduit 
en cendres, on comprit qu'elle était allée dans l'autre 
vie. La mère essayait de se montrer vaillante; pourtant, 
écrasée par le chagrin, elle serait tombée de voiture si 
d'autres dames ne l'avaient retenue. Au cours de la céré- 
monie, un envoyé impérial lut un décret élevant Kiri- 
tsoubo au rang de aammi* : regrettant de n'avoir pas 
donné, de son vivant, le titre de nyôgo à cette femme 
distinguée, il voulait au moins lui conférer aujourd'hui 
ce rang d'honneur; et en entendant ce décret, on se la- 
menta encore davantage... 

Après les funérailles, bien des jours passèrent. Les 
divers services mortuaires furent célébrés avec grand 
soin. Lorsque le vent d'automne se mettait à souffler et 
qu'on sentait le froid du soir, les souvenirs de l'empe- 
reur devenaient plus vifs que de coutume. Il envoya 
(chez la mère de Kiri-tsoubo) une dame d'honneur, You- 
ghéi, qui partit au moment où la lune brillait d'un vif 
éclat. L'empereur s'assit, en contemplation devant l'astre 
resplendissant. A pareille heure, quand il avait un festin, 
son amie jouait de la harpe 1 d'une manière merveilleuse, 

1. Les voitures étaient toujours traînées par des boeuf*. Com»« 
p. 161, 208, 209, 214, 216, 217, 25i, etc. 

2. Troisième rang à la cour. — Cet usage de conférer des rangs 

Fosthumes s'explique très bien si l'on considère que le pouvoir de 
empereur, dieu vivant, était regardé comme se prolongeant jus- 
que dans le monde des esprits. Le Fils du Soleil accordait aux dieux 
eux-mêmes des promotions de ce genre ; par exemple, au ix* siècle, 
Souça-no-wo et Oh-kouni-noushi (ci-dessus, p. 42 et p. 52) furent 
élevés au troisième rang de la hiérarchie officielle. A plus forte rai- 
son était-il naturel d'octroyer ces honneurs à des êtres humains. 
Aujourd'hui même, une curieuse coutume est celle qui consiste à 
retarder, par une fiction bienveillante, la mort d'un personnage qui 
a bien mérité de l'Etat ; on le suppose en vie pendant quelques 
jours encore, ou lui donne l'avancement qui accroîtra le renom et 
la pension de sa famille, et c'est seulement lorsque toutes les for- 
malités sont remplies qu'on le déclare mort, officiellement. 

3. Du koto, la longue harpe horizontale qu'on voit apparaître dès 
les origines mythiques (ci-dessus, p. 56,75), et qui, après avoir reçu 
divers perfectionnements, est demeurée le plus noble instrument 



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EPOQUE DE HÉÎÀIt 185 

mieux que toute autre; môme ses moindres paroles étaient 
plus distinguées que celles de ses compagnes. Il se rap- 
pelait toutes ces choses qui ajoutaient à sa beauté ; et 
dans l'obscurité, il croyait voir encore son visage. 

La dame d'honneur, en arrivant chez la mère, était 
déjà saisie de tristesse au moment d'ouvrir la porte. La 
vieille dame vivait solitaire ; elle n'avait qu'une servante ; 
mais cet intérieur de femme était bien tenu. Elle s'était 
déjà couchée, à cause de son grand âge. Dans le jardin, 
des mauvaises herbes, ravagées par le vent d'automne, 
et qu'éclairait la lumière de la lune, seule visiteuse de 
cette demeure éloignée. La mère, regardant la figure de 
la dame d'honneur sous la lueur lunaire, ne put d'abord 
prononcer une parole. « Je suis toute confuse, dit-elle 
enfin, qu'une messagère de l'empereur soit venue ici, à 
travers la rosée de ce jardin abandonné. » Et elle éclata 
en sanglots. 

(Ghap. I".) 

LA CONVERSATION D'uifK NUIT DB PLTJIB* 

C'était un soir de la saison des pluies *. Gomme la pluie 
tombait toujours, le palais était presque désert, et môme 
les appartements de Ghennji étaient plus calmes qu'à l'or- 
dinaire. Lui, s'occupait à lire sous la lampe. A un certain 
moment, il prit dans un meuble toutes sortes de papiers 
et de lettres. Le Tô no Tchoujô 1 marqua un vif désir d'y 

de la musique japonaise. Le koto, qui n'avait d'abord que six cor- 
des, en a treize aujourd'hui. A l'époque du Ghennji, d'ailleurs, on 
connaissait déjà ce dernier genre de harpe. 

1. Ama yo no monogatari. — Ce fameux chapitre est connu aussi 
sous le nom de Shinaçadamé, « la Critique » des femmes. Ghennji 
et ses amis y discutent, en effet, les divers caractères féminins; et 
comme l'auteur a justement voulu peindre, à travers les mille aven- 
tures de son roman, toute une galerie de portraits de femmes, les 
commentateurs japonais voient, non sans raison, dans cette analyse 
générale des types les plus essentiels, une sorte de clef qui, d'a- 
vance, livre au lecteur la psychologie de l'ouvrage. 

2. Mai et surtout juin. Il y en a d'ailleurs une seconde, en sep- 
tembre et octobre. 

3. Beau-frère de Ghennji, dont il avait épousé la sœur. II venait 
de recevoir, à seize ans, le titre de Tô no Tchoujô, a général de la 
garde impériale, chef des chambellans ». Ghennji lui-même était 
alors Tchoujô, « général de la garde ». Les deux amis, bien que 



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186 ANTHOLOGIE . PB LA. LITTjSrà^OAK JAPONAIS* 

. jeter un «coup d'oeil. « Ta peux en lire quelque.s-uoes,, dit 
Ghennji; mais il en est d'autres que je ne puis te mon- 
trer, — Ce sont justement celles-ci <jue je voudrais voir ! 
Les lettrés banales ne m'intéressent pas. Celles qui va- 
lent la peine d'être lues, ce sont celles qui, par exemple, 
expriment une ardente jalousie ou les langueurs passion- 
nées de l'heure <\u crépuscule. » Cédant à ses instances, 
Ghennji lui permit de les parcourir. Sans doute n'é- 
taient-ce pas, au demeurant, des lettres particulière- 
ment secrètes, puisqu'il les avait laissées dans un meu- 
ble ordinaire; les autres, on les cache avec grand soin, 
•t celles-ci n'étaient donc apparemment que d'une impor- 
tance relative. « Quelle variété ! » dit le Tô no TchoujO ; 
et il voulut deviner par qui elles avaient été écrites 1 . 
« Celle-ci est sans doute d'une telle ? Celle-là, de telle au- 
tre, ?... » Parfois il tombait juste; d'autres fois, il essayait 
des conjectures". Ghennji souriait, mais parlait peu, s'en 
tenant à des réponses évasives. « Mais toi, dit Ghennji, 
tu dois aussi en avoir une collection. Ne veux-tu pas 
m'en laisser voir quelques-unes? Ma petite armojre pour- 
rait alors s'ouvrir plus volontiers. — Je crois, répon- 
dit le T£ no Tcfeoujô, que les miennes n'offriraient guère 
d'intérêt pour toi. J'ai enfin découvert combien il est 
. difficile de trouver en ce monde une femme dont on puisse 
dire : « Celle-ci est la bonne : voilà la perfection 1 » Il 
en esf beaucoup, d'une sensibilité médiocre, -qui sont 
pyompte» à écrire e,t, à l'occasion, habiles à la riposte!; 
mais combien peu seraient admissibles en ce qui touche 
la sincérité ! On regrette de les voir, profitant de leurs 
talents supérieurs, provoquer sans cesse les autres per- 
sonnes 1 . Il en est d'autres dont les parents sont trop fiers 

mariés, avaient des aventures dont ils se faisaient volontiers la 

confidence. 

1. Les lettres d'amour étaient toujours anonymes ou signées d'un 
nom de fantaisie. 

2. Allusion aux échanges de poésies qui, à ce moment, tenaient 
tant de place dans la vie mondaine. 

3. Cette petite phrase de Mouraçaki Shikibou me paraît bien être 
' une pierre lancée, en passant, dans le jardin de Sei Shônagon (voir, 

par exemple, ci-dessous, p. 202, et comp. p. 197, n. 1). Mais notre 
auteur, si modeste en toutes choses, avait quelque droit de se mon- 
ttrer sévère pour les orgueilleuses. Dans son « Journal », elle ne 
d&entionne même pas l'amour qu'eut pour elle le tout-puissant Mit- 



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tPÛQDB BB uilàM 18? 

et qu'ils gardent toujours sous leur surveillance. Tant 
qu'elles ©estent derrière le store qui borne leur existence, 
elles peuvent faire impression sur le cœur des hommes 
gui ne le§ connaissent guère que par ouï-dire. Elles se- 
ront souvent jeunes, aimables, modestes ; e,t souvent 
aussi elles seront devenues habiles aux arts d'agrémen^. 
Mais leurs amis dissimuleront leurs défauts, tandis qu'ils 
mettront leurs qualités en lumière. Comment les juger 
sans aucun indice, se dire que ces louanges ne sont pas 
la vérité ? Or, si nous y croyons, nous ne manquerons 

Ç' as d'avoir, ensuite une désillusion. » Gela dit, le Tô no 
choujô s'arrêtq, comme honteux d'avoir parlé trop vite. 
Ghennji sourit, pensant à quelque observation person- 
nelle analogue. « Mais, dit-il, elles ont bien chacune leurs 
bons côtés? — Sans doute, reprit le Tô no f choujô; car 
autrement, qui se laisserait séduire ? Il y a aussi peu de 
femmes assez disgraciées pour ne mériter aucune atten- 
tion que de femmes assez supérieures pour entraîner 
une admiration sans réserves. Celles qui sont nées dans 
une grande famille sont entourées d'amis qui cachent 
leurs points faibles, de sorte qu'elles peuvent sembler 
parfaites en apparence. C'est çl^ez celles de la classe 
moyenne, plus libres de montrer leur originalité, que 
nous pouvons le mieux la distinguer. Quant à celles de 
la basse classe, inutile de s'en préoccuper. » 

Ghennji, qu'émus* l'expérience précoce de l'orateur, est en 
train de lui demander dans quelle catégorie de s» çlasaiGcatton 
il rangera les femmes qui tombent d'un rang élevé ou les par- 
venues qui y arrivent, lorsque surviennent deux autres joyeux 
amis, un chef de bureau des Ecuries impériales et un secrétaire 
du Protocole, oui se màlent à la discussion; et cette conversa- 
tion psychologique, illustrée de souvenirs personnels, se pour- 
suit pendant des heures entre les quatre jeunes gens, qui, 
constatant enfin que, pour avoir la femme idéale, il faudrait 
épouser une déesse 1 , concluent par un éclat de rire général. ' 

(Chap. II, Hahaki-ghi.) 

rhma<rn (y. p. 225), et qu'elle repoussa d'ailleurs; combien de fem- 
weM. écrivant leurs Mémoires, auraient passé sous silence une re- 
cherche aussi flatteuse? 

1. Kjtchljo, une belle déesse hindoue qui sortit de l'écume des 
mers et donj le nom, au Japon tout au moins, éveille surtout l'idée 
fie uonjjeur. 



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188 ANTHOLOGIE DB LA. LITTÉRATURE JAPONAISE 

GHENNJI TOIT POUR LA PREMIERE FOIS 
MOURAÇAKI NO OT7É 1 

En cette saison, les jours étaient fort longs. Gomme il 
s'ennuyait, Ghennji sortit du monastère; et sous le brouil- 
lard du soir, il alla vers un bâtiment qu'une petite hais 
entourait. De toute sa suite, il n'avait conservé avec lui 
que Korémitsou*. Ils regardèrent à travers la haie. Au 
côté ouest du bâtiment, il y avait une religieuse qui fai- 
sait ses dévotions devant une statue du Bouddha. Elle 
souleva le store et offrit des fleurs. Puis, elle se plaça 
près du pilier central, et, posant un kyô* sur un support, 
elle se mit à le lire d'une voix triste. Cette religieuse 
semblait avoir dépassé la quarantaine. Elle avait quel- 
que chose de distingué. Elle était plutôt maigre, avec 
une peau trop blanche. Sa chevelure, pour avoir été 
coupée*, n'avait rien perdu de sa beauté. Deux suivan- 
tes, de visage aimable, la servaient. Plusieurs enfants 
jouaient, entrant dans la salle ou en sortant. 

Parmi eux, une petite fille, d'une dizaine d'années ou 
un peu plus. Elle portait un vêtement de soie blanche, 
avec des dessins couleur de kerrie 8 . Elle ne ressem- 
blait ni aux suivantes, ni aux autres enfants, mais se 
distinguait par sa beauté admirable. Sa chevelure ondu- 
lait en vagues, étalée comme un éventail 9 . Mais elle 
avait les yeux rouges. La religieuse, relevant la tète, 
lui demanda : « Qu'y a-t-il? Tu t'es disputée avec les 
enfants ? » En voyant le visage de la religieuse, Ghennji 
pensa qu'elle était sans doute sa fille 7 . « Inouki, répon- 
dit celle-ci d'un ton plaintif, a lâché le petit moineau 
que j'avais mis dans un panier 8 . » Une des suivantes : 

1. Dans un monastère du mont Higashi, où il s'était rendu pour 
se faire exorciser d'une fièvre intermittente. 

2. Son fidèle compagnon. 

3. Un soulra bouddhique. 

4. Les religieuses, à la différence des bonzes, ne se faisaient pas 
raser la tête, mais seulement couper les cheveux assez courts. 

5. De la couleur jaune d'or des fleurs du yamabouki (kerrie ou 
corète du Japon, Kerria japonica). 

6. Il s'asfit probablement d'un genre de coiffure particulier. 

7. La nonne était en realité la grand'mère de l'enfant. 

8. Zarou, ou *éigo, panier à couvercle au-dessous duquel oft 



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rfpOQUH DE BilAM 189 

« Ce méchant garçon n'en fait jamais d'antres et il ennuie 
tout le monde! Où est allé le moineau, maintenant? Lui 
qui grandissait si bien, ces derniers jours! Je crains 
qu'un corbeau ne l'aperçoive. » Et ce disant, elle sortit. 
Cette femme avait une longue chevelure flottante. Elle 
était de mine fort agréable. Les autres l'appelaient 
« Nourrice Shônagon 1 », et elle semblait chargée de 
surveiller la petite fille. 

La religieuse dit à l'enfant : « Tu es bien jeune et tu 
fais trop de sottises. Sans songer que ma vie même peut 
disparaître aujourd'hui ou demain, tu ne penses qu'à 
ton moineau et tu commets un péché en le gardant cap- 
tif 1 . Ce n'est pas bien. Allons, viens! » La petite fille 
s'avança, d'un air tout triste, les sourcils comme voilés 
d'un nuage. Son front était charmant; sa coiffure d'en- 
fant, pleine de grâce. Les yeux de Ghennji étaient attirés 
vers elle, et il pensait combien elle serait jolie plus tard. 
Elle ressemblait fort à une personne 1 à qui, naguère, il 
avait donné son cœur, et dont le souvenir lui fit verser 
des larmes. La religieuse, caressant la chevelure de la 
petite fille, lui dit : « Tu n'aimes pas qu'on te coiffe; et 
pourtant ta chevelure est bien belle ! Je suis triste quand 
je pense que tu es encore si enfant. À ton âge, certaines 
petites filles sont tout autres. Quand ta feue mère avait 
douze ans, elle était infiniment plus raisonnable. Mais 
si je devais te quitter maintenant, que deviendrais-tu ? » 

brûlait des substances odoriférantes pour parfumer les vêtements 
placés à l'intérieur. 

1. Titre décoratif (comp. ci-dessous, p. 195). 

2. Un pur bouddhiste devait respecter, non seulement la vie, 
mais la liberté même des animaux. Aujourd'hui encore, aux enter- 
rements bouddhiques, on Ucbe des oiseaux captifs, en particulier 
des pigeons et des moineaux. Cette charmante coutume, dont j'ai été 
témoin plus d'une fois il y a une quinzaine d'années, tend cepen- 
dant à disparaître. On rattrapait trop souvent les pigeons libérés 
pour les faire servir à d'autres obsèques ! Si bien que maintenant 
une clause à la mode, comme dernières volontés, est de ne deman- 
der « ni fleurs ni oiseaux », mais des envois d'argent que la famille 
transmettra à quelque œuvre de bienfaisance et dont elle fera tenir 
ensuite les reçus aux donateurs, avec ses remerciements. En cet 
ordre de choses, il y a trois étapes : faire des dépenses inutiles, sup- 
primer ces dépenses inutiles, inaugurer des dépenses utiles; nous 
en sommes au second degré, les Japonais au dernier 

9. La concubine impériale Fouji-tsoubo. 



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i9D ANTHOLOGIE DB LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Elle se init à sangloter; et à bette rue, Ghennji fut ému 
de sympathie. La petite fille, toute jeune Qu'elle fût, la 
te garda, puis, baissant les yeux» pencha la têtej en sorte 
que sa chevelure, étalée, apparut dans toute sa sjplendeur '• 
La religieuse reprit : 

Il ne faut paà que disparaisse 
Là rosée* qui nourrit 
La jeune herbe, 
Qui ne sait où sera la demeure 
Où elle croîtra ! 
«c C'est bien vrai, » dit l'autre suivante 1 ; et avec des 
larmes, elle répondit : 

Tant qu'elle ignore 
Quelle sera la fin de la croissance 
De la j eune pousse d'herbe, 
Gomment la rosée 
Pourrait-elle disparaître? 

A ce moment arriva l'évêque* : « Tous êtes exposées 
aux regards dé tout le monde. En cet endroit, vous êtes 
vraiment trop en vue. Je viens d'apprendre que Ghennji, 
le général de la garde, s'est rendu chez le sage d'à côté'* 
pour subir un exorcisme. Gomme il est venu incognito, 
je ne savais pas qu'il fût si près, et je ne suis pas encore 
allé le saluer. — En efjfet, dit la religieuse, îl serait hon- 
teux qu'on nous vit en cet état négligé ! » Et elle baissa 
le store. « Je vais donc, dit l'évéque, voir ce brillant 
prince tlicnnji, dont on parle tant. Rtême pour un bonze 
qui a renoncé au tildnde, c'est une de ces choses qui font 
oublier les tristesses de là vie et qui rajeunissent. » Il 
se leva. En entendant le bruit de ses pas, Ghennji revint 
au monastère 9 . 

(Ghap. V, Waka-Mouraçahi.) 

1. Ce que les Jnponais admiraient le plu! che» la femme, c'était 
la beauté de la chevelure. À défaut d'autres iridiées, qui d'ailleurs 
sont innombrables, le présent récit suffirait & l'établir. 

2. Ici, la religieuse. 

3. Par opposition à là nourrice. 

4. Sôsou, le second rang dans la hiérarchie bouddhique. 

5. Un ascète qui était le frère aîné de l'évoque. 

i. Pour la suite de cette aventure, voir ci-dessus, p. 141, a. 3* 



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c. — CONTES POPULAIRES 

LE KONNJAKOU MONOGATARI 



Les anciens contes du x« siècle avaient été, ayant tout, des 
récits pour les délicats : le Takétori Monogatari, malgré le ca- 
ractère étranger de son merveilleux, se passait a Kyoto, entre 
gens de la cour; le Ici Monogatari n'était guère qu'un tissu 
de poésies élégantes; lé Yarnato Monogatari lui-même, avec ses 
vieilles légendes du pays, était destiné à des lettrés. Ce genre 
aristocratique avait atteint son point culminant, sur la limite du 
x* et do xi* siècle, avec le Ghennji Monogatari. Le Konnja- 
kou Monogatari, paru en plein xi* siècle, nous offre maintenant 
des contes populaires, à un double titre : car, d'une part, ils 
font une place à la vie des bourgeois et du peuple, et d'autre 
part, ils sont écrits, sans aucune recherche, dans la langue vul- 
gaire qu'on parlait alors. 

Le Konnjakou Monogatari est un recueil de « Contes d'il y a 
longtemps l », composé par Minamoto no Takakoùni (1004- 
1077) 3 , qu'on connaît aussi sous le nom d'Ouji Daînagon, le 
« premier sous-secrétaire d'Etat d'Ouji », parce qu'il possédait 
une villa en cet endroit 8 . Très corpulent, il s'y réfugiait tou- 
jours avec bonheur pour fuir les chaleurs de l'été; et là, dit-on *, 
caché dans une auberge voisine, derrière un paravent, il s'amu- 
sait à noter toutes les histoires que racontaient les passants. 
Son recueil n'en contient pas moins nombre de récits livresques : 
sur une trentaine de volumes, un tiers sont consacrés pour 
moitié à des fables hindoues, où interviennent notamment dés 



1. Nous avons vu que tous les chapitres du Icé Monogatari com- 
mençaient par le mot Moukashi, « Il était autrefois ». Les contes du 
Konnjakou Monogatari débutent par l'expression Ima wa mouka&hi, 
m Maintenant, c'est Un passé », c'est-à-dire : « H y a bien longtemps ». 
Kon eljakou étant les équivalents chinois d'ima (maintenant) et de 
tnoukashi (autrefois), on s'explique ainsi le titre de l'ouvrage. 

2. Fils de Téskikata, l'un dés Slii-nagon (ci-dessus, p. 122, n. 1). 

3. Non loin de Kyoto, sur la roule de Nara. 

4. C'est ce que relate la Préfac du Ouji Shouï Monogatari, 
« Contes faisant suite (au recueil) d'Ouji », ouvrage publié au com- 
menrement du xui e siècle et dont l'auteur anonyme se contente 
d'ailleurs souvent de répéter sous une forme nouvelle les histoires 
de Takakoùni. 



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.192 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

animaux, pour une autre moitié à des légendes chinoises. Mais 
le resto de l'ouvrage, où revivent les classes inférieures du 
pays, renferme maints détails précieux pour l'histoire, surtout 
en ce qui touche les superstitions du temps. 

Le récit suivant va nous narrer une anecdote bien connue, 
souvent illustrée par l'art japonais 1 . 

HIROMAÇA VISITE SEMIMAROU 

Il y a bien longtemps, vivait un homme du nom de 
Minamoto no Hiromaça Àçon 1 , qui était fils du ministre 
de la guerre, prince Yoshi-akira, lui-même fils de l'em- 
pereur de l'ère Enngi 8 . Il était versé en toutes sortes de 
choses, surtout dans la musique; il jouait fort bien du 
luth 4 , fort bien de la flûte. Il fut un des dignitaires ad- 
mis au Palais 5 sous l'empereur Mourakami*. À la même 
époque, près de la Barrière d'Ohçaka, dans une hutte 
qu'il s'était bâtie, demeurait un aveugle du nom de Sé- 
mimarou 7 . Il était au service du ministre des cérémo- 
nies, prince Atsoutané. Ce prince, fils de l'ex-empereur 
devenu bonze 8 , Ouda, était extrêmement habile à l'art 
musical ; en sorte que Sémimarou, en l'écoutant souvent 
jouer du luth, parvint lui-même à y exceller. 

Hiromaça, qui désirait se perfectionner dans cet art, 
apprenant qu'il y avait à la Barrière d'Ohçaka un aveu- 

1. D'après E.-H. Parker, ce récit serait une légende d'origine chi- 
noise; mais il est fort possible aussi que les mômes circonstances 
réelles ou les mêmes inventions littéraires se soient produites dans 
les deux pays, étant donné que tous les arts, au Japon, depuis la 
poésie jusqu'au! industries manuelles, faisaient l'objet d'un ensei- 
gnement ésotérique, d'une « tradition secrète » (hidenn) dont on ne 
révélait pas aisément les « mystères intimes » (okoughi). 

2. Açon, titre honorifique 'très fréquent à la cour. — Ce person- 
nage est connu aussi sous le nom de Hakougha no Sammi, « le fonc- 
tionnaire du troisième rang Hakougha » (Hakougha, équivalent 
sino-japonais de Hiromaça). 

3. L'empereur Daïgo. dont le règne (898-930) fut particulièrement 
brillant sous l'ère Ennghi (901-923). 

4. Biwa. luth tétracorde. 

5. Un des dennjô-bito. Gomp. ci-dessus, p. 182, n. 1. 

6. 947-067. 

7. Voir ci-dessus, p. 113, où la Barrière d'Ohçaka est chantée jus- 
tement par Sémimarou. 

». L'expression plus concise de Hô-Ô, « empereur-boni e ». dési- 
gnait les empereurs qui, après avoir abdiqué, se rasaient la tèle et 
entraient en religion. 



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ÉPOQUE DE IIÉIAJf 193 

gle très fort an luth, aurait voulu l'entendre; mais 
comme ce dernier avait une demeure si extraordinaire, 
il lui envoya dire par un messager : « Pourquoi restez- 
vous en cet endroit ? Venez demeurer à la capitale ! » 
L'aveugle, en entendant cela, ne donna point de réponse, 
mais dit : 

En ce monde, 

De n'importe quelle façon 

On peut passer la vie, 

Puisqu'au palais comme à la chaumière, 

11 n'y a pas de fin 1 ! 

Le messager lui ayant rapporté la chose, Hiromaça, 
en l'apprenant, se sentit de l'estime pour cet aveugle, 
et il pensa dans son cœur : « Comme j'aime beaucoup 
cet art, j'aurais été bien heureux de le voir. Mais je ne 
sais s'il vivra encore longtemps, et ma vie aussi est 
incertaine. Dans la musique pour le luth, il y a deux 
airs, la « Fontaine qui coule » et les « Coups contre l'ar- 
bre* », qui doivent disparaître de ce monde, car, seul, 
cet aveugle les connaît. Je voudrais bien l'entendre 
jouer ces airs. » Pensant ainsi, il alla un soir à la Bar- 
rière d'Ohçaka; mais Sémimarou ne joua pas ces airs 
Ensuite, pendant l'espace de trois ans, chaque nuit, il 
se rendait auprès de la hutte de l'aveugle d'Ohçaka; et 
il écoutait debout, secrètement, dans l'attente de ces 
airs; mais l'aveugle ne les jouait pas. 

Dans la nuit du quinzième jour du huitième mois de 
la troisième année, la lune était un peu obscurcie par 
les nuages et le vent soufflait doucement. Hiromaça se 
dit : « Ah! qu'il fait beau, ce soir! C'est sûrement cette 
nuit que l'aveugle d'Ohçaka jouera les airs de la « Fon- 
taine qui coule » et des « Coups contre l'arbre » ! Il par- 
tit pour Ohçaka, et il écouta. L'aveugle, en pinçant son 
luth, semblait rêver à la mélancolie des choses. Hiro- 
maça, heureux, l'écoutait. Alors l'aveugle, plein d'en- 
thousiasme, se mit à chanter : 

1. À nos désirs. — Waraya, a hutte de paille », donc chaumière. 
%. Ryoucenn et Takoubokou. (Le pivert s'appelle takoubokoutchà.) 

13 

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194 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Malgré la violence 

De la tempête à la Barrière 

D'Ohçaka, 

Je me suis résigné à y demeurer 

Pour passer ma vie ! 

Et il commença de jouer du luth. Hiromaça, en l'é- 
coutant, versait des larmes, et il était ému de pitié. 
L'aveugle dit : « Gomme il fait beau, ce soir!... Que je 
voudrais avoir, cette nuit, un ami ayant le même cœur 
que moi, pour m'entretenir avec lui! » Entendant cela, 
Hiromaça s'adressa à lui, en disant : « Un homme de 
la capitale, du nom de Hiromaça, est venu ici » L'a- 
veugle lui demanda : « Qui êtes-vous, vous qui parlez 
ainsi ? » Hiromaça répondit : « Je suis tel et tel Gomme 
j'aime beaucoup cet art, je suis venu pendant trois ans 
auprès de votre hutte, et je suis bien heureux de vous 
voir cette nuit. » Hiromaça entra alors dans la hutte 
et s'entretint avec l'aveugle. Il le pria de lui faire en- 
tendre les airs de la « Fontaine qui coule » et des « Coups 
contre l'arbre ». L'aveugle lui dit : « Le prince qui n'est 
plus aimait à les jouer » ; et il les lui enseigna. Hiro- 
maça, n'ayant pas de luth, les apprit seulement par la 
parole. Il remercia à maintes reprises, et, au matin, il 
rentra chez lui 1 . 



D. LES LIVRES D'IMPRESSIONS 

LE MAKOURA NO SÔSHI 



A la différence des nikki, journaux intimes où 1 auteur pro- 
cède par ordre chronologique, les ouvrages connus sous le nom 
de sôshi ou de zouïhitsou, c'est-à-dire de « notes » écrites « au 

1. A ce récit, l'auteur ajoute de v agues considérations sur le peu 
de zèle des hommes de son temps, comparé à l'ardeur studieuse 
qui posséda cet humble aveugle et qui lui valut l'immortalité. 



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EPOQUE DE HÉIAN 195 

courant du pinceau », ne suivent aucun ordre quelconque. Ce 
sont des livres d'impressions qui ne relèvent que de la fantai- 
sie personnelle, des mélanges qui tiennent à la fois de nos 
a Essais », de nos « Pensées », de nos « Caractères », de mot 
« Mémoires ». et où triomphe, comme on pouvait s'y attendre, 
l'art délicat des Japonais. On en va juger tout de suite par le 
Makoura no Sôshi de Soi Shônagon. 



SËI SHÔNAGON 

Sèi Shônagon mérite une étude particulière, d'àbdrd parce 
qu'elle fut un type de femme très intéressant, ensuite parce que 
le genre qu'elle inaugura atteignit du premier coup, avec son 
livre d'esquisses, une excellence que ne devait égaler aucun des 
impressionnistes postérieurs. 

La date de sa naissance peut se placer vers l'an 968*. On sup- 
pose, sans preuves décisives, que son nom véritable était Ta- 
koushi ou Akikb. Son surnom s'explique, comme celui de Mou- 
ragaki Shikibou, par la combinaison d'un nom de famille avec 
un titre décoratif, Shônagon désignant un troisième sous-secré- 
taire d'Etat, et Sei étant la prononciation chinoise du caractère 
qui forme le premier élément du mot Kiyowara (« Champ pur »j, 
nom de la famille à laquelle elle appartenait. En effet, son père 
n'était autre que le poète Kiyowara no Motoçouké, un des ré- 
dacteurs du Gocénnshou*, qui descendait lui-même du prince 
Tonéri, le compilateur du Rihonnghi. D'après une autre ver- 
sion, elle Serait née d'un certain Akitada, gouverneur de Shi- 
môça, et Motoçpuké l'aurait seulement adoptée, en lui donnant 
par suite le nom de famille qui apparaît dans son surnom. Peu 
importe d'ailleurs : à défaut d'une hérédité certaine, nous sa- 
vons tout au moins qu'elle grandit dans une famille dont se» 
propres écrits allaient refléter bientôt la culture historique et 
le talent littéraire; car, si elle fut moins docte que Mouraçaki 
Shikibou, si elle eut en revanche plus de verve spontanée, elle 
devait ressembler à son émule par le même heureux mélange 
de l'érudition et du goût. La situation de son père, adoptif ou 
non, lui permit de devenir dame d'honneur de Sadako, l'épouse 
préférée de l'empereur Itchijô. Entrée à la cour, vers 990) 
comme une jeune fille modeste et timide 3 , Sei Shônagon s'y fit 

1. En effet, elle devait avoir sept ou huit ans de plus que son 
impératrice, Sadako, qui mourut à 24 ans en l'an 1000. 

2. Voir plus haut, p. 111. n. 3, et p. 117, n. 3. — L'arrière-graii d- 
père, Kiycwara no Foukayabou, fut aussi un bon poète (v. p. lOÔJ. 

3. D'aprèê ce qu'elle-même noua raconte (Makoufîk fit) Sèà/ii» 
livre IX, chap. XCVI). 



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196 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

bientôt remarquer par nn esprit trop vif pour n'ôtre pas quel- 
quefois mordant; on raconte quj les courtisans, qui redoutaient 
ses plaisanteries, pâlissaient à sa seule approche. Ces qualités 
d'enfant terrible ne la firent que mieux aimer de la douce im- 
pératrice qui l'avait prise sous sa protection. Mais, peu d'an- 
nées après, l'ambitieux Mitchinaga », voulant imposer sa fille, 
Jôtô Mon-inn, à l'empereur, parvint à faire écarter Sadako. Sei 
Shônagon, dont le cœur valait peut-être l'esprit, resta fidèle à 
l'abandonnée et consola ses derniers moments. A sa mort, en 
l'an 1000, elle se fit religieuse, ne vivant plus que d'aumônes, 
errant tantôt dans l'île de Shikokou, tantôt aux alentours de In 
capitale, où elle s'éteignit enfin et où se trouve son tombeau. 

Les Japonais, avec leur délicat symbolisme, comparent volon- 
tiers Mouraçaki Shikibou à une fleur de prunier, chaste, 
culée, Sei Shônagon à une fleur de cerisier, plus jolie, 
moins belle et d'une teinte rosée moins pure. Si nous tradui- 
sons ces poétiques images par des faits, nous constatons, à la 
vérité, que Mouraçaki Shikibou eut une conduite irréprochable, 
tandis que Sei Shônagon, d'allures plus libres, parait bien avoir 
connu l'amour sans s'être jamais mariée. Nous observons aussi, 
chez Mouraçaki, une élévation d'idées et de sentiments, une 
douceur de caractère, une indulgence surtout qu'ignorèrent 
toujours les victimes de Sei Shônagon, moqueuse, provocante, 
inexorable à toute sottise qui passait, vaniteuse à l'excès de 
cette merveilleuse présence d'esprit qui étonnait son entou- 
rage, mais dont elle tirait trop souvent des traits blessants 
pour les plus estimables dignitaires de la cour. Il est toujours 
bon de faire de l'esprit, excepté sur le dos des autres; or Sei 
Shônagon trouvait un certain plaisir à ennuyer son prochain. 
Rien d'étonnant si ceux qui jalousaient son talent profitèrent 
de ces imprudences pour ne pas le lui pardonner, et pour ré- 
pandre sur elle des bruits injurieux qu'il ne faut accueillir 
qu'avec une extrême prudence. Je ne crois pas, pour ma part, 
que Sei Shônagon ait été la femme lourde au physique et mé- 
prisable au moral que nous dépeignent certains de ses biogra- 
phes 2 . Si elle n'avait pas été distinguée de sa personne, elle 
n'aurait pas raillé comme elle fait lestypes vulgaires qui exci- 
taient son dégoût; et si elle n'avait pas eu quelques dons du 
cœur, elle n'aurait pas gagné la profonde affection que lui voua 
son impératrice. Je ne crois pas non plus qu'elle ait jamais été 
l'espèce d'ivrognesse qu'on nous décrit : en ce cas, elle n'au- 
rait pas représenté les buveurs commodes êtres détestables 8 . 

1. Voir p. 225. 

2. C'est notamment le portrait peu flatteur que semble adopter 
M. Florenz (p. 221-222). 

3. Voir plus bas, Makoura no Sâshi, chap. XVII, § 5. 



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Epoque de héian 197 

Je ne crois pas enfin que ces vices qu'on suppose l'aient fait 
chasser honteusement de la. cour : autrement, on l'aurait su, et 
Mouraçaki Shikibou, qui n'aimait pas cette rivale de mœurs 
trop libres et d'une fantaisie trop siugulière, qui a même tracé 
d'elle 1 une esquisse peu flatteuse où elle va jusqu'à l'accuser 
de ne pas savoir écrire correctement, ne nous aurait certes pas 
laissé ignorer un événement d'une telle importance 2 . A ces 
caricatures, opposez le portrait d'une de ces Françaises de l'an- 
cien régime, hardies, garçonnières et spirituelles, qui scanda- 
lisèrent parfois la cour et la ville, mais qui n'en furent pas 
moins, au fond, des femmes plus sérieuses qu'on ne croirait, 
et vous vous ferez une plus juste idée de ce que lut jadis, au 
palais de Kyoto, leur lointaine sœur japonaise. 

MAKOURA NO SÔSHI» 

Le Makoura no Sôshi, écrit par Sei Shônagon alors qu'elle était 
dame d'honneur, dut paraître sans doute dans les toutes pre- 
mières années du xi* siècle 4 , à peu près en môme temps que le 
Ghennji Monogatari. On peut traduire ce titre par « Notes de 
l'oreiller », l'auteur désignant par là, comme il ressort de son 
Epilogue 5 , une liasse de papier blanc où elle jetait ses pensées 
intimes comme elle les eût confiées à son oreiller, un cahier où 

1. « M»« Sei Shônagon a un caractère orgueilleux. Elle est forte 
en littérature. Pour déployer partout ses connaissances, elle se sert 
toujours de caractères chinois; mais, quand on examine de près ce 
qu'elle a écrit, il y a bien des choses qui laissent à désirer... » {Mou- 
raçaki Shikibou iïikki.) 

2. C'est aussi l'opinion de M. Foujioka Sakoutarô, professeur à 
l'Université de Tokyo, dans son récent ouvrage sur la période de 
Héian : Kokouboungakou Zennshi, iâtëzan-f cAd-tenn, Tôkyô, 2« éd., 
1906, p. 417. 

3. Makoura no Sôshi, et non Makoura Zôshi, comme on l'écrit 
quelquefois; car cette dernière prononciation éveille chez les Japo- 
nais ridée d'un livre pornographique. En 1901, une décision minis- 
térielle suspendit une revue qui portait ce titre. 

4. Vers le commencement de l'ouvrage, il est fait allusion à la 
retraite de l'empereur Kwazan (voir plus bas, p. 226), qui se produi- 
sit en Q86 ; vers la fin, il est question du général Toshikata et du 
ministre Maçamitsou, qui exercèrent leurs fonctions vers l'an 1002 ; 
par où nous voyons, tout au moins, que le Makoura no Sôshi ne 
fut achevé qu'après cette dernière date. 

5. Voir ci-dessous, p. 223. Il n'est d'ailleurs pas certain que Sei 
Shônagon ait donné elle-même ce titre à son ouvrage, que les plus 
anciens documents appellent tout simplement Sei Shônagon no Ki, 
« le Livre de Sei Shônagon », et qui n'apparaît sous le nom de Ma- 
koura no Sôshi que chez les écrivains postérieurs ; mais, dans tous 
les cas, c'est l'Epilogue indiqué qui explique cette dénomination 
pittoresque. 



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198 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

elle consignait ses impressions, aux heures de loisir, dans le 
secret de sa chambre, peut-être bien le soir, près de cet oreil- 
ler même, bref, une sorte de carnet de chevet. L'ouvrage est 
donc un recueil d'observations, d'anecdotes, de réflexions ins- 
crites l'une après l'autre, au hasard des rencontres quotidien- 
nes et sans aucun plan concerté. Si, à ce caractère général des 
zouïhitseu, on ajoute cette circonstance particulière que le 
manuscrit de Sei Shônag'on, en raison surtout de ses critiques 
contre maints personnages vivants, était destiné d'abord à res- 
ter' secret ou à ne circuler qu'en cachette, on comprendra que 
le Makoura no Sôshi représente fatalement un pêle-mêle d'une 
oenfusion merveilleuse, et que le lecteur fatigué des procédés 
habituels de l'art littéraire soit heureux d'entrer dans cette 
forêt vierge pour en explorer le délicieux fouillis. 

Pour mettre en relief le caractère de l'ouvrage, il me suffira 
de rapprocher, après les personnes mêmes de Mouraçaki Shiki- 
bou et de Sei Shônagon, les deux chefs-d'œuvre qu'elles produi- 
sirent Le Ghennji Monogatari était l'expression d'une intelli- 
gence noble et passionnée, d'une imagination tout à la fois 
réaliste et romanesque, d'un esprit viril par sa force en même 
temps que porté d'instinct aux plus touchantes analyses des 
faiblesses, des souffrances et des attendrissements du cœur 
Immain. C'était, en second lieu, un roman d'une composition 
savante et raffinée, le travail d'un auteur qui sait choisir et 
ordonner avec art les diverses scènes d'an long récit. C'était 
enfin l'œuvre d'un pinceau savant, habile à manier les phrases 
et à combiner les mots en vue d'une perpétuelle élégance lit- 
téraire. Le Makoura no Sôshi, étranger à toute idée de gravité 
et de pompe, est l'invention légère d'une âme gaie et sémil- 
lante qui s'amuse de toutes les choses curieuses qu'elle perçoit, 
qui tantôt exprime de fines impressions devant les aspects 
changeants de la nature, tantôt contemple avec un sens esthé- 
tique non moins profond les belles cérémonies de la cour, tantôt 
se souvient avec bonheur de quelque histoire ou un chambel- 
lan, un prédicateur, un amant, un fanfaron, un fâcheux a joué 
un rôle ridicule, tantôt se rappelle un trait railleur qu'elle a dé- 
coché avec art dans une circonstance chère à son amour-propre, 
et raconte tout cela, sentiments, anecdotes, réflexions sur les 
mœurs, remarques de toute espèce, avec un parfait abandon. 
De composition, point : du moins pour qui considère le plan 
désordonné des chapitres, ou même l'incohérence fréquente de 
leur contenu; mais çà et là, au milieu d'une longue série de me- 
nus propos isolés les uns des autres, ou même de simples énu- 
mérations (j'en ai compté jusqu'à quatre-vingts) où se trouvent 
cataloguées et classées les impressions les plus fugitives 1 , un 

t. On peu! supposer, étant données les vastes connaissances de 



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ÉPOQUE DB HÉIAN 199 

morceau plus étendu apparaît, on l'art se montre et qui fait 
voir que l'auteur de ces esquisses peut, à l'occasion, peindre 
tio tableau brillant, un pprtratt echeyéi ou mener à bonne fin une 
anecdote soutenue. Quant au style, tantôt d'une concision vou- 
lue et tantôt d'un cours facile, presque négligé, il sait prendre 
In tondes sujets les plus divers avec une admirable souplesse. 
Morne contraste enfin pour les vers qui, çà et là, étincelîent 
d.ms la prose de Mouraçaki ou de Sei. Ceux du Ghannji sont 
si parfaits que les critiques indigènes déclarent n'en trouver 
aucun qui soit inférieur aux autres; peux du Makoura no Sôsbi, 
tout en faisant apparaître en pleine lumière la solide érudition, 
du l'auteur, reposent cependant plus volontiers sur quelque 
improvisation ou quelque adaptation ingénieuse que sur une 
réello inspiration, et si les lettrés japonais aiment à rapprocher 
les essais de Sei Shônagon des poésies chinoises qui en furent 
les modèles, ils ne songent guère à comparer ces jeux d'esprit 
aux nobles vers de la grande poétesse l . Où les deux chefs-d'ecu* 
vre se rencontrent, pourtant, c'est d'abord dans le réalisme, si 
précieux, qui nous permet de voir à travers leurs pages toute 
la civilisation japonaise du x* siècle; et c'est aussi dans l'ex- 
pression qu'ils nous donnent des sentiments humains les plus 
généraux. A cet égard, le Makoura no Sôshi vaut le Ghennji et 
parfois même le surpasse. En lisant telles maximes concises où 
Sei Shônagon, femme du monde hardie qui pousse le franchise 
jusqu'au cynisme, marque d'un trait mordant quelque vice 
hypocrite, on songe à La Rochefoucauld; et quand on voit sur- 
tout tant de pages profondes où la terrible rieuse, si prompte 
à saisir tous les ridicules de la ville et de la cour, a mis en se 
jouant une pensée que signerait le meilleur des moralistes ou 
un portrait qui dresse devant nous l'image d'un caractère éter- 
nel, on ne peut s'empêcher de penser que le vieux Japon a eu 
aussi son La Bruyère. 

Le Makoura no Sôshi comprend 157 chapitres, distribués en 
12 livres 3 . Pour donner une idée aussi complète que possible de 
ce petit chef-d'œuvre japonais, je vais mettre ici, en traduc- 
tions ou en analyses, les quatre premiers livres, c'est-à-dire le 
tiers de l'ouvrage entier 8 . 

Sei Shônagon, qu'elle emprunta l'idée première de ses fameuses 
listes de « choses désolantes », « choses détestables », et la suite, à 
un ouvrage chinois, le Tsa-tsoan, ou « Collection mélangée », de 
là Nghishan (dynastie des Thang). 

1. Pour saisir la différence, voir ci-dessus, p. 122 (n° 57 du ê/ya* 
kouninn-isshou) et p. 125 (n* 62). 

2. Ou volumes (maki). 

3. M. Florenz constate avec raison (p. 223) que le Makoura no 
Séahi est difficile à comprendre, même pour les Japonais lettrés, à 
cause des nombreuses allusions qui en obscurcissent le texte. Mais 



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200 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

LIVRE PREMIER 

i. — l'aurore du printemps 1 

Ce qui me charme, au printemps, c'est l'aurore. Sur 
les monts, tandis que tout s'éclaire peu à peu, de fins 
nuages violacés flottent en bandes allongées. — En été, 
c'est la nuit. Naturellement, le clair de lune ! Mais aussi 
la nuit obscure, où les lucioles s'entre-croisent çà et là. 
Et même quand la pluie tombe, cette nuit me semble 
belle. — En automne, c'est le soir. Le soleil couchant, 
r lançant ses brillants rayons, s'approche de la crête des 
montagnes. Les corbeaux, qui se hâtent vers leurs nids, 
volent par trois, par quatre, par deux : c'est d'une tris- 
tesse ravissante. Et surtout, quand les longues files 
d'oies sauvages apparaissent toutes petites, quoi de plus 
joli ? Puis, quand le soleil a disparu, le bruit du vent, 
le chant des insectes, tout cela encore est d'une mélan- 
colie délicieuse. — En hiver, de bonne heure, il vu de 
soi que la chute de neige est charmante. Et l'extrême 
candeur de la gelée blanche! Mais, plus simplement, 
un très grand froid : vivement, on allume le feu, et on 

de là à prétendre (p. 229) que ce serait peine perdue de traduire ou 
même d'analyser un ouvrage qui veut qu'on écoute parler l'auteur 
lui-même, il y a une certaine distance. Assurément, il n'est pas 
plus commode de rendre en français le style de Sei Shônagon qu'il 
ne serait de faire passer en japonais les phrases savantes de La 
Bruyère. Je crois cependant qu'on peut y arriver en suivant de très 

{>rès la pensée de Sei, en sacrifiant au besoin, comme j'ai fait, l'é- 
égance de la traduction aune fidélité scrupuleuse, et en éclaircis- 
sant le texte, non par des paraphrases qui le gâteraient, mais tout 
simplement par des notes. 

1. Les commentateurs japonais intitulent ainsi ce chapitre, d'a- 
près les premiers mots par lesquels s'ouvre l'ouvrage. Divers autres 
titres, également ajoutes après rnup, ne répondent souvent qu'en 
partie au contenu du chapitre qu'ils ont pour objet de distinguer. 

Un commentaire bien connu est celui de Kitamoura Kighinn : le 
Makourano Sôshi Harou no akébono-shà, « Choix (de commentaire*) 
de l'aurore du printemps ». Ce titre ingénieux veut sans doute évo- 
quer, d'une part le début fameux de l'ouvrage lui-même, d'autre 
part l'idée que, tout comme l'aurore du printemps décrite par Sei 
Shônagon, le commentaire va illuminer peu à peu le texte. La réim- 
pression que je possède, publiée en 1893, était arrivée à sa 8« édi- 
tion en 1899, ce qui montre bien l'éternelle jeunesse de ce vieux 
Jirre classique. 



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ÉPOQUE t>B H&AM 201 

apporte le charbon de bois incandescent; c'est ce qui 
convient à la saison. Cependant, à l'approche de midi, 
le froid se relâche; et si le feu des brasiers se trans- 
forme alors en cendres blanches, voilà ce qui est mau- 
vais! 

II. — LES ÉPOQUES 

Gomme époques, le premier mois, le troisième mois, 
les quatrième et cinquième mois, le septième mois, les 
huitième et neuvième mois, le dixième mois et le dou- 
zième mois, tous ont leur charme dans l'année 1 . 

III. — LE NOUVEL AN 

C'est au premier de l'an surtout que l'aspect du ciel 
est vraiment serein et neuf. Une légère brume blanche. 
Tous les hommes, renouvelant leur costume, leur visage 
et leur cœur, font leurs souhaits au Prince, comme aussi 
à eux-mêmes. C'est bien amusant. 

Suit une évocation de diverses fêtes et occupations du pre- 
mier mois, de l'éveil du printemps, etc. 

IV. — CHOSES PARTICULIKEES 

Langage de bonze. — Langage d'homme et langage de 
femme*. — Langage des 'gens de la basse classe : leurs 
mots ont toujours une syllabe de trop. 

Faire un bonze de l'enfant qu'on aime, c'est bien dom- 
mage. La chose est féconde en espérances*; mais qu'on 
en fasse aussi peu de cas que d'un simple bout de bois, 
voilà ce qui est regrettable. Après un méchant repas 
d'abstinence, on trouve mal que le bonze veuille dor- 

1. Cette simple énumération tend à éveiller dans l'imagination 
du lecteur l'idée des fêtes qui, à la cour, marquaient ces époques 
préférées. 

2. Différence légère chez nous, mais profonde au Japon, où elle 
se manifeste, non feulement dans la langue parlée, mais même dans 
la langue écrite. Une femme qui compose une lettre emploie un 
plus grand nombre de mots d'origine proprement japonaise et de 
caractères syllabiques ; elle fait usage de certains idiolismes parti- 
culiers, etc. 

3. Car on croyait que la vocation d'un bonze ouvrait le paradis à 
neuf familles de sa parenté. 



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$Q2 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

niir. Si le jeune prêtre éprouve quelque curiosité (et 
comment ne regarderait-il pas, sans en avoir l'air, du 
côté où sont d^s femmes?), on l'accuse encore. Et la vie 
de l'exorciste 1 , combien n'est-elle pas plus dure! Tandis 
qu'il voyage à Mitaké, à Koumano, à toutes les saintes, 
montagnes, il doit subir de terribles ennuis. Si sa ré- 
putation commence à se répandre, on l'appelle de tou- 
te? parti, et, plus, il réussit dans ses oures, moins il a 
de tranquillité. Auprès d'un malade gravement attpint, 
comme il ne lui est pas facile de dompter le mauvais 
esprit, U tombe de fatigue et de sommeil; alors, on dit 
de lui : « Il ne fait que dormir 1 » Quelle situation em- 
barrassante! — Mais tout cela, e'était le vieux temps. 
Les habitudes d'aujourd'hui semblent plus faciles 1 . 

L'Impératrice étant allée visiter le daïjinn Narimaça*, 
sa voiture entra par la pprte de l'Est, si large entre ses 
quatre piliers; mais nous* préférâmes tourner par 1$ 
porte du Nord, où il n'y a point de garons. Certaines, 
dont la coiffure était en désordre, se disaient, dédai- 
gneuses, : <* Gomme npus serons conduites jusqu'à la 
porte intérieure, inutile de prendre tant de soins! a Par 
malheur, la voiture, couverte de palmes 5 , ne put en- 
trer, prise daps l'étroit portail. On disposa donc un 
chemin de nattes, et on nous pria de descendre, à notre 
grand dépit. Il n'y avait pas moyen de faire autrement; 
mais nous n'en étions pas moins ennuyées de nous voir 
dévisagées, en passant devant la salle de garde, par les 
courtisans et lés domestiques. Arrivées devant Sa Ma- 
jesté, comme nous lui racontions la chose, elle rit : 
« Mais, ici pareillement, il y a des gens qui vous regar- 
dent! Pourquoi avez-vous été si négligentes? — Sans 

1. Le ghennja, ou yamaboushi (celui oui « se couche sur la mon- 
tagne »). Ces exorcistes, à la différence des autres bonzes, n'étaient 
astreints ni a la tonsure, ni au célibat. 

2. Par ce trait final, Sei Shônagon insinue avec malice que (es 
bonzes, dégénérés, ne font plus leur métier en conscience. 

3. Il ne s agit pas ici d'un ministre d'Etat, mais d'un tchougouno 
êouké daïjinn, c est-à-dire d'un intendant au service de l'impéra- 
trice. 

4. l»es dames d'honneur. 

5. Biroghé no kourouma, voiture de cérémonie couverte de feuilles 
de être. " 



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EPOQUE DE HEIÀN 203 

doute, répqndis-je; mais comme chacun ici est habitué 
à nous voir, on s'étonnerait si nous paraissions trop soi- 
gneuses de notre extérieur. Gomment un tel palais peut- 
il avoir une porte si étroite qu'une voiture n'y peut pas- 
ser! Je vais bien me moquer du daïjinn, quand je le 
verrai. » Un instant après, il entra, portant un encrier 
et ce qu'il faut pour écrire. « Voilà, lui dis-je, qui est 
bien mal. Pourquoi donc votre habitation a-t-elle une 
porte si petite? — Ma maison, répondit-il avec un sou- 
rire, est appropriée à ma condition. — Et pourtant, 
j'ai entendu parler de quelqu'un qui avait une porte 
très haute. — C'est effrayant! s'écria-t-il, étonné. Vous 
voulez parler de Ou Téikokou 1 . Mais il n'y a que les 
vieux savants qui soient au courant de ces choses-là! 
Bar fortune, comme je me suis hasardé dans oette voie 
d'études , je puis comprendre votre allusion. — Votre 
voie n'est vraiment pas fameuse ! Votre chemin de nattes 
a fait tomber tout le monde, et c'était un beau désordre! 
— Gomme il pleuvait, le chemin ne deyai.t pas. être bon 
Mais allez- vous encore m'embarrasser?... » Et il s'en 
alla. « Quelle affaire \ dit l'Impératrice. Narimaça était 
tout intimidé ! — Oh ! ce n'est rien ! Je lui disais seule- 
ment comment notre voiture n'avait pu entrer. » Sur ce, 
je me retirai. 

Viennent ensuite d'autres anecdotes, un peu lestes, où le pau- 
vre Narimaça est pareillement raillé par la terrible dame d'hon- 
neur. Puis, elle nous raeonte avec esprit l'histoire du chien 
Okinamaro,. qui, pour avoir attaqué Miyobou no Omoto, l'au- 
guste chatte d'honneur dont Sa Majesté avait fait une dignitaire 
4u cinquième rang, fut l'objet d'un décret de bannissement à 
Tile des Chiens, mais revint un jour au Palais et obtint sa grâce 
par des larmes de repentir auxquelles, plus tard, Sei Shôna' 
gon ne pensait jamais sans avoir envie de pleurer elle-même. 
Après quoi, elle reprend le cours de ses impressions, en se. 
demandant soudain quel est l'état du temps qui convient aux 
«cinq fêtes 1 » : 

i. Personnage chinois qui avait fait faire l'entrée de sa demeure 
plus grande qu'il ne fallait pour ses besoins personnels, en prévi- 
sion du jour où ses descendants auraient une situation moins mo- 
deste que la sienne. 

2. Go-sekkou. Ce sont les vieilles fêtes populaires, que les nou- 
velles fêtes officielles n'ont pas encore supplantées entièrement. 



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204 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Au nouvel an, et le troisième jpur du troisième mois, 
il faut un très beau temps. Le cinquième jour du cin- 
quième mois, un temps sombre. Le septième jour du 
septième mois, un ciel d'abord nuageux, puis serein 
vers le soir : un beau clair de lune, et beaucoup d'étoi- 
les. Le neuvième jour du neuvième mois, que, dès l'au- 
rore, il tombe un peu de pluie; que les chrysanthèmes 
soient couverts de cette rosée, et que la ouate qui pro- 
tège les fleurs 1 , trempée d'eau, soit imbibée de leur par- 
fum : alors, on va voir ces fleurs de grand matin, sous • 
le ciel noir qui menace, et c'est délicieux*. 

V. — MONTAGNES 

Liste d'une trentaine de montagnes dont le nom loi semble 
poétique, ou rappelle quelque ancienne histoire, etc. 

VI. — PICS 

Encore une simple liste. 

VII. — - PLAINES 

id. 

VIII. — VILLES 
là. 

1. Contre la gelée. 

2. Le 7* jour du i #r mois, on allait cueillir dans les champs les 
« jeunes légumes » (waka-na) émergeant de la neige. — Le 3* jour 
du 3* mois, fête des jeunes G Iles — Le 5* jour du 5* mois, fête des 
garçons. — Le 7* jour du 7« mois, fcte de Tanabata, « le Septième 
80 ir », inspirée par une jolie légende d'origine chinoise. Une jeune 
Tisserande (l'étoile Véga) était si attentive à faire les vêtements des 
divinités qu'elle en oubliait sa toilette. L'Empereur du Ciel, pris 
de pitié, la donna en mariage au Bouvier (une étoile de la constel- 
lation de l'Aigle), qui habitait de l'autre côté de la Rivière céleste 
(la Voie lactée}. Mais alors elle se mit à négliger son travail. L'Em- 
pereur du Ciel, irrité, la fit revenir sur l'autre rive, et condamna 
son époux à ne plus la visiter qu'une fois par an, le 7* soir du 7* 
mois. On comprend donc pourquoi notre auteur veut, cette nuit-là, 
un ciel brillant, tout illuminé d'étoiles. — Le 9« jour du 9* mois, 
fête des chrysanthèmes. — Il serait plus simple, mais moins exact, 
de dire : le 7 janvier, le 3 mars, le 5 mai, le 7 juillet et le 9 sep- 
tembre. En effet, les mois du calendrier grégorien, en vigueur au 
Japon depuis 1873 seulement, ne correspondent pas à ceux du ca- 
lendrier lunaire, qui faisait commencer l'année environ un mois 
plus tard. D'où la nécessité de conserver l'ancienne computation du 
temps pour des fêtes qui doivent s'harmoniser avec les saisons. 



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ÉPOQUE DE HEIÀN 205 



IX. — GOUFFRES 
14. 

X. MERS 

Surtout des noms de baies fameuses. 
xi. — BACS 
XII. — TOMBES IMPÉRIALES 

Trois noms seulement, qui l'ont séduite ; le Tombeau du ros- 
signol, le Tombeau de la Plaine des chênes, le Tombeau cé- 
leste 4 . 

XIII. — PALAIS 

Quelques jolis noms de palais; et bien vite, elle revient an 
palais impérial, dont les scènes familières s'animent sous son 
fin pinceau : 

Sur le papier des portes à glissières du côte nord, à 
un coin du Seiryôdenn*, sont peints les êtres mons- 
trueux qui vivent dans l'Océan agité, avec leurs longs 
bras ou leurs longues jambes 3 . Quand l'antichambre [de 
l'impératrice] est ouverte, comme nous pouvons alors 
voir ces panneaux, nous avons coutume de nous en amu- 
ser. Un jour, nous étions ainsi occupées, près de grands 
vases à fleurs, de porcelaine verte, d'où de longues bran- 
ches de cerisiers débordaient jusqu'à la balustrade de 
la véranda. Vers midi, Son Excellence le daînagon* 
arriva. Il portait un vêtement souple, couleur de fleur 
de cerisier, et de larges pantalons d'un violet sombre; 
sur ses blancs vêtements de dessous, un dessin cra- 
moisi foncé. Gomme l'Empereur se trouvait là [avec 
l'impératrice], Son Excellence vint lui parler à l'entrée 
de la porte. A l'intérieur du store étaient les dames 
d'honneur, avec leurs amples costumes couleur de fleur 

1. Pour le plus fameux de ces tombeaux, celui de la Plaine des 
chênes, voir p. 70 et p. 275. 

2. • Palais pur et frais, palais de rafraîchissement. » 

3. Té-naga, ashi-naga, monstres chers à l'art japonais. 

4. Il s'agit ici du premier sous-secrétaire d'Etat Korétada, frère 
miné de l'impératrice. 



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206 ANTHOLOGIE DE LA. LITTÉRATURE JAPONAISE 

de cerisier, de glycine, de kerrie 1 , de toutes les nuances 
aimées. On servit le diner dans les appartements im- 
périaux. Nous entendions le pas des domestiques et la 
voix d'un chambellan qui disait : « Moins de bruit! » 
L'aspect serein du ciel était merveilleux. Quand tous 
les plats eurent été apportés, un chambellan vint an- 
noncer le repas 2 . L'Empereur s'avança par la porte du 
milieu, accompagné de Son Excellence le daïnagon, qui 
revint ensuite auprès des fleurs. L'Impératrice alors 
écarta son paravent et, venant au-devant de l'Empereur, 
l'accueillit sur le seuil. Ellle était d'une beauté exquise 
dans sa démarche, et tous ceux qui se trouvaient là en 
furent frappés. [Le daïnagon}, voyant cette splendeur, 
chanta : 

Les mois et les jours 

S'écoulent sans cesse : 

'Le mont Mimoro 

Demeure à j amais * 1 

Je trouvai cela très à propos, et vraiment je souhai- 
tais que cet état de choses durât mille années. 

Avant même que les dames qui servaient eussent ap- 
pelé les gens 4 , l'Empereur arriva dans les apparte- 
ments de l'Impératrice. Il dit : <• Préparez de l'encre 
dans l'écritoire. » Je ne pensais qu'à le contempler, et 
j'en oubliais l'Impératrice. Il plia du papier blanc, et 
ajouta : « Ecrivez là-dessus quelques choses anciennes, 
ce qui se présentera à votre esprit , sur-le-champ. — 

1. Voir ci-dessus, p. 188, n. 5. 

â. On sert d'abord ; après quoi, chaque convive vient s'asseoir 
devant s* table basse. 

3. Vieille poésie, recueillie plus tard dans le Shinn-îchokQuàenn- 
shou (voir p. 233) : 

Tsoaki rao ht mo 
Kawari-y oukè domo 
Hiça ni fourou 
Mimoro no yama no 
Toko miya-dokoro. 

(« Le palais éternel », dont parle le dernier vers, est omis dans la 
citation de notre auteur ) — Le mont Mimoro, dans la partie orien- 
tale du Yaraato, était un lieu sacré du Shinntô primitif (voir p. 58). 
En poésie, son nom évoque l'idée de l'éternité promise au pouvoir 
impérial. 

4. Pour emporter les petites tables, le diner étant achevé. 



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éPOQUB DE BEI AN 207 

Comment faire? demandai-je au daïnagon. - Ecrivez 
vite ot offrez. Pas de paroles inutiles. » Et descendant 
l'ccritoire 1 , il ajouta : « Vite, vite» sans réfléoliirl Même 
Nnniwazou*, ou n'importe quoi! » Il nous pressait. 
« Oh ! pensaient les dames d'honneur. Pourquoi nous 
commahde-t-on cela? » Elles étaient toutes troublées et 
rougissantes. Néanmoins elles écrivaient des poésies sûr 
le printemps, sur l'âme des fleurs, et la suite, enfin, 
elles me présentèrent le papier : « Voici, c'est votre 
tour. » J'écrivis : 

LeS années passant, 
Mon âge a vieilli. 
Et cependant, 
Si je regarde le Prince , 
Je n'ai plus de soucis '. 

Ayant jeté les yeux sur ces vers, Sa Majesté daigna 
me dire ; « J'apprécie votre bonne intention 4 . » 

Après hdus avoir conté une autre histoire analogue, où le père 
du daïnagon avait pareillement montré sa présence d'esprit 5 , 

1. Car l'empereur avait un siège plus élevé, 
f . Début d'une tannka du Kokinnskou, très connue (voir ci-des- 
sùs, p. 141, ri. 1). 
3. il s'agit encore d'une poésie du Kokimuhom, dont le teste était i 

Tofthl fonréba 
Yowaï wa oïnon 
Shika arério 
Hana wo shi miréba 
Mono-omoî mo nashi. 

Sei Shônagon remplace tout simplement, a l'avant-dernier vers, 
hana (fleur) par kimi (prince), et donne ainsi, sur des vers antiques, 
une pensée nouvelle qui exprime à merveille son impression du 
moment. 

4« Comp. M"« de Sévigné transportée de joie parce que le roi l'a 
fait danser ou parce que la reine a daigne lui adresser la parole. 

5. tyn trait du même genre, que les artistes japonais ont maintes 
fois illustré, et qui fonda la réputtiion de notre auti-ur an palais, 
nous est raconté par elle-môme au chapitre CXLV1 de l'ouvrage. 
Un jour qu'^l avait beaucoup neigé, l'empereur était dans sa cham- 
bre, causant avec son entourage, lorsqu'il demanda tout à coup : 
.«Sei Shùj comment est la neige de la montagne de Kôro? » Aussi- 
tôt, la jeune femme releva le store de la fenêtre; et l'empereur 
« daigna «ourire ». C'est qu'une poésie de Hakou Rakoutenn (Pé 
Lo-tieon) faméui poète chinois du ix« siècle) disait : 



Me soulevant «le l'oreiller, j'entends 
La cloche du temple d'iaï ; 



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208 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Sei Shônagon fait observer que, pour écrire ainsi un impromptu 
à la cour, le meilleur poète a besoin de savoir beaucoup de poé- 
sies anciennes; et à ce propos, elle mentionne un fait intéres- 
sant, en ce qui touche l'éducation que recevaient alors les jeunes 
Japonaises. Le ministre Morotada disait à sa fille : « Efforce-toi, 
d'abord, d'avoir une bonne écriture; puis, déjouer de la harpe 
mieux que personne; et apprends par cœur, entièrement, les 
vingt volumes dû Kokinnshou. * Un jour, arrivant chez elle à 
l'improviste, il l'examine sur cette anthologie : elle était bien 
troublée, mais elle savait tout. Plus tard, quand elle devint 
nyôgo > à la cour, l'empereur Mourakami l'interrogea, lui aussi, 
et fut charmé de ses connaissances. Conclusion : le public a 
tort de traiter à la légère les dames du Palais, 

LIVRE II 
XIV, — CHOSES DÉSOLANTES 

Un chien qui aboie pendant le jour. 

Une nasse à poissons au printemps*. 

Un vêtement kôbaï, au troisième ou au quatrième mois*. 

Une chambre d'accouchement où le bébé est mort. 

Un brasier sans feu 4 . 

Un conducteur qui hait son bœuf. 

Un savant à qui naissent continuellement des filles*. 

Une maison où Ton reçoit mal un visiteur venu par 

Relevant mon store de bambou, je vois 
La neige du pic de Kôro. 

(K6ro-h6, le sommet du mont « Brûle-parfums », en Chine). L'em- 
pereur, désirant que le store fût relevé, avait posé à la dame d'hon- 
neur cette petite question de littérature chinoise; et l'érudition 
classique de Sei Shônagon lui avait permis d'y répondre tout de 
suite en découvrant, d'un geste silencieux, le paysage d'hiver qui 
s'étendait au dehors. * 

1. Voir p. 181, n. 3. — Mourakami, 947-967. 

S. On mettait ces nasses de bambou dans les rivières, à Ouji par 
exemple (v. p. 126, n. 1), pendant les basses eaux de l'hiver; au 
printemps, plus d'utilité, puisque l'eau remonte; donc, les voir au 
moment ou commence la belle saison, c'est éprouver une impres- 
sion de froid rétrospective. 

3. Un vêtement rouge, doublé de violet, qu'on ne portait qu'en 
hiver. (Le kôbaï est un prunier à fleurs rouges.) 

4. Comme serait, chez nous, un foyer éteint, sans devant de che- 
minée. Go m p. la fin du chapitre I". 

5. Il n'aura point de fils pour lui succéder, alors que cet état de 
savant, réservé à une élite, était regardé comme devant être à peu 
près héréditaire. 



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iPOQUB DB HÉIÀN 209 

nn long détour. — Combien plus désolant, si c'est au 
moment du setchiboun * ! 

Dans une lettre du pays, il n'y a rien! On devrait 
penser de même façon pour une lettre de la capitale ; 
pourtant, comme elle contient toujours quelque chose 
d'agréable et comme on sait par ailleurs ce qui se passe 
dans le monde, tout va bien. 

On fait porter chez quelqu'un une lettre bien propre- 
ment arrangée, et on attend la réponse qui devrait venir; 
on te dit : « Quel retard étrange! » Mais cette lettre 
qu'on avait si gentiment nouée revient, salie, froissée 
par la main du messager, le trait même qui la cache- 
tait tout effacé* : « Il n'y avait personne! » Ou bien, on 
l'a retournée en expliquant qu'on ne pouvait la recevoir, 
« pour cause de deuil, et caetera. » Yoilà qui est tout à 
fait triste et désolant! 

Autre chose. Tandis qu'on attend quelqu'un qui devait 
sûrement venir, et à qui on a envoyé une voiture, on 
entend celle-ci qui rentre. Tout le monde sort pour voir, 
en se disant : « Le voilà ! » Mais la voiture pénètre dans 
la remise : bruit de brancards qui tombent brusque- 
ment. « Qu'y a-t-il ?» — Le conducteur répond « qu'au- 
jourd'hui on n'était pas là, qu'on ne vient pas » ; et il 
s'en va, n'ayant fait sortir de la voiture que le bœuf!... 

Autre chose encore. Le gendre qui fut adopté avec 
grand remue -ménage, un beau jour, ne vient plus : 
c'est un désastre! On l'a laissé aller chez une certaine 
personne au service du Palais ; on attend son retour : 
mais sans espoir'. 

1. Un passage du Ghennji Monogatari nous montre que, pour 
accomplir telles actions à telles époques, on devait éviter certaines 
orientations. Le visiteur qui a fait un long détour pour échapper 
aune direction néfaste méritait un meilleur accueil. — Lesetchiboun 
ou setsouboun est aujourd'hui la période de transition où l'hiver 
devient le printemps; autrefois, c'était le passage du printemps à 
Tété, et un moment de l'ète. Imaginons l'impression d'un homme 
qui, apportant ses vœux de nouvel an, serait reçu d'une manière 
glaciale. 

2. Autrefois, on fermait les lettres en nouant le papier lui-même. 
— Maintenant encore, un léger trait jeté sur l'enveloppe, à l'endroit 
où ses deux parties se rejoignent, est le moyen très simple qu'em- 
ploient le» Japonais pour assurer le secret de leurs correspondances. 

3. 11 s'agit du mouko, le jeune homme qu'on prenait à la fois 

1* 

DigitizedbyGoOQle 



210 ANTHOLOGIE DE LA. LITTÉRATURE JAPONAISE 

La nourrice B'en va, disant ; a C'est pour un instant. » 
Comme le bébé la réclame, on essaye de le consoler en 
attendant son retour, et on envoie dire : « Venez vite ! » 
Réponse : « Je ne pourrai pas rentrer ce soir. » Ceci 
n'est pas seulement triste : c'est haïssable 1 — Combien 
plus désolé, en pareil cas, l'homme qui avait demandé 
à son amie de venir! .... 

Une personne qui attend quelqu'un, très tard,, entend 
frapper discrètement à la porte. Le coeur plftin de tvour 
ble, elle fait demander : « Qui est là? » Mais, hélas I 
c'est un autre, abolument étranger. Ghose désolante en- 
tre toutes. 

Pour subjuguer le mauvais esprit, d'une manière gran- 
dement imposante faisant apporter ses masses et ses son- 
nettes, l'exorciste s'est mis à pousser une voix de cigale. 
Par malheur, aucun signe que le démon veuille partir, 
La famille assemblée, qui était en prières, hommes et 
femmes, tous commencent à avoir des doutes. Pour lui, 
il Be fatigue à prier; mais toujours point de signe. Alors, 
il déclare qu'on peut se relever et reprend ses sonnettes, 
avouant l'inutilité temporaire de ses efforts. Il se passe 
la main dans, les cheveux, se gratte la tète. Enfin, avec 
des bâillements, il s'étend, épuisé 1 . 

A la maison de l'administrateur, qui n'a pas encore 
obtenu sa nomination au gouvernement d'une province, 
mais qui, dit-on, l'aura sûrement cette année-ci 8 , arri- 
vent tous ceux de ses clients qui habitent un peu loin ou 
à la campagne. Les allées et venues des voitures se mul- 
tiplient. Tout le monde accourt pour la visite aux tem- 
ples *. On mange, on boit, on fait du vacarme. Cependant, 
jusqu'à l'aurore même du dernier jour des promotions, 
aucun bruit ne vient frapper à la porte *. Mais on dresse 
l'oreille : on a entendu les cris des avant-coureurs du 



comme fils adoplif et comme gendre. — Le mari n'habitait pas avec 
sa femme, mais venait la voir chez ses parents. 

t. Comp. chap. IV, § 2, etchap. XVII, §3. 

2 Au nouvel an, pendant trois jours, la cour délibérait sur ces 
promotions. 

3. Que Faisaient les nouveaux gouverneurs. 

4. C'est-à-dire ; personne ne vient apporter la nouvelle d'une 
nomination» 



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£P0QUB DE HÉIAN 211 

cortège 1 ; les dignitaires de la cour* sortent du Palais. 
Les domestiques, qui étaient allés s'informer des déci- 
sions prises la veille, et qui depuis longtemps attendaient, 
tremblants de froid, reviennent enfin, avec une démarche 
languissante. Les gens qui étaient restés à la maison 
n'osent même pas leur demander la nouvelle. Seuls, les 
provinciaux les questionnent sur ce qu'est devenu leur 
seigneur. Réponse ironique des serviteurs : « Il est ex- 
gouverneur de telle ou telle province. » Ceux qui, réel- 
lement, avaient compté sur la chose pensent que c'est 
bien triste. Le lendemain matin, tous les clients qui 
encombraient la maison s'en vont, l'un après* l'autre. Les 
vieillards, qui ne peuvent abandonner leur maître, se 
promènent en comptant sur leurs doigts les provinces 
qui seront vacantes l'année prochaine. C'est vraiment 
désolant! 

On envoie chez quelqu'un une poésie qu'on croyait bien 
faite : pas de réponse! ~- $i c'était. un billet doux, que 
faire? — En ce dernier cas, ne pas répondre pour dire au 
moins que «c la saison est belle, et caetera », je pense que 
ce n'est pas bien. ( t 

A qui vit dans une maison bruyante et active, un homme 
un peu démodé, qui veut se distraire et qui a du temps 
à perdre, adresse une poésie quelconque, en vieux style. 

Attachant une grande importance aux éventaijs pour 
une fête, on a donné sa commande à un marchand qui, 
croyait-on, ferait mieux que personne. Mais, le jour ar- 
rivé, on reçoit un éventail dont le dessin est d'une lai- 
deur qui dépasse tout ce à quoi on pouvait s'attendre. 

Au messager qui apporte un cadeau* a l'occasion d'une 
naissance ou d'un départ, on ne donne aucun pourboire! 
— Même aux gens qui arrivent porteurs d'un kouçou- 
dama ou d'un ouzoutchi dérisoires', il faut toujours lais- 
ser quelque chose. Un cadeau qu'on n'attendait pas est 



1. Ces avant-coureurs crient pour avertir les passants d'avoir à 
se ranger. 

2. Ceux qui ont arrêté la liste. 

3. KouQoudama* boule do fleurs artificielles parfumée, d'où re- 
tombent des cordons de cinq couleurs, et qu'on suspendait dans les 
maisons pour se préserver des maladies. Ouzoutchi» espèce de mar- 
teau de bois, destiné pareillement à chasser les mauvaises influences. 



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212 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

toujours plus réjouissant. — Par contre, un domestique 
arrive, le cœur battant, se croyant chargé d'une chose 
de conséquence. En fait, on ne reçoit rien; et on ne donne 
rien. Désolation! 

Une maison où, après avoir choisi un gendre, pendant 
des cinq et six ans, on n'a pas à s'occuper de préparer 
la chambre d'accouchement : voilà bien une chose déso- 
lante!... 

Un bain pris au réveil : chose irritante ! 

Une longue pluie, au dernier jour de Tannée 1 . 

Dans un jeûne prolongé, on a négligé un jour*! 

Un costume blanc, au huitième mois*! 

Une nourrice qui commence à manquer de lait. 

XV. CHOSES FATIGANTES 

Les cérémonies d'un jour d'abstinence. 
Les affaires qui durent plusieurs jours. 
Une longue retraite au temple. 

XVI. CHOSES QU'ON MEPRISE 

Une maison qui regarde le nord. 

Un homme réputé comme trop bon. 

Un vieillard trop âgé. 

Une femme frivole. 

Un mur de terre écroulé. 

XVII. CHOSES DÉTESTABLES 

Un visiteur qui cause longtemps au moment où vous 
êtes pressé. Si c'est un familier, vous pouvez le congé- 
dier, en lui disant : « Plus tard ! » Mais s'il s'agit d'un 
homme avec qui l'on doit se gêner, c'est extrêmement 
détestable. 

Tandis que vous frottez sur la pierre de l'écritoire le 
bâton d'encre chinoise, vous rencontrez un cheveu. Ou 
encore, dans ce bâton d'encre, il se trouve un petit cail- 
lou qui se met à grincer, ghiahi-ghishi! 

1. C'est-à-dire au moment où on consulte le ciel pour la fête du 
lendemain. 

2. Tout le reste est nul. 

?. Toilette de printemps, qui ne convient pas à Tété. 



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ipoQtJfc dis Hjhut 213 

Un homme tombe malade, soudainement. On Ta cher- 
cher l'exorciste. Il n'est pas à son endroit habituel, mais 
quelque part ailleurs : il faut le chercher partout. Enfin, 
après une attente pleine d'impatience, il arrive. Avec 
joie, on l'invite à faire ses prières et ses rites. Serait-il 
fatigué de dompter les mauvais esprits ? A peine a-t-il 
pris place que, déjà, il marmonne d'une voix endormie. 
C'est vraiment détestable ! 

Un homme banal, qui parle beaucoup, comme quel- 
qu'un qui saurait toutes choses. 

Quelqu'un qui, se chauffant au brasier, se tend la peau 
des mains. Un homme jeune faisait ainsi : c'était bien 
désagréable. D'ennuyeux vieillards, à la bonne heure : 
ils peuvent même élever le pied contre le brasier et se 
l'y frotter tout en causant. — Les hommes qui ont de 
telles manières seront capables, arrivant en visite, de 
balayer d'abord avec leur éventail la poussière de la 
place où ils vont s'asseoir ; puis, ils se mettront à leur 
aise, largement répandus; et ils disposeront leur vête- 
ment de travers sur leurs genoux. On pourrait croire que 
ces mœurs ne se rencontrent que chez des gens négligea- 
bles ; mais des personnages comme un Shikibou no Tayou 
et un ancien gouverneur de Sourouga se comportaient 
de la sorte. — Pareillement, les hommes qui, buvant du 
saké, appellent à haute voix, s'essuient la bouche, se 
frottent la barbe, s'ils en ont une, puis offrent leur coupe 
à d'autres ; ou qui, branlant la tête et faisant la moue, 
chantent des choses vulgaires. Tout cela, je l'ai vu chez 
des gens très bien, et je pense qu'on n'y prête pas assez 
d'attention. 

Envier tout le monde ; geindre sur sa condition ; criti- 
quer les autres : tout cela est parfaitement détestable- 
Un bébé qui crie juste au moment où l'on veut écouter 
quelque chose. 

Des corbeaux qui s'assemblent et croassent en s 'entre- 
croisant dans leur vol. 

Un chien qui aboie contre l'homme qui vient discrète- 
ment vous voir. On voudrait tuer ce chien ! 

Un homme qu'on a fait se cacher dans un endroit inu* 
site pour le sommeil, et qui ronfle ! 

Un ami, qui vous visite en secret, est entré avec on 



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214 ANTHOLOGIE DB LA LtTTEttATUKE JAPON AÎSE 

long éboshi 1 j en sortant, dans sa hâte et sa crainte d'ê- 
tre vu, il accroche quelque objet bruyamment, soyoro ! 
C'est tout à fait détestable. — Et aussi quand, touchant 
de sa tête le store suspendu, il le fait vibrer, sarasara ! 
— Surtout s'il fait tomber à terre la partie supérieure du 
store! On peut pourtant bien entrer et sortir en relevant 
tout doucement et sans bruit! 

Quelqu'un qui ouvre très brusquement le yarido*. Qu'on 
soulève un peu cette porte : elle ne fera aucun bruit. 
Mais si on ne sait pas s'y prendre, le shôji* même joue et 
résonne. 

On se couche, ayant bien sommeil. Le moustique vient 
voler tout près de la figure, en se nommant d'une voix 
très fine 4 . Le bruit de ses ailes est plutôt grand pour 
son corps. Chose très détestable ! 

Les gens qui vont dans une voiture grinçante. Sans 
doute leurs oreilles n'entendent-elles rien? Si je monte 
moi-même dans une telle voiture, c'est son propriétaire 
qui est détestable ! 

Lorsqu'on raconte une histoire, quelqu'un qui se met 
en avant, tout seul, pour montrer sa propre intelligence ! 
D'une manière [générale, se mettre en avant, enfants ou 
grandes personnes, c'est toujours détestable. 

Vous racontez quelque histoire de l'ancien temps. Quel* 
qu'un, pour un détail qu'il connaît, interrompt tout à 
coup, et vous rabaisse en démentant ce que vous venez 
de dire. C'est vraiment détestable. 

1. Espèce de bonnet phrygien laqué en noir, porté au sommet 
de la tète et retenu sous le menton par un cordon de soie violette. 
C'était la coiffure ordinaire des nobles. Leur coiffure de cérémonie 
était le kamrrïouri, composé d'une petite calotte ronde d'où s'élan- 
çait le long ruban noir, rigide et recourbé en arrière, que con- 
naissent bien tous ceux qui ont feuilleté de vieilles estampes japo- 
naises; les prêtres shiiintoïstes le portent encore aujourd'hui. Le 
chapitre des chapeaux est d'ailleurs fort compliqué : au vu* siècle, 
on pouvait compter 48 variétés de kammouri, suivant les rangs à la 
cour. (Comp. p. 2Ô3, n. 2, et p. 297, n. 4.) 

2. Porte treillissée tournant sur des gonds fixés à la partie supé- 
rieure du chambranle. 

3. Les shôji sont ces cadres de bois, recouverts de papier et glis- 
sant sur des rainures, qui tiennent lieu à la fois de portes et de fenê- 
tres dans la maison japonaise. 

4. Il « dit son nom » (n* nori). comme faisait un guerrier sur le 
point d'attaquer son adversaire (v. ci-daesous, p. 242), 



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1ÊPOQU* DE HÉIAK $1$ 

Une souris qui court partout! Très détestable. 

Des enfants qui sont venus par hasard, qu'on a cares- 
sés, auxquels on a donné des choses pour s'amuser, et qui 
ensuite prennent l'habitude d'entrer,' et dispersent tous les 
objété. Détestable! / T 

Soit chez soi, soit à la cour, où on se trouve de service, 
une jSe*soflnè se présente, tjtt'oW 'souhaité ne pai* Voir. On 
fait semblant de dormir. Alors les gens de la maison en- 
courent pour vous tfétèille'*, etvdtis secouent, vous tirent, 
en avant l'air de Êeri&ër , k|ue'votis êtes trop gourmand de 
sommeil. Très détestable! 

Un nouveau* venu, dépassant les plus anciens, parle 
en pédagogue, comme s'il s'avait toutes choses, et ' d'un 
air protecteur, très détestable? 

Un homme avec qui l'on es*t en relations se met à louer 
une femme qu'il a connue ) Bien* quié Ce soit une affaire 
du passé, c'est fort détestable. Combien plus, s'il s'agit 
d'une intrigue qui dure encore ; alors, on peut s'imagi- 
ner!... Et cependant, même en ce èas, la bhoéë n'est pas 
toujours si détestable 1 ../ * 

L'homme qui, ayant éternué, marmotte une prière, fin 
général, excepté le maître de la maison, ceux qui éter- 
nuent très fort sont détestables. 

Les puces aussi sont détestables, lorsqu'elles dansent 
partout sous les vêtements, comme si elles les soule- 
vaient. 

Des chiens qui aboient longuement, sur un ton mon- 
tant. C'est lugubre et détestable. 

Surtout, le mari de nourrice! Si l'enfant est une fille, 
passé éhéôré, car 'it né s'en occupé guère. Mais si c'est 
un garçon, il le considère comme sa chose et le gardé 
avec l'autorité d'un tuteur ; il calomnie lés gens qui sem- 
bleraient contrarier, si peu soit-il, les augustes volontés 
de cet enfant; il se montre fier envers tout le monde. Et 
malgré ses crimes, comme personne n'ose i'àocuser, d'un 
air 4ominateur, }} dirigé les affaires! 



1. 9ei Shdutgoii, en bonne Japonaise, aurait honto de se montrer 
trop jalouse* 



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216 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 



XVIII. — CHOSES QUI FONT BATTRE LE CŒUR 

Des moineaux qui nourrissent leurs petits. 

Passer près de l'endroit où Ton amuse des petits en- 
fants. 

Se coucher seule dans une chambre où brûle un encens 
exquis. 

Yoir son miroir chinois un peu terni. 

Un bel homme, arrêtant sa Toiture, dit quelques mots 
pour annoncer sa visite. 

Se laver les cheveux, faire sa toilette, mettre ses vête- 
ments tout embaumés d'encens. Même quand personne ne 
nous voit, au fond du cœur, c'est encore émouvant. 

Une nuit où 1 on attend quelqu'un, l'averse, le remue- 
ment des choses qu'ébranle le souffle du vent, tout cela 
émeut. 

XIX. — CHOSES QUI FONT NAÎTRE UN DOUX SOUVENIR 
DU PASSÉ 

Les aoï desséchés *. 

Les objets employés à la fête des poupées*. 
Un jour de loisir, où il pleut, on trouve les lettres d'un 
homme jadis aimé*. 
Un éventail chauve-souris de l'an passé 4 . 
Une nuit où la lune est claire 5 . 

XX. CHOSES QUI BGAYENT LE CŒUR 

Au retour de la promenade, dans des voitures pleines 
à déborder, avec des hommes très nombreux, les con- 
ducteurs guident bien les bœufs et font courir les voi- 
tures. 



1. Ces roses trémières font penser à la dernière fête de Kamo, oit, 
suivant l'usage, on les avait portées dans ses cheveux. 

2. Le 3° jour du 3* mois ; comp. chap. IV, p. 204, n. 2. — Ces objets 
rappellent à une femme sa preaiière jeunesse. • 

3. Comp. ci-dessus, p. 185. 

4. Eventails d'été, imitant une chauve-souris. — Ils éveillent le 
souvenir des fêtes où ils parurent. 

5. L'idée poétique de la lune évocatrice du passé est une concep- 
tion d'origine chinoise (voir p. 151, n. 6). 



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frOQtTÈ Dfi tfrëlAN 217 

Une lettre écrite sur du papier de Mitchinokou, blanc 
et propre, avec un pinceau si fin qu'il semblerait ne pou- 
voir tracer un trait. 

L'aspect de la descente d'un bateau de rivière. 

Des dents bien noircies 1 . 

Plusieurs coups heureux au jeu de dés*. 

Une purification contre les mauvais sorts récitée au 
bord de la rivière par un devin qui parle bien*. 

Lorsqu'on se réveille pendant la nuit, boire un peu 
d'eau. 

A un moment d'oisiveté, où l'on s'ennuie, arrive un 
visiteur qui n'est ni trop intime, ni trop étranger. Il 
cause de toutes les choses actuelles qui se passent dans 
le monde, choses plaisantes, choses détestables, choses 
étranges, touchant ceci, touchant cela, affaires publiques 
et affaires privées, juste au degré qu'il est agréable 
d'entendre. Cela vous charme le cœur. 

Une voiture de cérémonie, couverte de palmes, qui 
avance avec une sereine lenteur. Celle qui se presse n'est 
pas imposante. C'est la voiture légère, treillissée de bam- 
bou*, qu'on doit faire courir. — Cette voiture sort d'un 
portail. A peine l'a-t-on aperçue, elle est déjà passée; 
on ne voit plus que les valets qui la suivent. Il est char- 
mant de se demander : « Qui était-ce ? » Mais si elle mar- 
che lentement et longtemps, c'est très mauvais. 

Le conducteur d'une voiture à bœufs doit être grand, 

1. On sait que les anciens Japonais se noircissaient les dents avec 
soin. Cette coutume bizarre, qu'on trouve mentionnée pour la pre- 
mière fois au début du x« siècle, et qu'on explique tantôt par un 
goût esthétique singulier, tantôt par 1 idée contraire de renoncer à 
toute coquetterie, n a reçu jusqu'ici aucun éclaircissement positif. 
Interdite aux hommes en 1870, abandonnée par l'impératrice actuelle 
et dès lors parles femmes en général, elle devient de plus en plus 
rare. La recette de la préparation employée, une espèce d encre noire, 
peut être donnée sans danger aux lectrices européennes : elle a été 
notée par A. 6. Mitford (lord Redesdale) dans ses Taies ofold Japan, 
Londres, 1888, p. 374. 

2. Tchôbami. 

3. Il ne s'agit pas ici de YOho-harahi générale (ci-dessus, p. 25), 
mais d'une purification de sorcellerie {tsouço no harahi) prononcée 
par un de ces devins qui disent la bonne aventure (on-yôshi). 

4. Ajiro-gourouma, voiture entourée d'un treillis de bambou, de 
roseau ou de thuya. — La voiture couverte de palmes est celle que 
nous avons rencontrée au chap. IV, § 3. 



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21 8 ANTHOLOGIE DIS LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

avec des cheveux gris, une face rubiconde, un maintien 
robuste. Les valets de pied, sveltes : un beau garçon, 
tant qu'il est jeune, doit toujours paraître tel; l'homme 
très gras semble endormi. Les pages, petits, avee de 
beaux cheveux doux, et une jolie voii : lorsqu'ils parlent 
en se prosternant, c'est vraiment bien. 

Pour les chats, le dessus du dos étant noir» que tout le 
reste soit blanc. 

Quant au prédicateur, il doit*tre beau. Lorsqu'on tient 
les yeux fixés sur son visage, on sent mieux la sainteté 
de son discours. Mais comme, lorsqu'on regarde ailleurs, 
on oublie d'écouter, si le prédicateur est laid, on craint 
toujours d'être en faute. Je cesse de traiter ce point. 
Plus jeune, on pourrait écrire sur un pareil péché;- mais 
maintenant, j'ai trop peur d'être coupable '. ■ 

Après cette é numération, quelques anecdotes ; et lé chapitre 
s'achève par des descriptions de paysages, de» feftextotts slifl* 
clair de lotte, des* considérations sur le* véteiàettt*, et*. 

LIVRE III 
XXI. — FLEURS DES ARBRES 

Jolis développements sur les principales fleurs japonaises, 
celles des arbres étant les pins estimées. 

XXII. ÉTANGS 

Surtout des noms propres, comme plus haut. 

XXIII. FÊTES 

Un peu spécial pour le lecteur européen. 

XXIV. — ARBRES 

Les arbres employés â diverses fêtes, etc. 
xxv. — l'oiseau 

Pêle-mêle sur le perroquet, le coucou, le râle d'eau, la bécas* 
Sine, Je faisan, la cigogne, etc., etc. 

XXVI. — CHOSES ELEGANTES 

Chez une fillette, un vêtement blanc sur un vêtement 
rose. 



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EPOQUE DE BEI AN 2l9 

Les petits de canard s au y âge. 

Dans un bol de métal neuf , de la glace pilée, arec du 
sirop 1 . 

Un rosaire de cristal 9 . 

Des fleurs de glycine et de prunier, couvertes de neige. 

Un très joli bébé qui mange de t fraises. 

xxvn. — l'insecte 

Une énumératlon d'insectes japonais; pois, des légendes et 
des remarques plaisantes sûr certains d*entre eux; A propos 
des mouches, l'auteur s'indigne : « Les mouches n'ont atieune 
grâce; elles vont se poser sur tous les objets, et marchent sur 
nos figures, avec leurs patte* mouillées. On devrait plutôt les 
classer parmi les Choses détestables. » 

XXVIII. — CHOSES QUI NE S'ACCORDENT PAS 

Je n'en cite que quelques-unes, certaines de ces oppositions 
ayant un caractère national trOji particulier. '"' 

Une personne qui, ayant de mauvais cheveux, s'est 
mis un vêtement éh' damas de soie blanche. 

Des cheveux crépus ornés de feuilles d'aoï'. 

Une femme qui n'a même plus de dents, mangeant des 
prunes sures, fait la grimace. 

L'officier de la garde impériale, faisant sonner au 
dehors son titre de chambellan de sixième classe, se 
croit un personnage brillant. Les campagnards et les 
gens du peuple le considèrent comme un être surnaturel, 
et tremblent en échangeant des regards. Cependant, à la 
cour, cet officier pénètre discrètement dans un couloir 
étroit et se couche. C'est bien mal approprié ! 

Un homme à barbe noire, l'air désagréable, âgé, joue 
avec l'enfant de la personne qui lui cause. 

Un bel homme a une femme hideuse. 

XXIX. — CASCADES 
Enamération. 

1. On rabotait de la glace, qu'on mettait dans un bol plein d'ama- 
Jtoura (amai, doux ; kazoura, une liane qui, bouillie, donnait une 
■ubstance sucrée). 

%. JÇouzou, le rosaire bouddhique. 

3. Comp. chap. XlX, § 1. 



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220 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

XXX. — RIVIERES 
là. 

XXXI. — PONTS 
là. 

XXXII. VILLAGES 

Ici, la liste' coutumière se termine par un petit problème 
que Sei Shônagon pose aux chercheurs d'étymologies, à pro- 
pos du village de Tsoumatori (dont le nom peut signifier : 
prendre-femme) : • La femme d'un homme a-t-elle été prise 
par quelqu'un? Ou bien a-t-il pris la femme d'un autre? » 

XXXIII. HERBES 

Une liste encore, avec quelques brèves réflexions. 
XXXIV. — RECUEILS DE POESIES 

Simple rappel des noms de trois anthologies : le Manyôshou, 
le Kokinnshou et le Gocennshou*. 

XXXV. SUJETS DE POESIES 

Elle en indique 17, qui méritent d'âtre cités comme étant, 
au point de vue japonais, des thèmes plutôt singuliers et d'un 
développement peu facile. 

Miyako (la capitale). — Kouzou (voir ci-dessous, n. 3). — Af«- 
kouri (une châtaigne d'eau). — Ko ma (le poulain). — Araré (la 
grêle). — Saça (voir p. 48, n. 8). — Tsoubomiré (une espèce de 
violette). — Hikaghè (voir p. 48, n. 6). — Komo (un roseau dont 
on faisait des nattes). — Takacè (le bateau de rivière). — Oshi 
(le canard mandarin). — Açaji (encore une espèce de roseau). 

— Shiba (le gazon). — Aotsouzoura (une plante grimpante). 

— Nashi (le poirier). — Natsoumé (le jujubier), —Açagao (voir 
note 2). 

XXXVI. FLEURS DES HERBES 

C'est-à-dire, des plantes herbacées, par opposition aux Fleurs 
des arbres du chapitre XXI. — Impressions sur l'oeillet sauvage, 
la campanule à grandes fleurs, le chrysanthème (« Des fleurs 
de chrysanthème, çà et là, fanées »), la gentiane, la spirée du 
Japon, etc., etc. 3 . 

1. Voir ci-dessus, p. 84, p. 100 et p. iii. 

2. Parmi toutes les plantes que notre auteur énumère dans ce 
chapitre et dans le précédent, on peut relever les « Sept fleurs ds 



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EPOQUE DE HÉIAN 221 



XXXVII. CHOSES PEU RASSURANTES 

La mère d'un bonze qui est allé s'enfermer dans la 
montagne pour douze ans 1 . 

Tandis qu'on ne connaît pas encore le cœur d'un do- 
mestique nouveau, on l'a envoyé chez quelqu'un, avec 
des choses de valeur. 

Un bébé qui ne parle pas encore crie sans se laisser 
prendre dans les bras, en se renversant. 

Manger des fraises dans l'obscurité. 

XXXVIII. — CHOSES INCONCILIABLES 

L'été et l'hiver. — La nuit et le jour. — La pluie et le 
beau temps. — Jeunesse et vieillesse. — Rire et colère. 
— Le noir et le blanc. — Aimer et haïr. — Teinture bleue 
et teinture jaune 1 . — Pluie et brouillard. 

Une édition ajoute encore à cette liste : « Le feu et l'eau. 

l'automne », si souvent chantées par les poètes japonais. Quelques- 
unes nous sont apparues déjà ; d'autres se montreront dans la suite; 
nous pouvons maintenant les réunir ici, sous la forme concise 
d'une petite liste en vers. Cette liste, qui diffère un peu de celles 
au'on donne le plus souvent aujourd'hui, a du moins le mérite de 
1 authenticité, puisqu'elle est d'Okoura, le grand poète du vui* siècle 
(voir p. 86). En même temps, elle nous offrira un nouveau type de 
poésie; car elle appartient à un genre qui, comprenant six vers, 
ressemble aux sédétca (p. 84, n. 3), mais s'en distingue pourtant en 
ce que ces vers sont composés de 5, 7, 5, 7, 7 et 7 syllabes, 

Baghi ga hana, 
Obana, fcousou-hana, 
Nadèthiko no 
flâna, ominaéthi, 
Mata foujibakama, 
Açagao no hana. 

Pour le haçhi, voir p. 146, n. 3 ; pour Y obana, p. 80, n. 4 (car ee 
nom désignait le souçouki en fleur) ; pour le kouzou, p. 80, n. 5; 
pour Y ominaéthi, p. 144, n. 3. Le nadéshiko est un œillet (Dianthus 
superbus) : le foujibakama, une petite composée à fleurs blanches 
et roses (Eupatorium chinense). Quant à Vaçagao, c'est maintenant 
le liseron ; mais, comme ce dernier paraît avoir été importé, on 
identifle plutôt Vaçagao des temps anciens avec le hatchiçou de la 
langue moderne, c'est-à-dire la guimauve en arbre ou ketmie de 
Syrie (Hibiscus syriacus). 

1. L'homme qui se faisait bonze devait y rester douze ans, sans 
en descendre, pour obtenir l'entraînement nécessaire à sa vocation. 

2. Littéralement : Al to kihada to, « Polygonum tinctorium et 
Evodia glauca ». 



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222 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

— Une personne grasse et une personne maigre. — Une per- 
sonne qui a les cheveux longs et une personne qui a les che- 
veux courts. » — Enfin, le chapitre se termine par 4*8 réflexions 
plutôt risquées, qui n'ont d'ailleurs aucun rapport avec son 
titre. 

LIVRE IV 

XXXIX. CHOSES RARE* 

Un gendre loué par son beau-père. 

Une bru aimée par sa belle-mère. 

Une pince à épiîer, en argent, qui arrache bien. 

Un serviteur qui ne se plaint jamais. 

Une personne sans aucune manie, aucune infirmité, 
supérieure au physique comme au moral, et qui n'a en 
somme aucun défaut. 

Des personnes qui, habitant ensemble, gardent une 
réserve mutuelle sans relâche, des égards constants, 
c'est ce qu'on ne voit guère. ; t , 

Ne pas tacher d'encre le livre où l'on copie des romans, 
des recueils de poésies, et la suite. 

XL. — CHOSES QU'IL NE VALAIT PAS LA PEINE DE FAIRE 

Une femme s'est présentée, avec décision, pour le ser- 
vice de la cour. Mais, bientôt, elle manifeste son ennui de 
ces fonctions, qu'elle trouve fastidieuses, s'en va en répé- 
tant sans cesse qu'elle doit partir « parce que les autres 
lui ont dit ceci ou cela, parce qu'il y a trop de choses 
difficiles à faire ». Après quoi, elle annonce qu'elle veut 
revenir, attendu qu'elle n'est pas bien avec ses parents. 

Un gendre adoptif qui fait mauvais visage à ses beaux- 
parents. 

Après avoir choisi nn gendre qui n'était pas très enclin 
à le devenir, se lamenter en disant : « Ce n'est pas ce que 
je pensais ! » 

XLI. CHOSES DONT ON N*A AUCUN REGRET 

Une poésie de votre composition que vous avez donnée 
à un autre, et qui est applaudie 1 . 

1. I* poétesse, insouciante, ne s'intéresse plus & ces vers et se pon« 
sole aisément de n'en pas avoir l'honneur, 

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~E>OQUE DE HEIAN 223 

Une personne, en partance pour un lointain voyage, 
tous a demandé des lettres de recommandation auprès 
de vos connaissances. Vous avez écrit ces lettres, d'une 
manière un peu négligente. Alors, elle se fâche, en disant 
que vous ne l'avez guère soignée; et sans même vous 
envoyer ses remerciements, elle déclare à tous qu'elle 
ne tous doit rien 1 . 

XLII. — CHOSES QUI PARAISSENT AGREABLES 

Surtout des impressions de fêtes un peu spéciales. 
Les lotus de l'étang arrosés par l'averse. 

XLIII. CHOSES QUI CAUSENT DE L'EMPRESSEMENT 

Par exemple : les promotions du nouvel an. Puis, une série 
d'anecdotes. 

XLIV. — CHOSES QUI SEMBLENT ÉVEILLER 
LA MELANCOLIE 

On se mouche : puis, la voix qui parle 1 ! 
On s'arrache les sourcils. 
Manger de la moutarde. 



Ces quatre premiers livres auront permis au lecteur de se 
faire une opinion personnelle sur le Makoura no Sqshi. Les livres 
suivants ne sont pas moins riches en impressions spontanées^ 
en réflexions piquantes, en observations, en tableaux et en 
anecdotes de toute espèce. Je n'ajouterai plus qu'une page qui, 
venant après le 157* et dernier chapitre, constitue une sorte 

d'EPILOOUE. 

f 
« L'obscurité arrivant, je ne puis plus écrire les carac- 
tères, et mon pinceau est usé. Je vais donc mettre fin à 
ces notes. Elles sont la relation de ce que j'ai vu de mes 
yeux, pensé dans mon cœur, et que j'ai recueilli en secret 

1. Ayant écrit des recommandations banales, Sei Shônagon reste 
indifférente à ces remerciements négatifs. 

2. Dans le Ghennji Monogatari, l'idée de « pleurer » est souvent 
exprimée par le verbe « se moucher ». Ici, même assimilation, mais 
pur le mode ironique, 



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224 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

pendant les heures de loisir où je m'ennuyais dans ma 
chambre. Comme elles contiennent certains passages 
d'une critique un peu vive à l'égard d'autres personnes, 
j'avais jugé convenable de les cacher. Mais tout est 
révélé! Et maintenant, je ne puis retenir mes larmes. 

Un jour, l'Impératrice, ayant reçu du naïdaïjinn 1 une 
grande quantité de papier, me demanda : « Que faudrait- 
il écrire là-dessus ? » L'Empereur trouvait qu'on aurait 
pu y faire copier un livre d'histoire (Shiki). Mais comme 
je disais que je voudrais en faire un oreiller*, l'Impé- 
ratrice me répondit : « Eh bien, prenez-les! »; et elle me 
les donna. Comme je désirais employer cette énorme 
provision de papier à noter toutes sortes de remarques, 
il me vint à l'esprit bien des choses étranges. J'ai écrit 
ce que j'ai trouvé d'amusant dans le monde ou d'admi- 
rable dans la conduite des hommes, et j'ai parlé même 
de la poésie, des arbres, des herbes, des oiseaux, des 
insectes. On me critiquera : « C'est encore pire que tout 
ce à quoi on pouvait s'attendre ! Comme la médiocrité 
de son talent saute aux yeux! » Ayant noté, pour m'a- 
muser, ce que je pensais dans mon cœur, je ne voyais 
là qu'un ouvrage très ordinaire, en comparaison des 
autres. Cependant, on déclara que c'était vraiment fort 
bien. J'en étais étonnée. Mais on a sans doulc raison : 
ce qui déplaît aux autres, je le trouve bon, et ce qu'ils 
admirent, je le déclare mauvais; on peut donc lire dans 
mon cœur. Je regrette seulement que ces notes aient vu 
le jour. 



1. Garde du sceau impérial et président du Conseil priré. 

2. C'est-à-dire quelque chose comme un carnet de chevet. Voir 
ci-dessus, p. 197. 



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&OQUB PB HélAïf 225 

E. LES RÉCITS HISTORIQUES 

EIGWA MONOGATARI, OH-KAGAMI 



Pendant l'époque la plue brillante de la période de Héian, les 
ouvrages dits sérieux avaient été écrits en chinois, le japonais 
étant laissé aux ouvrages considérés comme frivoles. Au déclin 
de cet âge classique, la langue nationale commença d'être appli- 
quée à l'histoire. D'où une nouvelle série d'écrits, d'ailleurs 
plus prétentieux que profonds et où domine encore l'esprit 
romanesque. Le premier en date est le Etgwa Monogatarï, 



EIGWA MONOGATARI* 

Ce titre signifie « Récit de splendeur* »; et en effet, bien 
que les quarante livres de l'ouvrage s'étendent sur une période 
d'environ deux cents ans (x* et xi* siècles), c'est surtout la do- 
mination glorieuse de Foujiwara no Mitchinaga 8 , le puissant 
maire du palais 4 , qu'ils tendent à illustrer. D'après la tradition 
la plus répandue, ce long récit serait l'œuvre de la fameuse 
poétesse Âkazomé Êmon 5 . Le fait qu'on y trouve des événe- 
ments survenus après sa mort n'est pas une preuve décisive 
en sens contraire; il est fort possible qu'un écrivain postérieur 
ait opéré des remaniements. En tout cas, la date à laquelle 



1. Prononcer Eiga. En effet, le monosyllabe chinois qu'on est 
ronrenu de rendre par l'orthographe kwa (ou gwa) se prononce 
bien koua (ou goua) à Kyoto, mais ka (ou ga) à Tôkyô ; et s'il est 
utile de conserver dans l'écriture la prononciation de l'ancienne 
capitale, pour éviter ici de nombreuses confusions de mots, on ne 
saurait l'employer oralement, à l'heure présente, sans donner l'im- 
pression d'un langage m provincial ». 

2. Etgwa s'écrit avec deux caractères chinois qui veulent dire* fleur 
en épanouissement » ; d'où, « splendeur ». 

3. 965-1027. Comp. ci-dessus, p. 127, n. 2; p. 196, etc. 

4. Sous trois empereurs : Itchijô (987-1011), Sannjô (1012-1016) 
et Go-Itchijô (1017-1036). Après quoi, le pouvoir passa à ses deux 
fils, Yorimitchi et Norimitchi, dont la fin de l'ouvrage relate aussi 
l'histoire. 

5. Voir ci-dessus, p. 123, n. S. 

15 

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èÎ6 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

s'arrête cet exposé historique (1092) montre assez qu'il fut 
rédigé à la fin du xi* siècle. 

Le Eigwà Éonogatari n'est pas un récit fictif, mais il est écrit 
comme un roman. Les épisodes poétiques, les réflexions sen- 
timentales, les poésies même y tiennent la plus large place. 
L'ensemble est de l'histoire : les détails sont de l'ornement. 

DISPARITION DE L'EMPEREUR KWAZAN l 

Depuis le commencement dé la seconde anhëe dfe l'ère 
Kwahvra', l'esprit du peuple était déprimé, et il y eut 
maints avertissements étranges. L'empereur aussi se 
tenait complètement enfermé dans son palais. À un cer- 
tain moment, le bruit courut que les gens de ce monde 
devenaient pieux à un point extraordinaire et que tous 
se faisaient moines ou religieuses*. Quand l'empereur 
apprit cela, il eut pitié de la misère de ce monde transi- 
toire. Sans doute pensait-il : « Hélas! combien durent 
être profonds les péchés de Kokidehn! Sûrement, sa faute 
fut grande*. Ah! si je pouvais l'en délivrer! » Ainsi s'é- 
garait son àUguSte cœur. Il était souvent en des dispo- 
sitions étrangement sublimes «et paraissait inquiet. Le 
premier ministre le remarquait avec douleur, et son 
oncle le tchounagon 5 en était secrètement désolé. Le 
prêtre Gonkyou, surveillant des bonzes de Kwazan 6 , 
était constamment appelé pour expliquer les saintes 
écritures. L'auguste cœur de l'empereur se donna tout 
entier à la religion. Il répétait sans cesse le dicton « ni 
femme et enfant, ni trésors précieux, ni dignité Impé- 
riale 7 », ce qui remplissait de chagrin le cœur du secré- 
taire Korénari, Son serviteur aime ; et celui-ci, avec le 

1. Le prince Moroçada, dont Kwazan est le nom posthume. De- 
venu empereur à l'âge de 17 ans (085), il perdit bientôt Kokidenn, 
sa concubine favorite, et son esprit faible ne put supporter ce coup. 

2. 986. 

3. Curieuse coïncidence avec l'état d'esprit en Occident, aux appro- 
ches de l'an 1000. 

4. Dans une existence antérieure, suivant la doctrine bouddhique 
de l'expiation. Autrement, elle ne serait pas morte si jeune. 

5. Yoshikané. (Pour son titre, voir p. 101, n. 4.) 

6. Ici, Kwazan es( pris dans un autre sens : il s'agit du temple 
Ghennkei-ji, à Kwazan. Ce nom de lieu fut appliqué plus tard à l'em- 
pereur, par suite de l'événement qu'on va lire. 

7. Sous-entendu * « ne peuvent; être emportés à la mort ». 



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époque iJe néîÂii 227 

tchounagon, pensait : « Cette f>ictc* impériale est affli- 
geante; il faudrait pouvoir la dissiper. Quitter sa famille 
et se faire bonze, ce n'est pas chose rare; niais que se 
manifestent si souvent' ces dispositions étranges chez 
l'empereur, c'est ce qui ne peut- provenir que d'une 
influence mauvaise émanant de l'ex-empereur Réizei l . » 
Ainsi tous deux se lamentaient. Cdmme l'empereur con- 
tinuait d'être dans un état bizarre et maladif, l'esprit 
pour ainsi dire absent, ils restaient presque toujours au 
palais, même de nuit, auprès de leur maître. Mais, dans 
la huit du 22* jour du 6* mois de l'année, on apprit qu'il 
avait soudainement disparu. Tous les hommes de la cour, 
depuis les kanndatchimé* jusqu'aux derniers gardes et 
serviteurs, sans exception, allumèrent des lumières et 
cherchèrent dans les moindres endroits ; mais, du mikado, 
aucune trace visible. Le premier ministre, les autres 
ministres et les nobles de la cour s'assemblèrent. Les 
chambres, une à une, furent visitées : on ne le trouva 
nulle part. Tous étaient dans la plus profonde conster- 
nation, et se lamentaient, tandis qu'on fermait les portes. 
Le tchounagon, se prosternant devant le saint autel des 
divinités protectrices du palais', gémissait en versant 
dés larmes : « Mon souverain, mon joyau, où pèut-il 
être? » Des troupes furent envoyées à sa recherche dans 
tous les monastères; en vain. Pendant ce temps, ses 
femmes sanglotaient; et tandis qu'on se disait : « Hélas! 
quelle terrible chose ! » la nuit d'été déjà faisait place au 
point du jour. Le tchounagon et le secrétaire Korénari 
allèrent à Kwazan. Et voici qu'il était là, accroupi, petit 
moine aux yeux attentifs. « Hélas ! quelle tristesse! Quelle 
pitié ! » Ce disant, ils se prosternèrent devant lui ; et le 
tchounagon aussi se fit moine. Le secrétaire Korénari le 
devint pareillement. Voilà bien fee qu'on potif ait appeler 
une chose lamentable, pitoyable et déplorable I Son dic- 

1. Observation très juste : Réizei, qui était fou, avait dû trans- 
mettre à son fils des germes de démence. De plus, monté sur le 
trône, lui aussi, à 17 ans (en 968), il avait été forcé d'abdiquer l'an- 
née suivante; et on sait l'importance de l'imitation dans le déve^ 
loppement des maladies. mentales. 

2. Voir plus haut, p. 182, n. 1. . 

3. De très vieilles divinités, shinntoïstes, malgré l'esprit fro*4- 
dhique qui domine tout ce récit. 

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228 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

ton favori, « ni femme et enfants, ni trésors précieux, 
ni dignité impériale », s'expliquait sans doute par cette 
décision. Assurément, il était bon pour lui qu'il fût entré 
en religion. Mais lorsqu'on pense comment il sut trouver 
le chemin de Kwazan, on ne peut retenir une grande 
pitié. 

OH-KÀGÀMI 

Au Japon, comme en Chine, les livres d'histoire sont volon- 
tiers comparés à un miroir. Le Oh-Kagatni, ou « Grand Miroir • 
(première moitié du xn« siècle), est le prototype d'une série 
qui, comprenant encore le Mizou-Kagami, ou a Miroir d'eau », le 
lma-Kagami, ou « Miroir du présent », parus Tua et l'autre aux 
extrêmes limites de l'époque de Héian, et le Maçou-Kagami, 
ou « Miroir très clair », qui appartient à la période de Namm- 
bokoutchô, constitue l'ensemble qu'on appelle Shi-Kyô, « les 
Quatre Miroirs 1 ». Une expression d'ailleurs beaucoup plus 
commune est colle qui réunit seulement le « Grand Miroir », 
le « Miroir d'eau » et le « Miroir très clair » sous le nom de 
San-Kyô, « les Trois Miroirs 2 ». 

Le a Grand Miroir », bien qu'illustre entre tous, reflète mé- 
diocrement ce que promettait son titre. C'est une compilation 
anonyme* en huit volumes, dont le premier indique seulement 
quelques dates concernant la vie de treize empereurs (de 850 
à 1025 environ); l«s suivants, des biographies enjolivées des 
principaux hommes d'Etat qui les servirent; et le dernier, une 
dissertation sur l'origine de certaines fêtes religieuses. La Pré 
face, cependant, laissait espérer mieux. 

PRÉFACE DU « GRAND -MIROIR » 

Un jour que j'étais allé au Ourinn-inn* pour la réunion 
des fervents bouddhistes 8 , j'y trouvai un groupe com- 
posé de deux vieillards et d'une vieille femme, âgés et 

1. Un autre ouvrage connu est Y Azouma-Kagami, « Miroir (de la 
région) de l'Est », qui donne, en 52 volumes, l'histoire du shôgounat 
de Kamakoura de 1180 à 1266; mais cette chronique anonyme, écrite 
en mauvais chinois, ne rentre pas dans la littérature japonaise. 

2. C'est la prononciation à la chinoise. A la japonaise : Yotsou- 
Kagami et Afitsou-K agami. 

3. On l'attribue, sans preuves, à Foujiwara no Taménari, qui brilla 
à la cour de l'empereur Soutokou (ci-dessus, p. 130, n. 3), puis se fit 
ermite sur le mont Ohhara, non loin de Kyoto* 

4. Un monastère près de Kyoto. 

5. Ce début suffit à montrer que l'auteur était un croyant. 



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EPOQUE DE HÉIAN 229 

courbés à l'extrême. « Hélas ! comme ces gens sont pa- 
reils ! i» pensais-je, en les voyant sourire et se regarder 
entre eux. « C'était mon ardent désir, disait l'un des 
vieillards, de pouvoir causer avec un homme d'autrefois 
de ce que j'ai vu et entendu en ce monde, de pouvoir 
m'entretenir de la splendeur du seigneur entré en reli- 
gion 1 ; et je suis bien heureux de vous avoir rencontré. 
Maintenant, je puis partir en paix pour l'autre vie. Il 
est vraiment bien ennuyeux de ne pouvoir communiquer 
ses pensées. C'est pour cela que tel homme de jadis , 
éprouvant ce besoin de parler, creusait un trou, dit-on, 
pour y verser ses paroles. Encore une fois, je suis bien 
heureux de vous avoir rencontré. Quel Age avez -vous? 
— Je ne sais pas exactement mon Age, répondit l'au- 
tre vieillard; mais, sous le nom d'Oh-inou-marou, je fus 
un page du seigneur Téishinn 1 , chambellan et général 
de [brigade, le père du feu premier ministre. Vous, à ce 
moment-là, vous étiez bien connu, sous le nom d'Oh- 
yaké no Yotsoughi*, comme un homme au service de la 
maison de l'impératrice 4 . Votre âge doit donc être bien 
plus avancé que le mien : quand je n'étais encore qu'un 
adolescent, vous étiez déjà un jeune homme de vingt- 
cinq ou six ans. — C'est tout à fait vrai, dit Yotsou- 
ghi; mais quel est votre honorable nom? — Quand on fit 
mon ghemmboukou 5 chez le premier ministre, on me 
demanda mon nom; et quand j'eus répondu que mon nom 
de famille était Natsouyama, on me donna le prénom 
de Shighéki*. » Et tous les assistants étaient étonnés. 

Les plus curieux, voulant voir ces vieillards, se ras- 
semblaient autour d'eux. Un samouraï d'une vingtaine 
d'années s'approcha plus que les autres, et dit : a Voilà 
des vieillards qui disent des choses intéressantes, mais 

1. Foujiwara no Mitchlnaga (voir ci-dessus, p. 125, n. 3 et 4). 

2. Foujiwara no Tadahira (voir ci-dessus, p. 115, n. 2). 

3. Nom significatif, Yo-tsoughi voulant dire « succession de géné- 
rations ». Le Eigwa Monogatari, qui raconte pareillement un cer- 
tain nombre de règnes, avait reçu aussi, comme titre additionnel, 
celui de Yotsoughi Monogatari. 

4. Femme de l'empereur Ouda et mère de l'empereur Daîgo. 

5. Voir ci-dessus, p. 179, n. 1. 

6. Natsouyama, « Montagne de l'été » ; Shighéki, « {végétation) 
luxuriante », 



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230 ANTfiOLOGÎE DE LA LlTTéfLATUftÊ JAPONAIS* 

incroyables. » Les deux vieux se regardèrent en riant. 
Le jeune homme, se tournant vers celui qui s'appelait 
Shig-héki : « Vous, vous ne savez plus combien 4' années 
vous avez? Et ce vieillard-ci, est-ce qu'il s'en souvient? 
— Bien sûr, dit Yotsoughi : je viens d'atteindre ma 
cent cinquantième année. Shighéki doit donc avoir cent 
quarante ans. Je suis né le quinzième jour de la pre- 
mière lune de l'année où l'empereur du Mizouno 1 des- 
cendit du trône 1 . J'ai vécu sous treize règnes. Point de 
doute sur mon âge. On ne pourrait pas croire que c'est 
la vérité ; et pourtant, mon père, simple domestique aux 
environs de la capitale, mais qui avait étudié et qui 
savait lire, écrivit' et laissa sur mon yêtement de bébé 
(la phose existe encore) l'année du « Singe, frère aîné 
du Feu* ». 11 semblait avoir raison. Alors le jeune 
homme, s'adressant à l'autre vieillard : « Je voudrais 
bien connaître aussi votre âge. Si vous savez en quelle 
année vous êtes né, il me serait facile de le calculer 
d'après cela. — Je n ? ai pas été élevé, répondit le vieil- 
lard , par mes propres parents ; nourri r chez un autre 
homme jusqu'à douze oii treize ans, je ne puis préciser 
mon Age. Mon père adoptif me disait : « Je n'avais pas 
d'enfant. Un jour que j'étais allé à la ville pour les com- 
missions de mon maître, et que j'avais sur moi dix cor- 
dons de monnaie*, je rencontrai une femme qui portait 
un gentil bébé dans ses bras. Elle dît : « Je veux laisser 
« celui-ci ^ un autre. J'ai mis au monde dix enfants : ce 
« garçon çst le dixième. Et comme il est né au cinquième 
« mois, il çera difficile de l'élever 8. » Alors, je ï'gchan- 
êeai contre ma monnaie. — Et quel est votre nom ? — Je 
m'appelle tf atsouyama. » Ainsi parla mon père. Quand 

1. Nom du palais de l'empereur Séiwa. 

2. Donc, en 876. 

3. D'âpres le" système qui consistait à calculer lf s année* p>s 
cycles sexagénaires en combinant les douze Signes du zodiaque 
(Rat, Taureau, Tigre, Lièvre, Dragon, Serpent, Cbeyal, Chfcvre, 
Singe, Oiseau, Chien, Sanglier) avec les noms des cinq élément? 
(Bots, Feu, Terre, Métal et Eau), subdivisés chacun en deux caté- 
gories (Frère aîné et Frère cadet). — Mi no É Sarou, « Singe, Frère 
aîné du Feu », est la %%• des 60 combinaisons ainsi obtenues. 



4. De sous percés. 
0. On croyait que 1*< 



l'enfant né dans ce inois ne grandirait n**. 



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EPOQUE DE H^IAN 231 

j'eus treize ans, j'entrai au grand palais 1 . — En vérité, 
reprit l'autre vieillard, je suis content de vous rencon- 
trer. C'est une grâce du Bouddha. Deppis plusieurs 
années, je n'étais pas allé au prêche des divers tem- 
ples; par hasard, aujourd'hui, je suis venu y assister : 
j'en suis bien heureux. Et celle qui est à vos côtés, 
c'est sans doute une personne de ce temps-là? — Non, 
répondit Shighéki : ma première femme étant morte 
très jeune, celle-ci est la seconde. Mais, et votre femme? 

— Ma femme, dit Yotsoughi, est celle d'autrefois*. Nous 
comptions venir ensemble; mais comme c'est le jour des 
frissons de sa fièvre intermittente, elle a eu le regret de 
ne pouvoir m'accompagner. » Et en se disant ces choses 
mélancoliques, ils versaient quelques larmes. 

Ainsi, tandis qu'on attendait le prédicateur, comme 
tous s'ennuyaient, moi et les autres, noug {coûtions par- 
ler ces vieillards. L'un d'eux dit : « Nous sommes tristes; 
causons donc des choses anciennes pour les personnes 
qui sont ici, et faisons-leur connaître ce qu'était la vie 
d'autrefois. — Oui, reprit l'autre, ce sera intéressant. 
Cherchez dans votre mémoire ;' de temps en temps, 
Shighéki vous donnera quelques indications*. >> Jls sem- 
blaient vouloir commencer le récit, et tpus. Jes écoutaient 
avec attention. Beaucoup de gens étaient li, qui tendaient 
l'oreille; mais, plus que tous les autres, le samouraï s'ap- 
procha pour mieux entendre. « La vie, dit Yotsoughi, 
est pleine de choses captivantes. Les vieillards gardent 
le souvenir du passé. Autrefois, de sages empereurs fai- 
saient reçjiercjier dans Jout ]p P a yg les yjpjlles gens 
pour leur demander Vétat de Ja y je anpieime; et c'est 
en tenant compte de leurs dires qu'ils gouvernaient le 
peuple. Les vieillards sont donc des êtres -vénérables. 
Ne vous moquez pas, jeunes gens! » Et il se mit à rire, 
en cachant son visage 4 e rri£re sou ^venjail de papier 
jaune à neuf nervures* noires. 

1. Sans doute celui de Tadahira. 

2. Autrement dit : c'est ma première femme. 

3. Yotsoughi ya raconter la gloire des Foujiwara, et Shighéki se 
charge de lui donner la réplique, en complétant ou corrigeant au 
besoin ses souvenirs. 

- A. JjUiçcaJejnent, à neuf « os », les Japonais désignant ainsi lef 
nervures qui forment, pour ainsi dise, le squelette de L'éventail. 



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IV. - PÉRIODE DE KAMAKOURA 



I. - LA POÉSIE 



A. RECUEILS OFFICIELS 



Bien que la poésie, après l'époque de Héian i, fût tombée dans 
une profonde décadence, les anthologies officielles n'en conti- 
nuèrent pas moins de paraître, et môme à intervalles de plus 
en plus rapprochés. D'abord, le Shinn-Kokinnshou (1305), qui 
est le meilleur de ces recueils, justement parce que les poésies 
qu'il contient le rattachent surtout à l'époque précédente 3 ; 
puis, 8 autres recueils, moins importants, sous la môme période 
de Kamakoura; en attendant 4 recueils encore pour la période 
de Nammbokoutchô, et un dernier (en 1438) pour la période do 
Mouromatchi : le tout devant compléter la longue série qui, 
commencée par le Kokinnshon lni-môme, finit par constituer 
ce qu'on appelle le Nijouïtchidaï-shou, on « Recueil des vingt 
et un régnes ». 

Inutile de s'attarder aux poésies d'nne période où, de pins on 
plus, l'inspiration est remplacée par le calembour. Voici cepen- 
dant une tannka de Sanétomo, le « ministre de Kamakoura* », 
qui a laissé la réputation d'un vrai poète. 

1. On peut donner comme point de départ à la période de Ka- 
makoura soit l'année 1192, où Yoritorao devint shogoun, soit plutôt 
Tannée 1186, où il commença d'exercer, avec le titre de iôtsouï-nâshi, 
une a surintendance de la police » qui, en fait, lui assurait déjà la 
haute direction des fiefs. 

2. Voir ci-dessus, p. 114, 115, 119, 121, 122, 131, 132, 133, 134. 
135, 136. 

3. Kamakoura no oudaljinn. Ce shogoun poète, qui était fils de 
Yoritomo, devint en 1203 son troisième successeur, mais à titre ho- 
norifique; ne pouvant exercer aucun pouvoir réel, il s'adonna aux 
lettres ; en 1219, tandis qu'il adorait a Kamakoura le dieu Hatchi- 
man, patron des Minamoto, il fut assassiné par son neveu, le préir* 
Koughyô, et ce fut la fin de cette grands famille. 



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Pi&IÛDB Dfi KAMAKOUEA 233 

SANÉTOMO 

En ce monde, 

Puisse-t-il en être toojours ainsi ! 

Que c'est touchant I Avec un câble de halage, 

Le petit bateau que les pêcheuses 

Font avancer en ramant le long du bord! 

(Du Shinn-tchokouccnnshou, « Nou- 
veau recueil choisi par ordre im- 
périal », la première anthologie 
publiée après le Shinn-Kokinshou. 
— H.-L, n* 93.) 



B. RECUEILS PRIVES 

LE HYAKOUNINN-ISSHOU 



En dehors des anthologies rédigées par ordre impérial, il en 
est d'autres que nous devons à l'initiative privée '. Le plus fameux 
de ces recueils est le Hyakounian-isshou*. 

On dit que l'ouvrage fut composé, vers 1335, par le rédac- 
teur même du Shinn-Kokinnshou, Foujiwara no Sadaïé', qui 
aurait d'abord calligraphié ces cent morceaux sur des papiers 
de couleur pour en décorer les cloisons mobiles d'une maison de 
campagne. Peu importe d'ailleurs : ce qu'il est utile de consta- 
ter, c'est que le Hyakouninn-isshou finit par devenir peu à peu 
le recueil familier de chaque maison japonaise. Dés la fin du 
xvu* siècle, en effet, nous le voyons employé comme livre clas- 
sique pour l'éducation des jeunes filles» en même temps que 
comme jeu de cartes pour l'amusement de la famille en géné- 

1. Je ne parle pas des Ka-shou, ou « recueils de maison », qui ne 
sont pas des anthologies proprement dites, mais de petits livres ne 
contenant que les poésies d'un auteur ou d'une famille. 

2. Mot à mot: « De cent hommes, une poésie »; c'est-à-dire: 
« Cent poésies par cent poètes. » 

3. 1161-1241. Connu aussi sous les noms de Téika (prononciation 
sino-japonaise de Sadaïé), ou Téika Kyô, ou Kyôgokou Ko mon, « la 
Porte jaune (métaphore chinoise pour : le sous-secrétaire d'Etat) de 
Kyôgokou (nom de son quartier) ». __,^r- 



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234 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAtONAtSfe 

rai 1 ; si bien que, de nos jours même, ces cent poésies chantent 
dans la mémoire de tout Japonais cultivé. 

C'est pour ce motif que j'ai traduit le Hyakouninn-isshon en 
entier, distribuant les poésies antérieures à la période de Kama- 
koura, c'est-à-dire les plus nombreuses de beaucoup, suivant 
leurs époques respectives, et ne réservant pour cette période 
elle-même que lej quelques morceaux qui lui appartiennent en 
propre. Voici donc les. gernjères pages du recueil 2 

ItB QQME 

«JfCJBfl TOISMIBR MINISTRB 

Ce n'est pa9 seulement la neige 
Du jardin, où la tempête 

1. Chaque poésie se composant de deux parties qui s'enchaînent 
(voir p. 83), les « parties supérieures » sont écrites sur cent cartes, 
les « inférieures » sur cent autres. Les joueurs, divisés en deux 
groupes, se distribuent les cent parties inférieures, qu'ils étalent 
devant eux. Un arbitre, quia garde et mélangé les cent parties supé- 
rieures, se met à en chantonner une : c'est à qui aura le plus vite 
trouvé, soit daps le jeu de son groupe, soit dans celui du groupe 
opposé, la partie inférieure complémentaire, pour ta réciter aus- 
sitôt. Le but de chaque groupe est de se débarrasser des cartes 
qu'il détient. Dès lors, si un membre du premier groupe aperçoit la 
carte dans le domaine de ce groupe, elle est mise hors du jeu ; s'il 
la saisit dans le domaine du second groupe avant que les adversaires 
l'aient aperçue, elle est exclue aussi, mais remplacée par une autre 
carte, tirée a> premier groupe, et qui vient augmenter la charge du 
second; enfin, s'il se trompe, c'est à son groupe de subir pareille- 
ment l'additjpn d'une carte empruntée au second groupe. Tout ce 
jeu est mené avec une rapidité telle que, dans une familfe de gens 
exercés, les 'cent poésies du tfyakouninn-isshou peuvent défiler en 
trois ou quatre minutes. Il existe d/ailleurs, àTôkyô, une quinzaine 
de petits cercles réservés à ce' divertissement : le club des* Pies, en 
souvenir de la poésie n° 6 (voir p. 99, n. I), le club d'fzoumi (poésie 
n* 27, p. 115), le club des Erables (n» 5, 14, 32, p. 106/109, 107), etc. 
Avant de regarder les. Jaunes comme des inférieurs, nous ferions 
bien d'imaginer un jeu de cartes aussi délicat, où jeunes et vieux 
répéteraient les cent plus jolis quatrains de la poésie française. 

2. Pour reconstituer l'ensemble du Syakouninn-isshou, il suffira 
de se reporter aux pages suivantes : poésie n 4 1, p. 77, n. 1 ; n* 2, 
p. 88, n. 3 ; n* 3, p. 87, n. 1 ; n* 4, p. 91, n. 2 ; n* 5, p. 106 ; n* 6, p. 99, 
n. 1 ; n* 7, p. lui; n<* 8 et 9, p. 103; n* 10, p. 113; n* 11, p.- 109; 
n* 12, p. 101 ; n* 13, p. 113 ; ri» 14, p. 110 ; n* 1», p. 106; n* 16,p. 
108; n« 17, p. 102; n« 18,'p. 110; nH 19 et 20, p. 114; n* 21, p. 111; 
n. 22, p. 102 ; n* 23, p. 107; n* 24, p. 109; n* 25, p. 114; n" 26 et 
27, p. 115; n* 28, p. 107; n" 29 et 30, p. 105; n* 31, p. 108; n* 32, 
p. 107; n» 33, p. '100; »• 34, p. lit ; n* 35, p. 104; n* 36, p. 106; 
»" 37 à 82, p. H& à ISS ; n' 93, p. 233 ; n* 94; p. 135 ; n' 95, p. 136 i 
*•• 9J à 100, |u «3**236. 



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râRIObË DE KAMAKOtTftA 235 

Entraîne les fleurs : 
Ce qui tombe et passe, 
C'est mpirmêmeK 

(Hyakouninnriishofy n° 96.) 

umB 

ASSISTANT DU SECOND SOUS-SECR$TAIAg d£s»A* 

Çoj*r cgllç qui ne vient pas, 
Gomme l'algue marine qui brûle 
Dans Je ç^Jme du sqjr 
g ( la côte de ÏMatsouo, 

( le rivage de l'Attente, 
Moi aussi, je me consume * f 

(if.-j., nf 07.) 

KARYqy 

Par cette soirée 
Où, sur la rivière de Nara, 
La brise souffle doucement, 
On fajf }es lustrations : de Tété 
C'est le signe 9 . 

{H.-i., 98.) 

J. Kinaîsouné (1169-1344)86 fil bonse après avoir joué un rôle 
açjif au début au xiu* siècle. C'est l'ancêtre de la famille Saïonnji, 
clont le chef actuel, après avoir puisé à Paris (180M88O) les princi- 

5 es d'une ppli tique nouvelle, devait succéder au prince ILÔ comme 
irecteijr du « parti constitutionnel » et devenir enfin président du 
Conseil iiQ0H9Q8, 1911-1912), puis premier délégué du Japon à la 
Conférence de la Paix (1919). — Cette poésip rcpo.se, comme de 
coutume,, sur un jeu de mots : fourou, avec le double sens de « tom- 
ber », comme lu neige, et de « passer », comme la vie humaine. 
(Conrip. la tannfea d'Ono no Komatchi, p. 103.) 

2. Poésie du compilateur lui-même. — Les pêcheurs font brûler 
lies algues pour en employer la cendre comme engrais. — Jeu de 
WOts aur Matsouo, la Plage des « Pins », qui contient le verbe « at- 
tendre ». (Coin p. le n» 16, cj-dessus, p. 108.) 

3. Foujiwara no Iétaka; Karyou, à la chinoise. — Les prêtres 
shinntoïstes faisaient des lustrations (miçoghi) dans la rivière, 
avant la Purification du siiième mois (voir le Bituel, p. 25) ; origine 
mythique de cette coutume : le bain d'Izanaghi, Kojiki, X, ci-dessus, 
p.42. 



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2!tô ANTHOLOGIE DK LA LITTERATURE JAPONAISE 



EX-EMPEREUR GO-TOBA 

Il y a des hommes que je plains, 

Il y a des hommes qui me sont odieux, 

Parce que je pense la vie 

Sans intérêt, 

A cause de mes soucis 1 . 

(£T.-*. f 99.) 

EX-EMPEREUR JOUNTOKOU 

Palais aux cent pierres 1 

Plus encore que 

Des poutres antiques 
i La davallie même, 
(Je pense avec amour 

Au vieux temps s ! 

(£T.-i., 100.) 

1. Go-Toba (1184-1198) tenta de reprendre le pouvoir à la mort 
de Sanétomo (n° 93, ci-dessus, p. 233) ; mais il fut battu et banni 
aux îles Oki, ou il mourut en 1239. Cette fois, nous avons une poé- 
sie qui s'accorde avec le rôle historique de son auteur : en cinq vers, 
il nous dit sa sympathie pour ses partisans vaincus, sa haine pour 
ses ennemis vainqueurs et sa propre lassitude de la vie. 

2. Jountokou (1211-1221) était l'empereur régnant lorsque son 
père, l'ex-empereur Go-Toba (n° 99) perdit sa puissance; lui-môme 
fut exilé dans l'île de Sado, où il composa ces vers. — « Palais aux 
cent pierres » est une très vieille expression qui, d'après les* com- 
mentateurs indigènes, doit signifier : palais dans la construction 
duquel on a fait entrer des pierres si nombreuses qu'elles auraient 
su! fi à fortifier centremparts de terre. La davallie (shinobou) est une 
espèce de fougère; mais ce mot a aussi le sens de « penser avec 
amour ». (Comp. ci-dessus, p. 143, n. 5.) L'empereur veut dire par 
là qu'il soupire après le temps de sa splendeur perdue, comme la 
davallie s'attache aux poutres du toit du vieux palais. — 11 est bien 
possible que Téika, qui n'aimait guère le style de son époque, ait 
voulu, en choisissant cette tannka pour clore sa série des « Cent 
poètes », conseiller finement à ses contemporains l'étude de ces 
génies classiques auxquels, lui aussi, a pensait avec amour ». 



.yGoOQie 



pfolODE DB KAMAKOUHA 237 



II. - LA PROSE 



A. RECITS HISTORIQUES 

HÉIKÉ MONOGATARI, 

GHEMMPEI SÉIÇOUÏKI 



L'époque de Kamakoura ne pouvait guère produire qne des 
récits militaires; et telle est bien la spécialité, pour ainsi dire, 
de la littérature du temps. 

Ce genre inférieur est représenté par quatre ouvrages : d'a- 
bord, le Hôghenn Monogatari et le Héiji Monogatari, qui nous 
racontent, l'un la guerre de l'ère Hôghenn (1156), l'autre celle de 
l'ère Héiji (1159), c'est-à-dire les deux grandes luttes qui furent 
menées à Kyoto, pour la succession au trône, an déclin de l'âge 
de Héian * ; puis, le Hèikè Monogatari, « Histoire de la famille 
des Hei », et le Ghemmpii Séiçouïkl, « Histoire de la grandeur 
et de la décadence des Grhenn et des Hei », qui nous retracent 
tous deux le duel épique qui s'ensuivit entre les Minamoto et 
les Taira 3 et dont l'issue, c'est-à-dire la victoire navale des 
Minamoto à Dan-no-oura (1185), marqua la fin de cette époque. 

De ces quatre récits, dont les auteurs sont restés inconnus 
et dont les dates demeurent incertaines*, les plus importants 
sont les deux derniers. L'un et l'autre parurent, à peu près en 
môme temps 4 , dans la première moitié de la nouvelle période; 
l'un et l'autre aussi nous exposent la môme série d'événements ; 
l'un et l'autre enfin traitent leur sujet dans un esprit romanesque. 

1. Voir ci-dessus, p. 130, n. 3, et p. 135, n. 2. 

2. Minamoto, à la japonaise : Ghenn, à la chinoise. Taira, à la 
japonaise : Hei, à la chinoise. (Gh<>mm et pet, par euphonie, dans 
le titre du second ouvrage). — Ké, famille (le caractère chinois 
représente un cochon sous un toit !). 

3. Selon toutes probabilités, le Hôghenn et le Héiji peuvent être 
attribués au premier quart du xiu* siècle; le Hèxké, au second 
quart; le Ghemmpei Séiçouiki, au milieu. 

4. Le Ghemmpei Séiçouiki, un peu après le Héiké, à en juger par 
la caractère déjà plus moderne de la langue. 



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236 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

Seulement, tandis que le Hcikè Monogatari se place au point 
de vue des Taira, c'est avec le cœur d'un Miuataeto que l'auteur 
du Ghcmmpei Sèiçouïki juge l'histoire. 



HEIKE MONOGATARI 

Le trait caractéristique de cet ouvrage, c'est qu'il est écrit 
dans une prose poétique; Où York obéërte pârfoiî l'alternance 
familière des vers de cinq et sept syllabes, mais qui, dans tous 
les cas, offre ùd rythme suffisant pour se prêter à une récita- 
tion cadencée. Nous savons en effet qu'il fut longtemps chanté 
par des aveugles à tête rSSëê qli'Oâ appelait biwa-hôshi, «bon /es 
au luth 1 » : usage qui nous explique la popularité dont il devait 
jouir jusqu'à l'heure présente. D'ailleurs, en dehors même de 
cet emploi du récit comme « chanson de geste », l'ambition poé- 
tique du narrateur saute aux yeux. 

MORT DE L'EMf»ER6UR ANNTOKOU 2 

La grande bataille navale de Dan-no-oura s'achève : les Taïra 
sont les vaincus d'une lutte suprême; il ne leur reste plus qu'à 
disparaître devant les Minamoto, que cette victoire rend maî- 
tres de l'empire. 

Peu à peu* les guerriers des Ghenn envahissent les 
navires des Hei ; par la flèche ou par le sabre, ils tuent 
les marins et ceux tjtii tenaient le gouvernail ; plus que 
des 1 morts sur leâ vaisseaux. Alors, Tomoinori, le nou- 
veau tcnoûnagon, s'embarque clans un petit bateau et se 
rend au vaisseau où se trouvaient le jeune empereur et 
sa suite : « C'en est fait de notre fortune! Jetex à la mer 
les choses indignes d'être conservées, et nettoyé* vôtre 

1. Voir p. 182, n. 4. 

2. Le 81* empereur de la chronologie traditionnelle. Elevé a la 
dignité impériale, à l'âge de trois ans, par son grand-père Taïra. 
Kiyomori (li8i), puis chassé de Kyoto (1183) par les Mlhamotb et 
remplacé (1184) par son frère Go-Toba, il périt bientôt après ;■ Datt- 
no-oura (1185), dans les conditions qu'on va nous décrire. Il n'a- 
vait alors que sept ans (huit ans, à la japonaise, l'usage étant de re- 
garder l'année où la naissance s'est produite comme une première 
année complète jet de dire, par exemple, au l* r janvier tOiO, qu'un 
enfant ne le l« r décembre 4M>uQ te trouve» a un mois, dans la deutiedtfc 
année de son Age). 



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PÉRIODE DE fcAkAKOURA 23$ 

navire 1 . » Ce disant, il se met lui-même à déblayer, ba- 
layer, à débarrasser la jonque de tous les objets futiles. 
Les dames d'honneur lui demandaient : « Monsieur le 
sous-secrétaire d'Etat, où en est notre bataille ? — Vous 
allez voir, Mesdames, les hommes de l'Est; » et il Ht. 
« Quelle plaisanterie en un tel moment! ri décrièrent lès 
damés d'honneur, qui commencèrent à sangloter. 

Niidono 1 , qui s'attendait à cette fin, revêtit dërix man- 
teaux dé couleur sombré 9 ; puis, retroussant sa longue 
robe de cour *, se ceignant du glaive sacré, mettant le 
joyau 5 soûs un de ses bras, et, de l'autre, prenant lé 
petit empereur : « Je ne suis, dit-elle, qu'une femme, 
mais je ne mourrai pas de la main de l'ennemi. Je vais 
accompagner Sa Majesté : que ceux qui veulent l'es- 
corter me suivent! » A ces mots, elle s'avança lentement, 
marchant vers le bord du vaisseau. 

L'empereur n'avait que huit ans. Il était cependant 
plutôt fort pour son âge. De sa personne pleine de grâce 
rayonnait comme une lumière. Ses longs cheveux noirs 
descendaient jusqu'au milieu de son dos. « Madame, où 
allez-vous m'emmener? » demanda-t-il avec surprise. 
Niidono, regardant son jeune souverain, pleurait harà- 
kara* : « Sire, vous ne pouvez comprendre encore : par 



1. Les Taira tiennent à mourir dans une attitude guerrière. S'ils 
avaient laissé sur le vaisseau impérial des instruments de miisrçiit, 
par exemple, les. vainqueurs n'auraient pas manqué de dire qu'ils 
étaient efféminés. 

2. « Madame la nt-t », ce dernier terme désignant le second rang 
à la cour. C'était la mère de l'impératrice et la grand'nière du petit 
empereur. 

3. On mettait souvent, l'un sur l'autre, plusieurs de ces inanté&ux 
légers. 

4. Lehakama de soie, d'un rouge clair, qu'on voit sur les anciennes 
estampes. 

5. Elle emporte ainsi avec elle deux des insignes dé l'empiré (v. 
p. 59). Le miroir, qui constituait le troisième de ces « trésors sa- 
crés », avait été, dit-on, confié à une dame d'honneur qui fut arrêtée 
au moment où elle allait se jeter à la mer : et comme il était enfermé 
dans une boîte de bois, il surnagea. Les historiens japonais préten- 
dent d'ailleurs que le joyau fut retrouvé» et que le satyre perdu à 
ce moment n'était qu une copie de l'arme originaire. Aujourd'hui, 
le miroir est toujours à Icé; le sabre, au temple d'Atsôuta, près de 
Nagoya; et le joyau, au palais de Tôk^ô., J 

p. Onomatopée exprimant lé bruit des larmes <jui to mbç ri\. 



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240 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

une longue observance des dix commandements 1 dans 
une existence antérieure, vous étiez né maître de dix mille 
chars de guerre ; et pourtant, attirée par un mauvais des- 
tin, votre fortune touche maintenant à son terme. Tour- 
nez-vous vers l'orient pour dire adieu aux temples d'Icé; 
puis, vers l'occident, pour prier le Bouddha qu'il vous 
envoie de ses demeures la troupe des messagers qui vont 
vous recevoir. Ce pays-ci est triste : c'est un méprisable 
Pays de misère 2 ; mais je veux vous conduire à une terre 
agréable, à la belle Terre de la parfaite béatitude 3 . » Elle 
disait ainsi, en pleurant Le petit empereur, avec ses 
vêtements bleus comme la colombe des montagnes 4 , avec 
sa coiffure à la binnzoura 5 , tout noyé de larmes, joignant 
ses jolies mains, fit ses adieux aux divinités d'Icé, tourné 
vers l'est; puis, se tournant vers l'ouest, il dit sa prière 
au Bouddha. Alors Niidono, le serrant dans ses bras, et 
lui disant : « Sous ces flots, il y a une belle capitale... », 
plongea dans la mer et s'enfonça avec lui jusqu'à une 
profondeur de dix mille brasses. 

Quelle pitié ! Le vent du printemps dispersant soudain 
cet aspect de fleur, les vagues féroces avalant ce corps 
de pierre précieuse ! On avait appelé son palais Tchôcei*, 
afin qu'il y vécût longtemps; on avait donné à sa porte 
le nom de Fourô T , afin qu'il ne vieillit jamais. Et main- 
tenant, pas même âgé de dix ans, il était devenu une 
épave au fond des eaux. Le sort de celui qui avait pra- 
tiqué les dix vertus était vraiment déplorable. Le dragon 
d'au-dessus des nues était tombé : il n'était plus qu'un 

1. Ou « dix vertus » {fou-zenn) du bouddhisme ; à savoir, les trois 
« vertus corporelles » : ne pas tuer (d'être vivant quelconque), ne 

{>as voler, ne pas commettre d'adultère ; les quatre « vertus de la 
angue » : ne pas mentir, ne pas exagérer, ne pas médire, n'être pas 
double en paroles ; et les trois a vertus mentales » : ne pas convoi- 
ter, ne pas s'emporter, n'être pas hérétique ou sceptique. — Pour 
les « cinq vertus » du confucianisme, voir ci-dessous, p. 404. 

2. Riçan henndo. Biçan, « disperser », d'où « rejeter », comme 
un objet de rebut; henndo, région écartée, misérable. 

3. Gokourakou-jôdo (« parfaite béatitude — pur ou beau pays »), 
le Paradis bouddhique, qu'on situait du côté de l'Occident. 

4. Tamabato-iro, pour désigner un bleu foncé. 

5. Sorte de chignon d'une forme spéciale, réservé aux princes. 

6. « Longue vie » (forme chinoise de l'expression japonaise naga- 
iki). 

7. « Qui ne vieillit pas », toujours jeune. 



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PÉRIODE DE KA.MAKOURA 2 'il 

poisson des profondeurs. Sur le palais à la haute tour, 
dans le château de la splendeur, il avait commandé aux 
hommes ; et aujourd'hui, il perdait la vie, en un instant, 
enseveli dans les flots. 

GHEMMPEI SEIÇOUÏKI 

Plus considérable que le Héikè Mo no ga tari (400 chapitres en 
48 volumes contre 170 chapitres en 13 volumes), le Ghemmpei 
Séiçouïki est aussi un ouvrage de plus hautes visées littéraires. 
Le style en est orné. L'auteur emploie sans discrétion les pro- 
cédés du genre historique qui aime à mettre un songe avant 
chaque événement, un discours de général avant chaque ba- 
taille. Dès lors, les gestes dominent les faits; les actions sin- 
gulières tiennent une place prépondérante. Exemple : le récit 
suivant. 

POURQUOI SANEMORI SE TEIGNAIT LES CHEVEUX 

Un samouraï au service des Héiké, habitant du pays 
de Mouçashi et qui s'appelait Nagaï no Saïto Bettô Sané- 
mori \ pensa : « J'ai plus de soixante-dix ans ; mainte- 
nant, plus de gloire à espérer. Je ne puis échapper à la 
mort; peu importe donc le pays où je mourrai : ce sera 
toujours la môme chose. » Aussi, mettant sur son vête- 
ment de soie rouge, brodé, son armure à ficelles noires 1 , 
et emportant sur son épaule dix-huit flèches empennées 
de queue de faucon, il s'avança tout seul, et combattit 
en bravant la mort. Dans l'armée de Kiço*, il y avait un 
homme, habitant du pays de Shinano, qui se nommait 
Tézouka no Tarô Mitsoumori*. Fixant les yeux sur Sané- 
mori, il se dirigea de son côté. Sanémori aussi, fixant les 

1. Nagaï, nom de lieu; Saïto, nom de famille; Bettô, titre hono- 
rifique; Sanémori, prénom. 

2. Ficelles servant à réunir les petites plaques de métal dont se 
composait l'ancienne armure japonaise. 

3. Surnom de Minamoto no ioshinaka (1154-1184), qui, en 1180, 
leva une armée, puis partit de la rivière Kiço pour marcher sur la 
capitale, d'où les Taira durent finalement s'enfuir avec le petit 
empereur Anntokou (p. 238, n. 2). 

4. Tézouka, nom de famille; Tard, « fils atné », nom d'enfance; 
Kanazashi (qui va apparaître un peu plus loin), nom de lieu; Mit- 
soumori, prénom. 

16 

DigitizedbyGoOQle 



242 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

yeux sur Tézouka, marcha vers lui. Tézouka, s'appro- 
chant, lui dit : « Qui êtes-vous, vous qui combattez seul? 
Etee-vous un général ou un simple samouraï? Vous m'en- 
nuyez. Dites votre nom! Moi, je m'appelle Tézouka no 
Tarô Kanazashi no Mitsoumori, habitant du village de 
Souwa, dans \e pays de Shinano. Je suis un bon adver- 
saire. Dites votre nom, et commençons ! » Ils rapprochè- 
rent leurs chevaux. « J'ai entendu parler de vous, dit 
Sanémori, Je ne me nommerai pas, pour certaines rai- 
sens. Je n'ai point de haine contre vous. Coupez-moi la 
tête, tout simplement, et montrez-la aux Ghennji : vous 
aurez une belle récompense. Ne jetez pas cette tête à la 
rivière : le seigneur Kico doit me connaître. Si je combats 
tput seul, c'est parce que j'ai renoncé à la vie. Quel que 
soit l'ennemi, il est agréable de lutter. Venez, Tézouka! » 
Ce disant, il jeta son arc, et s'avança sur Tézouka. Un 
samouraï de Tézouka, pour l'empêcher de saisir son maî- 
tre, se mit entre les deux. Sanémori le saisit lui-même : 
« Tu es un serviteur de Tézouka : je ne puis t' épargner ! » 
St le prenant par son épaulière, tandis que, de la main 
gauche, il tenait la bride, il l'arracha de son cheval et 
l'entraîna de telle sorte que les pieds de ce serviteur 
étaient d'un shakou 1 au-dessus du sol. A cette vue, Té- 
zouka, pour sauver son serviteur de la mort, saisit par 
l'épaulière l'armure de son ennemi. En poussant un 
« éi l * », il descendait lui-même de cheval. Sanémori 
aurait voulu combattre ses deux adversaires ; mais tous 
les trois, ensemble, tombèrent de leurs chevaux. Sané- 
mori, s'emparant du samouraï de Tézouka, tira son sabre 
et lui trancha la tête. En même temps, Tézouka, écartant 
l'épaulière droite de Sanémori, le transperça en enfon- 
çant son arme au delà de la garde 3 ; puis, il lui trancha 
la tête k son tour. 

Tézouka, emportant la tête de son ennemi, vint devant 
le seigneur Kiço et dit : « Mitsoumori a gagné la tète 
d'un vaillant guerrier! Quand je l'ai invité à me dire 

1. Mesure de longueur équivalant à 0*,30 environ. 
S. Onomatopée exprimant un effort. 

3. Hyperbole d'écrivain militaire accoutumé à raconter des ex- 
ploits miraculeux 



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PERIODE DE KAMAKOURÀ 243 

son nom, il m'a répondu : « J'ai des raisons pour le taire. 
Le seigneur Kiço doit me connaître. » Et il n'a pas dit 
son nom. Quand je me demandais si c'était un samou- 
raï, il portait un yêtement de soie brodée 1 ! Quand je 
me demandais si c'était un général, il n'avait point de 
soldats ! Quand je me demandais si c'était un homme 
de l'Ouest, il avait l'accent du Banndô 1 . Quand je me 
demandais si c'était un homme jeune, les rides de son 
visage attestaient plus de soixante-dix ans. Quand je me 
demandais si c'était un vieillard, ses cheveux et sa 
barbe noirs indiquaient un homme robuste. A qui donc 
peut bien appartenir cette tête? » Kiço, ayant réfléchi : 
« Hélas l ce doit être Saïto Bettô de Mouçashi*. Cepen- 
dant, comme j'étais tout jeune encore quand je l'ai connu, 
il devrait être aujourd'hui couvert de cheveux blancs. 
Gomment s'expliquer que ses cheveux et sa barbe soient 
noirs ? Et pourtant, il me semble bien que c'est la phy- 
sionomie de son visage. C'est bien curieux! Higoutchi 
est son ancien camarade : il doit pouvoir le reconnaître. » 
Et ce disant, il le fit venir. Higoutchi, prenant la tète, 
y jeta un coup d'oeil, et aussitôt se mit à pleurer hara- 
hara* : « Hélas! quelle pitié! C'est Sanémori! — Mais 
pourquoi cette barbe et ces cheveux noirs? — Oui, dit 
Higoutchi, je me souviens. Sanémori disait toujours : 
« Ceux qui, étant vieux, prennent l'arc et les flèches pour 
« marcher au combat doivent se teindre les cheveux avec 
« de l'encre noire. Voici pourquoi. Même en temps de paix, 
« les jeunes se moquent des cheveux blancs ; à plus forte 
« raison, sur le champ de bataille : si un vieux veut avan- 
« cer, ils disent qu'il n'a plus de discernement; s'il recule, 
« ils l'insultent comme n'ayant plus de courage ; et on n'ose 
« pas rivaliser avec ces jeunes gens. Quant aux ennemis, 
< ils méprisent les vieux comme des propres à rien. Les 
« cheveux blancs de la vieillesse sont la chose la plus 
« triste. C'est ce que dit une poésie du seigneur Shounzei* : 

1. C'est-à-dire, un costume de chef. 

2. Ancien nom des provinces du Tôkaïdô situées à Test d'Obçaka. 

3. Cette reconnaissance subite s'explique par le fait que Sanémori 
avait été un guerrier des Minamoto, avant de passer au service des 
Taïra. 

4. Voir p. 239, n. 6. 

5. Snounzei Kyô, Voir p. 133, n. %• 

DigitizedbyGoOQle 



244 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

N'étant pas les jeunes légumes 

Qui poussent dans la y allée, 

En vain 

Accumulant les ans, 

Mes manches sont mouillées 1 ! 

« Les hommes doivent laisser quelques paroles pour 
« qu'on se souvienne d'eux dans l'avenir 1 . » C'est ainsi 
qu'il teignit d'encre noire ses cheveux. » Gela dit, comme 
ils avaient été amis intimes pendant des années, H i go li- 
tchi Jirô Kanémitsou* demanda de l'eau et lava lui-même 
la tète, qui devint celle d'un vieillard couvert de cheveux 
blancs. Sans aucun doute, c'était Sanémori lui-même! 
Kiôyou, de Chine, en se purifiant les oreilles dans l'eau 
de la rivière Éicenn, avait laissé son nom à la posté- 
rité 4 : Sanémori, du Japon, en se teignant les cheveux 
d'encre noire au champ de bataille, a emporté l'admira- 
tion de tous 8 . 



1. Les deux premiers vers préparent les trois suivants. On ne 
peut cueillir les « jeunes légumes » (p. 204, tu 2) sans mouiller un 
peu ses manches; mais du moins, on obtient un résultat utile; tan- 
dis que c'est en vain que le vieillard accumule les années et qu'il 
pleure sur sa déchéance. Opposition entre les «jeunes » légumes et 
les a années » de la vieillesse, avec jeu de mots sur tsoumou, « cueil- 
lir » et « accumuler ». 

2. Si Sanémori u'avuit pas expliqué ses intentions, on n'aurait pas 
compris son motif chevaleresque. 

3. lligoutchi. nom de Camille; Jirô, « second fils », nom d'en- 
fance; Kanemitsou, prénom. 

4. Kiôyou, un Diogéne chinois que la légende fait vivre plus de 
3000ans avant Jésus-i lirist. Un jour, l'empereur Yao, ayant entendu 
parler de sa sage>se, lui lit demander de prendre à sa place la direc- 
tion du gouvernement; Kiôyou s'empressa de laver ses oreilles 
souillées par l'ollre de cette suprême dignité mondaine; et son ami 
Sôf'ou, qui amenait boire son boeuf, éloigna bien vite l'animal de ces 
eaux moralement contaminées. 

5. Rapprochement as^ez bizarre : l'un, qui méprise l'empire, se 
lave les oreilles; l'autre, qui brave la mort, se teint les cheveux; et 

. tous deux, par ces actes qu'unit un bien vague rapport, méritent 
l'admiration des hommes. 



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PERIODE DE KAMAKOURA 245 

B. ECRITS INTIMES 

LE HÔJÔKI 



An milieu des gaerres civiles, et à côté des bruyants récits 
destinés à les glorifier, oo vit paraître quelques écrits d'une 
littérature plus délicate : des «journaux » surtout 1 , notamment 
des journaux de voyage 3 , sans grande originalité d'ailleurs; 
mais aussi, un délicieux petit livre qui est l'oasis de ce désert 
et qui mérite qu'on s'y arrête davantage. C'est le Hôjôki, de 
Kamo Tchômei. 

Kamo Tchômei naquit, en 1154, au village do Shimo-Kamo, 
près de Kyoto. Son père Nagatsouna, suivant un usage hérédi- 
taire, était principal desservant du temple de Kamo : d'où le 
nom de Kamo donné à la famille. Notre auteur lui-même, dans 
son enfance, était appelé Kikoudayou (« le jeune Chrysan- 
thème ») : c'est seulement un peu plus tard, saus doute vers sa 
quinzième année, qu'il reçut le prénom plus sérieux de Tchô- 
mei. De très boune heure, son intelligence précoce le fit admet- 
tre comme page de l'empereur Go-Toba 8 ; son zèle pour les 
lettres et pour la musique lui valut môme bientôt les fonctions 
de secrétaire du Bureau de la poésie. Mais, vers sa trente-cin- 
quième année, s'étant vu refuser sans motifs la succession sa 
cerdotale de son père, il abandonna le palais. Les malheurs de 
l'époque l'avaient d'ailleurs dégoûté du monde; il se jeta dans 
le bouddhisme et, devenu bonze, vécut tout à fait à l'écart de 
la capitale. Enfin, la cinquantaine passée, il se fit ermite dans 
les montagnes de Hino. Pourtant, sur l'invitation du shogoun 
Sanétomo, son confrère en poésie 4 , il alla passer quelque temps 
à Kamakoura; mais il revint bien vite à sa chère solitude, où 

1. (Tomme le Benn no NalshiNikki, « Journal de la dame d'hon- 
neur Benn », qui nota les événements survenus pendant six années 
aux alentours de l'an 1250. 

2. Le plus connu est VIzayoî Nikki, « Journal du seizième jour de 
la lune », ainsi intitulé parce que c'est le 16 du 10* mois de l'année 
1277 que son auteur, Aboutsou-ni (la religieuse Aboulsou), partit 
pour le voyage à Kamakoura qu'elle nous raconte. 

3. Voir p. 236, n. 1. 

4. Voir p. 232, n. 3. — La valeur de Tchômei comme poète ressort 
assez de ce simple fait que les rédacteurs du Shinn-Kokinnshou 
n'acceptèrent pas moins de douze pièces signées de lui/ 



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216 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

il composa son Hôjôki, en 1212, et où il mourut peu après, en 
1216, dans sa soixante-dixième année. 

Le Hôjôki, ou a Livre d'une hutte de dix pieds de côté 1 », est 
un petit essai où notre ermite exprime, Avec autant de pro- 
fondeur délicate que de simplicité littéraire, les sentiments 
intimes de son cœur. Après le Makoura no Sôshi. et en atten- 
dant le Tsouré-zouré-gouça*, il constitue le second des trois 
meilleurs livres d'impressions que nous ait laissés la littéra- 
ture japonaise. Mais, à la différence de Sei Shônagon et de 
Kennkô, Kamo Tchômei ne se contente pas de noter, à la for- 
tune du pinceau, des observations ou des pensées disparates: 
il veut philosopher, écrire d'une manière suivie des réflexions 
qui se tiennent, et son charmant écrit, sr dénué de toute pré- 
tention, n'en devient pas moins un exposé magistral de la 
sagesse pessimiste. L'ouvrage, au demeurant, parlera par lui- 
même, car je vais le donner en entier*. 



HÔJÔKI 

Le courant d'une rivière s'écoule sans s'arrêter, mais 
l'eau n'est pas la même; l'écume qui flotte dans les 
remous tantôt disparaît, tantôt renaît, mais ne dure 
jamais longtemps 4 . Tels sont, en cette vie, les hommes 
et leurs demeures. 

Dans la capitale pavée de joyaux 8 , les maisons des 
grands et des humbles, joignant les charpentes de leurs 
toits et rivalisant de leurs tuiles, semblent se maintenir 
de génération en génération; mais quand on examine 

1. Hô, carré; jô, mesure de longueur équivalant à 10 thaleou 
(pieds de O m ,303); ki, notes, relation, livre. Jffnjô, « carré fie dix 
pieds de côté », l'espace réglementaire que la tradition bouddhique 
jci-dessous, p. 265, n. 4) imposait à une cellule de bonze, et par 
extension, la cellule même. 

2. Voir plus bas, p. 275. 

3. D'autant plus qu'en dehors même de son intérêt psychologique 
individuel, il nous dépeint à merveille l'état d'àme bouddhique en 
général et qu'il nous donnera, par surcroît, une série d'excellents 
tableaux des calamités qui sont un des côtés caractéristiques de la 
vie japonaise (l'incendie, le typhon, le tremblement de terre, etc.). 

4. Ces comparaisons, qui rappellent la philosophie d'Heraclite, se 
retrouvent aussi dans le Hutingo ( \nalectes de Confucius) et dans 
l'ancienne poésie japonaise (voir ci-dessus, p. J45, n. 4). 

5. Tamashiki no, un mot-oreiller hyperbolique do taijo&o» la 
é capitale s. 



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PERIODE DE KAMÀKÔXJRÀ 247 

s'il en est bien ainsi, rares sont le9 maisons anciennes. 
Telles, détruites l'an dernier, ont été rebâties cette année; 
d'autres, qui furent de grandes maisons, sont tombées 
en ruines et ont été remplacées par de petites. Il en est 
de même pour leurs habitants. Dans un endroit quel- 
conque, il y a toujours beaucoup de mondé; mais sur 
vingt ou trente personnes que vous y aviez connues, deux 
ou trois survivent. On naît le matin, on meurt le soir. 
Telle est la vie : une écume sur l'eau. 

Ces hommes qui naissent ou qui meurent, qui sait d'où 
ils viennent et où ils vont? En cette demeure passagère, 
savent-ils pour qui ils peinent, ou avec quoi ils char- 
ment leurs yeux? Du maître ou de l'habitation, on ne 
peut dire quel est le plus changeant. Tous deux sont 
comme la rosée sur le visage-du-matin 1 . Tantôt la rosée 
tombe et la fleur reste : mais la fleur se flétrit au soleil 
matinal. Tantôt la fleur se fane et la rosée demeure : 
mais la rosée disparait avant le soir. 



Pendant les quarante printemps et automnes qui ont 
passé depuis que j'ai compris le cœur des choses 3 , j'ai 
vu maints événements étranges. 

Le 28 e jour du 4 e mois de la 3* année de l'ère Anghenn 4 , 
tandis qu'un vent violent troublait la nuit, vers l'heure du 
Chien 5 , un incendie éclata du côté Serpent-Dragon* de 
la capitale et, s'étendant du côté Chien- Sanglier, gagna 
la Porte de l'Oiseau écarlate, la grande Salle d'audience, 
les bâtiments de l'Université et le ministère de l'Intérieur 7 ; 



i. Açagao. Voir p. 220, et comp. p. 338. 

2. Le texte du Hôjôki forme un bloc compact qui pourrait sem* 
bler confus si l'on ne mettait en relief, par quelques subdivisions, 
1rs parties distinctes qui le composent ; c'est ce que je fais, pour 
plus de clarté, sans cependant y introduire un numérotage de cha- 
pitres proprement dits. 

3. Le fond des choses humaines. 

4. 1177. 

5. De 7 à 9 h. du soir. 

6. Sud-est. — Chien-Sanglier, le nord-ouest. 

7. Shoujakou-mon, porte située au milieu du côté sud du palais 
(voir p. 32, n. 2), — Taïkxokoudenn, un de ses principaux bâtt* 



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24d ANTHOLOGIE DB LA LITTERATURE JAPONAISE 

si bien qu'en une seule nuit, le tout fut réduit en cendres 
On dit que le feu eut son origine dans une maison, em- 
ployée comme hôpital provisoire, de la ruelle Higout- 
chitomi. Grâce auvent qui soufflait en divers sens, comme 
si on eût ouvert un éventail, les branches de feu se dé- 
ployèrent. Les maisons éloignées étaient étouffées par la 
fumée; les endroits plus proches, couverts par les flam- 
mes. Les cendres, montées au ciel, reflétaient l'éclat du 
feu et s'empourpraient; et les flammes, détachées par 
la violence du vent, s'envolaient vers d'autres maisons en 
franchissant un ou deux tchô 1 . Et ceux qui habitaient au 
milieu de tout cela, comment auraient-ils gardé leur 
calme? Il y en avait qui tombaient, suffoqués par la fu- 
mée ; d'autres mouraient soudain, dévorés par les flam- 
mes Certains sauvaient leur corps, à grand'peine, sans 
rien emporter de leurs biens Les sept trésors a et les dix 
mille richesses se changeaient en cendres. Combien gran- 
des furent les pertes! Seize palais de hauts dignitaires* 
furent consumés ; et d'autres maisons, sans nombre. Un 
tiers de la capitale fut anéanti. Des milliers d'hommes 
et de femmes périrent ; on ne saurait compter les chevaux 
et les bœufs. Tous les desseins de l'homme ne sont que 
sottise; mais quelle chose ridicule surtout que de gas- 
piller ses richesses et d'épuiser ses forces pour bâtir des 
maisons dans une capitale exposée à tant de périls I 



De nouveau, le 29 e jour de la lune des deutzies* de la 

ments. — Daïgakou, la « Grande Science », l'Université. — Mimm- 
bou-shô, un des huit Ministères. 

1. Uu tchô équivaut à 110 mètres environ. 

2. Shippà (d'après les Sapta Ratna du bouddhisme). La liste de 
ces choses précieuses, qui varie d'ailleurs, comprend d'ordinaire : 
l'or, l'argent, le cristal de roche, l'agate, l'œil-de-chat (v. p. 167, n. 3), 
la perle et le corail. 

3. Koughyô, les plus hauts fonctionnaires de la cour. 

4. Lo 4« mois, anciennement appelé ouzouki (ou-tsouki). D'après 
le caractère chinois (4« signe du zodiaque), il faudrait traduire « le 
mois du lièvre » (ou, nlcéviation de ouçaghi); mais, à en juger par 
l'ensemble de ces vieilles dénominations, qui, lorsqu'elles ne rap- 
pellent pas quelque coutume populaire, se rattachent toujours à un 
phénomène de la naturel il me semble bien préférable de voir dam 



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PÉRIODE DE KAMAKOURÀ 2i9 

4« année de l'ère Jishô 1 , il y eut un grand typhon, qui se 
produisit dans le quartier de Nakanomikado Kyôgokou*, 
et qui souffla avec violence jusqu'à la Sixième avenue 1 . 
Sur un espace de trois ou quatre tchô*, pas une maison, 
grande ou petite, qui ne fût détruite par ce tourbillon. 
Quelques-unes furent aplaties sur le sol ; d'autres ne con- 
servèrent que les piliers et la charpente du toit; parfois, 
les dessus des portes furent arrachés et transportés à une 
distance de quatre ou cinq tchô ; et, les clôtures ayant été 
emportées, les propriétés voisines se trouvèrent réunies 8 . 
11 va sans dire que les objets sans nombre que contenaient 
les maisons furent enlevés au ciel, tandis que les bar- 
deaux et autres planchettes des toits étaient dispersés 
comme les feuilles d'hiver au vent. La poussière étant 
soulevée comme de la fumée, les yeux ne voyaient rien ; 
le bruit étant intense, on n'entendait pas la voix de qui 
parlait ; et l'on pensait que même le Tourbillon de l'Enfer* 
ne pourrait être plus terrible. Non seulement les maisons 
furent détruites, mais quantité de gens furent blessés, ou 
devinrent perclus pendant qu'on réparait leurs habita- 
tions. Ce vent s'éloigna enfin dans la direction Chèvre- 
Singe 7 , et y fit encore le malheur de beaucoup d'hommes. 
Certes, le typhon est chose assez fréquente, mais il ne 
souffle pas d'aussi étrange façon; et on se demanda si 



l'expression japonaise cachée sous cette écriture étrangère le sens 
de « lune des deutzies » (mois où fleurit la plante ou, Oeutzia scabra, 
un arbrisseau de la famille des philadelphées dont notre seringa 
est le type). 

1. 1180. 

2. Dans la partie nord de Kyoto. 

3. Rokoujô. Dans la partie sud. 

4. Ici, sans doute, dans le sens de « quartiers »; car un tchô, 
comme superficie, ne représente qu'un hectare. Le mot tchô est 
employé, avec le même caractère chinois, tantôt comme mesure de 
longueur, tantôt comme mesure de surface, tantôt dans le sens vagua 
de petite ville, de quartier, de rue, et le conteste ne suffit pas tou- 
jours à préciser la pensée de l'auteur. 

5. Tous ces détails sont pris sur le vif. A la suite d'un typhon, & 
Tôkyô, une des choses qui me frappèrent fut justement de voir les 
propriétaires de jardins contigus occupés à rétablir leurs limites. 
— D'une manière générale, on peut regarder ces descriptions de 
Tchômei comme ne contenant aucune exagération. 

6. Jigokou no gôfou, 

7. Sud-ouest, 



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250 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

celui-ci n'était pas an avertissement de calamités non 
moins extraordinaires. 



Dans la lune humide l de la même année, un transfert 
de la capitale eut lieu subitement, contre toute attente 1 . 
Si l'on pense à ses origines, plusieurs centaines d'années 
s'étaient écoulées depuis que la capitale avait été fixée, 
sous l'empereur Saga 3 . Gomme il n'y avait pas de raisons 
sérieuses pour ce transfert, tout le monde le jugeait inop- 
portun et le déplorait. Néanmoins, malgré toutes ces 
plaintes, l'empereur, avec ses ministres, les seigneurs et 
la cour entière, se transporta à Naniwa, dans Settsou*. 
Parmi les gens qui veulent servir le monde, qui eût osé 
rester seul dans l'ancienne capitale? Ceux qui aspiraient 
à une fonction ou qui s'appuyaient sur la faveur d'un 
maître déménagèrent à qui mieux mieux, s'efforçant de 
dépasser, ne fût-ce que d'un jour, leurs semblables. Ceux 
qui avaient perdu leur fortune ou qui étaient abandonnés 
du monde demeurèrent, en se lamentant; car nul avenir 
devant eux. Les demeures dont les toits rivalisaient na- 
guère étaient désertées de jour en jour; les maisons, dé- 
molies, flottaient sur la rivière Yodo'; les propriétés se 
métamorphosaient en des champs. Le cœur même des 
hommes se transformait; ils ne voulaient aller qu'à che- 

1. Mi-na-zouki, le 6« mois. On traduit d'ordinaire cette appella- 
tion par « le mois sans eau » (mi, eau ; na, racine de naki, non-être ; 
tsouki, lune). Les philologues, voyant le son japonais na exprimé par 
un caractère chinois qui veut dire « néant », n'ont pas réfléchi que 
le 6* mois de l'ancien calendrier correspondait justement à un des 
mois humides de l'année (à peu prés un jour de pluie sur deui, d'a- 
près les statistiques de l'Observatoire central de Tokyo). En réalité, 
dans cette très vieille expression, na ne peut être qu'une des formes 
archaïques du génitif. 

2. Par la volonté de Taira no Kiyomori. 

3. Après de nombreux déplacements (voir p. 70, n. 2), la capitale 
avait été établie, en 794, à Kyoto par l'empereur Kwammou; mais 
son successeur, Héizei, la transporta de nouveau à Nara (en 806) ; 
c'est seulement à partir de Saga que Kyoto devint (en 810) la capitale 
définitive. 

, 4. Voir p. 97, n. 4. 

5. La rivière d'Ohçaka. On avait démonté les maisons de bois 
pour les transporter, sur des radeaux, à la nouvelle capitale où elles 
devaient être reconstruites. 



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PERIODE D-i KAMAKOURA, 



251 



val, et non plus en voiture à bœufs 1 . On ne recherchait de 
terres que dans le sud-ouest, et non plus dans le nord-est. 

A ce moment, une affaire m'amena à la nouvelle capi- 
tale. Quand je vis la configuration de l'endroit, il était 
trop étroit pour qu'on y pût établir des rues. Au nord, 
les pentes élevées d'une montagne; au sud, un terrain 
bas vers la mer toute proche. Le bruit des vagues vous 
fatiguait sans cesse ; et sans rélâche soufflait le vent de la 
mer. Le palais impérial, là-bas dans les montagnes, res- 
semblait un peu an Palais rond d'arbres bruts 1 , bien qu'il 
ne manquât pas de grâce. Les maisons qu'on envoyait 
chaque jour, démolies, par voie d'eau, où les reconstrui- 
sait-on ? Car il y avait beaucoup de terrains à bâtir, et 
peu de maisons achevées. 

Tandis que l'ancienne capitale était déjà désertée, la 
nouvelle n'était pas encore terminée. Les hommes se sen- 
taient flotter comme sur un nuage. Ceux qui habitaient là 
depuis longtemps se plaignaient d'avoir perdu leurs pro- 
priétés ; et ceux qui Tenaient d'y arriver regrettaient d'à» 
voir à subir l'ennui des travaux. A regarder la route, on 
voyait à cheval les gens qui auraient dû aller en Toiture; 
et ceux qui auraient dû porter des vêtements seigneuriaux 
avaient des tuniques de soldats. Les élégances de l'an- 
cienne capitale avaient disparu ; tous étaient devenus des 
guerriers campagnards 3 . C'étaient de ces signes malheu- 
reux qui annoncent les désastres publics ; tout le monde 
était inquiet, et bien des jours se passèrent avant que l'es- 
prit des hommes retrouvât son équilibre. Mais cet émoi du 
peuple ne fut pas sans résultat ; et dans l'hiver de la même 
année, on revint à l'ancienne capitale. 

Cependant, qu'advint- il des maisons qui avaient été 
démolies ? On ne put restaurer l'état antérieur. On dit que 
pendant les sages règnes de l'antiquité, les souverains 



1. Les voitures de cour, traînées par des bœufs, devenaient inu- 
tiles. 

2. Ki no marou-dono, un palais que l'empereur Tenntchi Ip. 77, 
n. 1), en deuil de sa mère l'impératrice Saïmei (661), avait fait cons- 
truire ainsi, à Açakoura, par esprit de simplicité, et que célébrait 
une vieille poésie du Manyôshou. attribuée à Tenntchi lui-même. 

3. Lé gouvernement militaire de Kiyomori ramenait les hommes 
a la barbarie. 



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252 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

gouvernaient le pays avec compassion. Leurs palais n'a- 
vaient qu'un toit de chaume, avec des poutres grossière- 
ment ajustées. Si la fumée ne s'élevait pas des foyers, les 
impôts étaient remis 1 . On peut comprendre ce qu'est la 
société d'aujourd'hui en la comparant à celle de jadis. 



Vers l'ère de Yôwa* (je ne me rappelle pas bien, il y a 
si longtemps!), pendant deux ans, on fut dans un état mi- 
sérable à cause de la famine. Ou bien il y eut de la séche- 
resse au printemps et en été, ou bien des tempêtes et des 
inondations en automne et en hiver. Les malheurs se suc- 
cédèrent, et on ne put récolter les cinq espèces de grain*. 
C'est en vain qu'on laboura au printemps et qu'on repiqua 
en été 4 : on n'eut pas le plaisir de récolter à l'automne, ni 
celui de conserver en hiver. Aussi, les gens des provinces 
quittèrent leurs terres et passèrent leurs frontières, ou 
bien oublièrent leurs maisons et allèrent vivre dans les 
montagnes. On commença toutes sortes de prières; on 
pratiqua des exorcismes extraordinaires : mais sans ré- 
sultat. La vie urbaine dépend de la campagne pour toutes 
sortes de choses ; mais comme la campagne n'apportait 
rien à la capitale, comment celle-ci eût-elle pu garder sa 
dignité ? Avec des supplications, on offrait de vendre tous 
ses trésors ; mais personne n'en voulait. Parfois, on trou- 
vait acheteur ; mais l'or pesait moins que les céréales. Les 
mendiants étaient nombreux sur les routes, emplissant 
nos oreilles de leurs cris déchirants. Et dans cette misère 
s'acheva la première année. 

Alors qu'on attendait, avec l'année suivante, un état de 
choses meilleur, la peste éclata, et ce fut encore bien pire. 
Tout le monde mourait de faim et, de jour en jour, nous 



1. Allusion & Ninntokou (voir le Kojiki, ci-dessus, p. 77). 

2. Une seule année : 1181. 

3. C'est-à-dire : le millet, le panic, le riz, les blés (froment et 
orge) et les haricots (de deux sortes). Comp.le Kojiki, XVII, ci-des- 
sus, p. 50. 

4. Au Japon, où l'agriculture est plutôt une horticulture minu- 
tieuse, on sème le riz fin avril et, au commencement de juin, oa 
repique le plant. La moisson se fait en octobre. 



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PERIODE DE KAMAKOURA 253 

devenions comme les poissons de la petite flaque d'eau 1 . 
Même les gens bien vêtus qui portaient des chapeaux et qui 
avaient les pieds chaussés allaient mendier de maison en 
maison. Parfois, tandis qu'on se demandait comment ils 
pouvaient tenir debout, on les voyait tomber de faiblesse. 
On n'eût pu dénombrer ceux qui mouraient de faim contre 
les murs et au bord des routes ; comme on n'enlevait pas 
leurs cadavres, la ville était remplie de mauvaises odeurs; 
et on ne pouvait fixer les yeux sur ces spectacles de cor- 
ruption. Aux bords de la rivière 1 , il n'y avait même pas 
assez de place pour laisser passer les chevaux et les voi- 
tures. Les pauvres bûcherons n'avaient plus la force de 
porter le bois, qui devint rare; en sorte que les gens qui 
n'avaient pas d'autres ressources se mirent à démolir leurs 
maisons et à les vendre au marché ; mais le prix de la 
charge d'un homme était à peine suffisant pour soutenir 
sa vie pendant un jour. 

Une chose étrange était de voir, parmi ce bois à brûler, 
des fragments peints en vermillon ou ornés de feuilles 
d'argent et d'or. Si l'on s'informait, on apprenait que 
des gens qui ne savaient plus que faire allaient dans les 
anciens temples pour voler les statues du Bouddha, briser 
les objets du culte et les débiter en menus morceaux. Ces 
choses désolantes, je les ai vues, parce que j'étais né dans 
un monde impur et mauvais i 

C'était encore une chose bien pitoyable que, quand un 
homme et une femme étaient fort attachés l'un à l'autre, 
celui qui aimait le plus mourait toujours le premier, 
parce que, s'oubliant lui-même, il voulait donner à l'être 
aimé tout ce qu'il avait pu se procurer. Entre parents et 
enfants, c'étaient les parents qui mouraient d'abord. On 
put même voir des bébés au sein de leur mère, qu'ils ne 
savaient pas morte. 

ÀuNinnwaji', il y avait un bonze qu'on appelait Ryou- 
ghio Hôinn 4 . Emu de pitié en voyant mourir un nombre 

1. Qui doivent tous mourir à mesure qu'elle se dessèche. Compa- 
raison passée en proverbe. 

2. La Kamo-gawa, dont le lit, & sec sur les bords, était encombré 
de cadavres. 

3. Temple construit sous l'ère Ninnwa (885-888). 
♦. Le Révérend Ryoughiô. 



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254 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

de gens aussi incalculable, il s'entendit avec d'autres 
saints personnages pour écrire sur le front de tous les 
morts qu'ils trouveraient le caractère À, comme signe 
d'union 1 . Quand on eut compté ces morts pendant les 4* 
et 5* mois seulement, on obtint, pour l'espace de la ca- 
pitale situé au sud de la Première avenue, au nord de la 
Neuvième avenue, à l'ouest de Kyôg-okou et à l'est de SLou- 
jakou*, plus de 42.300 corps. Il faut y ajouter encore ceux 
qui moururent dans les quartier» voisins, et aussi dans les 
faubourgs de Kawara, de Shirakawa, de Nishi-no-kyo, 
en nombre incalculable ; et dans les diverses provinces, 
dans les Sept régions 1 ! J'ai appris que pareil événement 
s'était produit sous le règne de l'empereur Soutokou, pen- 
dant l'ère Tchôjô 4 : j'en ignore les détails; mais le spec- 
tacle que je viens de décrire est bien le plus étrange et 
le plus lamentable que j'aie vu de mes yeux 8 . 



Dans la 2 e année de l'ère Ghennréki*, il y eut un grand 
tremblement de terre. Il fut exceptionnel. Les montagnes 
étaient fracassées et venaient combler les rivières ; la mer 
se soulevait et envahissait la terre ; la terre se crevassait 
et l'eau en sortait; les rochers brisés roulaient dans les 
vallées ; les bateaux qui côtoyaient les rivages y étaient 
portés par les vagues ; les chevaux sur les routes ne sa- 
vaient où poser le pied. Dans la capitale, de tous côtés, 
les temples, les pagodes, les monastères, les chapelles 
mortuaires, rien n'était épargné : les uns étaient lézardés, 
d'autres renversés ; et de ces débris, cendres et poussières 

1. Le caractère chinois qui représente la première syllabe du nom 
d'Amida (Amitâbha, le plus populaire des Bouddhas, au Japon 
comme en Chine). 

2. C'est-à-dire : dans l'espace borné au nord par la Première 
avenue, au sud par la Neuvième, etc. 

3 Shitchi-dd, les sept grandes divisions (Tôkaïdô, Tôcandô, etc.) 
entre lesquelles se partageaient toutes les provinces de 1 empire. 

4. 1132-1134. — Pour Soutokou, voir p. 130, n. 3. 

6. Comparer les descriptions des grandes famines de notre Moyen- 
âge, et plus récemment, au Japon même, de celles du temps des 
Tokougawa. 

0. 1185. 



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PERIODE DE KAMAKOURA 255 

«'élevaient comme de la fumée. Le grondement de la terre 
tremblante et le fracas des bâtiments croulants étaient 
comme le tonnerre. Si l'on restait dans sa maison, on 
avait peur qu'elle ne s'abattit; si l'on s'en échappait, la 
terre s'ouvrait sous les pas : et point d'ailes pour s'enfuir 
au ciel, nul moyen de monter, comme le dragon, parmi 
les nuages! Certes, entre toutes les choses terribles, le 
tremblement de terre vient en premier lieu. 

Le fils unique d'un samouraï, un enfant de six ou sept 
ans, s'amusait à construire une petite, maison contre un 
mur, quand ce mur s'écroula soudain sur lui et l'aplatit 
complètement; si bien que ses deux yeux sortirent d'un 
pouce hors de son visage. Le père et la mère, en l'embras- 
sant, gémissaient et poussaient des cris de douleur ; que 
j'étais ému de pitié ! Le plus brave, frappé de désespoir 
devant le malheur de son enfant, oublie toute honte 1 ; et 
c'est bien naturel. 

Les grandes secousses ne durèrent pas longtemps; mais 
les petites se succédèrent sans relâche : chaque jour, vingt 
ou trente de celles qu'on trouve fortes ordinairement. Après 
dix ou vingt jours, elles devinrent moins fréquentes : qua- 
tre ou cinq fois par jour, puis deux ou trois fois par jour, 
puis une tous les deux jours, puis tous les trois ou quatre 
jours ; mais le tremblement de terre ne disparut tout à 
fait qu'après trois mois environ. Et pourtant, des quatre 
éléments 8 , l'eau, le feu et le vent nous causent toujours 
quelque dommage; pas la terre. Autrefois, pendant l'ère 
de Saïkô 3 , il y eut un grand tremblement de terre : il fut 
terrible, et l'auguste tête du Bouddha du Tôdaïji* tomba; 
pourtant, ce fut bien moins fort que cette fois-ci. 

Alors tous les hommes semblèrent convaincus de l'in- 
certitude de la vie. Je croyais qu'ils deviendraient plus 
pieux. Mais les jours et les mois passèrent; et maintenant, 
après quelques années, on n'en parle plus. 

i. Voir p. 96, n. 1. 

2. Shidaï, dans le bouddhisme : la terre, l'eau, le feu et l'air. 

3. 854-856. 

4. Le temple de Nara où se trouve la colossale statue de bronze, 
haute de seize mètre», qui fut fondue en l'an 749, et qui représente 
Roshana (Vâirntchana, le Bouddha dans l'état de Niryâna, identifié 
au Soleil et adoré oorome dieu llluminateur). 



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256 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 



La vanité delà vie, notre instabilité et celle de nos de- 
meures ressortent bien des faits que je viens d'indiquer. 
Mais encore, suivant le milieu où nous nous trouvons, sui- 
vant la situation que nous occupons, bien des choses vien- 
nent nous inquiéter. 

Le malheureux qui est sous la protection d'un grand peut 
avoir des moments de délices, mais non pas un solide 
bonheur. Il ne peut pas pleurer, crier lorsqu'il souffre. 
Ses mouvements ne sont pas toujours faciles ; assis ou 
debout, il a peur. Tel un moineau proche d'un nid de fau- 
con. Si un pauvre homme se trouve auprès d'une riche 
maison, qu'il sorte de chez lui ou qu'il y entre, matin et 
soir il se sent humilié et honteux de son aspect misérable. 
Sa femme, ses enfants, ses serviteurs envient cette famille 
dont l'air orgueilleux trouble son esprit. Si l'on demeure 
en un endroit resserré, on ne peut échapper à l'incendie 
voisin ; si l'on habite un lieu éloigné de la capitale, on a 
l'ennui d'y aller et d'en revenir, et parfois on subit la vi- 
site des voleurs. Si l'on est puissant, on devient avare; 
si l'on est solitaire, on est méprisé des autres. Si l'on est 
riche, on est toujours soucieux; si l'on est pauvre, on man- 
que toujours de quelque chose. Si l'on dépend d'un autre, 
on est son esclave ; si l'on protège quelqu'un, on se voit 
obligé de l'aimer toujours 1 . Vouloir plaire au monde, c'est 
se fatiguer soi-même ; contrarier l'opinion, c'est passer 
pour fou. 

Pour tenir notre corps en paix dans ce monde pendant 
quelques courte moments, quel lieu choisir et à quoi nous 
occuper? 



Longtemps, j'ai vécu dans une maison que j'avais reçue 
en héritage de ma grand'mère paternelle. Cependant, 
ayant perdu ma famille et mon corps étant affaibli 9 , 

1. Même s'il est ingrat, on ne peut se résoudre & ne plus s'inté- 
resser à lui. 

2. Tcbômei emploie ici un détour pour ne pas rappeler l'injustice 



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FfalODR DE KAMAKOUB4 £57 

je ne pouvais y rester davantage; et, un peu après trente 
ans, je me bâtis une petite maison à ma convenance. 

Comparée à mon habitation précédente, celle-ci n'en 
était que le dixième. Elle ne comprenait qu'une chambre ; 
ce n'était guère une maison. Il y avait une sorte de mur 
d'enceinte; mais, faute de moyens, point de porte d'en- 
trée. Les piliers étaient de simple bambou : une construc- 
tion pareille à un abri pour voitures. Quand la neige tom- 
bait, ou que le vent soufflait, il y avait toujours quelque 
risque. La rivière étant toute proche, j'étais exposé aux 
inondations et aux « vagues blanches 1 ». Ainsi, suppor- 
tant une vie fastidieuse, je passai là trente années, dans 
rabattement. 

Pendant ce temps, par tout ce que je pus voir autour 
de moi, je compris la brièveté de ma fortune. A mon cin- 
quantième printemps, je quittai ma maison et le monde. 
N'ayant ni femme ni enfants, rien ne me retenait. Je n'a- 
vais point de fonctions, point de traitement; quel intérêt 
m'eût attaché au monde? 

Je passai, inutilement, quelques printemps et autom- 
nes dans les nuages du mont Ohhara. Et maintenant, 
alors que la rosée de soixante ans ne s'évapore pas aisé- 
ment*, je me suis bâti une nouvelle demeure, telle une 
dernière feuille, comme un voyageur se fait un abri pour 
la nuit ou comme un vieux ver à soie se tisse un cocon. 
En comparaison de ma maison d'autrefois, celle-ci est 
cent fois plus petite. A mesure que ma vie décline, ma 
demeure se rétrécit 



Ce n'est pas une maison ordinaire*. Elle mesure dix 
pieds de côté et à peine sept pieds de haut. Gomme je ne 

qui commença à le dégoûter des hommes. Des esprits vulgaires 
n'auraient pas manqué d'attribuer uniquement à cette déception 
d'amour-propre l'évolution qui se produisit dans sa pensée. 

1. Shira-nami, les voleurs ; du nom d'un endroit, en Chine, qui 
en était infesté. 

2. C'est-à-dire : à cet âge où la tristesse n'est pas facile à dissiper. 

3. Après nous avoir expliqué, par le tableau des malheurs du 
temps, sa résolution de quitter le monde, Tchôraei va maintenant 
nous faire faire avec lui son « Voyage autour de ma chambre ». 



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258 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

voulais pas d'emplacement fixe, je n'ai pas bien conso- 
lidé le terrain, J'ai préparé une base; puis, érigeant un 
toit de chaume, j'ai attaché les planches avec des cram- 
pons, pour que le tout fût aisément transportable ailleurs 
si l'endroit cessait de me plaire. Quelle serait la peine 
d'une reconstruction? Deux charrettes suffiraient, et pas 
d'autre dépense que ce louage. 

Depuis que j'ai caché mes traces dans les profondeurs 
des montagnes de Hino, j'ai mis, au côté sud, une espèce 
de store, et, au-dessous, une natte de bambou. A l'ouest, 
l'autel domestique 1 , avec une peinture d'Amida placée 
de telle sorte que, recevant les rayons du couchant, elre 
en Jaisse passer l'éclat entre ses sourcils 1 . Aux deux bat- 
tants de l'armoire sacrée, j'ai suspendu les images de 
Foughenn et de Foudô*. Au-dessus des portes à glis- 
sières, du côté nord, une tablette, sur laquelle se trouvent 
trois ou quatre boites de cuir noir contenant des poésies 
Japonaises, de la musique, le Ohjôyôshou 4 et d'autres 
livres. 4 côté, une harpe et un hith, ce qu'on appelle une 
« harpe coupée » et un « luth joint* ». Contre le côté est, 
j'ai répandu une couche de fougère impériale 9 , et des 
bottes de paille me servent de lit*. Devant la fenêtre à 
glissières de l'est, ma table à écrire. Puis, près de l'oreil- 
ler, un brasier pour brûler des fagots. Au nord de la 
hutte, un petit terrain dont j'ai fait mon jardin, entouré 
d'une haie basse et peu dense. J'y cultive des plantes 
médicinales. Telle est ma hutte temporaire. 

1. Akadana, la tablette qui supporte, d'ordinaire, une petite sta- 
tue du Bouddha. (Aka, du sanscrit, « eau » ; tana, mot japonais, 
« étagère » ; parce qu'on y offre notamment de l'eau). 

%. Elle lui envoie, é travers son front, la lumière de la patrie reli- 
gieuse. (Corap. le cristal qui symbolise, au front des statues du 
Bouddha, l'illumination spirituelle.) 

3. Deux divinités bouddhiques (âamantabhadra et Atchalâ). 

4. Livre de piété contenant des. extraite des soutras. choisis par If 
binze Gbenn*È)inn. 

5. Or»*0ota et t***§hi-Hw#> instrument* démontable* en deux 
morceaux, mut la commodité <&i transport. 

6. Warabi. 

7. U devait s'étendre le long du côté est, mais la tète ai» nord suj* 
vint r orientation traditionnelle adoptée pour le sommef}. 



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rfftlODfe DE KAMA.ROURA 4W 



Pour décrire maintenant ses alentours, au sud est un 
tuyau de bambou pour conduire l'eau, avec un réservoir 
fait de pierres entassées. Une forêt toute proche me 
donne le bois à brûler. Cet endroit s'appelle Toyama. 
Les évonymes rampants 1 y cachent les traees de l'homme. 
La vallée est très boisée ; mais elle s'ouvre vers l'Ouest, 
ce qui favorise mes méditations 1 . 

Au printemps, je vois les vague* de glycines qui exha- 
lent leur parfum vers l'Ouest, pareilles à des nuages vio- 
lacés. En été, j'entends le coucou, dont les cris m'invitent 
à prendre le chemin de la montagne Shidé". En automne, 
le chant de la cigale du soir* m'emplit les oreilles, comme 
une lamentation sur cette vie aussi vide que la peau dont 
elle s'est dépouillée 1 . En hiver, j'aime la neige qui s'ac- 
cumule, nuis disparait, comme les péchés des hommes. 

Quand je ne suis pas disposé à faire la prière ou à lire 
les saintes écritures, je me repose à ma fantaisie; per- 
sonne pour m'en empêcher, et point d'ami devant qui 
je puisse éprouver de la honte. Sans avoir fait vœu de 
silence, je me tais, étant seul. Sans règle définie, les cir- 



' 1. Voir p. 151, n. 4. 

2. Voici une poésie, de Tchômei lui-même, où s'expriment très 
bien, tout à la fois, son rçspect pour l'Ouest, pays natal du Bouddha 
où se trouve le Paradis, et «on amour pour la nature : 

Certes, Je pense 

A ne pas tourner le dos à l'Ouest 

Le matin ou au crèpuseule : 

Mais quand j'attends la lune. 

Non, ce n'est pas vers l'Ouest que Je pais regarder I 

3- MoPtatfne de l'autre monde que les morts, doivent franchir, et 
où une vieille Fernme reçoit leurs vêtements désormais innées, — 
j«ê coucou japonais (ci-dessus, p. 131, n f 3) est souvent appelé taoçq,, 
« pbef des rj.zières » (cjjef de village), parce qu'jj apparaît au jnornent 
où le paysan dpif repiquer le ris; n^ais pn Jui donne aussi le sur- 
nom de Shidé no taoça, « le chef de Shidé », dans le cens, trjste 
flu'éyoqpa TpfrÔmei; et ainsi, .cet oiseau ist regardé jti>u| ensemble 
fcomme un ami qui donne le signal des travaux agricoles et comnp 
l'annonciateur de la mort. 

4. ffigourashi, une cigale verte quj fiante gurfoul W ÇJ?V«|ier du 
•oleil {higouré). 

5. Voir ci-dessus, p. 144, n. 4. 



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260 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

constances m'empêchent de violer les commandements. 
Le matin, si je vais regarder les blanches vagues, j'imite 
les pensées du novice Mannsei contemplant les bateaux 
d'Okanoya 1 . Le soir, lorsque le vent agite les feuilles des 
katsoura', je pense aux eaux de Jinyô'et j'imite le style 
de Ghenntotokou*. Quand je me sens en train, je joue l'air 
du « Vent d'automne 8 » de concert avec le bruit des pins, 
ou l'air de la « Fontaine qui coule 6 » uni au murmure de 
l'eau qui passe. Je n'ai point de talent, mais je ne m'ef- 
force pas de charmer les oreilles des autres : je joue pour 
moi-même, je chante pour moi-même, et je console mon 
cœur. 

Au bas de la montagne se trouve une hutte de brous- 
sailles ou demeure le forestier. Il a un jeune fils, qui vient 
quelquefois me voir. Quand je m'ennuie, je vais me pro- 
mener avec lui. Lui a seize ans, et moi, soixante; mais, 
malgré cette grande différence d'âges, nous goûtons en- 
semble les mêmes plaisirs. Tantôt nous recueillons des 
pousses d'impérate 7 ou des poires de rocher 8 , des rhizo- 
mes d'igname • ou des feuilles de persil sauvage 10 ; tantôt 
nous allons aux rizières qui s'étendent au bas de la mon- 
tagne et nous glanons les tiges tombées pour en tresser 



1. Sur la rivière d'Ouji. Mannsei, ou Mannshami, nom religieux 
de Kaço no Açon Maro, poète du vin* siècle. Voici les vers auxquels 
Tchômei fait allusion : 

L'état de cette vie 
A quoi le comparerai-Je? 
Aux blanches vagues du sillage 
Du bateau qui passe à la rame 
A l'aube i 

2. Voir p ? 64, n. 3. 

3. Lieu d'exil du poète Hakou Rakoutenn (t. p. 207, n. 5).' Il y 
composa notamment quelques beaux vers en écoutant une joueuse 
de lutb dont la musique lui rappelait sa rie brillante d'autrefois. 

4. Nom à la chinoise de Minamoto no Tsounénobou (ci- dessus, 
p. 128) «fondateur de l'école musicale de Katsoura, et oui fut aussi exilé 

5. S hou fou, un vieil air de harpe (inventé vers la fin du viu* siècle). 

6. Ryoucenn, air pour le luth, importé de Chine. (Gomp. ci-des- 
sus, p. 193.) 

7. Ttoubana, nom de la tchigaya (Imperata arundinacea) en fleur; 
les pousses de cette graminée sont comestibles* 

8. Iwanashi, Epigea asiatica. 

9. Kako, la dioscorée du Japon* 

10. Séri, œnanthe stolonifère. 



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*fol01>8 DE &AMA&OURA 261 

des faisceaux d'épis 1 . Quand le temps est beau, nous fai* 
sons l'ascension du pic de la montagne et je regarde au 
loin le ciel de mon pays natal ; nous voyons le mont Ko- 
bata, le village de Foushimi, Toba, Hatsoukashi. Les 
beaux paysages n'ont point de maître : rien ne peut m'em- 
pécher d'en réjouir mes yeux. Sans la fatigue d'une mar- 
che à pied, quand ma pensée va plus loin, je suis la ligne 
des montagnes, je traverse Soumiyama, je franchis Ka- 
çatori, et je fais mes dévotions au temple d'Iwama* ou 
j'adore à Ishiyama*; ou bien, je pousse mon chemin à 
travers la plaine d'Awazou et j'honore les traces de Sé- 
mimarou*; je passe la rivière de Tagami et je cherche la 
tombe de Saroumarou Dayou 5 . Au retour, suivant la 
saison, nous coupons des branches de cerisier ou nous 
emportons de rouges rameaux d'érable; nous cueillons 
des frondes de fougères ou nous ramassons les fruits des 
arbres. J'offre au Bouddha sa part et nous conservons le 
reste. 

Par les nuits tranquilles, quand je regarde la lune qui 
brille à ma fenêtre, je pense aux hommes de jadis 6 ; et 
quand j'entends les cris des singes, je mouille mes man- 
ches de larmes 7 . Les lucioles dans les buissons me repré- 
sentent les feux de l'Ile de Maki, au loin*; la pluie, à 
l'aube, résonne pour moi comme le bruit du vent qui 
agite les feuilles. Quand j'écoute le faisan doré qui pousse 
son cri, horo-horo, je me demande si c'est mon père ou 
ma mère 9; et quand les cerfs de la montagne viennent 



1. On les suspendait, comme offrandes aux dieux, devant la porte 
des maisons. 

2. Consacré à Kwannonn, la déesse de la Pitié. 

3. Temple fameux : comp. p. 178. 

4. Voir plus haut, p. 192. 

5. Voir p. 107, n. 1. 

6. Comp. ci-dessus, p. 151, n. 6, et p. 216, n. 5. 

7. Le singe est trop humain pour ne pas éveiller la sympathie ; au 
▼m* siècle déjà, ses cris dans la solitude nocturne viennent attrister 
les rêves des poètes. 

8. Les feux des bateaux de pèche de Makijima. 

0. Allusion à une poésie du saint bonse Ghyôkl (début du vui* 

Do faisan doré 

8uand j'entends la voix 
ni crie « horo-horo », 



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262 ANTBOLOGÎB DB LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

familièrement jusqu'à moi, je sens combien je suis éloi- 
gné du monde. Parfois, en remuant les cendres, le feu 
m' apparaît comme un vieil ami 1 . La montagne où je vis 
n'est J>as Un lieu terrible ; mais les cris des hiboux éveil- 
lent en moi la mélancolie. Ces beautés de la montagne 
n'ont point de fin, et les hommes qui pensent profondé- 
ment eri trouveraient encore bien d'autres. 



Quand j'4tablis d'abord ma demeure en cet endroit, je 
croyais que c'était à titré provisoire; mais cinq ans déjà 
ont passé. Ma hutte temporaire est devenue une vieille 
hutte, dont le toit est chargé de feuilles mortes et dont la 
terre battue est couverte de mousses. Quand, par hasard, 
j'entends des nouvelles de la capitale, j'apprends que 
maints personnages sont morts; les disparus de condi- 
tion inférieure doivent être innombrables. J'entends dire 
aussi que bien des maisons ont été détruites par l'incen- 
die ; mais ma hutte temporaire demeure sûre et tran- 
quille. Quelque étroite qu'elle puisse être, elle a un lit 
pour dormir la nuit, une natte pour s'asseoir le jour; elle 
suffit à me loger. Le bernard-l'ermite' aime sa petite 
coquille, parce qu'il se connaît lui-même ; l'orfraie * habité 

Je ptnsf f * Art** te père? * 

Je pense i « Est-ce la mère? * 
Dans ces vers, le poète ne se demande pas si c'est le père faisan 
ou la mère faisane qui â crié (Ce qui serait trop plat), frtate (rien si 
ce n'est pas un de ses parents morts qui rappelle (idée très natt*« 
relie pour qui admet la transmigration). Cet oiseau est, en effet, au 
Japon, un symbole d'amour paternel. « Le faisan dans la plaine brû- 
lée », dit un proverbe fondé sur le dévouement de la mère faisane 
qui, lorsqu'on incendie là Iatfde*, né songé pas k s'envoler, mais à 
couvrir ses petits de ses ailes pour mourir en les protégeant. Notre 
vieil ermite, écoutant le « horô-noro » lointain, envie te bonheur 
de ces faisandeaux qui peuvent recevoir le téfidre appel tfè leur 

fère ou de leur mère et pense avec douleur sut parents ftYôrts* qui 
ont tant aimé. 

1. Sentiment déjà ôiprhni par 10 poète KouninObôÛ (t* slécte) : 

Ah! je réveille â 

Le feri couvert, qui pourtant d'à 

Rien à dire... 1 A 

Car > n'si poiftt d'ami 
Intime, e» cet hiver. 

2. Le gôna (pagurus), ce petit crabe qui se loge dans la céqtiifit 
d'un mollusque. 

3. Le miçago. 



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Triode de kamakoura $6â 

les rivages déserts, parce qu'elle craint l'homme. Il en 
est de même pour moi. Je me connais moi-même, et je 
connais le monde ; mon seul désir est de vivre tranquille, 
sans relations avec les autres ; c'est mon plaisir de n'être 
pas ennuyé, les hommes qui sont dans le monde cons- 
truisent dès maisons, mais non pas pour eux-mêmes : 
c'est pour leur femme, leurs enfants, leur famille, pour 
leurs parents et leur s amis, pouf leur seigneur ou leur 
professeur, pou* leur* trésors, pour leurs chevaux et leurs 
bœufs. J'ai bâti cependant ma hutte paxxt moi-mèmè, et 
non pour d'autres hommes. C'est que, dans l'état présent 
du monde, je ne trouve nul compagnon, pas même un 
serviteur en qui je puisse avoir confiance. Si je faisais 
ma hutte plus grande, qui pourrais-je y loger ? Les amis, 
en principe, sont des gens qui respectent les riches et 
qui estiment Surtout ceux qui aiment à donner; ils ne 
recherchent pas les hommes justes et bienveillants. Mieux 
vaut avoir pour amis la harpe et les flûtes, la lune et les 
fleurs 1 . Les serviteurs ne songent qu'aux récompenses et 
aux punitions, ne désirent que des largesses; ils ne se 
soucient pas d'avoir la paix auprès de maîtres compatis- 
sants. Je préfère donc être mon propre domestiqué. S'il 
y a quelque chose à faire, je mô sers de mon corps. (Test 
parfois ennuyeux; mais c'est plus facile que de faire 
obéir les autres. Si j'ai besoin de marcher, je marche; 

\ cela me donne une certaine peine, moindre pourtant que 
le souci de chevaux et de selles, dé bœufs et de voitures. 
te divise mon corps en deux : les mains, comme domes- 
tique); les pieds, comme véhicule; et ils sont dociles à 
souhait. Mon cœur, sachant ce que peut supporter mon 
corps, le met au repos lorsqu'il est fatigué et l'emploie 

, lorsqu'il est dispos. Même quand il use de lui, il n'en 
abuse pas; et il ne le laisse pas non plus s'appesantir. 
D'ailleurs, il est sain de marcher et de se mouvoir; pour- 
quoi rester dans' une paresse inutile ? Cest un péché de 
tourmenter et d'opprimer les autres hommes ; pourquoi 
emprunter la force d' autrui ? 



1. Expressions poétiques pour dire, tout ftiapleateat t la mtfsi^ué 
et la nature. 



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264 ANTHOLOGIE DIS LÀ LlTt^RAf UftË JAPON AI SB 



De même [pour la nourriture et le vêtement. Un tissa 
de glycine et une couverture de chanvre 1 suffisent à 
cacher ma peau; les impérates de la lande, les fruits de 
la montagne suffisent à soutenir mon corps. Gomme je 
ne vis pas dans le monde, je n'ai point à me préoccuper 
de mon extérieur; et comme je n'ai pas trop de nourri- 
ture, ces simples aliments ont leur saveur pour moi. Je 
ne dis pas cela pour les gens riches : je compare seule- 
ment mon passé et mon présent. Depuis que j'ai renoncé 
au monde et que j'en suis sorti, j'ignore l'envie et la peur. 
Je remets ma vie au jugement du Ciel, sans m'en soucier 
davantage. Je considère mon être comme un nuage flot- 
tant ; je ne compte pas sur lui, et je ne le dédaigne pas. 
Toute la joie de ma vie repose sur l'oreiller où je goûte 
un sommeil léger; tout l'espoir de ma vie réside dans les 
beautés des saisons. 

C'est du cœur seulement que dépendent les Trois mon- 
des 1 . Si le cœur n'est pas à l'aise, à quoi peuvent bien 
servir les bœufs et les chevaux et les sept choses rares? 
Les palais, les châteaux, les tours ne saturent point nos 
désirs. A présent, je suis heureux dans ce lieu solitaire, 
dans cette hutte d'une chambre. Quand par hasard je 
vais à la capitale, j'ai quelque honte d'être devenu un 
gueux; mais quand je suis ici, j'ai pitié de ceux qui s'at- 
tachent follement à de misérables poussières*. Si on 
doutait de ce que je dis, qu'on regarde l'état des pois- 
sons et des oiseaux. Les poissons ne se fatiguent pas des 
eaux ; mais pour comprendre leur cœur, il faudrait être 
poisson soi-même. Les oiseaux aiment leurs forêts ; mais 
pour comprendre leur cœur, il faudrait être oiseau soi- 
même. Il en est ainsi du plaisir de la solitude : qui pour- 
rait le comprendre sans y avoir vécu 4 ? 

1. C'est-à-dire des matières textiles regardées comme les plus 
pauvres. 

2. Sannkat, à savoir : yokou-kaî, shiki-kai et moushiki-kaï. Plu- 
sieurs interprétations; d après la plus probable, ce sont les trois 
catégories de la convoitise (avarice, ambition), de la volupté et enfin, 
de la vertu (absence de passions). 

3. Les richesses. 

*, Tchômei aurait pu prendre pour devise cette exclamation ins» 



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p&tioDB ta ÉJLtoAKoimk 265 



L'ombre de la lune de ma vie approche de son terme 
et va disparaître derrière la montagne. A quoi bon m'in- 
quiéter de soins terrestres, quand je dois bientôt partir 
pour les ténèbres des Trois chemins * ? 

Le Bouddha a enseigné aux hommes de ne s'attacher 
en rien aux choses de ce monde. Aimer ma hutte d'her- 
bes*, cela même doit être compté comme un péché 8; et 
même mon repos tranquille doit être un obstacle à l'illu- 
mination spirituelle. Gomment puis-je perdre un temps 
précieux à me réjouir de plaisirs inutiles ? Dans la paix 
du matin, j'ai longuement réfléchi, et je me suis demandé 
dans mon cœur : « Tu as renoncé au monde, tu as pris 
pour amis intimes les montagnes et les forêts afin d'a- 
paiser ton âme, afin de suivre la voie du Bouddha. Mais 
si ton apparence extérieure est celle d'un saint, ton âme 
demeure trempée dans l'impureté. Si ta hutte souille 
l'exemple du saint Jômyô*, ton observance est bien en 
arrière de la conduite même du vulgaire Hanndokou*. 
Est-ce l'effet de la pauvreté qui t'afflige ou du cœur 

crite sur une cellule de la Grande-Chartreuse : « beata solitudo, 
sola beatitudo 1 » 

1. Sannzou: le chemin de feu, le chemin hérissé d'épées et le che- 
min de sang, entre lesquels le pécheur a le choix pour se rendre en 
Enfer Tchômei, dans son humilité, ne suppose naturellement pas 
qu'il puisse prendre tout droit la route du Paradis ; il se confond 
plutôt avec la foule des morts qui suivent la route de l'Enfer, et qui 
arrivent alors au sombre carrefour où s'ouvrent ces trois chemins 
secondaires. 

2. Kouça no yori, suivant une expression consacrée, bien que 
notre ermite eût construit la sienne en planches. 

3. Comp. saint Augustin s'accusant d avoir pris trop de plaisir à 
écouter la musique sacrée. 

4. Jômyô-koji, ou Youïma, le légendaire Vimalakirtti, un prêtre 
hindou, contemporain du Bouddha, qui fit le miracle de réunir des 
milliers de personnes dans une chambre de dix pieds de côté. D'où 
la dimension traditionnelle que Tchômei, à son tour, avait adoptée 
pour sa hutte et qu'il rappelle ici, modestement, en laissant entendre 
que la cellule ne fait pas le saint. 

5. Shouri-Hanndokou, un homme du vulgtyre et le plus sot des 
disciples du Bouddha. On raconte que, complètement dénué de mé- 
moire, il portait toujours, suspendue à son cou, une tablette où était 
inscrit son nom. , » , . . ' . . \ - , 



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£66 ANTHOLOGIE |>Ê t LITT^RATUE* JÀPOÏfÀlSÉ 

obscur qui te trouble ? » Mon cœur n'a rien répondu. Ma 
langue a seulement répété d'elle-même, deux ou trois fois, 
Tin vocation au Bouddha 1 . Et t'est tout. 

Écrit le dernier jour de la lune de germinal 1 de la 
deuxième année de l'ère Kennrjakou*, dans sa hutte de 
Toyama, par le bonie Renninn 4 . 



L'ombre de la lune 

foisparalt derrière la montagne : 

Que c'est triste 1 

Ahl que je voudrais voir 

La lumière éternelle s ! 



1» Le nemmbêWtou, prière conèlttaiit à répéter les me* Nttmom 
Amiâa Bàutsout * Je t'adore, è étemel Bouddha ! » 

i. Yayol, ancien nom du troisième mois. Ce mot, écrit avec dent 
caractères chinois qui signifient « pousser de plus en plus », repenti 
tout à fait au « germinal * du Mlemdfier révolutionnaire. 

3. 1812. 

4. Sômon, bonze* Renn-itm, « Postérité du Lotus », nom que 
Tchômei avait prit lors de son entrée en religion. 

5. Poésie ajoutée par un pteui éditeur* Elle est de Ifinaesetè ae> 
Souéhiro, qui fut gouverneur de Shimotsouké au temps de Tchômei, 
et se trouve dans le Shinn-tchokoucennshou (1232 : voir ci-dessus. 



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V. — PÉRIODES DE NAMMBOKOUÏCHO 
ET DE MOUROMATCHI 



I. - LA PROSE 



A. OUVRAGES D'HISTOIRE 



À cette époque, l'histoire est représentée par cleox genres 
distincts : les récits de guerre continuent; mais en même temps, 
dn voit è'iftaugurer l'histoire philosophique. 



a. — RÉCITS HISTORIQUES 

LE TAÏHÉIKÎ 



Après les troubles civils de Hôghenn et de ttéiji, racontée 
dan s les deux écrits qui portent le nom de ces ères, après U 
formidable latte des Taira et des Minamoto, illustrée par 1er 
ttélké Monogatari et le Ghemmpti $élçoulkl> la longue rivalHt 
des cours dn Sud et du Nord devait être à son tour l'objet d'un 
important ouvrage : le Taïhéiki, « Histoire de la grande Paix », 
q«i constitue ainsi le cinquième et dernier des grandi récit* êë 
guerre dn moyen-agè japonais 1 . 

Sn dépit de Aon titre, I'« Histoire de là grande Faix » ne 
contient guère que des tableaux de violences : ses 41 volumes 
représentent un demi-siècle de conspirations, de batailles, d'in- 
trigues accompagnées de sentences capitales on de bannisse* 
ments perpétuels 1 . La tradition lui donnait comme auteur, 

1. Je fté rappelle que pour mémoire lé Maçou-Kàgami (ci-déssUs, 
p. 228), écrit par un partisan de la dynastie du Sud, probablement 
VéW i9M. 

2 L'ouvrage avait porté successivement trois antres titreY, tttnf 



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268 ANTHOLOGIE DB LA LITTERATURE JAPONAISE 

d'après an commentaire de l'an 1470, un lecteur de l'empereur 
Go-Daïgo (1319-1336), le bonze Ghenné, dont l'œuvre, continuée 
par une série d'autres bonzes, aurait été achevée en 1383; mais 
un journal intime bien plus ancien l'attribue à un autre reli- 
gieux du mont Hiéi, Eojima, dont il note la mort en 1374; et 
comme les récits du Taïhéiki s'arrêtent en 1367, on peut donc 
en conclure qu'il dut être rédigé aux environs de l'an 1370. 
Composé par un bonze, comme en témoigne d'ailleurs le fatras 
bouddhiste qui s'y trouve étalé en cent endroits où la théologie 
n'a que faire, et par un érudit, comme le montrent assez mille 
expressions ou allusions chinoises également déplacées, le Taï- 
héiki est cependant écrit dans une prose poétique, qui se change 
souvent en vers, et qui annonce déjà le style harmonieux et orné 
qu'on retrouvera dans les drames lyriques. 

LE PRINCE OHTÔ s'eNFUIT A KOUMANO 1 

Annçatsou Hôghenn Kôcehn*, ayant appris on ne sait 
comment [où se trouvait le prince], arriva à l'aurore au 
Hannya-ji 1 , à la tête de cinq cents cavaliers. A ce mo- 
ment, le prince était seul : personne auprès de lui qui 
pût, par une défense d'un instant, favoriser sa fuite. De 
nombreux soldats étant déjà entrés dans l'enceinte du 
temple, il ne pouvait davantage s'échapper sous un dé- 
guisement. Donc, pour se suicider 4 , il commençait déjà 
à ôter ses vêtements ; « mais, pensa-t-il, quand tout sera 
perdu, j'aurai toujours le temps de me couper le ventre. » 
Il regarda vers l'autel. Au devant se trouvaient trois 
coffres contenant des livres du Duïhannya*, qu'on était 
en train de lire. Pour deux de ces coffres, le couvercle 
n'était pas encore ouvert; d'un autre, le couvercle était 



de recevoir celui sous lequel il est connu aujourd'hui. Ces titres 
antérieurs ne répondaient pas mieux à son véritable caractère. 

1. Dans la province de Kii. — Ohtô no miya, surnom du prince 
Horinaga, fils de l'empereur Go-Daïgo. Nommé shogoun en 1333, 
il fut vaincu dans sa lutte contre Ashikaga Takaouji, enfermé dans 
une cave à Kamakoura, et finalement assassiné en 1335. L'histoire 
qu'on va lire nous fait assister à un curieux épisode de sa carrière. 

2. Nom d'un bonze guerrier, adversaire du prince. Hôghenn est 
un titre ecclésiastique. 

3. Le « Temple de la Sagesse », où Morinaga s'était réfugié. 

4. Pour faire le harakiri. 

5. « La Grande Sagesse », livre sacré bouddhique, en six cents 



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Triodes nammbokoutcbô et mouromatchi 269 

ôté, et la moitié des livres sacrés avaient été sortis. Dans 
ce dernier coffre, il mit son auguste corps et il se coucha 
au fond ; et, plaçant sur lui beaucoup de livres sacrés, il 
resta là, récitant en son cœur une formule magique 1 pour 
que son corps disparût. Il avait dégainé son sabre, pa- 
reil à de la glace, et le tenait appliqué contre son auguste 
ventre, prêt à l'y plonger s'il était découvert. Il entendit 
les paroles d'un soldat : « Le prince est icil 1 Et ce qui 
se passa dans son auguste cœur, il n'est pas difficile de 
se l'imaginer. 

Les soldats envahirent le temple et cherchèrent sous 
l'autel, sur le plancher, partout, sans négliger un seul 
endroit; mais en vain, « Ces choses-là sont suspectes : 
ouvrons ces coffres de Daîhannya et voyons. » Ce disant, 
ils ouvrirent les deux coffres fermés, enlevèrent les livres 
sacré s, cherchèrent en retournant les coffres ; mais il n'y 
était pas. Donc, laissant de côté le coffre qui était déjà 
ouvert, les soldats quittèrent tous le temple. 

Le prince, dont la vie était ainsi sauvée par miracle, se 
croyait en rôve et demeurait immobile dans son coffre. 
« Mais si les soldats revenaient et s'ils cherchaient avec 
plus de soin? » Dans cette auguste pensée, il se trans- 
porta en un des coffres que les soldats avaient fouillés. 
Suivant son auguste attente, les soldats reparurent de 
nouveau. « Il faut nous méfier du coffre que nous n'avons 
pas encore examiné ! » Ce disant, ils cherchèrent, en sor- 
tant tous les livres sacrés, puis ils se mirent à rire : 
c Quand nous avons bien cherché dans le coffre de Daî- 
hannya, le prince Ohtô n'y était pas, mais il y avait 
Ghennzo Sannzô, de la grande TôM » A cette plaisan- 

1. Majinaï. Ce mot, qui veut dire « mélange », s'explique sans 
doute par l'idée que l'action magique mêle le subjectif à 1 objectif, 
en donnant à la pensée une influence directe et physique sur les 
phénomènes extérieurs. 

2. Calembour sur Oh-tâ, « Grande tour », nom du prince, et Oh- 
Tô, « Grande (dynastie des) Tô ». En effet, Ghennzo Sannzô était 
un fameux bonze chinois au vu* siècle (époque où commença de 
régner la dynastie des Thang, dont le nom se prononce Tô en sino- 
japonais) ; il passa dix-sept ans dans l'Inde pour recueillir des écri- 
tures sacrées qu'il traduisit du sanscrit en chinois; et par consé- 
quent, les soldats s'amusent à la pensée que, cherchant le prince* 
Us n'ont trouvé que l'œuvre de Sannzô. __ 



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270 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAIS* 

terie, tous les soldats éclatèrent de rire et sortirent es 
passant la porte. « Ceci, pensa le prince, est uniquement 
dû à ma dévotion envers Marishitenn* et à la protection 
des seize bons dieux 1 . » Et des larmes de joie mouillè- 
rent sa manche. 

Ainsi, son asile près de la Cite du Sud' n'étant plus 
sûr, il quitta le Hannyaji et se dirigea vers Koumàno. 
De sa suite étaient... [Bnumération de neuf hommes de 
guerre, qui portent chacun deux eu trois noms.] Le pripee 
et les siens, mettant des vêtements couleur de kaki 4 , em- 

Î Sortant des boites de voyage, enfonçant leur chapeau 
usqu'aux sourcils, et choisissant le plus âgé d'entre eux 
comme conducteur de pèlerinage, feignirent done d'aller 
visiter le temple de Koumano. 

Ce prince, élevé dans le palais du dragon, dans le pa- 
lais du phénix 8 , n'était guère sorti de son toit de fleurs 
ni de sa voiture parfumée. Le long chemin à pied allait 
sans doute bien le fatiguer ! Les gens de sa suite étaient 
inquiets. Mais, contre leur attente, comme qui connaît 
toutes ces choses-là, ayant mis de misérables guêtres et 
des sandales de paille, sans paraître las le moins du 
monde, il ne négligeait jamais d'offrir les bandelettes* ni 
de faire ses dévotions aux divers temples. Si bien que les 
pèlerins qu'ils rencontrèrent en route et même les bonses 
des montagnes' versés en ces matières ne purent rien dé- 
couvrir 1 . 



1. Iftaritehi Dèva, use déesse de la Lumière, devenue su ispstl 
as dieu (féfcaaepr. 

2. Jou-rokou zennshinn; sans doute les Seize Rakan (premiers 
disciples du Bouddha). 

3. Nannto, p'est-à-dire.Nara, çjtuée au sud de Kyoto. 

; 4» Couleur jaune sombre du fruit du plaquemiaier (Diospyros 
fiaki). 

5. Expressions chinoises pour désigner le palais impérial. La suite 
de la phrase montre encore mieux à quel point l'auteur aime es 
style. 

8. Voir plus haut, p. 161, n. 1. 

7. Voir p. 202, n. t. 

Q. Ici, nous passons, sans transition, de la prose à la poésie, 
c'est-à-dire à un morceau qu'aucun signe extérieur ne distingue dp 
la prose, mais oui n'en est pas moins de la poésie par son rythme 
alterné comme par son essor lyrique. C'est ype des pages le§ pies 
estimées du Taibéiki. " • ' 



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PERIODES NAMMBOKOUTGHè ET MOUftOMATCHÏ 271 

Gomme ils regardent an loin 

Le port de Youra 1 , 

Au large passent à la rame les bateaux 

Dont on manie le gouvernail. 

Gomme les hamayou de la plage, 

Combien de fois repliées 

On ne sait, sur les chemins des vagues 

Chantent les pluviers 1 . 

Les montagnes lointaines du chemin de Kii 

Sont à peine distinctes ; 

Les vagues de la grève 

Viennent battre les pins 

Pe FoujisHiro. 

Tandis qu'on voit ailleurs 

Waka et Fouki-aghé, 

L'Ile- Joyau' 

Est polie par la Lune, 

Et maintenant son éclat 

Se renouvelle. Cependant, 

Le chemin du voyage 

Sur les bords contournés du long rivage 

Brise le cœur 4 

Gomme de coutume. 

Les arbres du village désert, 

Pleins de pluie, 

La cloche du temple éloigné, 

Qui envoie le soif, 

Font naître la mélancolie, 

.Juste à ce moment, 

A Kirimé no Ohji 

Ils daignèrent parvenir. 

Ce soir-là, ils passèrent la nuit dans la rosée d'un petit 

1. Dans nie d'Awaji (ci- dessus, p. 190, n. 4), en face du fameux 
paysage de Waka, sur le rivage de Kii. 

2. Les tchidori (voir ibid.). Aux yeux du poète, les vagues sont 
repliées comme les feuilles de la plante hamayou, espèce A'omoto 
(Rnodea japonica), une liliacée qu'on trouve en abondance au bord 
de la mer. 

3. Tama-tiou-shima. 
f Voir p. 168, n. 4. 



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272 ANTHOLOGIE DK LA LITTàRATURB JAPONAISE 

temple. A l'aurore, ayant offert des bandelettes de remer- 
ciements, ils demandèrent le chemin de la rivière Totsou, 
et ils repartirent. 



b. — HISTOIRE PHILOSOPHIQUE 
LE JINNÔ-SHÔTÔKI 



Le Jinnô-ShôtÔki, « Histoire de la succession légitime des 
divins empereurs », fut une œuvre importante surtout par la 
nouveauté de ses tendances. L'auteur, Miuamoto no Tchika- 
fouça (1293-1354), est appelé plus souvent Kitabataké Tchika- 
fouça, du nom de la grande famille des Kitabataké, seigneurs 
d'Icé, à laquelle il appartenait. Il joua un rôle actif, en faveur de 
l'empereur Go-Daïgo, dans les troubles politiques qui marquè- 
rent la première moitié du xiv* siècle. Son ouvrage, publié sans 
doute entre 1340 et 1345, avait naturellement pour but de sou- 
tenir les droits de la dynastie du Sud. Des six volumes dont il 
se compose, le premier remonte à la création du monde pour 
établir que Jimmou Tennô descendait bien de la déesse du Soleil ; 
les quatre suivants, dans le même esprit, résument l'histoire du 
Japon jusque vers la fin du xni* siècle; le dernier enfin nous 
raconte, jusqu'en 1339, les faits caractéristiques de l'époque où 
vivait l'auteur. Dans cet ouvrage, pensé à la chinoise par un 
véritable homme d'Etat, on trouve maintes considérations ex- 
cellentes sur les principes d'un bon gouvernement, en particu- 
lier sur les rapports du pouvoir central avec les fonctionnaires, 
que Tchikafouça voudrait protéger contre tout favoritisme en 
matière d'avancement; ailleurs, il condamne les sinécures, les 
biens de mainmorte, tous les abus qu'il note dans l'adminis- 
tration de son temps. Mais le principal intérêt du Jinnô-Shô- 
tôki réside, évidemment, dans la thèse générale qui en est la 
pensée maîtresse et qui constitue le premier essai, bien timide 
encore, d'une philosophie de l'histoire au Japon. 

Pour donner une idée de l'esprit et du style de l'auteur, il 
me suffira de traduire fidèlement la première page de son livre. 



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PERIODES NAMMBOKOVTQHÔ ET MOUROMÀTCHI 273 



LE PATS DES DIEUX 

Le Grand Japon 1 est le Pays des dieux*. L'ancêtre 
céleste*, aux origines, en fonda le principe, et la déesse 
du Soleil daigna le transmettre à sa longue lignée 4 . Notre 
pays, seul, est semblable chose. Il n'y a rien de pareil 
dans les pays étrangers*. C'est pourquoi on l'appelle le 
Pays des dieux. 

Dans l'âge des dieux, on l'appelait « le Pays des frais 
épis de mille et cinq cents automnes, de la luxuriante 
plaine de roseaux* ». Depuis l'origine de l'ouverture du 
Ciel et de la Terre, ce nom existait. L'ancêtre céleste, 
l'Auguste dieu qui se tient éternellement sur la Terre, 
lorsqu'il daigna donner mandat à la divinité mâle et à la 
divinité femelle 7 , dans son auguste parole* employa déjà 

1. Oh-Yamato, à la japonaise; Daï-Nihon, à la chinoise. Yamato 
est le nom de province (ci-dessus, p. 70, 76) qui fut appliqué à 
tout l'empire durant les premiers siècles et dont l'usage se main- 
tint ensuite dans la littérature. Nihon ou Nippon, qui n'apparaît 
dans les documents officiels que vers la fin du vu» siècle, est, comme 
« Japon », une corruption de Jih-pên, prononciation chinoise de 
deux caractères qui signifient « origine du soleil », et que les Chi- 
nois employèrent pour désigner l'archipel situé à l'est de leur pays. 

2. Kami no Kouni, ou Sninn-Kokou. 

' 3. Kouni no toko-tatchi. Voir au Kojiki, II, ci-dessus, p. 37. 

4. Kojiki, XXX (ci-dessus, p. 58). 

5. On retrouvera cette affirmation, éternellement répétée jusqu'à 
l'heure présente même, à la première page de presque tous les 
livres écrits sur le Japon par des Japonais. Par exemple, dans une 
Histoire du Japon récemment publiée : « L'Empire japonais a une 
or ici ne différente de celle des autres Etats; etc. » Cet orgueil 
national est un peu naïf; mais il faut cependant reconnaître que, 
par l'effet combiné de la polygamie, de l'adoption et d'un loyalisme 
ennemi des révolutions trop complètes, l'empereur actuel du Japon 
est bien, en fait, le représentant de la plus vieille maison régnante 
du monde. 

6. Voir plus haut, p. 27, n. S. 

7; Izanaghi et Izanami (Kojiki, III, ci-dessus, p. 38). 

8. Mi-koto (comp. ci-dessus, p. 33). Tchikafouça embellit le rôle 
de ce dieu, qui n est guère crue mentionné dans la mythologie 
authentique, mais que les théologiens tendirent à faire passer, peu 
à peu, pour un Etre suprême à la chinoise et qui manqua môme 
de supplanter, au xiv* siècle, l'antique déesse de la Nourriture dans 
un des deux grands temples d'Icé. Notre auteur n'avait d'ailleurs 
aucun respect de la vérité, historique ou légendaire, dès qu'il croyait 
pouvoir la faire servir à quelque fin politique. C'est à lui qu'on doit 
les étonnantes généalogies d'après lesquelles les Minamoto descen- 

18 

DigitizedbyGoOQle 



îlk ▲KTBOLOGIB BK LÀ LITTiRATUltE JAPONAISE 

ce nom. Et comme ce nom fut aussi prononcé quand la 
Grande et auguste déesse qui brille dans les cieux daigna 
faire la cession à son auguste Petit-FiH céleste 1 , il faut 
§ avoir <jua telle est bien, la dénomination primordiale?. 

IX PÇKflJJR ÇBRB PU *£t|Fi.B* 

Il s'appelait l'auguste souverain Prince d'Ibaré du di- 
vin Yamato*. Ensuite, le nom de Jimmou lui fut respec- 
tueusement donné*. Il était le quatrième auguste enfant 
du dieu terrestre l'Auguste Cbaûme-de-çormorans-incom- 
plètement- réuni 9 ; son auguste mère était la Bonne- 
Princesse- Joyau, la seconde fille du Seigneur de l'O- 
céan, dieu des mers T . Jl daigna être le céleste Petit-Fils 
de l'auguste Izanaghi à la sixième génération, de l'auguste 
Grande déesse du soleil, à la cinquième. Ce nom de Prince 
d'Iharé du divin Yamato est de la langue du Yamato, à 
l'âge des dieux. Jimmou est l'auguste nom, tiré de la 
langue de la Chine, qui fut respectueusement fixé au 
moyen-âge 1 . En outre, depuis cet auguste règne, comme 
on changea de place à chaque rfcgue le siège de l'auguste 
palais 9 , on fit un auguste nom en donnant le nom de cé- 



daient de Yamato-dake (ci-dessus, p. 71); les TaVra, de l'empereur 
Tchouaï (p. 75) ; les Takashina, de l'empereur Ninntokou (p. 77) ; 
les Ohoye, de la déesse du Soleil elle-même. 

t. Ntfiighi. Voir le Kojiki, XIV, XXX et XXXIII, ci-dessus, p. 4*. 
M et 59. 

S. Autre inexactitude; car comment supposer que les Japonais 
primitifs aient jamais employé,- autrement que comme une péri- 
phrase poétique, un nom qui, dans ce texte, compte 18 syllabes et, 
dans le Kojiki, XXX, où il apparaît sous sa forme la plus complète, 
%k syllabes, soit la longueur de deux alexandrins? 

9. Bxto au aya, « père (ou chef) des hommes », empereur. 

4. Voir au Kojiki, XLI1I, ci-dessus, p. 69. 

5. Par Ohmi no Mifouné, qui, sous le régné du 50* empereur, 
Kwammou (782-805), choisit des noms posthumes {okourinç) pour 
tous les souverains précédents. Jimmou reçut ainsi le nom fameux 
sous lequel il est connu aujourd'hui, plus de quatorze siècles après 
la date traditionnelle de sa mort. 

6. Kojiki, XUI (ci-deasus, p. 69). 

7. Kojiki, XL et XLI1I (ci-dessus, p. 64 et 69). 

8. Tchouko, h antiquité du milieu », qui, pour les Japonais, est 
la période antérieure à l'usurpation des shogouns (du ▼ni" siècle à, 
la fin du xn«) 

f. Voir p. 70, n. *. 



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PÉRIODES NAMMBOKOUTCHÔ ET MOUROMATCHI 275 

lieu. C'est ainsi que cet auguste souverain est appelé 
aussi le Pripçe de Ift Plaine £ea çhênef l 9 



B. SÔ3HI 

Ï.E TSOURÉ-rZOURÉ^GOUÇA 



Des deux périodes les plus stériles qu'ait connues la littéra- 
ture japonaise, celle de Kamakoura et celle de Nammbokoutchô, 
la première nous avait offert pourtant, avec Kamo Tchômei, une 
figure intéressante : la seconde nous présente aussi, en la per- 
sonne du bonee Kennkô, un écrivain original, dont le Tsouré- 
zouré-gouça vient par bonheur compenser l'ennui des éternels 
récits de guerre de l'époque et nous apporter, après le Ma- 
koura no Bôshi et le HôjÔki, un troisième zouïhitsou, digne de • 
ses devanciers. 

Hennkô naquit en 1288, de la vieille famille des Ourabé 1 , qui 
prétendait se rattacher, par le prince Foujiwara no Kamatari 8 , 
au dieu Koyané lui-même *. Son père, Ourabé Kanéaki, était 
desservant du temple shiuntoïste de Yoshida, près de Kyoto. 
Appelé d'abord Kanéyoshi, notre auteur prit plus tard le nom 
de Kppnkô, lorsqu'il passa au bouddhisme. D'où ses divers 
noms de Yoshida Kanéyoshi ou Yoshida Kennkô, en raison de 
gpnfrourg natal; de Kennkô Hôshi, « le bonze Kennkô »; et 
enfin, de Kennkô, tout eourt. Dans sa jeunesse, le futur reli- 
gieux nous apparaît comme up esprit curieux d'études variées, 
épris des doctrines de LaoTseu aussi bien que de la poésie 
japonaise, niais plutôt mondain* peureux de faire son, chemin, à 
la cour et de devenir, sous les auspices de Fex-empereur Go- 
Ouda*, un brillant officier de la gerd>. Mais, à la mort de son 
protecteur, changement ftubit : à quarante-deux ans, la tonsure, 

1. Voir p. 70. — Tchikafouça analyse ensuite, avec la même séche- 
resse, Içs r£gne,s suivants, en se plaçant toujours au point de. vue 

Sénéalogique qui doit lui permettre d'étabiir 1& léguiijutf <to la 
ynastie méridionale. 

2. Voir p. 32, n. 2. 

3. NaUtomi no Kamatari (§14-66$), qui, le premier, tsc^t de 
l'empereur Tenntchi le nom de Foujiwara. 

4. f Voir au Kojiki, XVI, ci-dessus, p t 47, 
5, 1275-1387; mort en 1324, f 



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276 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

et désormais, série de voyages ou de séjours en des lieux élol- 
gués, sauf quelques brefs retours à la capitale. Etait-ce dégoût 
du monde devant la perte d'un maître qui était à la fois un ami 
et nu soutien, ou désir d'échapper, sous le vêtement religieux, 
.. «itis représailles possibles du parti qui arrivait aux affaires? 
La psychologie fuyante de notre auteur ne permet guère de 
drcidi r ce poiut Sa situation était d'ailleurs difficile, entre 
la cour du Sud, qui avait gardé ses préféreuces, et la cour du 
Nord \ qui l'appelait à Kyoto pour des réunions littéraires aux- 
quelles le premier des « Quatre rois célestes 3 a pouvait malai- 
sément se dispenser de venir. Il eut du moins le mérite, à 
l'heure de sa mort (1350), de refuser les suprêmes présents de 
la d> nastic qu'il regardait comme illégitime, et qui lui fit d'ail- 
l urs les funérailles solennelles que méritait un homme de sa 
valeur 8 . 

Pourtant, Kennkô reste un mystère. Fut-il un bonze sérieux 
ou un terrible sceptique ? Sur ce point essentiel, les critiques 
indigènes n'ont jamais pu se mettre d'accord. Las uns le tien- 
nent pour un saint homme, d'une piété tout à fait sincère. Pour 
d'autres, à commencer par Mourô Kyouçô 4 , il fut un mauvais 
prêtre; et à l'appui, on invoque surtout, d'abord, une vieille 
histoire du Taïhéiki 5 , où Kennkô est accusé d'avoir servi un 
adultère en écrivant les lettres d'amour que Ko no Moronao 
•dressait à la femme d'Enya Takaçada*; puis, un passage du 

1. Représentée par l'empereur Kômyô, celui qui, en 1336, fut 
proclamé empereur par Takaouii et qui, l'année suivante, donna le 
titre de shogoun à ce premier des Ashikaga. 

2. Shi-Tennô, expression empruntée à la mythologie hindoue (où 
le monde est protégé contre les démons par quatre dieux dont 
chacun garde un des points cardinaux), et appliquée notamment 
aux quatre rois du pauvre royaume qu'était la poésie du temps de 
Kennkô, à savoir Kennkô lui-môme et trois autres bonzes : Ton-a, 
Jôbenn et Kéioun. 

Comme exemple des poésies de Kennkô, en voici une, tirée de son 
recueil personnel (v. p. 233, n. 1), qui pourra servir du même coup 
à montrer la souplesse de son caractère : 

Je dois me consoler, 

Pensant avec résignation, hélas! 

Que c'est l'ordinaire (du monde), 

Puisque ce monde n'est pas 

Pour moi seul. 
8. Il reçut le titre posthume de gon-tâxou, vice-évêque. Comp, 
p. 184, n. 2. 

4. Voir ci-dessous, p. 886. 

5. Voir plus haut, p. 267. 

6. Histoire rendue fameuse par le mélange qu'en firent, avec celle 
des Quarante-sept fidèles, Tchikamatsou Monnxaémon et Takéda 
lxoumo (ci-dessous, p. 414, n. 3), 



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PERIODES NAMMBOKOUTCHÔ ET MOUftOMATCHI 277 

Enntaïréki ', d'après lequel Kennkô sexagénaire aurait séduit, 
sous couleur de lui donner des leçons de poésie, la fille de 
Tatchibana no Naritada, gouverneur d'Iga. Mais le Taïhéiki, 
toujours si romanesque, n'est pas une autorité; les supposi- 
tions du Enntaïréki semblent détruites par ce fait que le gou- 
verneur lui-même voulut avoir Kennkô pour l'assister à son lit 
de mort; et quant à Mourô Kyouçô, il haïssait trop les bonzes 
pour vérifier ces racontars. A défaut d'indications extérieures. 
il faut consulter l'ouvrage lui-même. 

Tsouré-Z9urê-gouça peut se traduire par : a Variétés des 
moments d'ennni. » C'est un fouillis de réflexions, d'anecdotes 
et de maximes jetées pêle-mêle sur le papier, durant cinq ou six 
années, aux alentours de 1335. Kennkô ne semble pas avoir 
songé à les publier ; c'est seulement après sa mort que son 
ancien disciple, Myôshô Marou, apporta les précieuses feuilles 
au fin lettré Imagawa Ryôshoun, qui s'empressa de les faire 
paraître, en donnant pour titre à ces essais les premiers mots 
de leur débat 3 et en les divisant en 243 chapitres. Dans un tel 
écrit, il serait bien inutile de chercher, comme ont fait certains 
commentateurs, quelque exposé sectaire du bouddhisme ou du 
taoïsme*; mais on y peut trouver, avec les résultats d'une large 
expérience humaine, d'utiles renseignements sur le caractère 
moral de l'auteur. Or, à parcourir cette oeuvre riche d'impres- 
sions et de confessions sincères, on rencontrera des passages 
que les critiques ont interprétés dans le sens le plus défavora- 
ble à Kennkô. On l'a traité d'ivrogne pour avoir parlé du saké 
en des termes qui ne sont pas ceux d'un pur abstinent 4 ; mais 
où est, chez nous, l'honnête curé dont le cœur ne soit réjoui à 
la vue d'une vieille bouteille? On l'a traité de débauché pour 
avoir parlé de la femme et de ses dangers avec des expressions 
trop lyriques*; mais, devenu chaste, il avait bien le droit de se 
souvenir qu'il ne l'avait pas toujours été, et ce n'est d'ailleurs 
pas avec de la pruderie qu'on peut se faire écouter de la jeu- 
nesse. On l'a traité d'être déplaisant pour avoir trop franche- 
ment avoué son mépris du mariage et son peu de goût pour les 
enfants 9 ; mais quoi de plus logique chez qui a fait profession 

1. La « Grande chronique » du daîjinn Nakazono {amo=enn) Ki- 
mikata (1279-1349). 

2. Tsouré-zouré narou marna ni..., « Gomme j'ai des moments 
d'ennui... ». Voir plus bas, p. 278. 

3. Le système de Lao-tseu, fondé sur l'idée du Tao (Loi de l'uni* 
vers). 

4. Voir ci-dessous le chap. I", dernière phrase (qui d'ailleurs a/ 
son correctif au chap. CXVll, n* 4), et surtout la fin du chap. 
CLXXV. 

5. Chap. III, VIII, IX; et comp. le chap. CVII. 
t. Chap. VI, LXX1I, CXLII, CXC. 



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378 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

de célibat? En tout cela, l'homme et le moine se combinent 
pour former un type de vieux garçon asser sympathique, ot 
qui te devient plus encore lorsqu'on médite à loisir les pen- 
sées et les conseils, d'une si intime sagesse, qui remplissent 
ia majeure partie de son écrit 1 . En somme, pour qui rapproche 
Sa Vie et son livre, Kennkô ne fut ni un Tchôraei, ni un monstre : 
il fut un homme au monde qui, même dans la vertu, conserva 
un certain cynisme. Le plus grave reproche qu'on puisse lui 
faire, c'est d'avoir été trop souple, trop habile à louvoyer entre 
plusieurs politiques, trop porté à ne jamais contrarier les seu- 
fimonis ou les idées d'autrui et à ménager toutes choses *« A 
tous ces points de vue, son nom môme est un symbole : lors- 
qu'il voulut prendre un nom bouddhique, il garda les deu* 
caractères chinois qui composaient son nom laïque, se conten- 
tant d'dn changer la prononciation antérieure 8 : de sorte qo'ea 
Kennkô, Kanéyoshi subsista toujours. 

Le Tsouré-zouré-gouça est un de ces écrits originaux* si 
rares dans toutes les littératures, qui méritent une étude plue 
attentive que maints gros ouvrages prétentieux* Je vais don* 
lier, d'abord, une traduction suivie des premiers chapitres» 
puis quelques passages choisis, ça et là, parmi les plus carac- 
téristiques, dans les chapitres ultérieurs* 



TSOURE-ZOURE.tîQUÇÀ 
LIVRÉ PREMIER* 

Gomme j'ai des moments d'ennui, tonte la journée, eu 
faoe de mon écrite ire, je note, sans raison particulière, 
les bagatelles qui me passent pat l'esprit : ce qui éât, ëfl 
Tenté, une chose étrangement amusante. 

1. Plus de 150 chapitres, dans un ouvrage qui en compte moins 
de 250. 

2. C'est l'opinion de M. T. Ishikawa, professeur à l'Ecole supé- 
rieure de Tokyo, dans Sort Étude sitr la littérature impression-, 
niste au Japon, thèse de doctorat présentée à l'Université de Par il, 
1909 (voir p. 60 et suivantes); 

3. Ces caractères, prononcés à là chinoise, ne devenaient pâti an 
vrai itdfn bouddhique, mais ils en avaient l'air. 

4. L'ouvrage se compose de deux volumes (chap. 1 à 113 et iH 



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ïàkiODBS MAMMBOKOUTCH^ Et ftotàdàfcvr'cfcl ï*$ 



Les hommes, naissant eh ce monde, envient bien des 
choses. L'auguste trône du mikado est vraiment respec- 
table ; et même la dernière feuille dtt Jardin de Bambous 
n'est pas de semence humaine 1 . L'aspect dti bremier mi- 
nistre, sans contredit, et celui même des fbnetionnaires 
autorisés à avoir des gardes, «ont imposants ; leurs enfants 
et petits-enfants, fassent-ils dans la misère, conservent 
leur élégance. Les gens de la classe vulgaire, profitant 
de U fortune, rencontrent une bonne chance et paraissent 
contents; mais ils n'en sont pas pfcrs estimables*. 
. Nul n'est plus malheureux: -qu'un bonté. Parmi les au- 
tres hommes, « on en fait aussi peu de cas que d'Un sim- 
ple bout de bois », écrit Sèi Shônagon*; et avec raison. 
Cette condamnation énergique n'est cependant point par- 
faite. Les nommés qui ont entièrement renoncé au monda 
peuvent être plus heureux qu'on ne croit. 

Les hommes désirent avoir un bel extérieur. Si quel- 
qu'un dit des choses agréables à entendre, avec grâce et 
sans trop parler, on aime à rester en sa présence; mais 
les gens qui, avec une jolie apparence, ont un caractère 
inférieur, sont vraiment déplorables. La grâce et l'as- 
pect extérieur sont deux choses qu'on tient de naissance; 
mais pourquoi ne pourrait-on pas rendre le cœur de 
plus en plus sage ? Cependant, les hommes qui ont bon 
cœur, s'ils n'ont pas d'esprit, semblent perdre leurs qua- 
lités et sont méprisés même du vulgaire. Ce qu'on doi* 
rechercher, c'est le chemin de la véritable science, des 
classiques chinois, de la poésie japonaise, de la musique, 
des anciennes coutumes, des affaires publiques; dans 
toutes ces connaissances, devenir le miroir des hommes*, 
tel doit être notre désir. Au demeurant, avoir une écriture 



1. L'expression « Jardin 3e Bambous » désigne, «a i 
êttrpereut Chinois qui fit construire un palais dans ua jardin ainsi 
planté, la famille impériale, dont les moindres princes apparaissent 
Comme des êtres surhumains. 

2. Le culte des Japonais pour les vieilles familles leur a toujours 
fait mépriser les parvenus. 



3. Voir plus haut, p. 201. 

4. Servir d'exemple ans ai 



autres. 



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280 ANTHOLOGIE J)E LÀ LlTtiaAftJRJB JAPONAISE 

élégante et rapide, une belle voix, savoir bien chanter, 
et n'être pas un abstentionniste 1 , voilà ce qui convient 
à l'homme. 



Oubliant les leçons des anciens sages et les malheurs 
du peuple, oubliant la décadence du pays, ne songer qu'à 
briller en toutes sortes de choses et à en tirer vanité, 
c'est vraiment regrettable. « Gomme vêtements, comme 
chapeau, comme voiture, employez ce que vous avez : ne 
recherchez pas les choses d'apparat; » ainsi s'exprime 
le testament du seigneur Koujô*. Et dans le livre où il 
décrivit les choses du Palais, l'ex-empereur Jountokou* 
dit : « Pour le mikado, les choses les plus simples sont 
les meilleures, s 

m 

Bien que fort distingué à d'autres égards, un homme 
qui n'aime pas les femmes est insipide : telle une coupe 
à saké de pierre précieuse, sans fond. Mais, sous les at- 
teintes de la rosée et de la gelée, errer à l'aventure, avoir 
le cœur sans cesse préoccupé d'échapper aux conseils des 
parents et aux reproches du monde, être toujours inquiet 
et souvent, seul, ne pouvoir dormir, voilà qui est amu- 
sant 4 ! Avoir l'estime d'une femme sans être follement 
épris d'elle, tel est le juste milieu qu'il faut désirer. 



Ne pas oublier les choses de la vie future, suivre la 
voie des Hotoké 8 , c'est à quoi nous devons tendre 6 . 

1. Ghéko, m porte inférieure », par opposition à jâko, buveur, 
« porte supérieure », en souvenir, dit-on, d'une maison de plai- 
sance, en Chine, où l'on mettait en haut, c'est-à-dire à l'étage le 
plus frais, les gens qui aimaient à boire, et en bas, à l'étage le plus 
chaud, les hommes sobres. 

2. Koujô Moroçouké, d'une branche cadette des Foujiwara, pre- 
mier ministre sous Mourakami (947-967). C'est l'ancêtre de la prin- 
cesse Sadako, qui, ayant épousé en 1900 le prince héritier Yosbj- 
hito, est devenue en 1912 impératrice du Japon. 

3. Voir p. 236, n. 2. L'ouvrage cité est le Kimmpt-Shô, « Abrégé 
des choses cachées (coutumes intimes) du Palais ». 

4. Kennkô se moque des jeunes gens, avec une certaine indul- 
gence. 

5. C'est-à-dire, surtout, du Bouddha lui-même. 

S. On voit que les chapitres du Tsouré-xouré-gouea sont de loa- 



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PERIODES NAMMÈOkOUTCHÔ ET MOUROMATCHI 281 



Sans être de ceux qui, plongés dans le malheur et la 
tristesse, se décident tout à coup à quitter le monde et 
se rasent la tête, fermer tranquillement sa porte et pas- 
ser ses jours sans rien attendre, quoi de plus agréable! 
Gomme disait le tchounagon Akimoto 1 , il faut « voir la 
lune des montagnes, sans être exilé »; je suis de cet avis. 



Sachant bien que je ne suis nullement extraordinaire, 
à plus forte raison ne voudrais-je pas avoir d'enfants. Le 
premier ministre Koujô*, le ministre de la gauche de 
Hanazono'ne désiraient de postérité ni l'un ni l'autre. Le 
ministre de Somédono 4 disait : « Mieux vaut n'avoir pas 
d'enfants : il est trop pénible d'avoir des enfants peu 
intelligents, » Ceci se trouve dans le récit du vieillard 
Yotsoughi 8 . Le grand prince Shôtokou*, quand il fit 
bâtir son propre tombeau, coupa tous les chemins qui y 
conduisaient, afin que ses descendants n'y apportassent 
point d'offrandes. 

VII 

Sans disparaître comme la rosée de la plaine d'Àda- 
shino 7 , sans se dissiper comme la fumée de la montagne 
Toribé 8 , si on pouvait rester en ce monde éternellement, 
comment comprendrait-on la tristesse des choses ? La vie 
nous est chère parce qu'elle est incertaine. Pourtant, si 

gueur fort inégale : tantôt plusieurs pages, tantôt, comme ici, une 
ou deux lignes. 

1. Qui, après la mort de son maître, l'empereur Go-Itchijô (1036), 
se fit bonze et prit sa retraite sur le mont Oh-hara. 

2. Koujô Korémitchi, des Foujiwara, premier ministre sous Go- 
Shirakawa (1156-1158). 

3. Minamoto no Arihito, ministre sous l'empereur Toba (1108* 
1123), ainsi appelé du nom du palais qu'il habitait. 

4. Surnom analogue de Foujiwara Yoshifouça, ministre sous 
l'empereur Séiwa (859-876). 

5. C'est-à-dire dans le Oh-Kagami (voir p. 229). 

6. Shôtokou Taïshi, le fameux promoteur du bouddhisme (572* 
621). 

7. Un cimetière près de Kyoto. 

8. Où on pratiquait la crémation, à l'est de la capitale* 



.-- .* *.%*>. 



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282 ▲MTflOLÔétt bk LÀ LITTJÊRATtJfcii JAPONAIS* 

nous considérons les êtres vivants, nul ne dure plus long- 
temps que l'homme. L'éphétfière n'atteint pas le soir; la 
cigale de l'été ne connaît ni le printemps ni l'automne. 
Il est agréable et aisé de passer une année sans rien 
taire. Si l'on s* attache beaucoup à la vie, mille ans s'é- 
couleront comme le songe d'une nuit. Mais dans ce monde 
passager, à quoi bon laisser notre vilaine figure ? Quand 
on vit longtemps, on n'en a que plus de honte. Il serait 
bon de trouver la mort avant quarante ans, tout au plus. 
Après cet âge, on n'a plus le cœur d'être honteux de sa 
vilaine figure. On se met en avant dans toutes les réu- 
nions, oh se vanté de ses enfants et de ses petits-enfants, 
ëri désire la longévité pour assister aux succès qui leur 
sont promis ; on devient avare en toutes circonstances, 
sans penser à la tristesse dès choses : c'est méprisable. 

VIII 

Rien n'égare le cdeuf dès hommes de ce monde autant 
tjUe lapassion charnelle. Le cœur de l'homme en est ridi- 
cule. Bien qu'on Sache que le parfum n'est qu'une chose 
empruntée, un éhcens dont on a imprégné les vêtements 
pour un temps très court, cependant le cœur bat plus 
fort lorsqu'on sent l'odeur éxchiise. L'ermite de Koumé 1 , 
voyant la jambe blanche d'une femme qui faisait la les- 
sive, en perdit son pouvoir surnaturel; et cela se con- 
çoit ; car l'apparence élégante et potelée des bras, det 
jambes et de la peau n'est pas une qualité étrangère. 

IX 

. C'est la belle chevelure d'une femme qui attire leB yeux 
des hommes 1 . L'aspect de la personne, son caractère 
peuvent être connus rien qu'en l'entendant parler à tra- 
vers quelque chose intermédiaire 1 . En toute occasion, par 
son état même 4 , elle fascine le cœur des hommes. Quand 

1. Nom d'an village, en Izourai. où était né msenninn. D'après 
là légende à laquelle notre auteur fait allusion, l'ermite de Koumé, 
grand magicien, était installé sur un nuage, quand la distraction 
gu'il se permit le fit choir lourdement sur le sol. 

2. Comp. ci-dessus, p. 190, n. 1. 

3. Par exemple, à travers une cloison ; en tout cas, sans Ift Y0lr, 
A. Sans qu'elle fasse rien pour cela, sans le touloir, 



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PÉRIODES NAMMBOKOUTCHÔ ET MOVfLÙMktCttt 283 

une femme s'est montrée aimable, on ne dort plus, on 
ne pense plus à soi-même, on supporte patiemment les 
choses les plus insupportables; c'est le résultat de la 
concupiscence. Cette passion a des racines profonde s k 
des sources lointaines. Nombreuses sont les voluptés des 
Six poussières 1 : on peut cependant s'en délivrer; seule, 
la concupiscence ne peut être écartée. Vieux et jeunes, 
sages et sots, y sont également pris. C'est pourquoi Ton 
dit* qu'avec des cordes tressées en cheveux de femme, 
l'énorme éléphant peut être aisément lié, et qu'aveo un 
sifflet taillé dans un sabot de femme, le cerf de l'automne 
est fatalement attiré. Il faut donc redouter cette fasci- 
nation et s'en garder, (en luttant) contre soi-même. 



La convenance de l'habitation est fort appréciable, 
bien qu'il ne s'agisse pour nous que d'un séjour tempo- 
raire. Dans la demeure d'un honnête homme, qui a une 
habitation paisible, la couleur de la lune semble entrer 
avec plus de perfection que dans les autres maisons. Pas 
trop neuve ni trop brillante, avec l'ombrage de vieux ar- 
bres touffus, les plantes du jardin sans trop d'artifice, les 
nattes du seuil et la haie de bambous s'harmonisantbien, 
les meubles à l'intérieur ayant comme un goût d'anti- 
quité, cette maison inspire le respect pour celui qui l'ha- 
bite. 

Dés meublés polis par de nombreux artisans qui s'y 
sont brisé le cœur, des meubles rares et précieux de Chine 
et du Japon, disposés en grand nombre, les arbres du 
jardin travaillés d'une manière forcée, tout cela dégoûte 
les yeux qui le regardent; c'est méprisable. Et pourtant, 
eeux qui habitent là pourront-ils y rester longtemps? 
Eux aussi doivent se dissiper comme la fumée, dans un 
instant 1 Au premier coup d'oeil, voilà ce que je pense. 

fin général, d'après l'habitation, on peut deviner bien 
des Choses. Le ministre du Go-Tokoudaïji* faisait met- 

i. Éokôkjtnfi; à savoir, la couleur, la yolx, le parfum» la saTSurf 
le toucher et l'intelligence, 
t. Dans le Dai-itokou-kyô (Livre de la Grande Puissance). 
3. Foujiwara no Sanéçada (p. 131). 



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284 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

tre des cordes sur le toit de son palais, pour écarter les 
milans. Ce que voyant, Saïghyô 1 : « Qu'importe si des 
milans Tiennent se poser sur un toit ? Le cœur de ce sei- 
gneur est visible! » Et désormais, il n'alla plus chez lui. 
L'autre jour, sur le toit du palais d'Ohçaka, où réside le 
prince d'Aya no Koji 2 , on avait mis des cordes, et je me 
rappelais cette histoire. Mais, en réalité, le prince avait 
eu pitié des grenouilles de l'étang, qu'attaquaient les cor- 
beaux en s'assemblant sur le toit : c'est ce qu'on m'expli- 
qua; et je trouvai qu'il avait raison. Peut-être le ministre 
du Go-Tokoudaïji avait-il eu un motif semblable. 



Au mois sans dieux*, passant par l'endroit qu'on ap- 
pelle la Plaine de Kourouçou, j'entrai dans un certain vil- 
lage. En cheminant par un sentier couvert de mousses, 
je trouvai une chaumière tranquille. Personne n'y venait 
faire visite, sinon l'eau qui tombait goutte à goutte 
d'une conduite ensevelie sous les feuilles des arbres. Sur 
l'autel domestique 4 , on avait offert des chrysanthèmes 
et des rameaux d'érable. « Quelqu'un demeure donc ici : 
quel bonheur d'y vivre! » Tandis que, pensant ainsi, 
je continuais à regarder, j'aperçus dans le jardin, d'un 
autre côté, un grand oranger dont les branches ployaient. 
L'arbre était rigoureusement entouré de clôtures. Alors 
la chose perdit sa valeur pour moi 5 , et j'aurais bien voulu 
que cet arbre n'existât pas 1 

t. Voir p. 133, n. 2. 

2. Le prince Jôé, treizième fils de l'empereur Kaméyam* (1260- 
1274). 

3. Kami-na-zouki, le 10« mois, ainsi appelé, suivant l'interpré- 
tation traditionnelle, parce qu'à ce moment tous les dieux du pays 
se rendaient en Izoumo, au Grand-Temple de Kizouki (centre du 
culte d'Oh-Kouni-noushi : voir au Kojiki, ci-dessus, p. 52 et sui- 
vantes). 11 est d'ailleurs possible que kami-na-zouki soit simple- 
ment une forme abrégée de kami-namé-zouki, et qu'il signifie « le 
mois de la divine gustation » (ci-dessus, p. 23, n. 3). 

4. Vakadana (voir p. 258, n. 1). 

5. Cette clôture lui ayant rappelé tout à coup qu'aucun endroit 
n'échappe à l'esprit de convoitise. 



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Pti&IODES NAMMBOKOUTCHÔ ET MOUROMATGHI 285 



Avec un homme ayant le même cœur que moi, tran- 
quillement causer de choses amusantes ou des tristesses 
de la vie, et parler en toute franchise, voilà ce qui serait 
agréable. Mais comme un tel homme n'existe pas, si quel- 
qu'un est devant moi, qui ne veut pas me contredire, il 
me semble que je suis seul. En échangeant des pensées 
sincères, on peut passer les moments d'ennui à converser 
en discutant des questions diverses. Mais si l'interlocu- 
teur ne parle que de choses frivoles, il n'y a guère de 
profit à en tirer. 

XIII 

Sous la lueur de la lampe, seul, ouvrant les écrits, avoir 
comme amis les hommes de la vie passée, voilà l'occu- 
pation qui me console le plus. Pour la poésie, les livres 
mélancoliques du Monnzenn 1 , le recueil des poèmes de 
Hakou Rakoutenn'; puis, les paroles de Rôshi*, les vo- 
lumes de Nannka*; et les divers écrits laissés par les 
gavants de ce pays 5 : dans tous ces livres anciens, que 
de choses précieuses ! 

Les chapitres xiv à xvm nous donnent ensuite les ré- 
flexions de Kennkô sur la musique et sur quelques autres 
sujets. 

XIX 6 

Les transitions et changements des saisons, en toutes 
sortes de choses, sont intéressants. Pour la mélancolie 
des choses, l'automne est supérieur : c'est l'avis de tout 
le monde 7 . Mais ce qui renouvelle et réjouit le cœur, 

1. Très vieux recueil de poésies chinoises, en treize volumes, 
«. Voir p. 207, n. 5. 

3. De Lao-Tseu. 

4. Les 33 volumes que le philosophe chinois Sôshi avait compo- 
sés sur la montagne de Nannka. 

5. C'est-à-dire : du Japon. 

6. Comparer ce chapitre sur les quatre saisons aux morceaux 
correspondants du Makoura no Sôshi (ci-dessus, p. 200) et du Hô- 
jôki (p. 259). 

7. Notamment de Mouraçaki Shikibou, dans le Gbennji (chap. 
XXIX). 



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286 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

c'est le printemps. La voix des oiseaux, en particulier, 
avec sa nature printanière; tandis que, grâce au bon 
soleil, les herbes, des baies commencent « pousser, Vers 
cette épqque, Je printemps. client prpfon4 : Je ferpuil-: 
lard p'élève, et peu à peu les fleurs §e mènent h s'épar 
nouir. AJor* Ja pluie el; le veai se suçcè4ent J alarmant 
nos eqeurs, Jes fleurs W dispersent, jusqu'à pe ou/il nç 
reste pjug que des feuilles vertes; et, de dix mille ma- 
nières, nos cœurs sout affligés. i# fleur de l'pranger a 
pour elle sa renommée * ; mais le parfum 4« prunier nous, 
rappelle les choses anciennes et éveille nos regrets*. La 
fraîcheur des kerries, l'incertitude des glycines, il est 
bien difficile d'en détacher nps cœurs. 

A l'époque du Kwamboutsou 3 et au temps de la Fête 4 , 
le feuillage frais des jeunes pousses s'épaissit. La mélan- 
colie du monde et le besoin de sympathie chez l'homme 
augmentent; c'est l'opinion générale, et rien de plus cer- 
tain. Dans la lune des pousses hâtives *, alors qu'on met 
les iris sur les toits* et qu'on repique le ris T , à la voix 
du râle d'eau, nos eosurs s'amincissent*. Avec la lune 
humide*, les visages -du- soir lfl des pauvres demeures 

Quand je sens le parfum 
X'* fleur d'oranger 

>uj attepd (e mois des pousses hâtives, 

,'est comme le parfum fle la manche 
D'une personne d'autrefois! 

(Poésie de Narihira, ci-dessus, p. 102, n. 2, dans le Kokinnshotu 
— Pour le mois des pousses hâtives, ▼où* plus bas, n. 5.) 

}. Si je demande le paçsé 

Au' parfum du prunier, 
La fitmiQre sans réponse 
De la lune du printemps 
Demeure sur ma manche l 

(C'est-à-dire : se réfléchit, silencieuse et glacée, sur ma manche 
trempée de larmes. — Poésip de Foujiwara no Iétaka, ci-dessus, 
p. 435, n. 3, dans le Shinn-Kokinnshou.) 

3. Fête en l'honneur de la naissance du Bouddha (3* jour du 
4« mois). 

é. La Fête du temple de Kamo (fin du 5* mois). 

5. Sens le plus probable de satsouki, l'ancien nom du 5» mois. 

6. Aujourd'hui même, dans les villages japonais, l'arête (iu toit 
des chaumières est souvent fleurie d'iris. 

7. Voir ci-dessus, p. 252, n. 4. 

8. Se serrent. 

0. Le 8« mois (voir p. 250, n. 1). 

10. Yougao, gourde à fleurs blanches (Lagenaria vnlgaris). 



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PERIODES NÀMMBOKÔUTOHÔ BT MOimOMATdBl 287 

apparaissent dans leur blancheur; on fait 4e la fumée 
pour chasser les moustiques ; noire sensibilité s'éveille. 
La Purification, dans la lune humide, n'est pas moins 
intéressante 1 . 

Quand on célèbre le Septième soir 1 , e -est charmant. Peu 
à peu les nuits fraîchissent; tandis que les oies sauvages 
arrivent en criant, les feuilles inférieures des haghi com- 
mencent à prendre couleur*; on récolte et on fait sécher 
le riz hâtif. Les choses qui s'accumulent en même temps 4 
sont plus nombreuses en automne. Puis, les lendemains 
de tempête sont intéressants*. Si je continuais, je répé- 
terais toutes les choses anciennes du Ghennji ttonoga- 
tari, du Makoura no Sôshi et la suite; mais on peut les 
redire encore, car, ne pas exprimer ce qu'on pense, c'est 
avoir le ventre enflé 1 ; c'est pourquoi je décris au cou- 
rant du pinceau, pour combattre l'ennui. Aussi bien ces 
choses doivent-elles être enlevées et jetées, et non pas 
montrées aux hommes. 

Les tristes paysages de l'hiver ne sont pas inférieurs à 
ceux de l'automne. Aux herbes des bords de l'étang arti- 
ficiel, les feuilles rougies en l'éparpillant s'arrêtent' ; la 
gelée, toute blanche, apparaît le matin ; et de l'étang, une 
vapeur s'élève : c'est délicieux. A la fin de l'année, tout 
le monde s'agite en hâta : ce qui m'inspira de la pitié ; 
car rien de plus déplaisant. La lune, qu'on ne regarda 
plus, reste froide au ciel, après le 20e jour; et no« coeurs 
s'amincissent. Lors du Ityiboutsoumyô', et lorsqu'on fait 
partir les messagers de nozaki 9 , c'est splendide. Les, 

1. Ci-dessus, p. 35. 

2. Voir p. 2Û4, n. 2. 

3. Voir p. 146, n. 3. 

4. Les travaux de toute sorte. 

5. Parce qu'on a l'occasion de faire des reflétions poétiques sur 
les herbes ravagées pendant la nuit (chap. XXIX du Ghennji). 

0. Souffrir d'une ascite {harafoukouré) : expression énergique 
pour indiquer quelque chose de très désagréable. 

7. Pe sorte que ces herbes semblent ayoir fleuri tout à coup. 

8. Cérémonie bouddhique célébrée au palais, du 49 au il du 
12* mois. Pendant ce triduum, on récitait d un bout à l'autre quantité 
de livres sacrés. 

0. Offrandes aux ancêtres impériaux, à la fin de Vannée. On 
envoyait alors des messagers, d un rang élevé, aui tombeaux dé 
dix souverains (dont trois impératrices) et de huit princes du sang. 



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288 ANTHOLOGIE DE LA. LITTÉRATURE JAPONAISE 

affaires publiques se succèdent, on se prépare en hâte 
pour le printemps 1 , et quantité de choses sont exécutées. 
Depuis la Tsouïna* jusqu'à la Shihôhaï 3 , cette continua- 
tion est amusante : la nuit du dernier jour, quand il fait 
très sombre, on allume le pin 4 jusqu'à la mi-nuit passée ; 
on frappe à la porte des gens 8 ; on court en criant très 
fort toutes sortes de choses, on court les pieds en l'air, 
on erre partout; mais, dès l'aube, le bruit cesse : la fin de 
l'année amincit nos cœurs. C'est la nuit où reviennent 
les hommes qui ne sont plus; la Fête des esprits 6 , à cette 
époque, n'est plus célébrée à la capitale : dans l'Est, elle 
existe encore, et c'est touchant. Ainsi s'ouvre l'aspect du 
ciel, sans différence avec celui de la veille ; mais nos sen- 
timents sont renouvelés; et à voir les grandes avenues, 
avec leurs pins superbement érigés partout, on est à la 
fois joyeux et triste. 



Un homme qui avait quitté le monde disait : « A moi 
que rien ne rattache à cette vie, l'aspect du ciel seul est 
cher. » Vraiment) je pense ainsi 7 . 



Quand je pense en paix, je ne puis m'empôcher de 
regretter le passé, de dix mille manières. Alors que tout 
le monde est tranquille, pour me distraire pendant la 
longue nuit, n'importe comment, j'arrange mes objets 
familiers. Tout en jetant les papiers inutiles que je ne 
veux pas conserver, je trouve l'écriture d'un homme qui 
n'est plus, un dessin tracé par lui, et j'ai le sentiment 
de ce moment-là. Même les lettres de quelqu'un qui vit 

1. Qui approchait, avec l'ancien calendrier. 

2. L'expulsion des démons, le dernier jour de l'année. 

3. « Révérence aux quatre points cardinaux », faite par l'empe- 
reur le jour du nouvel an. 

4. Des torches pour s'éclairer en chemin. 

5. Pour leur réclamer l'argent qu'ils peuvent devoir, toutes les 
dettes devant être liquidées avant 1 aube du nouvel an. 

6. Tama-matsouri. 

7. Allusion fort claire à Tchôraei, bien que Kennko ne cite pas 
exactement la phrase du Hôjôki ou se trouve cette idée (ci-dessus, 
p. 264). 



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PERIODES XfAMMBOKOUTCHÔ ET MOUKOMATCHI 289 

encore, longtemps après, penser en quelle occasion, en 
quelle année, etc., elles furent écrites, c'est bien triste. 
Les choses qu'ils avaient coutume de manier demeurent 
longtemps sans changer, étant sans cœur; et c'est affli- 
geant. 

XXXVIII 

Un esclave de la gloire et du gain, sans un moment de 
répit, tourmente sa vie entière : c'est ridicule. Si Ton a 
beaucoup de trésors , il devient difficile de prendre soin 
de soi-même ; on achète le malheur et on invite les diffi- 
cultés. Si on laisse après soi un monceau d'or qui sou- 
tiendrait la Grande Ourse, on sème là graine des dispu- 
tes entre ses héritiers. Les plaisirs qui charment les yeux 
des hommes ne sont pas véritables. Les belles voitures, 
les grands chevaux, les ornements d'or et de joyaux sont 
ridicules aux yeux des hommes d'esprit. Rejetez donc 
votre or à la montagne et vos joyaux au gouffre. Ceux 
qui se perdent dans le gain sont particulièrement sots. 
Ce qu'il faut désirer, c'est de laisser à la postérité um 
nom impérissable... 

XXXIX 

Quelqu'un demanda au vertueux bonze Hôzenn 1 : « Au 
moment de faire l'invocation au Bouddha 1 , envahi par le 
sommeil, je néglige souvent d'être pieux; comment me 
débarrasser de cet obstacle ? — Invoquez le nom du Boud- 
dha quand vous serez réveillé, » répondit-il. Admirable. 

Et aussi : « Le salut est chose certaine, si on le croit 
chose certaine ; c'est chose incertaine, si on le croit chose 
incertaine. » Admirable. 

Et encore : « Si vous invoquez le nom du Bouddha, 
même en état de doute, vous renaîtrez au Paradis. » Ad* 
mirable. 

XLI 

Le 5* jour du 6* mois, j'allai voir les courses de Kamo. 
Beaucoup de monde se tenant debout devant notre voi- 
ture, on ne pouvait rien distinguer. Nous descendîmes 

1. Hôzenn Shôninn. 

2. Le nemmboutsou (voir ci-dessus, p. 26Q> n. 1). 

19 

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donc et nous nous approchâmes des barrières; mais comme 
il y avait fouJe, impossible de pénétrer. A. ce moment, sur 
iin mélia 1 en face, il y avait un hon?e qui était monté là, 
4ans une fourche 4e l'arbre, pour mieux voir. \\ y som- 
meillait, et, à plusieurs reprises, il s'éveilla comme il 
allait tomber. Ceux qui le regardaient se moquaient de 
lui, disant : « Quel idiot! Dormir ainsi d'un cœur tran- 
quille, en péril sur un arbre ! » Dans mon cœur, une pen- 
sée était venue, et je dis : « Notre mort peut arriver à 
l'instant; oublieux de cela, nous passons la journée à ce 
spectacle ; nous sommes encore plus idiots ! » Alors, ceux 
qui étaient devant nous : a En vérité, c'est bien cela : nous 
sommes des idiots. » Ce disant, ils se tournaient vers 
moi : « Venez par ici » ; ils nous cédèrent la place et nous 
permirent d'entrer. Un raisonnement aussi simple, qui 
ne pourrait le faire ? Cependant cette pensée, imprévue 
en l'occurrence, frappa leur sein. Les hommes n'étant ni 
de bois ni de pierre, au moment favorable ils peuvent 
être émus. 

XL? 

Un évéque du nom de flyôgakou était fort méchant. 
Gomme il y avait un grand orme 1 à côté de son temple, 
on l'appelait « l'évéqûe de l'orme ». Ce nom n'étant fc>as 
celui qu'il eût Voulu avoir, il fît couper l'arbre. Mais la 
racine subsistait; alors on le surnomma « l'évêque déca- 
pité ». De plus en plus furieux,' il fit enlever la racine en 
creusant tout autour. Il en résulta un grand bassin ; et os 
l'appela « l'évéqûe au bassin creusé * ». 



Jf'attengeg pas la vieillesse pour pratiquer la Voie ; 
parmi lès tombés anciennes, les plus nombreuses sont 
celles déjeunes gens. Lorsque arrive la maladie imprévue; 
au moment de quitter la vie soudainement, on comprend 

1. Ohtehi, le Mélia acédarach, qu'on appelle aussi « lilas du Ja- 
pon » à cause q> la nuance d> ses grappes florales. ma|s qui est un 
assez grand arbre. 

2. Enoki, le micocoulier de Chine (Celtis sinensis), arbre delà 
famille de l'orme. 

3. Enoki no 8^6 ; Kyri-hqvbi no sâjô; ffori-ikéno sâjâ. 



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p£B!Q{>39 N4M*tB0!tû!JUTC$ ET MÛU^Q^4^ÇI|I 891 

pour la première fois l'erreur de son passé. Cette erreur 
est d'avoir différé les choses qu'on devait faire plus tôt, 
Mais à quoi bon se repentir alors ? Ces choses s'en sont 
allées. Les hommes doivent penser que la mort peut les 
assaillira tout moment, et ne jamais oublier cela; car 
ainsi, qui n'aura le cœur d'être fidèle à la Voie du fiouddfia? 



Les bonzes du temple de Nlnnaji 1 , pour fêter quelqu'un 
qui venait d'être reçu bonze, avaient un festin. L'un d'eux, 
dans l'extrémité de l'ivresse, prenant une marmite a trois 
pieds * qui se trouvait h côté de lui, y fit entrer ta tôte, 
malgré la difficulté, en poussant sou nez et «es oreilles, 
parvint enfin à y cacher entièrement sa figure, et se ïnit 
à danser. Tout le monde s'amusait infiniment. Le mo- 
ment d'après, quand il voulut retirer sa tête, impossible ! 
Le festin était terminé, et chacun se demandait comment 
faire. Peu à peu, autour de son cou, le sang coulait; sa 
respiration devenait difficile. On essaya de tfriser la mar- 
mite ; mais ce n'était pas commode ; et les coups bruyants 
du marteau lui étaient insupportables. A bout de moyens, 
on mit une étoffe de chanvre sur }es cornes que formaient 
les trois pieds, on l'entraîna par la main, et, se guidant 
avec un bâton, il alla ainsi chez un médecin de Kyoto. 
En chemin, les gens s'étonnaient et regardaient longue- 
ment. Entrés chez le médecin, il fut surpris de cette étran- 
geté : « Cette chose-là n'est pas dans les livres ; je n'ai 
reçu aucun enseignement sur ce point ! » Il fallut revenir 
au Ninnaji. Sa vieille mère, ses parents, entouraient son 
oreiller, se lamentaient et pleuraient ; mais il ne parais- 
sait rien entendre. A ce moment, quelqu'un dit : « Il y 
perdra son nez et ses oreilles, mais il gardera la vie : 
tirons seulement, de toutes nos forces. » Et quand on ejtt 
tiré, d'un effort si puissant qu'on risquait de lui arracher 
la tête, son nez et ses oreilles étant tout mutilés, là map» 

1. Monastère fondé, tout près (je Kyoto, vers la fin du !*• siècje, et 
donf I e8 &t>bes, jusqu'à, f époque contemporaine, furent <jes pfmççs 
impériaux. * 

2. Kanaé. Ces marmites anciennes sont encore employées pour 
1» cérémonie du tbé. f • 



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292 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

mite se détacha. Ainsi, malaisément, il eut la vie sauve; 
et il souûrit longtemps. 

LXZI 

À entendre le nom de quelqu'un, tout de suite on s'ima- 
gine son aspect; et quand on le voit ensuite, rarement on 
trouve ce môme aspect... 



Choses vulgaires : 

Dans une maison, trop de meubles. 

Dans une écritoire, trop de pinceaux. 

Sur l'autel domestique, trop de bouddhas. 

Dans un jardin, trop de rochers, d'arbres et déplantes. 

Dans une famille, trop d'enfants et de petits-enfants. 

Quand on se rencontre, trop de paroles. 

Quand on prie, trop de bonnes choses (de soi). 

Choses qui ne sont pas vulgaires : 

Dans une bibliothèque, beaucoup de livres. 

Sur un tas d'ordures, beaucoup d'ordures. 

LXXZVIII 

Un homme avait le « Recueil des plus beaux chants du 
Japon et delà Chine 1 », calligraphié par Ono no Tôfou*. 
Quelqu'un lui dit : « Votre livre est sans doute précieux; 
cependant, qu'une chose rédigée par le daïnagon de la 
Quatrième avenue 9 ait été calligraphiée par Tôfou, vu 
la différence d'époques, cela ne m'inspire guère de con- 
fiance*. — C'est justement parce qu'il en est ainsi que 

1. Le Wakan-Râei-Shou, compilé par Foujiwara Kinntô (voir 
ci-dessus, p. 122, n. 1). Les râ-ei, « plus beaux chants », furent d'a- 
bord des poésies chinoises chantées en traduction sino-japonaise ; 
on appliqua ensuite cette expression aux poésies japonaises modu- 
lées de la même manière. 

2. Ce personnage, né pauvre, avait appris la persévérance en 
observant une grenouille verte qui, après des sauts répétés, par- 
vint à saisir une branche de saule pendante sur l'eau d'un bassin. 
Tôfou arriva, par son travail, aux plus hautes dignités et fut mi- 
nistre sous deux empereurs, au milieu du x" siècle. C'est d'ailleurs 
surtout comme cal li graphe qu'il est resté fameux. 

3 Surnom de Kinntô. 

4. En effet, Kinntô naquit Tannée même où Tôfou mourut (960). 



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. i 



PÉRIODES NÀMMBOKOUTCHÔ ET MOUROMATCHI 293 

ce livre ne doit pas avoir son pareil au monde !» Et ce 
disant, de plus belle, il le cacha avec soin. 



Un samonra?, en train d'apprendre à tirer de Tare, se 
mit devant le but avec deux flèches dans la main gauche. 
Son instructeur lui dit : « Les commençants ne doivent 
pas avoir ainsi deux flèches ; comptant sur la seconde, 
ils négligent la première. Chaque fois, pensez que vous 
n'avez qu'une seule flèche. » 

Ce conseil s'étend à dix mille choses. Ceux qui étu- 
dient comptent, la veille, sur le lendemain, le matin sur 
le soir ; ils remettent la chose qu'ils doivent apprendre ; 
mais, pendant ce moment, leur négligence existe. Lors- 
qu'on a une idée, il faut l'exécuter sur-le-champ. 



... Si ce monde était un monde sans femmes, les vête- 
ments, les armoiries 1 , les chapeaux', on les laisserait 
tels qu'ils sont; personne ne voudrait les soigner ni les 
faire briller. Mais ces femmes, pour lesquelles les hommes 
ont tant de déférence, examinons un peu à quel point elles 
sont des êtres mirifiques. Le caractère de la femme est 
toujours tortueux. Egoïste de cœur et avare à l'extrême, 
elle ne comprend pas la raison des choses. Dans le sens 
de l'illusion, son cœur se laisse aller volontiers. Elle a 
toujours de douces paroles ; quand on l'interroge sur une 
chose insignifiante, elle ne répond pas ; et comme on se 
demande si ce serait profondeur d'âme, elle se met à 
parler, sans qu'on l'ait questionnée, sur les choses les 
plus graves. Ses machinations dépassent parfois la sa- 
gesse même des hommes; mais ce sont choses qui se 
dévoilent peu après. Décevante et fragile, il sera difficile 
qu'elle pense du bien de vous si vous obéissez à son cœur. 
Comment donc pouvons-nous être embarrassés devant les 
femmes ? Si une femme est intelligente, elle sera déplai- 
sante. C'est seulement lorsqu'on est esclave de la passion 
qu'une femme devient une chose douce et agréable. 

1. Mon : figurées sur le vêtement lui-même, 
X. Kamm ouri (voir p. 214, n. 1), 



yGoosk- 



£94 AUtHÔLOGiB DE LÀ LITTERATURE iA.PÔNÂl8tt 



L'homme gaspille le temps. Gonnalt-il la valeur du 
temps, ou bien est-il imbécile ? Pour les gens paresseux, 
uii soû est léger; mais quand les sous sont accumulés, ils 
constituent la richesse. C'est pourquoi les marchands 
estiment un sou. Si un de nos instants ne s'aperçoit f>as, 
diiancl ils passent en grand nombre,, le moment où là. rie 
Unit arrivé bientôt. Ceux qui étudient la Voie doivent 
apprécier les mois et les jours, et eh être économes. 



. D'une manière générale, sont choses difficiles à enten- 
dre et difficiles à voir 1 : 

Les hommes de plus de quarante ans qui aiment l'œu- 
vre de chair. 

Les vieillards qui veulent se mêler aux jeunes gens. 

Parler familièrement à un supérieur, lorsqu'on est un 
être qui ne compte pas. 

Dans une famille pauvre, aimer à donner dès festins. 

LIVRE il 

GXVZI 

Sept genres de personnes ne valent rien pour s'en faire 
des amis : 

!• tJn homme de rang supérieur. 

2* tJn homme trop jeune. 

3° Un homme au corps vigoureux et qui n'a jamais été 
malade. 

4* tin homme qui aime trop le saké. 

5* tin guerrier hardi et agressif. 

6* Un homme qui dit des mensonges. 

■?• Ùh homme avare. 

Il y a trois bons amis : 

i* Un homme <jui fait des cadeaux. 

â* Le médecin. 

3* Un homme intelligent. 

I. C'esUà-dire : choses insupportables. 

DigitizedbyGoOQle 



HËaibbES NÂiàMiioitdtjf chÔ Ê* libiJiôftAf crii 295 



Les choses de Chine, à l'exception des médicaments, 
on ne souffre pas de n'en f>bint avoir. Lès livres chiiiois 
se trouvant déjà très répandus dans ce pars, on n'a qu'à 
les copier. Par le difficile chemin du voyage, les bateaux 
apportent de Chine quantité de choses inutiles ; c'est ri- 
dicule, a N'aimez pas les trésors qui viennent de loin et 
n'estimez pas les choses rares ; » ainsi s'exprime un écrit 1 . 



De tout ce qu'on attache, des chevaux, des boeufs, j'ai 
toujours pitié; mais comme ils sont indispensables, il 
faut bien agir ainsi. Le chien garde la maison mieux que 
les hommes ; mais, dans chaque demeure, il y en a un : 
nul besoin de s'en procurer davantage. Les autres ani- 
maux, oiseaux ou quadrupèdes, sont tous inutiles. Les 
animaux courants sont enfermés dans des endroits clos, et 
enchaînés; les oiseaux volants, l'aile coupée, sont retenus 
dans des cages. Ceux-ci regrettent les nuages ; ceux-là 
songent à la plaine et à la montagne. Leur tristesse n'a 
pas de fin. Cette pensée, si on la rapporte à soi-même', 
est insupportable ; qui donc pourrait trouver plaisir à les 
regarder, s'il avait dû cœur?... 



Ce qui est nécessaire au corps humain, c'est : 1* la nour- 
riture; 2* le vêtement; 3* l'habitation. Comme choses 
importantes pour l'homme, c'est tout. Si l'on n'a pas 
faim, si l'on n'a pas froid, si l'on n'est pas exposé au vent 
et à la pluie, et qu'on puisse vivre en paix, on est heu- 
reux. Cependant, tout le monde est sujet à là maladie; et 
quand elle nous envahit, la douleur est souvent insup* 
portable; on ne doit donc pas oublier les médicaments. 
Y compris les médicaments, ces quatre choses, quand oii 
ne les a pas, on est pauvre ; quand on les a, on est riche; 
vouloir davantage, c'est le luxe. Mais si nous avons cet 

1. De Rôshi (Lao-Tseu). , 

2. C'est-à-dire ; si on se met à leur place. 



d by'Goôgle 



296 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

quatre choses, qui pourrait nous regarder comme pau- 
vres? 



Un bonze du temple Hokkédô de l'ex-empereur Taka- 
koura 1 , à un certain moment, prenant un miroir, regarda 
sa figure. L'ayant trouvée tort laide, il fut très ennuyé 
dans son cœur; il n'aima plus le miroir, et désormais, 
pendant longtemps, le craignit et n'y toucha plus ; et il 
ne se mêla plus aux hommes, s'enfermant dans l'auguste 
temple, où il se contenta d'accomplir ses devoirs. Je crois 
que c'est un rare exemple. Même des hommes qui sem- 
blent intelligents critiquent les autres et ne se connais- 
sent pas; mais il n'y a aucune raison pour qu'on com- 
prenne les autres, si l'on ne se connaît pas soi-même... 



Même les gens qui paraissent n'avoir point de cœur 
peuvent dire parfois une bonne chose. Un sauvage 2 , d'as- 
pect farouche, rencontrant son voisin, lui demanda : 
« Avez-vous des enfants ? — Pas un seul, répondit l'autre. 
— Alors, vous ne pouvez comprendre la mélancolie des 
choses 1 ; vous devez agir comme si vous étiez impi- 
toyable : ce qui est terrible. C'est par les enfants qu'on 
est conduit à concevoir la tristesse des dix mille choses. » 
Cet homme avait raison. Sans le chemin de l'amour pa- 
ternel, ces gens-là n'ont point de pitié au cœur. Ceux qui 
n'avaient pas le sentiment de l'amour filial, lorsqu'ils 
ont des enfants eux-mêmes, en arrivent à penser et com- 
prennent le cœur des parents. 



Le bonze Méioun, rencontrant un devin, lui demanda 
s'il aurait le malheur des armes. Le devin répondit : 
« Bn effet, vous en avez l'air. — Quel air? demanda 
l'autre. — Vous qui ne devriez pas avoir à craindre de 



1. Temple dédié à Foughenn (ci-dessus, p. 258, n. 3) par Taka- 
koura (1169-1180). 

2. Ebiçou, un « Barbare », c'est-à-dire, ici, un rustre. 
a. Voir p. 156, n. 2. 



, y Google 



PERIODES NAMMBOKOTJTCHÔ ET MOUKOMATCHl 297 

blessure, tous m'interrogez ainsi : c'est pourquoi je dis 
que vous avez l'apparence de qui sera blessé. » Et de 
fait, il fut tué par une flèche. 

CLXXY 

En ce monde, il 7 a bien des choses que je ne com- 
prends pas. A tout propos, on fait boire aux autres du 
saké, et on y trouve plaisir; je n'en saisis pas la raison. 
Celui qui boit fait la grimace; il fronce le sourcil; il 
observe les yeux des autres pour jeter le saké, ou bien 
tente de s'échapper : mais l'hôte le rattrape, le retient et 
le force à boire. Alors les hommes intelligents deviennent 
soudainement des fous et font des sottises ; les hommes 
sains, sous nos yeux, tombent sérieusement malades et, 
inconscients 1 , se couchent. Pour une fête, quelle absur- 
dité! Le lendemain, ils ont mal à la tête, ne mangent 
rien, poussent des soupirs douloureux; ils ne se souvien- 
nent pas plus des choses de la veille que s'ils étaient 
dans une autre vie ; ils négligent les plus grandes affai- 
res, publiques ou privées, et deviennent malades*. Faire 
voir 9 de telles choses aux gens, ce n'est pas bienveil- 
lant et c'est contraire aux bienséances. Celui qui aura 
vu des choses aussi amères, comment n'y penserait-il 
pas avec ennui et irritation? Si nous entendions dire 
qu'une pareille coutume existe, non pas ici, mais dans 
quelque pays étranger, nous la trouverions sans doute 
bizarre et extraordinaire. 

Même en observant cela sur d'autres personnes, le 
cœur est choqué. Des hommes réfléchis, et qui impo- 
saient, sans prudence maintenant rient tout haut et bavar- 
dent. Leur chapeau 4 s'incline; les cordons se dénouent; 
ils retroussent leurs vêtements sur leurs jambes ; ils ont 
l'air si étourdis qu'on ne les reconnaît plus. Les femmes 
repoussent leur coiffure en découvrant leur front, per- 
dent toute honte, rient en renversant la tête en arrière, 



1. Litt., « sans «avoir (distinguer) devant et derrière », on « avant 
et après », le mot zenngo ayant les deux sens. 

2. Ou « désordonnés » (encore une expression indécise). 

3. Faire subir. 

4. Vébçsfù (voir p. 214, n. 1). 4 



dby Google 



298 ANttiaLôàik dé Là Livtftutttkft iAPôNlièë 

et saisisseht là main cte Celui qui leur tend sa coupe 1 . Un 
mal élevé, prenant Uh morceau de poisson, le porte à la 
bouche d'un autre, puis en malig-e aussi : cnôsë pas telle 
à voir. Chacun chante jusqu'aux extrêmes limites de sa 
voix, et danse. Un vieux moine, prié de danser, décou- 
vre une épaule de son corps noirâtre, et exécute une 
danse bizarre, qui n'est jf>as à regarder. Les gens qui 
contemplent cela et qui s'en amusent sont pour moi 
répugnants et détestables. Ensuite, tantôt on se vante de 
ses prouesses et de ses qualités, ce que les autres trou- 
vent insupportable, tantôt on crie dans l'ivresse. Des 
hommes du vulgaire se querellent et se disputent : chose 
affreuse et effrayante. Les enivrés se conduisent de vilaine 
manière, s 'emparant des choses qu'on né veut pas leur 
laisser. Us tombent de la véranda, ou bien tombent de 
cheval, ou de voiture, et se blessent. G eUX qui ne peuvent 
employer de véhicule titubent dans la rue, s'appuient 
contre les murs de terre ou contre lés portails, et com- 
mettent d'inénarrables sottises. Un vieux moine, avec 
l'écharpe sacerdotale, arrête un jeune garçon et lui ra- 
conte des bêtises : c'est pitoyable. Si encore, pour cette 
vie ou pour la vie à venir, la chose présentait quelque 
intérêt 1 

En ce monde, le saké entraîne bien dés erreurs : on 
perd son argent et Sa santé. Quoiqu'on l'appelle <t le chef 
des cent remèdes* », dix mille maladies viennent de lui. 
Bien qu'on dise qu'il fait oublier la tristesse, les gens 
ivres se souviennent des misères passées et se lamentent. 
Quant à la vie future, il détruit la sagesse des hommes, 
brûle comme du feu les racines du bien, augmente les 
fautes, amène à violer les dix mille commandements 1 et 
à tomber en enfer. « Celui qui, prenant la coupe, fait 
boire leé autres, renaîtra sans mains pendant cinq cents 
vies » : c'est ce qu'a dit le Bouddha. 

Bien qu'ainsi le saké soit une chose détestable, il est 
des occasions où on ne peut guère le repousser. Par une 

1. Pour qu'on la remplisse. Au Japon; ce août lèé femmes âui 
versent à boire âtit hommes. 

2. De tous les remèdes. Hyakou yak ou no tchô*. 

3. C'est-à-dire, simplement, « tous le* commandements », 



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PÉRIODES NAMMBOKOUTCHÔ ET MOUROMATCHI 2&) 

nuit de clair de lune, par un matin de neige, ou sous les 
fleurs 1 , quand on cause d'un cœur tranquille, si on pré- 
sente la coupe, cela augmente les dix mille plaisirs. Un 
jour d'ennui, à î'improviste, vient un ami; l'accueillir 
avec du saké, cela console le cœur. En un endroit non 
familier 2 , de derrière l'auguste store se voir offrir gen- 
timent l'auguste saké, avec des gâteaux et autres choses, 
c'est fort agréable. Dans une petite chambre, l'hiver, eri 
cuisinant soi-même quelque chose, noire avep des amis 
intimes, c'est agréable aussi. Dans une hutte temporaire 
de voyage, ou dans un endroit sauvage, il est agréable 
encore de boire sur l'herbe, en se demandant ce qu'on 
va pouvoir manger avec le saké 1 . 11 est bon qu'un Homme 
qui n'aime guère à boire en prenne parfois un peu. Eh 
particulier, si un supérieur nous dit : « Encore Une 4 , » 
cela nous rend contents. Il est agréable enfin qu'un 
homme avec qui nous désirions nous lier aime le saké 
et, en buvant, nous devienne plus intime. Dans tous les 
cas, nous sommes toujours étrangement indulgents pour 
leë fautes de celui qui boit avec nous. 

GLXXXVIII 

tlh nomme, voulant faire de son fils un bonze, lui dit 
d'étudier, d'approfondir la raison des causes et des effets 
et d'apprendre les sermons pouf passer ainsi sa vie. 
Afin de devenir prédicateur suivant ce conseil, il com- 
mença par apprendre à monter à cheval, parce que, 
n'ayant ni voiture ni palanquin, ^uand on l'appellerait 
ches quelqu'un en lui envoyant un cheval, s'il tombait, ce 
serait désagréable. Ensuite, après les cérémonies Boud- 
dhiques, quand on lui offrirait du saké, S'il était lin bonze 
dépourvu de tout talent (de société), ce serait ehhuyeurf 
pour le maître de maison; donc, il apprit des Chanson- 
nettes populaires. Lorsqu'il fut habile à ces deux arts, 
il était trop âgé pour avoir le temps d'apprendre les ser- 
mons. 

1. Sous les cerisiers épanouis. 
2* Par exemple, au palais. 
. S. Utt. : « en disant : quel est }e sàkâha? » (fflot générlqU* pdti* 
désigner toute, nourriture qui se prend avec cette boisson), 
4. Une petite coupe, 

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300 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

Ce n'est pas seulement pour ce bonze, mais en général 
pour les hommes de ce monde, qu'il en est ainsi. Quand 
on est jeune, on a dans son cœur l'intention d'étudier 
pour suivre le grand chemin et pour s'établir ; mais on 
croit la vie facile ; on est paresseux, on ne s'occupe que 
des choses qu'on à devant les yeux, on passe les jours et 
les mois à ne rien faire ; et le corps vieillit. Enfin, sans 
qu'on devienne habile dans aucun art, sans qu'on puisse 
s'établir ainsi qu'on le désirait, l'âge descend comme un 
cercle sur une pente. 

CLXXXIX 

On avait l'intention de faire telle chose ce jour-ci; 
mais, par une cause imprévue, il passe. L'homme qu'on 
attendait ne vient pas ; celui qu'on n'attendait pas vient 
au contraire. La chose qui semblait certaine se modifie ; 
celle qu'on n'imaginait pas se présente. Une chose diffi- 
cile va toute seule ; une chose facile devient un tourment 
pour le cœur. Ainsi se suivent les affaires quotidiennes, 
sans jamais ressembler à ce qu'on avait prévu. Une an» 
née s'écoule ainsi, de même qu'un jour. Mais lorsqu'on 
pense que tout ce qu'on attend doit changer, il 7 a des 
choses qui répondent exactement à cette attente. Il faut 
donc croire à l'instabilité : c'est la seule chose qui soit 
certaine et qui ne trompe pas. 



L'homme ne doit pas avoir de femme qui le gêne. 
« Toujours seul » : quand j'entends dire cela, je suis con- 
tent. « Je suis devenu le gendre de quelqu'un », ou bien, 
« J'habite avec une femme que j'ai épousée » : alors, je 
n'ai que du dédain. S'il s'agit d'une femme sans distinc- 
tion, on sera jugé sans goût pour l'avoir trouvée jolie ; 
s'il s'agit d'une belle femme, on sera censé la regarder 
comme son Bouddha : telles seront les idées des autres .. 

GGXXXIII 

Si vous ne voulez pas avoir dix mille difficultés, soyez 

, sincère en toutes choses, respectueux sans distinction de 

personnes et sobre de paroles. Homme on femme, vieux 



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PERIODES NAJIMBOKOUTCHÔ ET MOUROMATGHI 301 

ou jeune, quiconque se conduit ainsi est supérieur aux 
autres. En particulier, un jeune homme ayant belle figure, 
qui agit de la sorte, s'attire l'estime et n'est pas oublié. 

CCXXXVIII 

... Un jour, avec nombre d'amis, j'étais allé faire mes 
dévotions aux Trois temples 1 ; et dans le Ryôka-inn, de 
Yokokawa, il y avait une vieille inscription*. « Est-elle 
de Sari ou de Kozei'? C'est un point douteux, qu'on n'a 
pas encore décidé, » me dirent les bonses. « Si elle est de 
Kozei, il doit y avoir quelque chose d'écrit au dos ; si elle 
est de Sari, cette écriture ne saurait exister*. » Le dos, 
couvert de poussière et de nids d'insectes, était tout 
sale. Quand on l'eut bien essuyé, chacun regarda : la si- 
gnature de Kozei, avec son titre et la date, apparaissait, 
très nette. Et tous furent contents. 



Quand j'eus huit ans, je demandai à mon père : « Qu'est- 
ce que c'est qu'un Bouddha ? » Mon père répondit : « C'est 
un homme qui est devenu un Bouddha. » Je demandai 
encore : « Comment cet homme est-il devenu un Boud- 
dha? — C'est par l'enseignement d'un Bouddha. — Mais 
qui a instruit le Bouddha qui a instruit cet homme? — 
C'est l'enseignement d'un Bouddha qui vivait avant lui. 
— Mais qui était le premier Bouddha qui commença 
renseignement? — Peut- être était-il descendu du ciel, 
ou sorti de terre! » Et il rit. Poussé à bout par mes ques- 
tions, il n'avait pu répondre. Dans la suite, il raconta la 
chose à bien des gens, et il en était heureux*. 



1. San-tô, les « Trois pagodes », c'est-à-dire les trois principaux 
temples du mont Hiéi, près de Kyoto (temple de l'Est, temple de 
l'Ouest et temple de Yokokawa). 

2. Sur une planchette. 

3. Fameux calligraphes du x* siècle. 

4. Sari n'ayant pas l'habitude de signer ses œuvres. — La re- 
marque est de Kennkô lui-même, qui, dans ce chapitre, raconte 
■ans modestie plusieurs autres faits à son honneur. 

5. C'est par cette anecdote que se termine, brusquement, l'ou- 
vrage; et là-dessus, les commentateurs discutent, se demandant si 
elle ne renfermerait pas quelque conclusion secrète. Controverse 



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302 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 



II. - LA POÉSIE 



Pendant les périodes de Nammbokoutchô et de Mouroma- 
tchi, on continua d'écrire des tannka et d'en faire des recueils * ; 
mais là vraie poésie de cette époque n'est pas là : elle apparaît 
dans un genre nouveau qui, au temps 4e Mouromatchj, vint illus- 
trer la domination des Asl^kaga, je veux dire, dan? le drame 
lyrique. * 



LE DRAME LYRIQUE ; LES NQ 



Aux origines de l'art japonais, on trouve une danse sacrée 
(kagour'a) que la mythologie rattache à la mimique d'Ouzoumé 
devant la caverne delà déesse du Soleil?; et Ton observe en- 
core une autre pantomime, exécutée à la cour en souvenir du 
dieu Ho-déri noyé par son frère 3 . La littérature 4 U v m* siècle 
nous signale aussi l'apparition 4 d'une « 4 aase d es rizières » 
(tamaï), pratiquée au moment des moissons, et qui, plus connue 
sous le nom sino-japonais de denngakou* à partir du xi» siè- 
cle, atteint au xiii* siècle son plein développement. Nous la 
voyons alors dansée par dès- personnages religieux [dennga- 
kourhôshi*) t qqi peu à peu lui donnent une extension nouvelle 
en représentant des sujets historiques; simien qu'on abouty, 
vers le début du xiv« siècle, au Deangafçou no Nô, ou « ûenn- 
gakou d'art 7 ». D'autre part, dès le ix' siècle, la « danse déa 

d'autant plus vaine que nous ne savons même pas si ce chapitre 
était le dernier dans le manuscrit de l'auteur. ' 

1. Voir plus haut, p. 232 et p. 276, n. 2. ' 

2. Kojiki, XVI : ci-dessus, p. 48, n. 4. 

3. Kojiki, XLI : ci-dessus, p. 6$, n. t. 

4. En'671, d'âpres le Jïihonnghi. 

5. 2>enn f rizière; gakou, musrque, d'où « pièce avec murfque ». 

6. Çomp. les biwa-hÔshi, ci-dessus, p. 238. 

7. Nô, mot chinois, « talent, art » } donc, ici, «' représentation 
asiatique*», v ■" •' 



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rizières» s'adjoint un cjSInent comique : |a « pièce en désor- 
dre » (sqrougakou 1 ), qui bientôt se trausfornie, aborde à son 
tour les grands sujets de la mythologie u\. do l'iustoiro, fiait pur 
devenir |e Sarougakou no JVq et par éclipser le Denu^alcou. La 
principale pause de ce progrès fut saqs doute l'introduction, dans 
('ancienne pantomime accompagnée de musique, du dialogue 
dramatique emprunté à la Chine. C'est, en effet, au xui* siècle 
surtout que le théâtre chinois brilla d'un vif éclat; or, Ja pre- 
mière moitié de ce siècle est marquée par de fréquents voya- 
ges des bonnes japonais en Chine, e\ sa seconde moitié/par 
l'épanouissement 4 U Sarougajcou no Nô en divers endroits qui, 
comme Nara, étaient des centres religieux. Cette évolution, 
qui d'ailleurs est restée obscure sur bien des points, s'achève 
enfin quand le Çqrougakou no Nô devient le Nâ-gakou, puis le 
Nô tout court- Vers la fin du xiv' siècle, sous le grand shogoun 
YoshimUsou, plusieurs familles de nobles acteurs paraissent 
celle d^s Youznk) surtout, représentée d'abord par Itiyotsou- 
gou e| par son fils Motokiyo, puis par toute une lignée tjo 
descendants. Au milieu du xv« siècle, Yoshimaça les patronne 
à sou tour : c'est la grande époque cJesNô. Après les Ashikaga, 
}e mouvement de composition s'arrête; mais les Tokougawa 
continuent de s'intéresser vivement à ces représentations, qui 
feront jusqu 9 nos jours les délices de l'aristocratie lettrée. " 

Cette histoire des Nô explique d'avance la nature de ce genre 
littéraire tout particulier. Les Nô ne sont pas de véritables dra- 
mes. : ce sont de petits opéras, où l'action, très simple, ne sert 
qu'a augmenter l'intérêt de l'oeuvre lyrique; la beauté dé (a 
poésie, Ja noblesse du chant, l'élégance grave de la pantomime, 
tels sont les traits essentiels de cet art issu des antiques 4anses 
sacrées. J2n même temps, ses origines religieuses se retrou- 
vent dans le fond même cfes sujets traités. Ecrits par des 
)>onzes anonymes, plus soucieux d'édification morale que 4 e 
succès littéraires, les Nô sont upe mythologie, une histoire, 
une légende vivapfes. Si, par le sens de l'art, ils nous rappel- 
lent surtout )e théâtre grec, par leur inspiration pratique, c'est 
pjufpt à nos Mystères qu'ils font penser. Le sentimenf de la 
nature, l'amour de la terre natale, l'orgueil guerrier y tiennent 
une large plape; mais l'idée dominante se rattache toujours, soit 
au vieux shinntoïsme, soit, plus souvenf, au boupjôjhisme. Un 
prêtre oh un bpnzp enfre en scène » on se prouvé erç quelque 
endroit fameux; «n dieu apparaît, qui expose au saint persop- 

1. A en juger par l'écriture, ce serait la « danse du singe n; et 
telle est bien en effet l'interprétation traditionnelle. Mais le mot 
japonais sarou, rendu phonétiquement par le caractère qui veut 
dire « singe »,. n'esf j:| qu'une corruption du mot chinois san, 

«dîsiersé», ■'••■''- ' ' *' 



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304 ANTHOLOGIE Dl LA LITTERATURE JAPONAIS! 

nage la légende locale et révèle son nota : tel est un des thèmes 
favoris, presque toujours orné de pieuses considérations sur la 
vanité des choses humaines. Mais si le fond est d'ordinaire 
banal, la forme est souvent merveilleuse. Un style évocateur 
fait défiler les images brillantes, les épithètes antiques, les 
« mots-oreillers • qui ouvrent sans cesse à la pensée quelque 
lointaine perspective, les « mots à deux fins* » surtout qui, 
au mépris de toute logique grammaticale, enchaînent et fon- 
dent les phrases en un seul développement, sans commence- 
ment ni terme, en un déroulement de suggestions indécises 
qui transmuent la pensée lucide en une sorte de rave fugitif et 
qui font courir le flot verbal, à Tin fini, comme le déroulement 
d'une vague à la surface de la mer illimitée *. 

Cet art, impressionniste comme tout l'art japonais, sait char- 
mer son public sans faire appel à aucune illusion grossière. 
Comme scène, une étroite plate-forme ouverte de trois côtés, 
fermée seulement, au fond, par une cloison de planches où, 
pour tout décor, se dresse l'image d'un pin. Les acteurs, revê- 
tus de costumes somptueux, masqués comme dans l'antiquité 
grecque, ne sont guère qu'au nombre de deux ou trois : un pro- 
tagoniste {shitè, le « faisant », le personnage principal) et un 
deutéragoniste (waki, celui qui est à « côté » de ce dernier), puis, 
s'il y a lieu, deux « compagnons » accessoires (le shilé-tsouré 
et le waki-tsouré), et un « personnage enfant » (le kokata)^ 
pour les rôles déjeunes empereurs, de nobles de cour et d'au- 
tres figures douces ou touchantes. A gauche de la plate- forme, 
le chœur, dont les huit chanteurs modulent les récitatifs, célè- 
brent le paysage imaginaire, expriment les sentiments du peu- 
ple ou môme dialoguent avec les acteurs. A droite, l'orchestre, 
composé d'une flûte directrice, d'un grand et d'un petit tam- 
bourin et d'un tambour. Sur les trois côtés ouverts, les spec- 
tateurs, graves et recueillis, parfois le livret en mains pour 
mieux suivre et pénétrer les obscures beautés de l'œuvre : un 
auditoire d'aristocrates et de fins lettrés, dédaigneux des 
amusements où se plaît le vulgaire et ne trouvant leur plaisir 
que dans ces rêveries délicates qui furent composées pour eux 
seuls. 

Le texte de ces drames lyriques s'appelle outaï, « ce qu'on 
chante », ou, à la chinoise, yôkyokou, « pièce de chant ». Deux 
cents ans de production continue (de la fin du xiv« à la fin du 
xvx* siècle) nous ont laissé un répertoire de 264 morceaux*. 



1. Voir plus haut, p. 83. 

2. Exemple : ci-dessous, p. 307, n. 2. 

3. Il existe d'ailleurs bien d'autres nô, en dehors de cette collection 
classique; mais, sur environ 500 morceaux qui nous sont restés, la 



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PERIODES NAM|UOKOUTCBÔ ET MOUHOMATCH1 305 

Par malheur, le charme particulier du style dans lequel ils sont 
écrits est trop souvent bien difficile à rendre. 



HAGOROMO 
(la robe de plumes) 

Ce nâ est peut-être le plus beau de la collection. — Prota- 
goniste . une Tenninn, c'est-à-dire un de ces anges-femmes du 
bouddhisme, qui, grâce a leur brillante robe de plumes, peu- 
vent voler entre le ciel et la terre, tout en jouant de divers ins- 
truments. — Deutéragoniste . un Pécheur de la plage de Miho, 
dans la province de Sourouga, non loin le la base du mont 
Fouji. 

LE PÊCHEUR. 

Sous le vent rapide 1 , 

La plage de Miho** sur les bateaux en mouvement, 
De nombreux hommes de mer parmi les chemins des va- 
[gues. 4 Ah! que c'est beau! 
Moi, à la plaine des pins de Miho, 
Je suis un pécheur, qu'on nomme Hakouriô. 

LE CHŒUR. 

Sur la montagne haute de dix mille lieues, les nuages tout 

[à coup ont surgi. 
Mais, par la lune brillante, la pluie est enfin chassée . 
Le temps est vraiment splendide. 

Sous le brouillard du matin, les vagues agitées viennent 
A la plaine des pins, au paysage de printemps. 
Dans la plaine du ciel, la lune demeure. 



moitié ne se jouent plus aujourd'hui. Pendant l'ère de Méiji, les 
deux guerres contre la Chine et la Russie ont fait surgir quelques pièces 
nouvelles. 

1 D'une manière générale, après un vers de 5 syllabes isolé, 
comme celui-ci, le texte est en vers de 7 et 5 syllabes, liés par 
groupes de 12 syllabes qui forment une chaîne [kouçari); mais 
nombre de ces vers-hémistiches ont une syllabe de moins, que l'ac- 
teur harmonise en élargissant ou en resserrant le rythme. 

2. Kaza haya no, « au vent rapide », violent, mot-oreiller de 
Miho. 

20 

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3Û£ ANTHOLOGIE D « U» LITTSRAJWB* JAPONAIS* 

Çç paysage, qui ravit l'âme, 

Est sous les yeux du pauvre pécheur. 

Encore quelques vers du G&œur, qui achèvent d'évoquer la 
beauté de ce spectacle, mais dont le charme est trop intime- 
ment lié à des jeux de mots, et aussitôt l'action commence. 

LE PÊCHBUE. 

De la plaine des pins de Miho, 
Je contemple la plage : 

Des fleurs descendent en voltigeant du ciel, de la musique 
Un parfum divin se répand partout. [se fait entendre; 
Et comme je suis surpris de ces choses merveilleuses, 
Voici qu'à une branche de ce pin pend une robe ravis- 
Je m'approche pour l'examiner : [santé 1 

Par sa couleur, par son céleste parfum, ce n'est pas une 

[robe ordinaire. 
Je vais l'emporter pour la montrer aux vieille* gens 
Et j'en ferai le précieux trésor de ma famille. 

LA fxb* (apparaissant). 
Ecoute, [pêcheur] : ce vêtement est à moi. 
Pourquoi voudrai s -tu le prendre? 

LE PÊCHEUR. 

C'est un vêtement que j'ai trouvé : 
Je vais l'emporter ches moi. ' 

LA FÉE. 

C'est la robe de plumes d'une FiUe du ciel! ï 
On ne peut la donner aux hommes. 
Remets-la où elle était. 

LE PÊCHEUR. 

Ainsi, ce vêtement appartient à une Fille du ciel ? 

Je le conserverai pour le bonheur de mes descendants : 

Ils en feront un trésor de cet empire. 

Certes, je ne te le rendrai jamais. 

1. Pour désigner la Tenninn, je conserve cette expression déjà 
consacrée par 1 usage : Fairu, dans la très belle paraphrase en vers 
de M. Chamberlain, The Robe of Feathers (Classiçak Poetry ofthe 
Japanese, Londres, 1880, p. 137-14G). 

1, Litt., « Personne du ciel », 



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PJÎBIOPES NA¥M?OEOUTCHÔ ET »fOURQ|fAV<&I 307 
LA FÉE. 

Sans ma robe de plumes, je ne puis roler : 
Je ne pourrai pas revenir au ciell 
Rends-la moi, je t'en prie l 

LE PÊCHEUR, 

Plus il entend de telles paroles, 

Plus Hakouriô devient déterminé *. 

Par son origine, c'est un homme sauvage : 

La robe de plumes du ciel, il va la prendre pour la cacher. 

Tant pis I Ainsi, il va se retirer. 

la fée. 

Maintenant, même la Fille du ciel 
Est comme un oiseau sans ailes : 
Plus de vêtement pour s'envoler I 

LE PÊCHEUR. 

Sur la terre à présent, tu es de ce bat monde. 

la fée. 
Que faire? J'ai beau chercher... 

le pêcheub. 
Puisque Hakouriô ne rend pas le vêtement... 

la fée. 
Je ne puis rien. 

LE PÉGHEUB. 
Le moyen... 

LE CHŒUR, 

(Il n'y en a pas.) La rosée des larmes 1 !... De sa coiffure 

[de pierres précieuses, 

1. Le Pêcheur parle de lui-même à la troisième personne, De 
même la Pée, plus loin. 

2. Ici, un jeu de mots aussi joli qu'intraduisible. Le Pêcheur dit : 
« Sennkata mo... » ; le Chœur reprend : m Namida no Uouyàu... t. 
L'expression « sennkata mo (nai) », « (il n'y a pas) de moyen », appelle 
ainsi, par la simple hypothèse d'une assonance que devine l'oreille 
japonaise, le commencement de phrase « namida no tsouyou », 
« des larmes la rosée », qui montre soudainement la Fée en pleurs, 
et qui d'ailleurs évoque aussitôt l'idée de m pierres précieuses » 
(y. p. ilQ, n° 37), laquelle à son tour, étant donné que « tenta* 
kaxovra », « coiffure de pierres précieuses », est le mot-oreiller de 
■ k(ua*H no hana», « fleurs mises à la coiffure », éveille l'image df 

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308 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAIS! 

Les fleurs se fanent. 

Voici venir les « cinq faiblesses » des Filles du ciel 1 . 

Chose pitoyable à voir! 

LA FÉE. 

Tandis que je regarde la plaine du ciel, le brouillard s'élève 
Et je ne sais où le chemin des nuages va s'égarer. 

LE CHŒUR. 

Vers ce ciel où elle avait l'habitude de vivre, peu à peu 

[les nuages s'en vont, 
Et à cette vue, elle leur porte envie. 
C'est à peine si elle perçoit la voix affaiblie 
De cet oiseau du Paradis* qu'elle avait coutume d'écouter. 
Combien elle jalouse, les entendant sur le chemin du ciel. 
Les oies sauvages qui y retournent ! 
Pluviers et mouettes, comme des vagues au loin*, 
Vont et viennent ; le vent du printemps 
Souffle vers le ciel : quels regrets ! 

LE PÊCHEUR. 

Un seul mot : la douleur de ton visage m'a touché; 
Je te rendrai ta robe de plumes. 

LA FEE. 

O bonheur! Donne-la-moi! 

LE PÊCHEUR. 

Un instant. 

Je te rendrai ton vêtement 



ces fleurs dont le dépérissement annonce, dans le bouddhisme, la 
déchéance des êtres célestes. Parce seul exemple, on peut jurer des 
associations d'idées poétiques, prolongées à l'infini, qui font It 
charme des nô, mais aussi le désespoir du traducteur. 

1. Go-souî. Ces cinq marques du déclin des Tenninn sont : le 
dépérissement des fleurs de leur coiffure, le fait que la poussière 
souille leur céleste vêtement, une sueur mortelle, une sensation 
d'éblouissement et de cécité, enfin la perte de toute joie. 

2. Karyôbinnqa (corruption de kalavinngka), un oiseau immor- 
tel, à visage de femme, et doué d'une voix exquise. 

3. Ces oiseaux blancs sont comparés aux vagues, avec lesquelles ils 
semblent se confondre. L'art japonais représente parfois les tchidori 
(voir p. 74, n. 5) comme une translormation des gouttes d'eau qui 
jaillissent de Vécume. ' 



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PERIODE» MAJtlt60KOttTCIl6 ET MOUftOHATCHI 309 

Si ta exécutes maintenant, ici, 

Cette danse des Filles du ciel dont j'ai entendu parler si 

[souvent. 

LA FÊB. 

Que je suis heureuse ! Maintenant j'ai le moyen de revoir 

A cause de cette joie, [le ciel ! 

Je laisserai une danse qui charmera les hommes. 

11 est une musique qui fait tourner le Palais de la Lune ; 

En la jouant ici, 

Je la léguerai aux misérables hommes de ce monde. 

Mais je ne puis danser sans mon vêtement de plumes 

Donne-le-moi, je te prie. 

LE PECHEUR. 

Non : si je te rends ce vêtement, 
Sans danse ni musique 
Tu remonteras au ciel. 

LA FEE. 

Le soupçon est humain. 
Au ciel, pas de mensonge 1 . 

LE PÊCHEUR. 

Tu me fais honte. Eh bien, 
Voici ta robe de plumes. 

LA FÉE. 

La jeune vierge, mettant son vêtement, 

Joue la musique de « la brillante robe de [plumes ». 

LE PÊCHEUR. 

Le céleste vêtement de plumes se mêle au vent. 

LA FEE. 

Les manches sont des fleurs mouillées de pluie. 

LE PECHEUR. 

En jouant sa musique... 

LA FEB. 

Elle se met à danser* 

i. Ce sont deul vers célèbre!. 

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310 ANlftOiOGtÊ bE La LiffEttAtuRE SkPonki&Ë 

LE CHŒUtt. 

C'est le moment ou s'ihàugure 

La danse de Sourouga, la joie de l'Est 1 ! 

Pendant cette danse, le Chœur nous donne d'abord, chose 
curieuse, une petite explication philologique : i'étymologie du 
mot-oreiller hiçakata (v. plus haut, p. 87, il. 4); puis il nous 
décrit, en quatre vers qui demanderaient un long commen- 
taire, l'organisation du Palais de la lune, ou la vierge céleste 
est de service; après un ingénieux rappel* de la 12* tannka du 
Hyakouninn-isshou (ci-dessus, p. 101), il exprime tour à tour, 
tantôt l'admiration de la fille du ciel pour le beau paysage 
de Miho, tantôt le ravissement des hommes et des êtres divine 
eux-mêmes en présence de la danse exquise qui se déroule 
sous leurs yeux; enfin la Fée, qui de temps en temps avait fait 
écho au Chœur, pour célébrer notamment l'éternité de la dy- 
nastie japonaise, s'arrête un Instant pour lancer ùfle âtrophé* 
solennelle à la gloire des dieux qu'elle sert, pais reprend cette 
danse, qui va s'achever par son ascenéion finale. 

LE CHŒUR. 

Ainsi, elle danse le divertissement de l'Est. 

LA. FÉE. 

Tantôt son vêtement d'un vert bien est comme la couleur 

[dû ciel... 

LE GHŒUK. 

Tantôt il est pareil aux blanches vapeurs du printemps. 

LÀ FÉE. 

La robe de îâ vierge est d'tme ttuânCe rare/ <f un parfum 

[exquis* 

LE CHŒUR. 

Tantôt à droite, tantôt à gauche, 
Sous sa coiffure de fleurs, 

1. La Sourouga mai, danse de la province de Sourouga, qui se 
répandit dans les provinces orientales {Aeouma) du Japon. L'auteur 
du nô suppose que la Fée révèle pour la première fois aux hommes 
cette danse céleste. 

2. Procédé souvent employé parles auteurs de nô, que M. Flo- 
renz, pour cette raison, traite de plagiaires (p. 375). En réalité, il 
s'agit d'emprunts ouvertement faits par des hommes de gost, qui 
aimaient à sertir parfois un joyau ancien dans leur propre texte, et 
oui redoublaient de la sorte, dans l'esprit des spectateurs avertis, 
1 effet poétique de leur art. 



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ttéMidttfeë KAltilBôftôtrttaliô Bf itOtritottAfcÈi 311 

Elle fait flotte* les màhcbes dû Céleste vêtenient : 
Bile meut en avant, puis en arrière, 
Les manches animées. 
Variant les styles de sa danse, 
La belle vierge de la lune, 
Au ciel où la lune est en son plein, 
Devient l'image de la Sagesse 1 . 
Les vœu* exaucés, le pays tranquille, 
Versant en abondance lès sept trésors *, 
fille daigne les répandre sur la terre. 
Mais voici que, 

Gomme le temps passe, la céleste robe de plunles 
Etend sa traîne, au vent de la plage. 
La voilà au-dessus de la plaine des pîfiS de Mllio, Jroli 
[sur les nuages d'Oukishima; 
Elle passe le mont Àahitaka etla cime du Fouji lui-même • ; 
Elle devient indiètiftcte 
Et, mêlée aux brouillards 
Des augustes espaces du ciel, 
Jllle disparaît à notre vue. 



LA FÀRCË : LES KVÔGHÈNtf 



La représentation d'un No" ne dorait guère qu'une heure; 
mais on en jouait volontters cincj[ ou six îè meule jour. Pour 
détendre un peu l'esprit des auditeurs dans l'intervalle de ceé 
pièces classiques sévères, on Imagina des intermède» tomi- 
4ues analogues au drame satirique que les Grèce filmaient & 
teouter après une trilogie. Déjà, flan* l'antique kàfonru, à èôtf 
de « danses chinoises » itôçakou) d'un caractère élevé, on exé* 
cutait «les « danses coréennes • (komagakou) plus vulgaires. 
Pareillement, dans la pompe des N0, On fit plaeé aux Kyâ§hthn, 

1. Mangwanshinnyo, l'état parfait de l'nèmmé délivré de toute 
fttesien. 

3. Voir plttl haut, p\ 248, n. t. 

3. Oukishima, nom d'une partie de la pl&lilé de Mîfio, «il bas dit 
F0tt}ft-?ftma} AsMMM-^ftfflaj L'éffllnence secondaire ttfa'oll T6il sur 
une des pentes de la fameuse montagne. t 



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312 ANTHOLOGIE DE LA LITTEBATOEE JAPONAISE 

ou « paroles folles ». Ces farces étaient laissées à des acteurs 
spéciaux, que leurs chaussons jaunes distinguaient des acteurs 
de Nô, en chaussons blancs; ils ne portaient point de masque; 
leurs danses ne constituaient qu'une vague imitation de la pan- 
tomime solennelle; le chœur se taisait. Les Kyôghenn étaient 
d'ailleurs des bouffonneries sans importance, qui ne méritent 
guère une place dans la littérature que comme annexes des Nô. 
Bans les deux cent soixante pièces qui nous sont parvenues, on 
chercherait en vain une vraie comédie. Ce sont de brèves fan- 
taisies, composées dans une prose vulgaire et dans un esprit 
presque enfantin. Les unes ridiculisent, assez lourdement, la 
noblesse ou le clergé ; d'autres mettent en scène des discus- 
sions conjugales; d'autres encore racontent des histoires de 
voleurs ; d'autres enfin, des aventures grotesques arrivées à des 
infirmes quelconques, à des aveugles 4 , a des estropiés. Voici 
■ne de ses dernières. 



SÀNNINN-GÀTÀWÀ 
(les teois esteopiats*) 

Personnages : un Maître de maison, un Aveugle, un 
Cul-de-jatte et on Mnet. 

Le maItee 1 . — Je sois un homme de cet endroit. Pour 
des raisons quelconques, je yeux avoir chez moi beau- 
coup d'estropiés 4 . Mettons d'abord un écriteau. Ça y est. 



Un aveugle. — Je suis un joueur qui demeure en cet 
endroit. Depuis quelques jours, avant mauvaise fortune, 
j'ai dû vendre tous mes meubles, sans parler de l'or ni 
de l'argent. Quand je pensais que je ne pourrais même 
plus passer ce jour, là-bas, au delà de la montagne, il y 
a un écriteau demandant beaucoup d'estropiés I Je ne suis 
pas infirme, de nature ; on a coutume de dire que j'ai les 

1. Comp. ci-dessous, p. 369, n. 2. 

2. C'est le mot qui me parait le mieux rendre l'expression géné- 
rique katawa (litt., « anormaux > ). 

3. Arovji, maître, seigneur, propriétaire. Cest un personnage 
d'homme riche, d'une certaine importance sociale, qui figure sou- 
vent dans ces sortes de pièces. 

4. Avant pitié de ces malheureux, il veut les prendre à son se** 
.fies. 



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PÉRIODES NAttMBOKOUTCHÔ Et MOUftOMATCBI 313 

yeux vifs. Cette fois, an contraire, je veux faire semblant 
d'être aveugle. (Il parle en marchant.) J'aurais mieux fait 
de m' arrêter quand tout le monde me le conseillait; mais, 
espérant rattraper ce que j'avais perdu, j'en suis venu à 
cet état misérable. Me voici arrivé. Je vais m'annoncer r 
en contrefaisant un aveugle. S'il vous plaît! 

Le maître. — Il y a quelqu'un au dehors. Qui êtes- 
tous? 

L'aveugle. — Un aveugle est venu, à cause de I'écri- 
teau. 

Le maître. — Ah! tous êtes un aveugle? Eh bien 1 
vous serez mon serviteur. Venez par ici. 

L'aveugle. — Je vous remercie. Je m'assieds. 



Un cul-de-jatte. — Je suis un joueur bien connu de 
cet endroit. Ayant joué avec des jeunes gens, j'ai dû ven- 
dre ma maison et mes meubles, sans parler de l'or ni de 
l'argent. Je ne pouvais plus passer ce jour. Mais, au delà 
de cette montagne, il y a un homme qui désire avoir des 
estropiés. Je ne suis pas estropié de nature; ayant des 
jambes extrêmement solides, cette fois, en revanche, je 
vais imiter un cul-de-jatte. (Il parle en marchant.) Oui, 
j'ai fait des bêtises, et me voilà réduit à cet état miséra- 
ble. Mon repentir, à présent, est inutile. Me voici arrivé : 
feignons d'être un cul-de-jatte. S'il vous plaît! 

Le maître. — Il y a quelqu'un au dehors. Qui êtes- 
vous ? 

Le cul-de-jatte. — C'est moi. Je suis un cul-de-jatte 
Tenu à cause de votre écrite au. 

Le maître. — Bon : vous êtes cul-de-jatte ! J'ai pitié 
de vous, si jeune encore l Vous serez mon serviteur. Venez 
par ici. 

Le cul-de-jatte. — - Je vous remercie. Je m'assieds. 

Le maître. — Mettez-vous à votre aise. 

Le cul-de-jatte. — Je vous suis bien reconnaissant. 



Un muet. — Je suis un joueur, non obscur, de cet 
endroit. M'étant rencontré dernièrement avec d'autres 

r ï ' 

\ 

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314 ANTHOLOGIE DE LÀ LîTTBIlAftmB JÂPÔNÀiSÊ 

jouedrs, j'ai joué, et, par suite de ma mauvaise fortune, 
sans parler de l'or ni de l'argent, j'ai dû rendre jusqu'aux 
vêtements de ma femme. Alors que je pensais qu'il me 
serait difficile de jbasser ce jour, j'ai découvert Un écri* 
teau annonçant qu'on désire avoir des estropiés, ail delà 
de cette montagne. Je ne suis pas infirme de nature ; totit 
le monde dit que je suis un bavard. Cette fois, en revan- 
che, je vais contrefaire un muet. Aussi ai-je apporte mes 
instruments de muet. Le Ciel, dit le proverbe, no tue pas 
les hommes. Si j'entre ici, je pourrai avoir de quoi maD> 
ger. Maintenant, il faut imiter uri muet. Frappons tes 
deux baguettes dé bambou. 

Le maître. — Tiens I on entend gémir quelqu'un au 
dehors. Qui êtes-vous ? 

Le muet. — A-a-a. 

Le maître. — Vous êtes un muet? 

Le muet. — À-a-a. 

Le maître. — Vous serez mon serviteur. Vous ne con- 
naissez aucun art ? 

Le muet fait le fceste de tirer de Tare. 

Le maître. — Vous savez tirer de l'arc? 

Le muet. — A-a-a. 

Le maître. — Avez-vous quelque autre talent? 

Le muet fait le geste de jeter la lance. 

Le maître. — Vous êtes fort a la lance ? Très bien : je 
vous donnerai un gros salaire. 

Le muet. — Je vous en remerc... (11 met la main sur 
sa bouche.) 

Le maître. — C'est curieux 1 Ce muet a dit quelque 
choée. Mais la parole d'un muet est un porte-veine; Vous 
serez mon serviteur* Asseyez-vous là. 

Le muet. — A-a-à. ^ 

Le maître. — Enfin, j'ai des estropiés! Je vais leur 
donner du service, et je m'absenterai ensuite. Hoîàl 
l'aveugle! 

L'aveugle. — Qu'y a-t-iî (pour votre service) ? 

Le maître. — Je vais ailleurs, pour quatre ou cinq 
jours. Je laisse à votre charge la resserre des vêtements \ 
Gardez-la bien. 

I. Ko&d, petit bâtiment, à fêprêtive dtt foi, dû l'6n cWfttiVf 

DigitizedbyGoOQle 



PÉHIODE8 KAMMBOKOtJTCBÔ Et MÔUttOMÀTCHI 315 

L'aveugle. — Soyes tranquille : je la garderai bien. 
Bon retour! 

Le maître. — Bien. Holà! cul-de-jatté ! Je Tai* ail- 
leurs, pour quatre ou cinq jours. Je tous confié inâ Caisse. 
Gardex-la bien. 

Le cul-de-jatte. — Soyez tranquille. Bon retour! 

Le Maître* — Bien. Holà! le maet! 

Le muet. — A-a-a. 

Le maître. — Je nVabsente pendant qplatrê du êihq 
jours. Je tous confie la cave. 

Le muet. — À-a-a. 

Le maître. — Je reviendrai bientôt. 



L'aveugle. — C'est ennuyeux de tenir les yeux toujours 
fermés. Je vais les ouvrir un peu. 

Le cul-de-jatte. — Ça me fait mal d'avoir les jambes 
courbées. Je Tais les étendre. 

(Ils se regardent.) 

L'aveugle. — Tiens î c'est tous ! Vous êtes Tenu sans 
doute à la suite des mésaventures récentes ? 

Le cul-de-jatte. — C'est eela même. Mais j'entends 
une Toix qui gémit, par là. Allons Toir. 

L'aveugle. — Oui, allons voir. Tiens! qui est-ce donc ? 
Nous allons l'effrayer! 

Tous les deux. — fiolà ! 

Le muet. — À-a-a. 

Tous les deux. — C'est curieux! 

Le muet. — Ah ! c'était vous ? Vous êtes venus par suite 
des mésaventures récentes ? 

Le cul-de- jatte. — Mais oui! 

Le muet. — Comment êtes-vous entres ici ? 

Le cul-de- jatte. — L'un de nous est aveugle; l'autre, 
Cul-de-jatté. Et vous-même, comment êtes-vous venu? 

Le muet. — On dit que je suis bavard ; alors, cette 
fois, je suis devenu muet! 

les choses précieuses. Karoumono-goura, koura des « choses légè- 
res », ancien mot pour désigner les vêtements de soie* Plus loin : 
zéni-goura, koura de la monnaie, caisse) ê4k$-§9ura t koura dtt 
saké, cave. 



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316 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

L'aveugle. — En effet, tous imitez bien un muet. 

Le muet. — Le maître est allé ailleurs pour quatre ou 
cinq jours. Ne vous a-t-il chargés de rien? 

Le cul-de-jatte. — Oui, oui, nous ayons notre charge : 
l'aveugle, la resserre aux vêtements; moi, la caisse. 

Le muet. — Parfait! 

L'aveugle. — Et vous, qu'est-ce que vous avez ? 

Le muet. — J'ai la cave! 

Les deux autres. — C'est très bien! 

Le muet. — Là-dessus, voici ce que je pense : tout 
d'abord, nous allons ouvrir la cave qui m'est confiée, 
pour en boire le contenu ; ensuite, ouvrir la caisse, pour 
jouer une partie; ensuite, ouvrir la resserre aux vête- 
ments, et, les emportant sur nos épaules, quitter ces 
lieux. 

Les deux autres. — Idée excellente! 

Le muet. — Donc, venez par ici. Ouvrons la cave. 
Voilà! (Il ouvre la porte, sara-sara*.) De tait, il y a beau- 
coup de jarres 1 . Laquelle prenons-nous? Enlevons le 
couvercle de celle-ci. Ah! c'est du bon saké. Je vous verse 
le saké : allez, buvez. 

Les deux autres. — Versez! Eh bien! essayons, bu- 
vons. C'est du bon saké. Buvez, le muet! 

Le muet. — Je vais chanter quelque chose. 

Les deux autres. — Fort bien. 

L'aveugle. — Je vais verser le saké. 

Le muet. — Ah! merci, merci! Buvez, l'aveugle. 

(Tous les trois se mettent à chanter.) 

Le muet. — Ah ! nous avons bien bu. L'aveugle, danse 
quelque chose. 

L'aveugle. — Oui, je vais danser. 

Les deux autres. — Très bien. 

L'aveugle. — Chantez-moi quelque chose. 

(Tous les deux chantent, et l'aveugle danse.) 

Le muet. — Donnez-lui à boire. Maintenant, vous, le 
eol-de-jatte, exécutez donc une danse. 

Le cul-de-jatte. — Je vais danser. 



1. Onomatopée exprimant le frottement d'une porte a glissière*. 

2. Kami, grands vases de terre coite où Ton conserve notam- 
ment le saké. 



I 



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PERIODES ITAMMBOKOUTCHÔ ET MOUROMATCHI 317 

Les deux autres. — Bien, bien. 

(Tous les deux chantent» et le cul-de-jatte danse.) 
Les deux autres. — C'est très bien. Maintenant, à 
Totre tour : dansez, le muetl 
Le muet. — Je danserai! 

(Tous les trois font du tapage.) 



(Au milieu de ce vacarme, le maître revient.) 

Le maItrb. — Je suis inquiet d'avoir laissé ces estro- 
piés; il faut que je rentre tout de suite... Mais c'est 
étrange 1 J'entends le bruit d'un festin! L'aveugle a les 
yeux ouverts; le cul-de-jatte marche, debout; et le muet 
parle!... Vous êtes tous de grands voleurs! 

Les trois bstropiats. — Voilà : il est de retour. Que 
faire ? 

Le muet. — Vous voilà revenu ? 

L'aveugle. — A-a-a. 

Le maître. — Tout à l'heure, vous étiez aveugle : main* 
tenant, vous êtes muet? Et vous, qui étiez cul-de-jatte, 
vous êtes maintenant aveugle? Grands voleurs! Je ne 
vous permets pas cela ! 

Le muet. — Pardonnez-moi! Je vais me traîner! 

Le maître. — Vous étiez muet : maintenant, vous vous 
traînez en parlant? 

Le muet. — A-a-a. 

Le maItrb. — Et vous dites des choses pareilles I 
Grands voleurs ! Je ne vous le permets pas ! 

Les trois ensemble. — Pardonnez-nous, pardonnez- 
nous! 

Le maItrb. — Je ne vous pardonne pas : je ne vous 
pardonne pas. 



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VI. — ÉPOQUE DES TOKOUGÀWA 



I. - LA PROSE 



A. LA PHILOSOPHIE 



Cette glorieuse époque, si féconde à tant d'égards*, est pour- 
tant assez pauvre au point de vue de l'art littéraire. L'esprit 
classique est peu à peu submergé, d'en bas par la démocratie 
qui s'élève, 4'en haut par la domination de la pensée chinoise. 
Aux jeux du style succèdent les luttes d'idées, et la philosQ^ 
phie vient au premier rang, avec ses (Jeux grandes écoles ri* 
▼aies : les kanngakousha, « savants à )a chinoise », et les WQgQ- 
kousha, « savants à la japonaise 3 ». 



a. — LES KANNGAKOUSHA 



Les kanngakousha répandent au Japon la doctrine confucia- 
niste, surtout celle des philosophes de la dynastie des Soung, 
et en particulier celle de Tchou-Hi (xn* siècle). D'une manière 
générale, ils ne visent guère qu'à se faire comprendre, et leur 
style a peu de valeur; mais leurs écrits méritent une sérieuse 
attention par l'énorme influence, morale et sociale, qu'ils exer- 
cèrent. 

Le mouvement commence, vers la fin du xvi* siècle, avec 

4. Voir La Mazelière, Le Japon, tome III (Paris, 1907) 

2. Kan, Chine * Wia, Japon ; gakou, science, connaissances, études, 

littérature; sha, _4mm« : donc, « savants versés dans la littérature 

chinoise », ou « japonaise », 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA 319 

Foujiwar* Séigwa 4 , qui, découvrant par fortune an livre de 
Tchou-Hi, s'écrie : « Voilà ce que j'avais si longtemps cher- 
ché! * Et de cet incident naît In nouvelle école. Les élevés de 
Séigwa continuent son enseignement. Le plus connu d'entre 
eux est Hayashi Hazan*, qu'on doit mentionner non seulement 
parce qu'il fut un type de savant parfait 3 , mais aussi parce qu'il 
fut le premier d'une longue série de conseillers-légistes que 
les shogouns eurent toujours soin de choisir parmi les hommes 
les plus éclairés et les plus sages*. C'est surtout pendant la 
dernière partie du xvn* siècle et la première du xvm* que 
cette école chinoise brilla du plus vif éclat. Elle fut alors repré- 
sentée par tout un groupe de savants fameux, qui produisirent 
d'innombrables œuvres. Les trois plus importants, au point de 
vue littéraire, sont Ekikenn, Hakoucéki et KyouçÔ. 



1. - KAIBARA EKIKENN 

Ç© célèbre moraliste naquit, en 1030, à Fçukouoka. (province 
de Tchikouzenn). Après de fortes études personnelles, il ajla 
suivre divers cours à Kyoto, puis revint dans sa province, où 
H remplît des fonctions officielles auprès du daîmyô auquel sa 
famille était attachée. En 1700, il prit sa retraite et alla vivre à 
Kyoto, pu il mourut en 1714, dan S sa quatre-vingt-quatrième 
année 5 . Dans les cent et quelques ouvrages qu'il a laissés, on 
peut relever tous les sujets qui intéressent d'ordinaire les hom- 
mes sensés, amis 4e leurs semblables et de la nature : morale,, 

1. 15ôi-16i9. C'était un descendant du poète Foujiwm Badaïé 
(p. 233). — Pronopcer Séiga (voir p. 225, n. 1). 

2. Ou Dôshoun (1583-1657). 

3. Toute sa vie, il étudia sans relâche. Un jour, chassé de fa mai- 
son par un incendie, il prit bieb vite dans sa litière quelques livres 
pour continuer de travailler en chemin. On s'explique ains} que, tout 
en remplissant par surcroit des fonctions officielles, il ait pu écrire 
plus de trois cents ouvrages. 

4. Tradition reprise ensuite par le gouvernement impérial, qui 
ne cesse de faire entrer des gommes de pensée à la. Chambre des 
pairs, et par le parlement lui-même, qui laisse à des savants l'éla- 
boration de toutes les lois importantes. C'est ainsi que les Codés 
du Japon contemporain sont l'œuvre d'un petit groupe de juristes, 
au premier rang desquels on doit citer deux brillants docteurs de 
nos Facultés de droit, les professeurs Tomii Maç&aklrâ et Oumô 
Kennjirô. 

5. Remarquons en passant que la plupart des kanngakousha epreot 
une longévité extraordinaire. N'en peut-on pas conclure que, sinon 
leur métaphysique, du moins leur morale pratique était en harmo- 
nie, suivant une de leurs idées favorites, avec les lois générales d* 
l'Universî ■ * ■ . 



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320 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

hygiène, éducation, botanique, voyages... Chose assez rare ches 
les érudits, il n'avait aucun pédantisme : ce sinologue illustre, 
peut-être le premier de son temps, écrivit en caractères pho- 
nétique», pour être compris de tous. Mais cette simplicité eut 
sa récompense, la meilleure qu'il pût espérer : il n'est pas de 
moraliste qui ait eu, au Japon, une plus profonde et plus loin- 
taine influence. 

Un passage de son Rakkoun, « Philosophie du plaisir », mon- 
trera bien le caractère de l'homme. 

PLAISIR DE LA NATURE 

Si l'on s'attache surtout aux plaisirs intérieurs, et si 
Ton fait de ses oreilles et de ses yeux l'intermédiaire qui 
procure les plaisirs extérieurs, on reçoit un plaisir 
immense de la beauté des paysages et des dix mille 
choses qui se trouvent entre le ciel et la terre. Cette sorte 
de plaisir enchante nos yeux de toutes manières, matin et 
soir. Ceux qui aiment à regarder ces choses deviennent 
maîtres de la montagne, des eaux, de la lune et des fleurs. 
Ils ne sont pas obligés de flatter les autres, ni de dépen- 
ser un sou pour acheter ces jouissances. Bien qu'on les 
goûte comme on veut, elles ne s'épuisent jamais. On en 
peut profiter comme de sa propriété : mais personne ne 
nous les dispute; car les beaux paysages, la montagne, 
les eaux, le vent et la lune, n'ont point de propriétaire 
déterminé. Ceux qui se réjouissent ainsi, connaissant les 
plaisirs infinis qui existent entre le ciel et la terre, ne 
sont pas envieux du luxe et des divertissements des hom- 
mes riches, parce que ces plaisirs sont supérieurs à ceux 
de l'opulence et des honneurs. Ceux qui ne les compren- 
nent pas ne sont pas heureux, parce qu'ils ignorent les 
voluptés qui se trouvent en abondance devant leurs yeux. 

Les plaisirs vulgaires du monde, avant môme qu'ils 
soient entièrement finis, se transforment en souffrances. 
Par exemple, si on mange et boit à satiété des choses 
délicieuses, c'est agréable au premier abord, mais cela 
cause ensuite des maladies qui tourmentent. Les plaisirs 
vulgaires troublent le cœur, détériorent le corps et ren- 
dent l'homme misérable. Les plaisirs des sages nourris- 
sent leur cœur sans l'égarer. Pour parler des choses exté- 
rieures, on admire, par exemple, la lune étales fleurs, on 



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EPOQUE DES TOKOUCAWA 321 

contemple la montagne et les eaux, on chante avec le 
vent et on envie les oiseaux. Ces plaisirs légers nous char- 
ment toute la journée, sans nous causer de mal, sans 
chagriner les autres et sans contrarier le Ciel, ils sont 
aisés à acquérir, même pour les pauvres, et n'ont pas de 
mauvais effets plus tard. Les hommes riches, occupés de 
luxe et d'amusements, ne comprennent pas ces plaisirs. 
Aux hommes pauvres et humble*, qui n'ont pas ce double 
défaut, il est aisé de se les procurer, s'ils le veulent. 

Mais le renom d'Ekikenn s'explique surtout par son rôle 
comme éducateur, et en particulier par un ouvrage demeuré 
fameux : YOnna Daïgakou, ou « la Grande Ecole des femmes x ». 
C'est un tout petit livre, d'une importance énorme : car il fut 
comme le manuel de l'aristocratie japonaise, pour l'éducation 
des filles, pendant les deux derniers siècles; il représente 
l'évolution qui eut pour effet de combiner, à la femme d'esprit 
du vieux Japon, la femme obéissante de la morale chinoise; et 
si cette doctrine austère, d'ailleurs atténuée dans la vie prati- 
que, dut abou»ir parfois à l'écrasement de natures délicates par 
des tyrannies brutales, il n'en est pas moins vrai que, d'une 
manière générale, elle parvint à former ce type parfait de dou- 
ceur, de modestie et de charme qui est celui de la vraie Japo- 
naise et qui frappe d'admiration l'observateur impartial*. 

i. Dans ces derniers temps, on a discuté le point de savoir si 
YOnna Daïgakou est bien d'Ekikenn. Sans reproduire ici cette con- 
troverse, je constate seulement, d'une part, que d'autres ouvrages 
d'Ekikenn prêchent exactement la même doctrine ; d'autre part, que, 
même s'il n'est pas d'Ekikenn, YOnna Daïgakou conserve toute sa 
valeur intrinsèque; et par conséquent, ie donne à cet ouvrage la 
place qu'il mérite, en le rangeant sous le nom de l'auteur auquel 
on l'a toujours attribué. 

2. Pendant un séjour de sept années à Tôkyô, j'ai entendu parler 
de maints scandales domestiques dans les divers milieux européens: 
je n'ai jamais vu ternir du moindre soupçon l'honneur d'une femme 
de la haute société indigène. L'épouse japonaise respecte trop son 
mari pour pouvoir songer à une trahison. Est-ce à dire qu'elle soit 
une esclave? Nullement. Mais, tandis qu'en Occident les conjoints 
forment trop souvent un attelage désuni, où chacun tire de son 
côté et entrave la marche commune, au Japon le mari, tout en con- 
sultant sa femme, la dirige et décide toujours en dernier ressort. Le 
mari commande, avec douceur; la femme obéit, en souriant; et le 
ménage conserve une paix heureuse. Le secret de cette harmonie 
est dans YOnna Daïgakou, que je vais donner en entier. 

21 



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93$ ANTHOLOGJg p^ L> UT?^*?^ JAPONAISE 



ONNA DAÏGAKOU* 

1. Une femme, ayant grandi, entre dans la maison d'un 
antre, pour servir son beau-père et sa belle-mère ; donc, 
plus encore qu'un garçon, elle ne doit pas négliger les 
enseignements de ses parents. Si le père et la mère, par* 
excès de tendresse, lui permettent de s'élever suivant ses 
caprices, lorsqu'elle sera entrée dans la maison de son 
époux, sûrement elle aura sa volonté propre et elle no 
|ui plaira pas ; et si son beau-père lui fait de justes re- 
montrances, elle ne pourra les supporter. Elle sera fâchée 
pontre son freçp-père, dira 4ty njial 4p lui; les relations 
deviendront mauvaises ; et elle sera classée, couverte dp 
bonté. Le père et la mère de cette femme, sans s'avouer 
qu'ils n'ont pas bien élevé leur fille, pepsepont du mal de 
son époux et de son beau-père. Mais ils feront erreur. 
Cela provient toujours de ce que les parents d'une femme 
ne l'ont pas. Juen élevée. 

2. Cheg une femme, la super jpri$4 du cœur est préféra- 
ble à la forme extérieure!. D'une femme qui n'a pas b,QQ 
cœur, le cœur est toujours agité ; les yeux, terribles ; elle 
se met en colère contre les autres, prononce des moto 
grossiers, bavarde sur tout; en parla»*, elle devance }es 
autres; elle fait des reproches aux autres, envie les 
autres, se vante d'el)e-méme ? médit des autres, et, bien 
qu'étant la risée des autres, se crojt supérieure à eux : 
toutes choses en désaccord avec la Voie des femmes'. 
Qu'une femme soit seulement aimable, obéissante, de 
cœur droit, sensible et calme, Tpijà ce qui convient. 

3. Les filles, dès l'enfance, doivent observer la sépa- 
ration entre hommes et femmes ; et jamais, même pour 

1. « La Grande Science pour les flemmes », ou, pour employer 
l'expression consacrée par Molière: « la Grande Bcote des femmes ». 
tfâutant que le mot daïgakou éveille aussi cette idée d' « école » au 
Japon même, où il sert, par exemple, a désigner l'Université. 

2. C'est' dans le même esprit qu'il faut juger l'œuvre d'Ekikenn, 
avec ses négligences de style et notamment ses répétitions de mots, 
que je respecte. 

3. Onna no Mitehi, le chemin que les femmes doivent suivre, leur 
devoir. 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA 323 

an instant, on ne doit leur laisser voir on entendre cer- 
taines plaisanteries. Suivant l'étiquette de l'antiquité, 
les hommes et les femmes ne devaient pas s'asseoir sur 
la même natte, ranger leurs vêtements au même endroit, 
se baigner au même endroit, ni, quand ils recevaient 
quelque chose, se la passer de la main à la main. Une 
femme qui sort la nuit doit porter une lumière. Bans par- 
ler des étrangers, même vis-à-vis de son époux et de ses 
frères, elle doit observer la séparation. Aujourd'hui, dans 
les maisons du vulgaire, on ignore ces règles, et on fait 
des sottises ; on souille son nom, on attire des reproches 
à ses parents et à ses frères, on gâche toute sa vie. N'est** 
ce pas chose pitoyable ? Une femme ne doit pas devenir 
intime avec quelqu'un, sauf par un intermédiaire 1 et sol- 
vant l'ordre de ses parents : c'est ce que dit la « Petite 
Etude 9 ». Même au péril de sa vie, elle doit rendre son 
cœur dur comme le métal ou comme le roc, et observer 
la droiture. 

4. Une femme doit faire sa maison de la maison de son 
époux; c'est pourquoi, en Chine, on ne dit pas « aller », 
mais « revenir » chez son époux ; ce qui signifie qu'elle 
rentre dans sa propre maison. Si la maison de son époux 
est humble et pauvre, qu'elle ne lui en veuille pas, mais 
qu'elle pense : « la pauvreté de la maison qui m'a été 
donnée par le Ciel vient de ce que j'ai une mauvaise 
fortune » ; qu'une fois mariée, elle ne quitte jamais cette 
maison, voilà la Voie des femmes : ainsi disait le Sage 
de jadis 8 . Si elle s'écarte de cette Voie des femmes et si 
elle est chassée, sa honte dure toute la vie. A cet égard, 
il y a pour les femmes sept mauvaises choses, qu'on 
appelle les Sept causes de divorce 4 : 1° Doit être répudiée, 
la femme cpi désobéit à ses beaux-parents. 2° Doit être 

1. Le nakôdo, un ami sérieux qui négocie les préliminaires du 
mariage, organisa chez lui ou dans quelque autre maison la mi-<tf 
(« entre-vue ») cjes futurs, époux, et demeure l'arbitre des djftërends 
qui, plus tard, pourraient surgir entre eux. 

i. Shôgakou; un ouvrage chinois, par opposition à la « Grande 
Etude », DaïgakoUy qui esf le premier dos « Quatre livre» >! cQpfu- 
cianistes, celui auquel Ekikenn pensait lorsqu'il choisit le titre de 
son traité. 

3. Confucius. 

4. Nanatsou-sarou, 



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324 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

répudiée, la femme qui n'a pas d'enfants. (Car on prend 
une femme pour avoir des fils et des petits-fils. Toute- 
fois, si cette femme a le cœur droit, une bonne conduite, 
pas de jalousie, il n'y a pas lieu de la renvoyer : on n'a 
qu'à adopter un enfant de la même famille ; ou encore, 
si on a un enfant d'une concubine, on ne renverra pas la 
femme sans enfants.) 3* Si une femme est débauchée, il 
faut la répudier. 4* Si une femme est jalouse, il faut la 
répudier. 5* Si une femme a une mauvaise maladie, comme 
la lèpre 1 , il faut la répudier. 6° Il faut répudier une 
femme bavarde, parce que, si elle parle de toutes sortes de 
choses, sans réserve, les relations entre parents devien- 
dront mauvaises et la maison sera en désordre. 7* Il faut 
répudier la femme qui a le cœur enclin au vol. Ces Sept 
causes de divorce ont été enseignées par le Sage. Une 
femme qui, une fois mariée, a été chassée de la maison, 
bien qu'elle épouse ensuite un mari plus riche et de plus 
belle situation, s'est écartée de la Voie de la femme, et 
c'est pour elle la plus grande honte. 

5. La femme, tant qu'elle vit dans sa maison, doit la 
piété filiale à son père et à sa mère ; mais une fois entrée 
chez son époux, elle doit honorer, plus que ses propres 
parents, son beau-père et sa belle-mère, les aimer et res- 
pecter et, pour eux, se consumer le cœur de piété filiale. 
Ne respectez pas davantage vos propres parents, et ne 
dédaignez pas votre beau-père ! La femme ne doit jamais 
manquer d'aller saluer, matin et soir, son beau-père et 
sa belle-mère. Elle ne doit pas être négligente dans son 
service auprès de ses beaux-parents. Si elle reçoit un or- 
dre de son beau-père ou de sa belle-mère, elle doit l'exé- 
cuter respectueusement, sans jamais s'y refuser. Elle 
doit, pour dix mille choses, consulter son beau-père et 
sa belle-mère, et obéir à leurs instructions. Même si votre 
beau-père et votre belle-mère vous haïssent et disent du 
mal de vous, ne vous mettez pas en colère et ne leur en 
veuillez pas. Si vous leur témoignez votre piété filiale et 
si vous les servez avec sincérité, certainement les rela 
tions deviendront meilleures ensuite. 



t. Gomp. p. 28, n. 11 et 13. 

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rfPOQtJB DftS ÎOKOUGÀWA. 325 

6. La femme n'a pas de maître 1 . Elle doit regarder son 
époux comme son maître, le vénérer et le servir avec 
respect; elle ne doit jamais le mépriser ou le traiter 
avec dédain. D'une manière générale, la Yole de la femme 
consiste à obéir à l'homme. En présence de son époux, 
sa physionomie et ses paroles doivent être pleines de 
politesse, de modestie et de douceur; se montrer de mau- 
vaise humeur, désobéissante, orgueilleuse, dédaigneuse, 
voilà ce qui ne serait pas bien. Ceci doit être le premier 
souci d'une femme. Lorsqu'elle reçoit les instructions de 
son époux, elle ne doit pas y déroger. Dans les cas dou- 
teux, consultez votre époux, et obéissez à ses ordres. Si 
votre époux s'enquiert de quelque chose, répondez avec 
justesse; une réponse négligente serait une impolitesse. 
Si votre époux se met en colère, obéissez avec crainte, 
sans vous mettre en colère vous-même et sans vous oppo- 
ser à son cœur. La femme doit voir le Ciel en la personne 
de son époux ; il ne faut pas qu'en allant contre lui elle 
s'expose aux châtiments célestes. 

7. Les beaux- frères et belles-sœurs étant les frères et 
sœurs de l'époux, une femme doit les respecter. Si les 
parents de son époux la haïssent et disent du mal d'elle, 
elle deviendra contraire au cœur de son beau-père et de 
sa belle-mère : ce qui ne sera pas bon pour elle-même ; 
tandis que, si elle est aimable avec eux, elle ira au cœur 
de ses beaux-parents. Qu'elle soit aimable aussi avec la 
femme du frère aîné de son mari; surtout, qu'elle res- 
pecte grandement ce frère aîné de son mari et la femme 
de ce frère, les regardant comme s'ils étaient son propre 
frère aîné et sa propre sœur aînée. 

8. Qu'elle n'ait jamais le cœur à la jalousie. Si l'homme 
est léger, elle doit lui faire des remontrances, mais sans 
s'irriter ni se plaindre. Si sa jalousie est grande, sa phy- 
sionomie et ses paroles seront terribles et repoussantes; 
elle dégoûtera son époux et se fera abandonner de lui. Si 
votre mari est débauché, s'il commet des fautes, montrez- 
vous aimable et reprenez-le d'une douce voix ; s'il n'écoute 
pas vos remontrances, mais qu'il se mette en colère, lais- 
sez-le pour le moment et, quand son cœur se sera adouci, 

1. Shoujirui, c'est-à-dire pas de seigneur féodal, 

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3ÛÛ ANTHOLOGIE llfi LA LlTÎËftATtftÉ JAPONAISE 

reprèfleâ-lé dé nouveau. Mais que jamais, d'an air dur et 
d'uiiè voix désagréable, tous n'alliez contre lui et ne lui 
fassiez opposition ! 

9. Réservée dans vos paroles, ne bavardez pas ; et ne 
dites jamais dû mal d'autrùi. Si vous éntendéfc médire de 
cjn el qu'un 1 , cachez* cela datts votre cœur, ei n'en parlez à 
personne : car lorsqu'on répand des médisances, les rela- 
tions entre paretits deviennent mauvaises, et la maison 
est trôiiblée. 

10. Une femme doit toujours être eut ies gardes et at- 
tentive à s'a propre èonduite. Le matin, elle doit se lerer 
dé bonne héUre; le soir, se coucher tard. Daiîà la journée, 
elle ne doit fias être endormie, niais occuper son cœur 
au* choses de là maison ; qu'elle ne §e lasse pas de tisser, 
de coudre, dé filer. Qu'elle ne boive paâ trop de thé ni de 
Sëké ; qu'elle île voie ni n'entende de choses frivoles telles 
Çtiè 16 théâtre, les chafltS japonais et les récitations dra- 
fliatiqttes *. Qu'elle n'aille pa* souvent aux endroits où il 
y a beaucoup de monde, comme les temples Shinntoïstes 
et lèë temples bouddhiques, avant d'avoir atteint qua- 
rante ans. 

11. Ne votis laissez pas séduire aux choses des devine- 
resses, ëôrclères et autres, rie blasphémez pas contre les 
dieut et lés btftiddhas, ne priez pas avec irrévérence. 
Pourvu que vous remplissiez bien le devoir humain, 
dieux et bouddhas vous protégeront, même si vous ne le» 
priez pas** 

12. DevenUe l'épdUsè d'uU homme, gardez bien sa mai- 
Éldri. Si là conduite d'une femme est mauvaise et dissolue, 
elle brise la maison. EU toutes choëes, soyez édotidmè ei 

1. £hibât (p. ittâ), outà (p.ii, n. 1) èt/ôVourt (p. 406). 

i. C'est, 6a effet, une vieille maxime* àri Japon", que « les dieut 
Siègent dans le cosur dé l'homme ». On trouve cette parole fameuse 
dans un poème qui nous est donné comme ayant été révélé en songe 
à l'empereur Séiwa (S59-Ô76) ; mais le savant sinologue H. -À. Giles 
fitit remarquer qu'elle existe aussi tlarts les vers d'un philosophe chi- 
nois mort en 1077, et comme les « Analectes japonais rf (Wa Bonngo) 
qui nous ont transmis cet oracle datent seulement du temps de 
1 empereur Go-Toba (li84-119gtj, on en peut conclure qu'ici l'inspî- 
ratidh fat plutôt d'origine Continentale, if n'en resté pas moins que 
cette pensée devait retentir dans toute la philosophie japonaise, qui 
ramena peu à peu la religion à l'unique loi de la conscience (voir 
ci-dessous, p. 341, n. i). 

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ÉP0QUB DB;8 TQK017&AW* 927 

ne faites point de dépenses inutiles. Pour le vêtement; la 
boisson» la nourriture; faites suivant Vdtre fortune^ et ne 
vous laisses jamais ullcr au luxe* 

13. Tdnt qu'elle, est jeune; qu'elle ne s'approche pas 
avec dés paroles familières des parents, des amis, des 
serviteurs de son époux et, en général, .des jeunes gens; 
la séparation entre hdmmes et témmes doit toujours être 
bien observée. Pour n'importe; quelle affaire, qu'elle n'en- 
voie pas de lettre à un jeune nomme. 

14. Gomitiè orneriicrUS du corps, comme couleur et 
dessin des vêtements* qu'elle ne choisisse pas de choses 
voyantes. 11 est bien d'avoir le corps et les vêtements 
nets et propres. Se vêtir de choses très voyantes pour 
attirer les jreux d'autrul, c'est mauvais. Employez seule- 
ment ce qui cbnvient à votre personne. 

15. Ne soyez point partiale pour les parents de votre 
maison, et ne négligez pas les parents de votre époux. 
Au Nouvel an, aux Fêtes 1 et la suite, faites le service 
de votre époux d'abord, et après cela, le service de vos 
parents. N'allez nulle part Sans la permission de votre 
époux. Ne faites secrètement de cadeaux à personne. 

16. La femme ne continue pas la famille de ses parents, 
mais elle continue la famille de son beau-père et de sa 
belle-mère; elle doit donc regarder son beau-père et sa 
belle-mère comme plus précieux que ses propres parents 
et leur témoigner toute sa piété filiale. Après le mariage, 
qu'elle n'aillé pas trop souvent à la maison de ses pa- 
rents ; à plus forte raison, pour d'autres personnes, peut- 
elle se contenter d'envoyer un serviteur au lieu de faire 
elle-même une visite. Puis, qu'elle ne s'enorgueillisse pas 
de la richesse de la maison paternelle, et qu'elle ne s'en 
vante pds* 

17. Même si vous avez beaucoup de domestiques, pre- 
nez la peine de vduë occuper vous-même de toutes cho- 
ses ; c'est la loi de la femniè. Bile doit coudre les vête- 
ments de son béau-përe et de sa bellé-mère, préparer la 
nourriture, plier les vêtements de son époux, balayer les 
nattes, élever les enfants, lâvër ce qui est Saie ; soyez ainsi 
plutôt dans votre maison et tiè sortez pâë trop libreiriëtf t. 

I; 1*1 clflÇ fSt6l ptfptilalfëi. Y. ci'âessttt, p. 20Jf; ri* 2* è*f pi 204; à. S; 

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328 ANTHOLOGIE DE LÀ LÎTTrfRÀTtJRK JAPONAISE 

18. Pour l'emploi des servantes, agissez avec circons- 
pection. Ces frivoles créatures, ayant une mauvaise édu- 
cation, «ont peu intelligentes, ont mauvais cœur, disent 
beaucoup de paroles vulgaires. Saisissant tout ce qui 
peut concerner le mari, le beau-père, la belle-mère, lès 
beaux-frères et autres, pour chaque chose qui ne plaît 
pas à votre cœur, elles les calomnient auprès de vous, 
croyant ainsi rendre service à leur maîtresse. Si une 
femme, sans prévoyance, les écoute, cela engendre tou- 
jours chez elle quelque animosité. La famille de votre 
époux vous étant, à l'origine, étrangère, vous serez aisé- 
ment portée à vous irriter, à désobéir, à oublier l'amour 
qu'on vous a témoigné. Ne négligez pas, en croyant aux 
paroles des servantes, l'affection de vos chers beau-père, 
belle-mère et beaux-frères. Si une servante bavarde trop, 
si elle a mauvais cœur, renvoyez-la tout de suite ; car ces 
personnes-là sont une cause de dissensions entre parents 
et de désordre dans la maison : chose vraiment déplo- 
rable! D'un autre côté, dans l'emploi de ces personnes 
vulgaires, vous éprouverez bien des choses qui vous dé- 
plairont; mais si vous ne cessez de les gronder et de leur 
faire des reproches, vous n'aurez pas le cœur tranquille, 
vous serez toujours en colère, et la maison ne sera jamais 
en paix. Si vous trouvez en elles quelque chose de mau- 
vais, faites-leur une observation de temps à autre et cor- 
rigez leurs erreurs ; mais négligez les petites fautes, sans 
vous fâcher. Dans votre cœur, ayez pitié d'elles ; mais, 
pour votre extérieur, c'est d'un air sévère, de peur qu'elles 
ne deviennent paresseuses, que vous devez les diriger. 
Si vous avez occasion de leur donner quelque chose, no 
soyez pas avare; mais d'autre part, ne. soyez pas trop 
généreuse, parce qu'elles vous plaisent, envers des per- 
sonnes inutiles. 

19. Les maladies qui proviennent delà méchanceté du 
cœur féminin sont : une indocilité sans modestie, la colère 
facile, le goût de médire, la jalousie, l'intelligence courte l . 

1. Tchié-mijikaJn. Ekikenn ne vent pas dire par là que les femmes 
soient complètement stupides. Lui-môme eut une femme intelli- 
gente qui, dit-on, l'accompagna dans tous ses voyages et l'aida dans 
ses travaux littéraires; à tel point que divers critiques lui attri- 
buent justement VOnna Daïgakou. Ce que notre moraliste reproche 



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ÛPOQXTE DES TOKOUOAWA 329 

Ces cinq maladies 1 existent chez sept ou huit femmes 
sur dix; et c'est pourquoi la femme est inférieure à 
l'homme. Faites-y donc attention et tâchez de tous en 
corriger. Ces cinq maladies proviennent surtout de ce 
que la femme n'est pas assez intelligente. La femme est 
un être d'essence négative*. Cette essence négative est 
de la nuit : elle est sombre. Par conséquent, la femme, 
auprès de l'homme, est sotte : elle ne comprend pas les 
choses faciles qui sont devant ses yeux; elle ne comprend 
pas les choses qu'on doit condamner; elle ne comprend 
pas les choses qui doivent porter malheur soit à son 
mari, soit à ses enfants. Elle se plaint de personnes inno- 
centes, se met en colère, les maudit; ou bien elle jalouse 
les autres et veut s'élever pour son propre compte ; ce- 
pendant, elle est haïe et détestée par les autres, et tout 
le monde devient son ennemi : mais elle n'y comprend 
rien; c'est vraiment lamentable! Elevant ses enfants, 
noyés dans son affection, elle les éduque mal. Puisqu'elle 
est si imbécile, en toutes choses elle doit être modeste et 
obéissante à son mari. Dans l'ancienne loi, quand naissait 
une fille, on la laissait couchée sur le plancher pendant 
trois jours. C'est que l'homme est le Ciel; la femme, la 
Terre. Donc, en toutes choses, qu'elle laisse au mari la 
préséance et qu'elle ne s'occupe d'elle-même qu'après. 
S'il y a, dans vos actions, quelque bonne chose, ne vous 
en vantez pas ; et si vous avez fait quelque chose mau- 
vaise, qui soit blâmée, ne discutez pas, mais tâchez da 
corriger votre défaut tout de suite et prenez garde de ne 
plus vous exposer à la critique. Si l'on se moque de vous, 
ne vous mettez pas en colère, mais supportez tout avec 
crainte et patience. Lorsqu'une femme pense de la sorte, 
les relations entre époux s'adoucissent d'elles-mêmes; 
ils vivront longtemps heureux, et la paix régnera toujours 
dans la famille. 
20. 11 faut enseigner tous ces articles aux femmes dès 

surtout à l'esprit féminin, c'est un certain manque de sagesse et de 
prévoyance. 

1. Itsoutsou no y cornai. 

t. Inn ou kaghé, « ombre », le principe femelle on négatif d • la 

£hilosophie chinoise, par opposition au yô ou hinata, « lumière », 
> principe mâle ou positif. \ v 



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330 ANTHOLOGIE t>B hÈ. fclTTKRATVflfe JAPONAISE 

l'enfande. Bécopiea-les dé temps à a litre, fàites-les lire 
et ne les laisses pas oubliée Les hommes de l'époque 
présente donnent à leur fille une éndrme masse de vête- 
ments et de meubles j mais qu'ils enseignent ces articles, 
et ce sera un trésor qUi sauvegardera ledr fille pendant 
sa rie entière; Une ancienne parole dit : «t Un homme 
sait dépenser un million de pièces de montiaie |>our ma- 
rier sa fille : il ne Sait ^as. en dépenser cent mille pour 
l'élever. » G'est la vérité. Cette vérité; que odux qui ont 
des filles la retiennent 1 



i - AàÂÎ BAKdltCÈÊl 

Le plus parfait exemplaire dé eêë SàvântS labdriéùx et d* 
eeS conseillers pleine de elle c|di fttrèrit l'hdntieûr dti goùvèr^ 
netneiit shogounal; et éelui d'entre eux bttSSl dont la vie nous 
éSt le mieux cbddue, grâce à l'autobiographie qu'il nous a lais- 
sée* Il riaquit; eri 165t, à fido< où son père était inspecteur du 
personnel d'un petit claïmyo de la province de Kazouça. Dès 
l'enfance, il montra une intelligence curieuse et surtout une vo- 
lonté rare. Néanmoins, il resta longtemps dans dés* Situations 
inférieures, jusqu'au moment ou le daîmyô de È.Ofotf, Iénobod, 
stupres de qui od l'avait placé, à trèritè-six àtisj comme pro- 
fesseur d'humanités chinoises^ è'dpérfut de ses mérites. Le 
respect que l'élève éprouvait pour le maître se changea bièri- 
tôt en une solide amitié et, seize ans plue tard, quand lénobou 
fut élevé au shôgounat, Hakoucéki devint tout naturellement 
son conseiller le plus intime; si bien que, de 1709 à i?l3, ce fut 
lui qui ; en fait, gouverna le Japon. 11 en profita pdiif faire 
triompher de sages principes d'administration et, ndtattiment, 
pour rëorganiàcr les ûifancés dé l'Etat, èri mérite temps qu'il SS 
distingdait dahà lèë affaires étrangères. A la mort de son pro- 
tecteur, il consentit à rester en fonctions sous le jeune létsou- 
gou; puis, quand ce dernier disparut à son tour, en 1716, il se 
retira, exténué, de la vie publique, mais pour se replonger 
dans l'étude jusqu'à sa dernière heure (1725). Les trois cents 
ouvrages qu'il avait écrits embrassent lôS Sujets lë*l pluS di- 
vers : philosophie, histoire, géographie, droit, économie poli- 
tique, lifigdiëtiquè", lHtéi<àttirej bSattx^artà, éttojdèttei Je Citerai 
seulement le Hannkammpou, « Archives des familles d'après* 
les documents des fiefs », une histoire dôS dalmyô dd xvn* siè- 
cle, en trente volumes (17Ô1); le Tokoushi foroh f * bisctisslon 
supplémentaire pour la lecture de i'bjstoire » (1712), qui fui té 



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EPOQUE Dfcs fOKOtOAWA 391 , 

premier exposé logique dé l'histoire ancienne du Japon; et le 
Ori-takou-shiba no Ki, « Livre des fagots brûlants 4 » (17 16), où 
il raconte sa vie, pour ses deséendants, avec une sincérité peu 
comodua* dans là littérature de mémoires^ 
Oïl Ta s'en rendre compte par te début de son exposé. 

MON GRAND-PÈRE 

L'homme qui fut mon père perdit sa mère quand il 
avait quatre ans, son père quand il avait neuf ans; de 
sorte qu'il savait peu de choses au sujet de ses parents. 
Mon grand-père s'appelait Kagbéyou; ma grand' mère 
était fille d'un certain Soméya. Tous deux moururent à 
Sliimotsouma, dans Hitatchi. Le nom d'Àraï venait de la 
famille des Minamoto de Kôzouké; Soméya était de la 
famille des Foujiwara de Çagami. Pourquoi se transpor- 
tèrent-ils dans Hitatchi? Des gens m'en ont indiqué la 
raison ; mais il est fort douteux que ce soit mon père qui 
l'ait dite. Mon père disait : « Mon père perdit son fief, 
pour des raisons quelconques, et se cacha dans ce fief. Il 
avait de grands yeux, beaucoup de barbe, une physiono- 
mie terrible ; quand il mourut, il n'avait pas encore de 
cheveux blancs. Pour manger, il se servait toujours de 
baguettes laquées en noir, avec des dessins d'iris; et son 
repas achevé, il mettait ces baguettes de côté. Une vieille 
femme qui m'avait nourri, interrogée par moi, me dit que 
mon père avait coupé une belle tête dans une bataille, 
autrefois, et qu'il l'avait apportée au camp du général, 
a Vous êtes fatigué : manges ceci ; » et le général lui donna 
son repas, avec les baguettes. C'était une gloire extraor- 
dinaire, à l'époque; et de ces baguettes, il ne se sépara 
jamais. J'ai appris cela quand j'étais tout jeune. A quel 

4. Ce titré fait allusion à une poésie de l'ëriipefëûf 0o-f obâ (ci- 
dessus, p\ 236), «Kl là funiée dès fagots* 10 *6lr, elt Célébféi Côffim* 
rappelant les vieux souvenirs. 

2. Un ouvrage bien moins important, mais (fui présente un cer- 
tain 1 intérêt au* point dé v(ië européen, est le* Sêiyo KibbilH, « tiôlëé 
sur l'Océan, occidental w, e'eSt-à-diré stir l'Bbropé, où Araï relaté 
les interrogatoires qu'U fit siibir, en 1709, au jésuite J. B. Sidotti. 
(Pour l'histoire générale du christianisme au Japon, voir H. Na- 
gaoka, Histoire des relations du Japon avec l'Eut Me âudt rfvi* et 
*vfi< siêèleè, thèse preSëritéé tjodr Ut doctofftt do l'Université tte 
P*H8,i905./ 



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332 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

moment et en quel endroit la bataille fut-elle livrée? 
C'est incertain. Qui était le général? Je l'ignore. ») 

Àraï nous parle ensuite de son père lui-même, puis de sa 
mère, et aborde enfin le chapitre de son enfance et de son édu- 
cation, qui va nous fournir une page caractéristique. 

PREMIÈRES ÉTUDES 

Dans l'automne de ma huitième année, après que le 
seigneur Tobé 1 fut parti pour la province de Kazouça, 
on m'apprit la calligraphie. Au milieu du douzième mois 
de cet hiver, il revint ; je le servis comme auparavant. A 
l'automne de l'année suivante, quand il retourna dans 
sa province, il fixa l'emploi de mon temps, m'or donnant 
d'écrire trois mille caractères chaque jour et mille chaque 
soir. En hiver, alors que les journées étaient courtes, le 
soleil se couchait avant que j'eusse achevé ma tâche; je 
portais alors ma table sur la véranda située à l'ouest, 
et j'y terminais mon travail. Quand j'étudiais l'écriture, 
le soir, je ne pouvais lutter contre l'envie de dormir. Je 
résolus donc de faire mettre deux seaux d'eau sur la vé- 
randa. Quand j'avais bien sommeil, j'enlevais mon vête- 
ment et je versais sur moi un seau d'eau; puis je me 
rhabillais et me remettais à l'œuvre. Je restais ainsi 
éveillé quelque temps, grâce à l'eau froide. Mais peu à 
peu, quand la chaleur revenait, je recommençais à avoir 
sommeil; je versais alors sur moi l'autre seau d'eau. 
Avec ces deux douches, je pouvais presque toujours finir 
mes devoirs. C'était pendant l'automne et l'hiver de ma 
neuvième année. Peu à peu, j'écrivis les lettres de mon 
père à sa place, avec l'étiquette requise. Dans l'automne 
de ma onzième année, on me donna pour tâche d'écrire 
des extraits du « Téikinôraï » ; au onzième mois, on m'or- 
donna de copier avec soin tout cet ouvrage, en dix jours; 
et comme j'eus terminé dans le délai prescrit, on en com- 
posa un volume pour le montrer au seigneur Tobé. Il 
m'en loua fort. A partir de treize ans, sa correspondance 
fut presque toujours écrite de ma main*. 

(Ori-takou-skiba no KL) 

1. Son daïmyo. 

t. Les étudiants d'aujourd'hui n'ont pas moins de zèle (voir notre 
article sur les Etudiant» japonais, dans V Université de Paris, 



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EPOQUE DBS TOKOUGA.WA 333 

Pour donner maintenant une idée de l'esprit et du style 
d'Araï, je choisirai, dans ses deux ouvrages les plus célèbres, 
d'abord un court passage qui suffira à montrer combien l'his- 
toire l , avec lui, diffère des vagues récits d'autrefois, puis un 
chapitre plus développé et plus intéressant pour le lecteur 
européen. 

OÊ HIROMOTO 

Hiromoto, bien qu'il fût d'une famille sujette de l'em- 
pereur dès ses origines", aida Yoritomo* et fit entrer 
dans sa main soixante et quelques pays ; pais, il soutint 
Yoshitoki 4 , et fut son principal lieutenant dans la guerre 
civile de l'ère Shôkyou *. C'est grâce aux conseils de cet 
homme, si renommé à l'époque, que Tokimaça 6 fit périr 
Itchiman 7 . D'une manière générale, tous les mauvais 
desseins que conçut Yoshitoki eurent leur source en ce 
traître. Bref, cet homme trahit, non seulement la maison 
impériale, mais aussi Yoritomo lui-même 1 . Son carac- 
tère intrigant et rusé égala presque celui de Yoshitoki. 
Dans le « Tama-oumi », on dit : « Yoritomo s'est confié, 
ventre et cœur, à Hiromoto : c'est le Ter dans le corps du 

mars 1904). Par exemple, en 1863, deux jeunes inconnus qui devaient 
être plus tard le prince Itô (1841-1909) et le marquis Ino-oué( 1835-19 15) 
n'hésitèrent pas à risquer la mort en s'enfuyant.de leur milieu féodal 
pour aller observer sur place la civilisation de l'Europe ; vers le môme 
temps, un futur ministre des Affaires étrangères, le comte Moutsou 
(1844-1897), commença par s'engager, à vingt ans, comme mousse de 
chambre à bord d'une petite goélette, afin d apprendre l'anglais ; etc. 

1. L'époque des Tokougawa vit paraître de nombreux ouvrages 
historiques, et notamment deux compilations fameuses : le Daï- 
Nihon-ihi, « Histoire du Grand Japon », en 243 volumes, élaborée 
par un groupe d'érudits sous les auspices du prince de Mito, Mit- 
soukouni, et achevée vers 1715 ; puis, le Nihon-gwaïshi, de Rai 
San-yô, « Nouvelle Histoire du Japon » pendant les guerres civiles, 
en 22 volumes, publiée en 1837. Mais ces ouvrages, écrits en chi- 
nois, sont en somme étrangers & la littérature japonaise 

2. C'était un koughé, un noble de la cour de Kyoto. 

3. Surtout comme jurisconsulte, pour l'organisation du shôgounat 
(v. p. 13 et p. 232, n. 1). 

4. Le second régent Hojô (1207-1224). 

8. En 1221, qui marqua la chute de l'ex-empereur Qo-Toba. 
o. Le premier régent Hôjô (1200-1206). 

7. Petit-fils de Yoritomo. 

8. Puisque, après avoir abandonné le parti de l'empereur pour 
celui des Minamoto, il passa ensuite de celui des Minamoto à celui 
des Hojô. ^ 



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334 ANTHOLOGIE DB LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

lion, qui le toqrmente. » Celui qui s'exprima de la sorte 
sut clairement prévoir. 

{Tokqushi Yoron.) 

LA JUSTICE D'iTAKOURA SHIGHÉMOUNÉ* 

La gloire de cet homme, pendant qu'il fut en fonctions, 
sa renommée sous le ciel, c'est ce qu'il n'est pas possible 
d'exposer pleinement. En prenant l'essentiel, je mets ici 
un fait. 

Une fois uomm£, phigjiémquné va chaque jour au tri- 
bunal; il s'ineline dansle cquloip 0u côté de l'Ouest, et il 
entre. Là, il pose un moulin à thé s , il s'assied derrière 
une porte e,n papier et, tout ei > pulvérisant le thé de sa 
propre main, il juge les causes. On s'étonnait de la chose; 
mais on ne pouvait l'interroger. Après bien des années, 
quelqu'un lui ayant demandé pourquoi, il répondit : 
« Quand je vais au tribunal, si je fais mes dévotions dans 
le coulort du côté de l'Ouest, c'est pour prier les dieux 
d'Atagoî. Entre les dieux innombrables, ceux d'Atage 
sont particulièrement renommés pour leur divin pou- 
voir; et je leur fais mes adorations pour demander une 
phose : a En jugeant les causes qui lui sont soumises, que 
« le cœur de Çhighémouné ne soit en rien partial; s'il 
% est partial en quoi que ce spft, faites qu'il ne yjve pas 
g davantage; » je les ai priés ainsi chaque jour. Je pen- 
sais aussi que, si on n'est pas clair dans ses jugements, 
c'est que, touchant chaque cjiose, le cœur est remué. Les 
hommes bons peuvent tâcher de ne pas le laisser s'émour 
voir; mais Shijjhémouné ne saurait y atteindre. Alors, 
pour éprouver si morç cœur est troublé ou pop, je m'ep 
assure en pulvérisant du thé. Quand mon cœur est calme 
et ferme, ma main y correspond, le moulin marche paisi- 
blement, et le thé mpulp qpl en tombe est extrêmement 
fin : je sais que mon cœur ne bouge pas, ; ensuite, je rends 

1. Itakoura. gouverneur de Souwo, fut le représentant du sho- 
goun à Kyoto (xvu* siècle). C'est, après Opka (ci-dessprçs, P. 354], le 
plus fameux des grands magistrats du vieux Japqn. 

%. Tch$-cmçou t , « morfjer £ thé », petit moulin 4e pierre, gu'qn (ait 
^o^rner'pour réduire le tjiégiî poudre. 

: £ 'Montagne près de Kyôto/ouron adorait surtout le dieu du fflu 
(yoir ci-dessus, p. 25 et 39), pour se protéger contre l'incendie. 



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EPOQUE DBS TOKOUOÂWi. 338 

mon jugement. Si j'écoute }es causes & travers une porte 
de papier, c'est que, lorsqu'on voit les figures humaines, 
on en trouve d'horribles et de sympathiques, de sincères 
et de méchantes, toutes sortes de variétés qu'on ne sau- 
rait dénombrer. Ce que dit l'homme qui a une physio- 
nomie sincère en apparence nous donne l'impression 
d'être vrai ; ce qqe fait celui qui a une figure méchante 
nous semble faux, bien que ce puisse être juste. Devant la 
plainte d'un homme à physionomie sympathique, on croit 
qu'il fut persécuté; et quand discute un homme à figure 
4pfc$table, on pense qu'il est dans son tort. Tout cela 
vient 4 e ce Çue> I e cœur étant influencé par ce que voient 
les yeux, avant même que les gens aient parlé, déjà dans 
notre coeur nous formons le jugejnept que tel sera cri- 
minel, ou bon, ou droit; et lorsque nous entendons les 
paroles de la cause, nous avons bien des occasions de com- 
prendre les choses comme nous les avions pensées. Mais, 
quapd on rend un jugement, il y a des gens détestables 
parmj peux qui paraissaient sympathiques, des gens sym- 
pathique! parpai peux qui avaient l'air détestable, des 
faux parmi les sincères, des droits parmi les tortueux^ 
et que de cas de ce genre ! Le cœur 4e l'homme est diffi- 
cile à comprendre; jamais on ne peut décider d'après 
la physionomie. Jadis, on rendait des sentences suivant 
la couleur (l'apparence) des gens : chose que peuvent 
faire des hommes qui ne sont jamais trompés; mais les 
hommes comme Shighémouné sont souvent trompés par 
ce qu'ils voient. Non seulement chacun a peur de se pré- 
senter cfons }a pour du tribunal, mais encore, à la vue 
de celui qui a le pouvoir de tuer ou de laisser vivre, les 
' £6 n 9 ?°Pt tout naturellement effrayés ; ils ne peuvent dire 
ce qu'JU <\er tient dire, et les voilà obligés de subir une 
condamnation pour crime ou pour délit 1 . Donc, mieux 
yauf ne pas laisser voir, mutuellement, nos figures. C'est 
la pensée, qui mp fit séparer les places- » Ainsi, chaque 
jour, priant les dieux, il jure de n'être point partie), 
redresse, son cœur à l'intérieur comme à l'extérieur, puis 
écoute les, procè§ §fc rep4 ses, senfeiiceg ; ainsi jl consume 

1. Jouzal et kéizaï, ternies juridiques correspondant à ceux de 
setre droit pénal. f '' 



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336 ANTHOLOGIE DK LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

ses forces pour servir son seigneur : même les fonction- 
naires excellents de l'antiquité n'ont pu surpasser cet 
homme 1 . 

(Hannkammpou). 



3. - MOURÔ KYOUÇÔ 



Mourô Naokiyo, né en 1658 à Yanaka, non loin d'Edo, se dis- 
tingua de bonne heure par son ardeur studieuse. Vers quatorze 
ans, il entra au service du daïmyô de Kaga*. Dans cette pro- 
vince, il habita une petite maison de campagne, à demi ruinée, 
qu'il appelait « le Nid de pigeon » : d'où le surnom de Kyou-çô 
qu'il se donna aussi à lui-même. Le daïmyô, frappé de son intel- 
ligence, l'envoya à Kyoto chez un fameux sinologue. Comme la 
plupart des hommes, Kyouçô perdit la moitié de sa vie à de 
vaines études; puis, ayant résolu de chercher la sagesse prati- 
que, il la trouva dans Tchou-Hi et, à partir de quarante ans, 
s'attacha fermement à cette doctrine, qu'il devait enseigner jus- 
qu'à son dernier jour*. En 1711, sur la recommandation de son 
ami Hakoucéki, il fut nommé professeur d'humanités chinoises, 
à Edo, par le gouvernement shogounal, qui se l'attacha aussi 
comme conseiller après la retraite de Hakoucéki lui-même, 
c'est-à-dire à partir du moment ou Yoshimouné arriva au pou- 
voir (1716). A Edo, notre philosophe s'installa sur la haute col- 
line de Sourougadaï, d'où il dominait la ville, et où il demeura 
jusqu'à sa mort, en 1734, dans sa soixante-dix-septième année. 
C'est au nom do cet endroit que se réfère le titre de son pria- 

1. L'histoire du moulin à thé est confirmée par Mourô Kyouçô, 
qui n'admire pas moins qu'Araï l'intégrité de ce juge célèbre, et 
qui nous ra- onte à son sujet (Shoundaî Zatsouwa, livre IV) une 
anecdote caractéristique. Les décisions d'itakoura étaient regardées 
comme infaillibles; et pourtant, un jour, il s'aperçut lui-même, 
par hasard, qu'il avait commis, maintes années auparavant, une 
erreur judiciaire. Il s'agissait d'une affaire de partage où, trompé 
par de nombreux faux témoins, il avait donné tort à un paysan qui 
avait le bon droit pour lui. Aussitôt, il fait appeler le brave homme, 
lui avoue son erreur, lui exprime ses regrets qu'on ne puisse plus 
casser un jugement trop ancien et, en lui demandant pardon, la 
rembourse de ses propres deniers. 

2. Voir p. 109, n. 3, et p. 398, n. 4. 

3. C'est à quarante ans aussi que Confucius vit se dissiper ses 
doutes. — J'indique en passant que le fameux exploit des Quarante- 
sept rôninn (ci-dessous, p. 412) se produisit à ce moment de la vie 
de Kyouçô, et que ce fut lui qui leur donna le nom de Ghi-thi, « les 
samouraï justes ». 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA 337 

eipal ouvrage, le Shoundaï Zatsouwa, ou « Mélanges de Sou- 
rougadaï 1 », charmant recueil des conversations socratiques 
échangées là entre le vieux penseur et ses disciplos. J'en don- 
nerai deux extraits, l'un pour montrer le caractère deKyouçô, 
l'autre pour indiquer l'esprit de sa doctrine. 

UN OCTOGÉNAIRE PLANTAIT 

Pendant l'ère Kwan-éi 1 , le shogoun* Tint chasser an 
faucon dans les environs de Yanaka. Il allait à pied, re- 
gardant de côté et d'autre; et par hasard, il entra dans 
le domaine du temple. A ce moment, un bonze de ce 
temple, âgé d'environ quatre-vingts ans, se trouvait dans 
le jardin, occupé à greffer de ses propres mains. Les 
hommes de la suite étaient un peu en retard et il n'y avait 
que deux ou trois personnes aux côtés du shogoun. Le 
bonze, ne sachant pas que cet homme était un noble per- 
sonnage, ne prenait pas garde à lui. «Bonze, lui demanda 
le shogoun, que fais-tu là ? » Le vieux bonze, étonné de 
ces manières, répondit froidement : a Je greffe, » Le sho- 
goun, en souriant, lui dit : « En greffant à votre âge, vous 
ne savez pas si vous pourrez exister jusqu'à ce que l'ar- 
bre ait grandi. Ce n'est pas la peine de travailler de la 
sorte! — Qui étes-vous, repartit le vieux bonze, vous qui 
me dites une chose aussi frivole et sans profondeur? 
Réfléchissez donc! Si je greffe maintenant ces arbres, 
ils seront grands au temps de mes successeurs; et alors 
une épaisse forêt couvrira le temple de son ombre. Je 
fais cela pour le temple, non pour moi. » Ce qu'enten- 
dant, le shogoun admira le dévouement de ce bonze et 
lui dit : « Vos paroles sont parfaitement vraies. » Cepen- 
dant les hommes de la suite arrivaient les uns après les 
autres, portant de nombreuses choses aux armoiries du 
shogoun 4 . A cette vue, le vieux bonze, consterné, alla se 

1. Shoundaï, prononciation chinoise de Sourougadaï. 

2. 1624-1643. — Kyouçô vient de dire que, dans son enfance, il 
jouait souvent près d'un temple de la secte Shinngon, au village de 
Yanaka, et que c'est là qu'il entendit raconter par un bonze l'anec- 
dote suivante. 

3. L'indication de l'ère nous montre qu'il s'agissait du puissant 
Iémitsou (shogoun de 1623 à 1649). 

4. Les trois feuilles d'asarum (katno-aot, Asarum caulescens), 

22 

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838 ANTHOLOGIE DE LA. LITTÉRATURE JAPONAISE 

réfugier au fond du temple. Mais le shogoun le rappela 
près d« lui et le combla de présenta. 

Lo Vieillard 1 agit comme ce vieux bonze qui greffait. 
Bien que vieux et décrépit, il veut approfondit les étude» 
anciennes 1 tant qu'il vivra, les enseigner aux hommes et 
laisser beaucoup d'ouvrages. Si ses travaux peuvent ou- 
vrir la vraie science, s'ils peuvent aider de quelque façon 
à suivre la Voie, le Vieillard, mort, sera toujours vivant. 
Gomme disait un homme d'autrefois* : « Bien que le 
cadavre soit détruit, les os restent. » Voilà mon désir. Ce 
n'est pas mon dessein de travailler ainsi pour me distin- 
guer. Comprenez bien mon cœur, et profitez-en. 

(Çhoundaï ZaUouwçi, livre !•*.) 

LE VlSAGB~DU-r¥4T|N* 

OM j'espère que Je cœur 
Ne diffère pas chez, le pin 
Qui passe mille ans, 
Et chez la fleur d'une heure 
pu visage-du-matjn ! 

Cette poésie 8 , k mon avis, renferme un sens profond. 
Depuis l'antiquité, on a beaucoup chanté le visage-du- 
matin ; mais on ne célèbre cette fleur éphémère que pour 
accroître la tristesse de l'automne et pour mieux expri- 
mer la vanité de la vie. Ainsi, Hakou Kyo-i* : 

dont les pointes se réunissent au centre, et qu'on voit si souvent 

dan* les temples consacrés h la mémoire des Tokougewa. 

1. Okina. Dans ce livre, Çyouçô parle toujours, de lui-même 4 la 
troisième personne. 

t. La philosophie chinoise. 

3. Lao-Tseu. Gomp. la coqc§ptioo de l'immortalité chai Auguste 
Comte. 

4. Açagao. Kyouçô veut-il parler du liseron ou de la guimauve 
en arbre (voir ci-dessus, p. 330)? C'est ce qu'on ne peut guère pré- 
ciser, bien que les vers chinois cités plus bas se réfèrent à cette 
malvacée. En tout cas, l'idée est celle d'une Heur éphémère (comn. 
p. 155). 

5. Dans un passage qui précède ces vers, Kyouçô explique qu'ils 
sopt d'un pertain tyatsounaga, à moins qu'ils ne soient d'un nommé 
Souzouki; ces contemporains 4e notre auteur sont d'ailleurs in- 
connus. 

' 0." Poète chinois de l'époque des Tbang. 

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EPOQUE DES TOKOUGAWA 339 

Après an millier d'années, le pin même finit par se flétrir : 
Le visage-du-matin se glorifie en sa floraison d'un jour ! 

Ces vers sont entrés dans le « Recueil des. plus beaux 
chants », de Rinntô 1 , et on en fait grand cas. Cependant, 
ils mettent ensemble la gloire et la décadence, rappro- 
chent la joie du deuil. Bien qu'au* preilles vulgaire* il? 
f>araissent élevés, l'idée en est peu profpndg. fi'e$f QQJUW e 
es gens qui aimant la hâve de Cfcutajna* et qui Ifcçbent 
ia saliye de Sp-shou 3 . Maiutenent, ce que WatsQun.aça a 
voulu dire par « le cœur qui ne diffère pas chef le. p|n *, 
ce n'est pas la même chose. Qu'en, pepspz-vous,, messieurs? 
Le Vieillard croit que cela signifie : « Celui gui, Je ma r 
tin, a entendu la Y°ie, peut mqurir content te soir*. ? 
Fleurir le matin de bonne heure, attendre les, premier 
rayons du soleil, puis sp flétrir, tejle est 1§ 4e 8 tin§e, que 
le visage-du-matin a reçue du Ciel. Eu pe fRQnde, 0^1 pn 
voit le pin durer mille ans, le vigaçe-durmatiu n'puWte 
pas sa propre nature et n'est pas envieux d'autrui- Cb*- 
que matin, la fleur s'épanquit, très belle» rejnpUtsa des- 
tinée, et se fane. C'est sa sincérité Comment pourraitrpn 
la trouver négligeable? Il eu est de môme du piuï »ajs 
on comprend mieux ce principe si pu l'observe 4au» }a 
vie éphémère du yisage-du-matiu. J*e cœur du pi* 1 U'eM 
pas de vouloir durer mille ans, ni celui du ^sage-4ur 
matin, un jour; ils remplissent seulement lep» dpçtinie. 
Ceux qui croieut que les mille ans du piu sputunp çlpÎFP 
se trompent autaut que ceux qui put pitié 4e fiefte fle,ur 
du visage-du-matin, qui ne vit qu'un jour. Et l'on ne sau- 
rait attribuer cette pensée au cœur du pin ou du visage- 
du-matin : ce sont des choses dépourvues de sentiment. 
Mais l'homme, doué de sentiment, et regardé comme le 
chef de tout, s'embarrasse dans sa propre intelligence 
et ne peut atteindre au but tant qu'il n'entend pas la Voie. 
C'est pourquoi tpu§ dpiveut la connaître. Cette Voie ce- 
pendant n'est pas une chose très particulière, comme la 
vision spirituelle du bouddhisme. La Vqie est le principe 



1. Voir plus haut, p. 292, n. 1. 

2. Le Bouddha. 

3. Un philosophe taoïste. 

4. Parole de Confucius. 



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340 ANTHOLOGIE DE LA. LITTERATURE JAPONAISE 

normal des choses. Les hommes et les femmes les plus 
humbles la connaissent et la pratiquent. Mais, quand ils 
ne la connaissent pas vraiment, ils ne la pratiquent pas 
vraiment non plus. Ils ne la comprennent pas, tout en 
agissant d'après elle; ils l'observent, mais sans profit. 
Us n'arrivent pas à bien saisir la Voie, quoiqu'ils s'effor- 
cent de la suivre jusqu'à leur dernier moment. Or, con- 
naître la Voie n'est autre chose que bien comprendre ce 
principe et le bien pratiquer, avec l'aisance du poisson 
qui est heureux dans l'eau ou de l'oiseau qui aime la forêt. 
11 faut toujours vivre en ce principe, sans jamais s'en 
écarter. Si, tant que nous vivons, nous suivons cette Voie, 
quand nous mourons notre corps et la Voie s'achèvent 
en une longue paix. Si nous vivons un jour, pratiquons la 
Voie un jour et mourons; si nous vivons un mois, prati- 
quons la Voie un mois et mourons; si nous vivons un an, 
pratiquons la Voie un an et mourons. Si nous faisons ainsi, 
nous n'aurons nul regret, alors même qu'ayant compris la 
Voie le matin, nous mourrions le soir. Ainsi, la vie d'un 
jour du visage-du-matin s'épanouit pendant ce jour qu'il 
a reçu du Ciel, et il ne lui reste aucun regret. Il y a une 
différence de durée avec les mille ans du pin; mais tous 
deux sont pareils en ce qu'ils remplissent avec bonheur 
le commandement du Ciel. C'est ce que signifie « le cœur 
qui ne diffère pas chex le pin ». Sans doute Matsounaga 
voulait-il avoir ce cœur, et c'est pourquoi il composa 
cette poésie en se comparant lui-même à la fleur du visage- 
du-matin. Le Vieillard, profitant de son exemple : 

Suivant 

La vérité reçue 

Du Ciel et de la Terre, 

S'épanouit et se fane 

La fleur du visage-du-matin! 

Qui donc regrettera, à la voir, 

Qu'elle soit vaine ? 

S'épanouir et se faner, 

C'est la vérité de la fleur 

Du visage-du-matin ! 

Sans offense 

JSt sans convoitise. 



yGoOQlG 



àpùqtm des îokougàwà 341 

Du visage-du-matin, 
Pareil à celui du pin, 
Tel je comprends le coeur t 

Ces méchants vers sont pour vous délasser. Vous les trou- 
verez ridicules. Mais je vous prie, sans critiquer les mots, 
d'en bien saisir le sens 1 . 

(Shoundaï ZaUouwa, livre II.) 



LES WAGAKOUSHA 



Les kanngakousha, en voulant plier l'esprit japonais à la 
pensée chinoise, appuyèrent un peu trop et finirent par provo- 
quer une vive réaction 3 . Déjà, au xvii* siècle, les études japo- 
naises avaient été remises en honneur par de bons japonologues, 
comme Kitamoura Kighinn 8 et le bonze Kéitchou*; avec le 
prêtre shinntoïste Kada no Azouma-maro 5 , ces recherches sur 
l'ancienne littérature du pays prirent le caractère d'une pro- 
testation contre les idées étrangères; et ce mouvement natio- 
naliste arriva enfin à son apogée avec trois grands « savants à 
la japonaise » : Maboutchi et Motoori, au xviii* siècle, et, au 
xix«, Hirata. 

1. On voit bien par là l'idée maîtresse de cette philosophie à la 
chinoise. L'homme doit vivre en harmonie avec l'univers ; loin de 
vouloir échapper au monde, comme ferait un bouddhiste, il doit 
remplir fidèlement la destinée qu'il a reçue du Ciel; sa conscience 
suffit à le diriger dans cette Voie; et c'est en la suivant qu'il trouve, 
tout naturellement, le bonheur, qu'une loi divine unit à l'obser- 
vance du devoir. 

2. Par exemple, Oghyou Soraï (1606-1728), dans son admiration 
pour la Chine, avait honte d'être Japonais et se traitait lui-même 
de « Barbare de l'Est ». Ses compatriotes allèrent bien vite du côté 
de ceux qui leur expliquèrent qu'ils étaient des dieux et que les 
autres hommes n'étaient que des animaux. 

3. 1618-1705, commentateur du Ghennji, du Makoura no Sôshi et 
de bien d'autres ouvrages classiques. 

4. 1640-1701, commentateur du Manyôshou et de plusieurs mono- 
gatari. 

5. 1668-1736. Il continua l'œuvre critique de ses devanciers, et il 
allait fonder à Foushimi, près de Kyoto, une grande école japonaise 
en opposition à l'école confucianiste d'Edo, lorsque sa mort arrêta ce 
projet; mais, à défaut de l'institution rêvée, il laissa, ce qui valait 
mieux, plusieurs élèves éminents. 



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âil ANTHOLOGIE fefe IîA LlTTÉkÀTUftE JAPONAISE 



i. - kaMù tàAÈbvtthî 

Elève de Kada et, comme lui, issu d'une vieille famille sacer- 
dotale*, Kathd Atabbtitchi (1697*17»») vint à Edd en 1738 et y 
fonda une écble fameuse. Ce * père des études antiques ' », comme 
l'appelle Motoori, se consacra tout éHtier à l'examen de la lam 
eue et de la littérature anciennes» publia des commentaires sur 
les Norïto, sur le Manyoshou, sur le Ghennji et autres ouvrages 
classiques, et inaugura nn style nouveau, le waboun ou « com- 
position japonaise », d'où tout mot chinois était exclu. Un court 
passage suffira à montrer les sentiments de ce puriste enthou- 
siaste. 

LA VIBIfcLB LANGUE 

Les hommes de l'antiquité, quand ils avaient dans le 
cœur quelqUe chose a dire, chantaient à haute voix; c'est 
ce qu'on appelle outa '. Lorsqu'ils voyaient de leurs yeux, 
entendaient de leurs oreilles quelque chose qui les frap- 
pait, ils exprimaient leurs idées par une suite de paroles 
qu'on appelait tâto\é-gotû*, et qu'on nomma plus tard 
humi*. Ainsi, l'outa vient de l'intérieur ; la tataé-goto, de 
l'extérieur. Les hommes de ce monde rendaient leurs pen- 
sées, par ces deux moyens, eh toute circonstance. Par là 
était consolé le cœur des hommes, étaient exaltées les 
œuvres des dieux; par là aussi les relations entre empe- 
reur et sujets étaient harmonisées ; et tout allait pour le 
mieux. Mais dans l'antiquité, comme les paroles journa- 
lières étaient élégantes, les buta et les tàtaé-goto com£o- 

i. Elle le donnait penr premier ancêtre le corbeau qui guida 
Jimmou dans sa conquête (voir au Kojiki, ci-dessus, p. 70, n. 1). 

2. Dans son amour de l'antiquité japonaise, Maboutchi en était 
arrivé à mépriser toute chose moderne. Au milieu de la capitale, il 
habitait une maison dont il avait arrangé la cour et le jardin sui- 
vant le style le plus archaïque ; les meubles dont il s'entourait étaient 
anciens ; son écriture imitait celle des vieut manuscrits ; ses paroles 
mômes Bvoxraaient la langue classique. Cette harmonie logique entre 
les idées et les actions est par bonheur moins rare au Japon qu'en 
Europe. J'ai en pour collègue à l'Université de Tokyo un vieux 

Srofesseur qui fut peut-être le dernier exemplaire de ces savants 
'autrefois ; jamais il ne vint faire son cours autrement qu'en pur 
Costume japonais et avec la houppe de l'époque féodale. 

3. Voir ci-dessus, p. 21» h. 1* et comp. p. 139. 

4. Louanges. 

0, Composition littéraire. «—. 



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éPOQVB DES TOKOUGÀWÀ 343 

secs de ces mots familiers furent aussi pleines de charme. 
Peu à peu on se mit à choisir, pour les outa elles fourni, 
des expressions et deé mots éxc[uis ; et ainsi furent pro- 
duites les jolies choses de notre littérature. Pour m'expli- 
quer par un exemple, on préfère les arbres et les plantés 
qui ont un doux parfum et une couleur ravissante, et 5 ri 
n'aime pas les oiseaux et les insectes qui chantent mal *. 
C'est le penchant du eœur humain. Il faut donc exprimer 
ses idées d'une manière intéressante et agréable; G'est 
ainsi que notre auguste ancêtre, le dieu" céleste, soit dit 
avec respect, ordonna d'éclairer" lé Ciel éternel en dai- 
gnant prononcer le grand commandement biehvèillânt*. 
C'est ainsi encore que les augustes empereurs, soit dit 
avec respect* daignèrent favoriser des milliers d'hommes 
de leur* édita sublimes et eplendides'. Que les hommes 
nés dans ce beau* pays apprécient donc cette langue I 

(Du ÈouA-i-kô, « Réflexions stl? 
l'esprit de la littérature ».) 

Maboutchi est coami aussi comme poète, et à juste titre, Té» 
■sou sotte tanaka, d'aiie puissance rare chez les poètes japo- 
nais s 

Oh! la tempêté qoi souffle* 

Affaiblissant même les ailes 

De l'aigle qui vole 

fin domptant la plaine dé Sôiigà, 

Dans ShinanoM 

1. Les Japonais écoutent le « chant • des insectes avec le même 
intérêt que celui des oiseaux ; et de fait, lorsqu'on a vécu, là-bas, 
on ne peut s'empêcher de regretter la musique exquise de leurs 

°\ Voir au Kojiki, îî, êVoessui, *. 43. 

S. Voit plui haut, JJ. SS. 

4. Les meatarnes grandies** de Sëinauo, qui sofat pear ainsi 
dire iet Alpes du lape» ; l'aigle terrible qui est eemme le roi de 
ces montagnes ; la tempête assez violence cependant pour qne ses 
ailes ploient et fléchissent : tout cela forme un tableau complet. 
L'effet on est renforcé par l'emploi de l'accusatif, au lieu du datif 
auquel es péuvaift s'attendret dans l'expression qui décrit le voi de 
l'aigle; car de même qu'on dit ouma ni norou pour « monter à che- 
val», mais otona are norou, pour « dompter an cheval », de même 
Maboutchi n'écrit pas harq ni tobou, « voler sur la plaine », mais 
hara wo tobou, « dompter la plaine », ce qui est autrement Gner* 



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344 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 



*. — MOTOORI NORINAGA 

Le plus grand des wagakousha (1730-1801). Né à Matsouzaka, 
dans la sainte province d'Icé, il se montra, très jeune, avide de 
savoir. Son père, un samouraï, étant mort sans laisser de for- 
tune, il obéit au désir de sa mère en allant étudier la médecine 
à Kyoto, puis rentra chez lui pour exercer cette profession. 
Mais bientôt, les livres de Maboutchi étant tombés entre ses 
mains, il découvrit enfin, vers l'âge de trente ans, sa vocation 
d'érudit. Le vieux savant lui conseilla de poursuivre sa propre 
tache en exécutant le grand projet qu'il ne pouvait plus accom- 
plir lui-même : l'étude critique du Kojiki. Motoori entreprit 
cette œuvre colossale, qui, à peine commencée, fonda sa répu- 
tation et lui attira des centaines d'élèves. Lé Kojikidcnn, « Ex- 
plication du Kojiki », occupa trente ans de sa vie; il ne fut 
achevé qu'en 1796. En 1801, septuagénaire, Motoori visita une 
dernière fois Kyoto, ou ses suprêmes leçons furent un triom- 
phe. Il mourut à l'automne de cette même année, et fut enterré 
sur une colline de son village natal, dans la tombe qu'il s'était 
choisie : une simple pierre ne portant que son nom, à l'ombre 
d'un sapin austère et d'un cerisier en fleurs. 

Outre les 44 volumes du Kojikidcnn, il laissait de nombreux 
ouvrages : en tout, plus de 180 volumes répartis en 55 ouvrages 
divers. Les plus importants sont ceux où il s'efforça de faire 
revivre le shinntoïsme primitif, auquel il eût voulu rendre la 
place d'honneur que le bouddhisme et le confucianisme avaient 
usurpée. Mais la souplesse de son talent s'appliqua à bien d'au- 
tres objets, depuis la grammaire jusqu'à la poésie. Il se préoc- 
cupa aussi des institutions, non seulement en historien, mais 
aussi en homme politique : un de ses écrits, en deux volumes, 
est un excellent programme de réformes politiques, rédigé pour 
un daïmyô qui lui avait demandé une méthode de gouverne- 
ment. En même temps, perfectionnant le waboun inauguré par 
Maboutchi, il renouvelait la prose japonaise. Mais en somme, 
son principal titre de gloire, e'est la critique des vieux livres 
nationaux. Le passage qui va suivre, tout en rappelant au 
lecteur une tradition fameuse en Extrême-Orient, mettra en 
lumière cet esprit critique. 

l'étude a la clarté de la neige et des lucioles 

Autrefois, en Chine, il y avait un certain Sonnko, qui 
aimait beaucoup l'étude. Mais, sa famille étant pauvre, 
il ne pouvait acheter de l'huile. Alors, il lisait des livres, 



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EPOQUE DES TOfcOUGÀWA. 345 

la nuit, à la réverbération de la neige. Dans le même 
pays, un certain Shaïnn aimait aussi beaucoup la lecture. 
Comme il était pauvre également, il étudiait, pendant 
l'été, à la lueur de nombreuses lucioles qu'il ramassait. 
Ces deux vieilles histoires sont célèbres : personne qui 
ne les connaisse. Et bien des gens ont chanté, en poésie, 
cette vertu. 

Pourtant, à mon avis, ces deux histoires ne sont que 
des récits arrangés par les hommes de ce pays, toujours 
fort enclins à répandre leur gloire*. Voici pourquoi. Si 
ces gens-là ne pouvaient acheter de l'huile, ils n'avaient 
qu'à aller chez leur voisin, pour lire chez lui, en deman- 
dant la lumière de sa lampe 3 . Ensuite, s'ils n'avaient pu 
l'emprunter, la lumière de la lune eût été bien plus bril- 
lante que celle de la neige et des lucioles 9 . Enfin, les sai- 
sons où l'on a, soit de la neige, soit des lucioles, sont 
très restreintes dans l'année. Donc, pendant les mois où 
il n'y avait ni neige, ni lucioles, ils n'auraient lu aucun 
livre? Je ne puis m'empécher de rire 4 ! 

Maintenant, une application de ce sens critique à un sujet 
quelconque : 

UN LIVRE FAUX 

Sei Shônagon, devenue vieille, était allée à Matsou- 
shima de Mitchinokou 5 . Son journal de voyage serait un 
livre connu sous le nom de Matsoushima no Nihki. Le trou- 
vant curieux, quand je le regardai, au premier coup d'œil 
c'était un affreux livre faux, très mal écrit, une chose qui 

1. Motoori, en bon nationaliste, ne manque aucune occasion d'at- 
taquer les Chinois. 

2. Chose naturelle en des pays où l'esprit de solidarité est plus 
développé que chez nous. Un soir, quand j'habitais Tokyo, j'enten- 
dis du bruit à l'office; j'allai yoir : c'était le cuisinier qui avait 
invité tous ses confrères du voisinage pour une soirée de lecture en 
commun. 

3. cependant, par des nuits sans lune, les lucioles pouvaient être 
utiles. 11 y a une quinzaine d'années, dans un village de la montagne 
japonaise, j'ai vu, devant les portes, des cages à lucioles qui répan- 
daient une très vive lueur. 

4. L'argument n'est pas décisif, puisque à d'autres moments ils 
pouvaient avoir la clarté lunaire. Mais on sent par là combien notre 
erudit aime à discuter toutes choses. 

5. Comp. ci-dessus, p. 196. 



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846 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

ne mérite aucune espèce d'examen! Je pense donc que le 
style en fut composé, à une époque récente, par quelqu'un 
qui avait étudié nos classiques. Depuis quelque temps, 
bien des gens élaborent ainsi de faux livres. Us s'occu- 
pent, inutilement, à ces mauvaises plaisanteries. Par là, 
ils veulent égarer le cœur des hommes de ce monde ; quel 
dessein méprisable ! Aux yeux de qui sait voir, le vrai el 
le faux peuvent être aisément diseernés ; mais les hom- 
mes qui ont cette qualité sont très, très rares aujourd'hui, 
et le monde est rempli de gens aveugles, qui ne sauraient 
distinguer un livre vrai d'un livre faux. Ils se laissent 
tromper par ces ouvrages sans valeur ; ils les apprécient : 
c'est tout à fait déplorable. En ce monde, on irouve, çà et 
là, maints livres précieux; mais ces livres précieux sont 
plutôt des livres faux : il convient d'y faire attention. Par 
exemple, on rencontre en divers endroits le Souma no Ki, 
écrit par Sougawara no Otodo, et presque tous le croient 
authentique ; ce n'est pourtant qu'un faux livre, très bien 
fait. Les livres de ce genre sont maintenant innombra- 
bles : qu'on se tienne ceci dans le cœur! 

(t)u ïtama-gàtsoumâ, « Lfe pailler d'ester t ».) 

Comme la plupart de! ferandè GradtM japonais, Motoori n'é- 
tait pas un pédant. Son prodigieux labeur ne l'empêcha pas de 
rester un écrivain plein de fcharine. Exemple : es début de Bt>n 
Sougkégapa tiikki, « Journal d'un éhapefcu de tarez ». 

DÉPART POUâ YOSttlftO 

Cette année» la neuvième de l'ère de Méiwa 1 , fut pour 
mol une très bonne années J'allais voir «es cerisiers de 
Yoshino, dont les gens de bien parlaient bien en regar- 
dant bien M Mon dessein de pénétrer dans cette monta- 

1 » Où l'auteur jeta pele-mèto, sa tour* des «as, ses remarques sur 
tous les sujets possibles. 

î. IÎ71. 

3. Allusion à uns poésie du Monyêihou (lifr* !•«), qui repose 
tout entière sur des jeut de «lois et des allitérations : 

Foki hito no . Des gens de bien, 

ymi te jjreks* teîW a**«t bonne réputation, en rfcftrat&t bien, 

*esW te Usai Disaient bien t 

Koahino yokou miyo Qu'on regarde bien Yothlno, 

Yoki hito yokoa miyo. Que les gens de bien regardent bien! 

Digitizedby G00gle 



ÉPOQUE CES tOKOtJGAWA 347 

gne datait de quelque vingt ans ; mais, des obstacles m'en 
ayant empêché chaque printemps, il avait vieilli inuti- 
lement dans mon cœur. Sefrodaht ce etettr, je me décidai 
à partir, n'importe comment, cette année. Le voyage n'est 
pas long, et comme préparatifs, peu de chose à faire; 
mais mon cœur était agité. La veille de mon départ, de 
bonne heure, je coupai du chanvre 1 ) et j'en mis dans un 
sae*. Sur le sac, cette poésie fut écrite : 

Recevez enfcorè, 

O dieux rassasiés 

De brocart de fléurâ, 

Ces o&randes du printemps 

Pour lesquelles je me suis brisé le cœur'l 

La saison était le Commencement de la lune de germi- 
nal*; et à l'aube du cinquième jour, bien qu'il fit encore 
nuit, je partis. 

(Sddgrfttjrftf» NihhL) 

On voit que Motoorl, créateur d'une j>rbs* qui constitua, en 
fait, un nouveau dialecte littéraire, était en même teinps un 
poète. SaHS vouloir m'âttarderà ce nouvel aspect; très famée* 
pourtant, de son génie, je citerai Seulement 1* plus eoimue de» 
tatiiikâ qall nous a laissées. 

Si Ton m'interroge 

Sur le cœur du Yamato 

Qui déploie ses iles, 

C'est la fleur du cerisier des montagnes 

Dégageant son parfum au soleil matinal 8 ! 

1. Peur foire des muçà. {voir p. tel, n. l) k 

S. Ce qu'eu appelait le nouça-boukouro,, «c sac à offrandes ». 

3. C'est-à-dire : qtfe j'ai préparées sans épargner ma peine (*% 
p. 168, n. 4). — Comparer cette poésie à celle de Mitchlzane (ci-des- 
sus, p. 109), dont elle est une contrepartie ingénieuse. 

4. Voir plus haut, p. 266, n. 2. 

5. Motoori veut dire qu'à la différence des Chinois, qui ont besoin 
de systèmes artificiels pour s'élever à la morale, les Japonais, excel- 
lents par nature, n'ont qu'à laisser émaner de leur conscience la vertu 
comme un cerisier sauvage répand, spontanément, son parfum. — 
Shiki&hima no, un des mots-oreillers pour Yamato, peut s'expli- 
quer de différentes manières; le sens le plus probable est celui qtte 
fai donné (shitci, étendre, allonger, répandre; et shima, île). 



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348 ANTHOLOGIE DE LA LITTEKATtJ&B JAPONAISE 



S. - HIRATA ATSOUTANÉ 

Le théologien de l'école nationaliste (1776-1843). Né dans le 
lointain district d'Akita, au nord du Japon, d'une famille de 
samouraï qui prétendait remonter, par l'empereur Kwammou ', 
à la déesse du Soleil, il étudia d'abord les classiques et la mé- 
decine, puis, à vingt ans, s'enfuit secrètement de la maison pa- 
ternelle et partit pour Edo, à la recherche d'un maître qui pût 
satisfaire ses besoins intellectuels. Après plusieurs années 
passées dans la misère, il fut enfin adopté, en 1800, par un bon 
samouraï qui lui assura l'existence matérielle et, quelques mois 
plus tard, ayant fait la connaissance de Motoori près de mourir, 
il devint son dernier et son plus fameux disciple 3 . Bientôt, tout 
en donnant à la fois des leçons de littérature et des consulta- 
tions médicales, il publia ses premiers écrits. En 1811, il se 
retira à Shizouoka, pour commencer enfin de grandes œuvres, 
dont la plus importante fut le Koshidctin, « Explication de l'his- 
toire ancienne » en 32 volumes, le plus beau monument de l'éru- 
dition japonaise après le Kojikidenn do Motoori. Ces travaux, 
où, tout en exaltant la vieille religion nationale, il rappelait 
sans cesse les droits divins de la dynastie, furent très remar- 
qués à la cour de Kyoto; mais, pour les mêmes motifs, ils ne 
pouvaient qu'irriter le gouvernement shogounal. En 1841, un 
décret d'exil bannissait Hirata dans sa province natale, avec 
défense de rien publier à l'avenir. Le vieux savant quitta donc 
Edo pour Akita, où il mourut deux ans plus tard; mais, dans 
sa longue carrière, il avait pu former de nombreux élèves, com- 
poser plusieurs centaines de volumes et répandre ainsi partout 
les idées qui devaient saper les bases du shôgounat. 

C'est surtout en raison de cette influence active que les Ja- 
ponais gardent à Hirata une place dans l'histoire de leur litté- 
rature. On ne saurait passer sous silence un homme qui, plus 
que tout autre, prépara la Révolution de 1867, la séparation de 
l'Eglise bouddhique et de l'Etat en 1870, le renversement de tout 
l'édifice politique et religieux de l'ancien régime. Mais les cri- 
tiques indigènes sont également d'accord pour ne lui reeon- 

1. Voir ci-dessus, p. 250, n. 3. 

2. Il est curieux de constater que Motoori, le meilleur élève de 
Maboutchi et le plus ardent défenseur de sa mémoire, ne vit qu'une 
fois son maître, se contentant d'échanger ensuite avec lui une volu- 
mineuse correspondance ; et que Hirata, le plus brillant sucoesseur 
de Motoori lui-même, ne le connut que deux mois avant sa mort. 
Le travail à domicile, éclairé par quelques entretiens personnels, 
ne vaudrait-il pas mieux, pour de bons étudiants, que toute notre 
pédagogie actuelle? 



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ÉPOQUE DES TOKOUGAWA 349 

naître que fort peu de valeur au point de vue proprement litté- 
raire. Voici cependant, dans ce domaine, le début d'une de ses 
leçons. 

sur l'immortalité que donne la poésie 

Dans les deux conférences d'aujourd'hui et de notre 
réunion prochaine, je vais vous parler brièvement de la 
poésie japonaise. Tout le monde doit composer des poé- 
sies, et, par là môme, étudier la vérité. Il faut composer 
ces poésies comme faisaient les poètes du Manyôshou, 
sans vous régler sur le modèle des poètes contemporains. 
Je vais vous exposer les opinions du vieillard de Souzou- 
noya 1 et des autres professeurs qui m'ont précédé, avec 
mes vues personnelles. Parmi les recueils de poésies 
compilés par ordre impérial, il y a le Shinn-Scnnzaïahou *. 
Dans cette anthologie, on trouve une poésie de Foujiwara 
Nobouyoshi : 

Aht que je voudrais laisser en ce monde 

Une feuille de parole, 

(Même petite) comme une feuille 

De bambou nain des alentours 

De Tétang '1 

Le poète voulait dire qu'il est ennuyeux de passer sa 
vie sans rien faire avant la mort; il désirait donc laisser 
après lui une poésie ou une composition littéraire qui 
obligerait la postérité à se souvenir de lui. De même, 
dans le Zokoushoulshou*, une poésie de Tammba no 
Tsounénaga Açon s'exprime ainsi : 

Bien que je ne sois qu'un humble 

Serviteur, 

Je voudrais retenir à jamais 



1. Le vieillard de la « maison de la clochette », surnom de Mo* 
toori. 

2. Le « Nouveau Recueil de mille années », publié en 1359, à 
l'époque de Nammbokoutchô (voir p. 232, et comp. p. 112). 

3. Voir plus haut, p. 139, n. 3. 

A. < Suite au Recueil de restes assemblés » (1278), une des«iitho- 
logtes de la période de Kamakoura (ci-dessus, p. 232j, 



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350 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTÉRATURE JAPONAISE 

Dans les nuages le renom 
De ma voie 1 ! 

Ce qui signifie que, malgré l'humilité de sa situation, 
il voulait composer des poésies exquises, que tout le 
mpnde louerait. Ces deux poésies doivent encqurager à 
|)ien étudier l'art des vers. Il est à désirer que vous les 
apprenfez par cœur et, que vous vous les rappeliez sans 
cesse. Grâce au cœur profond 4e ces deux poètes, elles 
furent admises dans les recueils impériaux; elles sont 
ainsi parvenues jusau'à nqtre âge, et je pense qu'elles 
dureront aussi longtemps que le Ciel et la Terre. Par 
leurs poésies, des hommes du vulgaire et de simples fem- 
mes peuvent répandre leur npm dans le monde et jus- 
qu'aux oreilles de l'empereur *. Dans les recueils officiels 
des divers règnes, comme le Kokinnshou et autres ? on 
trouve maints poètes qui ne furent que des femmes ordi- 
naires, et même des femmes peu distinguées*. Toutes 
ces personnes, furent fyeur-euses <Je laisser un nom d'aussi 
longue durée que le Ciel e{ Ja Terre. A l'exception de 
ceux qui n'ont aucun çq$\ pqur l'étude, npus devons tous 
laisser un nom en écrivant dps iiYre? précieux ou est 
composant de vraies poésies. 



B. LE ROMAN 



Très au-dsjfQns. dq grand mouvement d'idées qui occupe 
l'élite pensante, l'époque d'Edo voit naître et §e développer à 
l'excès un autre genre d'activité littéraire, Apx pavants et aux 
fonctionnaires qui représentent la classe des samouraï, les hauts 
soucis de la philosophie; aux marchands, le roman. 

Sous ce nom générique, j'inclus toute une ljttftpature popu- 
laire qui, sous des formes diverses et souvent mal dé&niçfl, 



i. C'est-à-dire : de mon art. 

I. Preuve : ci-dessous, p. 451, n. t. 

3. Des courtisanes, 



.yGoogte 



EPOQUE DES TOKOUGAWA '351 

constitue, en principe, le domaine de la fiction. C'est une masse 
pullulante de romans proprement dits, de contes, de nouvelles, 
do récits de toute sorte, dont le caractère commun est de ré- 
pondre aux vagues besoins intellectuels d'une classe peu ins- 
truite et peu morale. A les prendre par groupes d'ensemble, 
on peut ranger ces éerits en trois grandes catégories : d'abord» 
les romans de mœurs, puis les romans historiques, romanes- 
ques et épiques, enfin et surtout, les romans comiques. 



— LE ROMAN PE MCEUR5 

SAÏKAKOU 



Il s'agit d'histoires d'amour qui sont en mante temps, des 
esquisses de mœurs contemporaines» Ce genre apparaît, dans la 
seconde moitié du xvii» siècle, avec un romancier d'Ohçaka, 
Seikakonl. Il se continue, an commencement du xviii* siècle, 
avec Jiahâ, un éditeur de Kyoto, et son collaborateur Kicéki f. 
Pe la « flatchimonnjiya », nom de cette librairie célèbre, aoe- 
tent d'innombrables rouans, licencieux. Pans, la secoure mpitjé 
du xviii* siècle, le mouvement s'étend à Edo, QÙ se multiplient 
les fharèbon, « livres plaisants » que le gouvernement do)t 
interdire en IT71. Puis viennept les ninnjôbon, o livres des sen- 
timents humains », qui sont en vogue, surtout avec Shounçouï*, 
dans la première moitié du xix* siècle, mais qui s'attirent aussi, 
sn 184»*, une prohibition officielle. L'essence de tons oes romans 
étant la pqrnQgraphiei Userait scabreux 4 ? JF insister*. U don- 
nerai seulement un extrait de Qaïktfcou, le fqncfateur 4l YpwIp 
et son meilleur représentant. 

Un des chefs-d'œuvre de Saïkakou est le Kfohokoii-Itchidqï- 
Onna, c Une femme de volupté » (1686). C'est l'histoire d'une 
courtisane, racontée par elle-même. L'héroïne, née d'une famille 
honorable, est entrée, toute petite, au service de la cour j mais,, 
trop jolie, elle s'est bien vite corrompue dans ce milieu) une 

t, Ibara Saftakou, t64S-ift93. 

2. Anndp Jishô, 1666-J747; ftima JCicék*, 1967-1736. Qn parle 
toujours d'eux, au Japon, comme chez nous d'Erckmann-Chatrian, 
bien que les deux associés, comme les nôtres encore, eussent fini 
par se brouiller complètement. 

3. Taménaga Shounçouï, 1789-1S4I. 

4. La scène ordinaire est le lupanar, et les titr*g mêmef des ou- 
vrages sont souvent intraduisibles, 



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352 ANTHOLOGIE DB LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

de ses aventures cause la mort d'un homme, elle est chassée 
du palais, descend la pente, devient une courtisane habile et 
dangereuse, qui répand autour d'elle le malheur; enfin, vieillie, 
on la méprise, elle tombe dans la misère, et, pleine de remords, 
elle va finir ses jours dans une retraite des montagnes. C'est là 
que deux jeunes gens, au début du récit, vont entendre d'elle 
l'histoire de sa vie. 

LA RETRAITE DB LA VIEILLE FEMME 

Un homme d'autrefois disait qu'une belle femme est 
une hache qui tranche la vie. A la vérité, nul ne peut 
éviter que son aspect de fleur, le matin, ne se transforme, 
le soir, en une branche desséchée. Pourtant, bien ridi- 
cules sont ceux qui, se sacrifiant à la passion, périssent 
d'une mort prématurée, comme si la fleur de leur jeu- 
nesse avait été dispersée par la tempête cruelle du matin. 

Mais il ne manque pas de tels jeunes gens. Un jour, 
au printemps, j'avais affaire à Saga, à l'ouest de la capi- 
tale*. En traversant la rivière d'Oumézou, toute fleurie*, 
je rencontrai un jeune homme pâle qui, par excès d'a- 
mour, allait sans doute mettre fin à sa vie et faire de 
son père son héritier. Il dit à son ami : « Je voudrais 
bien vivre longtemps, comme cette petite rivière qui coule 
toujours. » L'ami, étonné, répondit : « Moi, je voudrais 
plutôt aller dans un pays où il n'y aurait pas de femmes, 
où je n'éprouverais pas de tourments et où je pourrais 
vivre tranquille. » Ces deux jeunes gens concevaient la 
vie humaine de manière bien différente. Ils marchèrent 
en suivant la route qui s'élève vers la montagne du 
Nord. Curieux de voir ce qui pourrait advenir, je les sui- 
vis. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent devant 
une caverne naturelle, cachée par des branches de pins, 
par des haghi* et par toutes sortes de buissons. Le toit, 
couvert des feuilles mortes du dernier automne, était 
cousu de tiges de kazoura *. On n'entendait d'autre bruit 
que celui de la source d'où jaillissait l'eau courante. 
Je regardai à l'intérieur, pour savoir qui pouvait bien 



i. Kyoto. 

2. De pruniers, comme l'indique son nom. 

3. Voir ci-dessus, p. 146, n. 3. 
«. Voir p. 115, n. 1. 



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EPOQUE DBS TOXOUGÀWÀ 353 

habiter cette demeure si éloignée du monde. C'était une 
vieille femme. Sa coiffure à trois nœuds 1 avait déjà nn 
peu de gelée blanche*. Elle portait un vêtement de soie 
ouaté, couleur de ciel, et brodé de dessins de chrysan- 
thèmes doubles. Bien qu'Agée, elle était encore asseas 
belle, et on comprenait tout de suite que, dans sa jeunesse, 
elle avait dû faire souffrir bien des hommes. Sur la porte 
d'entrée était suspendu un écriteau, ayant pour inscrip- 
tion : « Ermitage de la volupté *. » Je sentais que mon 
cœur était entré là dedans par la fenêtre. M'approchant 
de l'ermitage, j'observai les jeunes gens. Sans frapper à 
la porte, ils pénétrèrent librement dans la maison. La 
vieille femme sourit et demanda à l'un d'eux : « Pour- 
quoi étes-vous revenu me voir, aujourd'hui encore ? Il y 
a bien des fleurs ravissantes dans la vie; à quoi bon cher- 
cher, sur la montagne, l'arbre sec? Depuis sept ans, j'ai 
fui le monde : je sais la visite du printemps 4 par l'épa- 
nouissement des pruniers, celle de l'hiver quand la mon- 
tagne, couverte de verdure, change son vêtement en 
neige. Je ne rencontre personne. Pourquoi êtes-vous venu 
me voir ? » Alors l'autre ami : « Je suis tourmenté par 
l'amour et ennuyé par certaines personnes. On m'avait 
dit que, sur cette montagne, il y avait une dame âgée, au 
courant de ces choses. Je suis venu vous demander les 
conseils de votre expérience. » Ce disant, il lui offrit une 
coupe de saké. La vieille femme, contente de ce cadeau, 
marmotta quelque chanson d'amour sur les cordes ; et 
elle commença de raconter les aventures de toute sa vie, 
comme en rêve. 

(Itchidaï-Onna, ch. !•».) 



1. Afitsouwa, « trois anneaux », une des manières d'arranger la 
chevelure. 

2. Comp. ci-dessus, p. 145, n. 2. 

3. Kâshokou-an. {An, la cabane où se retire un bonze.) 

4. Comp. p. 119, n. 2; p. 185, 284, etc. 



23 

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354 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

b.— LE ROMAN HISTORIQUE, 

LE ROMAN ROMANESQUE 

ET LE ROMAN ÉPIQUE 



Bans cafte catégorie, iX finit dfatftlguer tràSlt genre? qntf le* 
Japonais- appeflenf Jtototuroltonrrmmtr, Kù*pa~aôs%9e1 T&mt-hoK. 



1. — JITSOUROKQU-MONO 

L'ÔOKÀ SÉIDAfr 



* venir dise.: « Relations authentiques 1 ». En 
téaliié, ces ouvrages, consacrés à des récits d'aventures guer- 
rières, de vengeances sanglantes, de troubles d'ans les familles 
féodales, de vies d'hommes illustres et autre» sujets* popufafres, 
reposent bien- sur des* fatts> mais" y ajoutent beaucoup db fie- 
flbtti Ge* sont donc bien» plutôt des romans* historiques. Me 
snoenfc rédigés le plu» animent, dan» un. style simpteet-naïf, par 
. éee raeontows ajmngnnes,. Le plus «onat* estf VÔoba Méiyo SAi*- 
4am« âtarianx jugements» d'Ôok» », recueil dte cause» e olâh r o a 
ftntMritMioft jugées* pair le- fameuM-ÔokarTadaçoubéSEtahiaenn 
no kami, qui fut gouverneur civil 3 d'Edo son» Yoshimouné, 
dan&la premièremoÂtié du,xvm e siècle, et qui, dans l'exercice 
de ses pouvoirs judiciaires, conquit une véritable gloire autant 
par son ingéniosité à découvrir les coupables que par la sa- 
gesse <de> se si arrête*, 

Des quarante- trois affaires que relate cette collection* la pre- 
mière est, sinon le plus curieux exemple db la finesse do ce 
magistrat"», du moins* le cas le mieux propre à illustrer le haut 

1. Jitsou, vrai, réel; rokou, notes, relation; mono, chose. 

2. Matchiboughyô. 

3. Maints jugements d'ôoka sont d'une intelligence merveilleuse. 
On l'a surnommé le Salomon japonais; et de fait, parmi ses déci- 
sions, on trouve presque exactement le « jugement de Salomon • 
comme conclusion d'un débat entre deux mères; mais on pourrait 
citer 4e lui bien d'autres sentences originales, 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA, 355 

caractère de Phomme, en même temps qu'on y trouve le récit 
d'un fait réel qui fit un certain bruit à l'époque. Yoshimouné, 
dans sa jeunesse, avait connu, en province, une serrante, à la- 
quelle il avait laissé uo poignard oo raine souvenir de leurs re- 
lations; puis, devenu shogoun» U était parti pour Edo. Bientôt 
après, la jeune femme avait eu un fils; mais la mère et l'enfant 
étaient morts. Cependant la grand'mère vivait encore, et elle 
avait pour voisin nn jeune bonze, Tennitchibô, qui, par un jour 
4e neige, étant vend le voir, la trouva en larmes, l'interrogea 
et apprit d'elle toute L'affaire. Aussitôt, il conçut l'audacieuse 
pensée de se faire passer lui-même pour le fils du shogoun. 
Dans ce dessein, peu de jours après, il tue la vieille femme, 
s'empare du poignard et incendie la chaumière. Puis, il s'as- 
sure des partisans, avec lesquels il commet une quarantaine de 
meurtres et d'autres crimes. De riches marchands de Kyoto et 
cPOhçaka, habilement trompés, fournissent les sommes néces- 
saires à l'équipement dn prétendant et de sa suite. Enfin, au 
sombre de plusieurs centaines, tous partent pour Edo, on 
Tennitchibô s'installe dans une maison de belle apparence et 
entreprend ses démarches. Le shogoun, déjà âgé, et qui n'avait 
que des filles, inclinait fort à reconnaître ce fils qui lui arrivait 
si à propos. 11 chargea bien vite une commission, dont fit par- 
tie Ôoka, d'élucider le mystère. Ces magistrats, tremblant 
pour leur situation, n'osaient discuter les titres d'un jeune 
homme qui, demain peut-être, serait l'héritier du pouvoir; ils 
se prononcèrent en sa faveur et décidèrent que Tennitchibô 
pourrait se présenter au shogoun. Par fortune, Ôoka veillait; 
mais, abandonné de tous, il n'eut bientôt plus qu'une ressource ; 
s'adresser au seigneur de Mito, qui, comme chef d'une des trois 
grandes familles où l'on devait prendre les shogouns, était Seul 
anses influent pour pouvoir arrêter l'affaire. 

l'bNTBBTIBH NOCTVKNB p'ÔQKA BT OU SBIONBUft 
DB MITO 

Le tchounagon Tsounaçada 1 , en apprenant cela*, fut 
profondément étonné et dit : « Quelle peut bien être cette 
grande affaire sous le ciel ? Sans doute quelque événement 
extraordinaire! Faites entrer Btctiaenn* au salon : je 

1. Le seigneur de Mito. 

t. La visite imprévue d'ôoka, qui, en pleine nuit, demandait k 
être reçu pour une communication importante. 

3. Abréviation du titre honorifique d'ôoka, « gouverneur <f Etchi* 
senn ». 



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356 ANTHOLOGIE DB LA LITTERATURE JAPONAISE 

Tais le voir. » En conséquence, un samouraï l'introdui- 
sit. Le seigneur tchounagon s'assied, en costume négligé; 
Etchizenn no kami le salue sur le seuil. Le tchounagon 
s'adresse à Etchizenn : « Etchizenn, approchez. » Etchi- 
zenn fait quelques pas, et s'inclinant : « Je regrette infi- 
niment de vous déranger, de nuit; mais c'est pour une 
grande affaire sous le ciel. Vous êtes bien aimable de 
m'accorder audience malgré votre indisposition. » Le sei- 
gneur Tsounaçada quitte son siège : « C'est peut-être un 
sacrilège d'apprendre une grande affaire sous le ciel 
dans cette tenue négligée; mais pardonnez-moi, Etchi- 
zenn, en raison de ma maladie. » Etchizenn commence 
à parler, avec respect : « Vous avez sûrement appris l'ar- 
rivée du seigneur Tennitchibô à sa résidence de Yatsou- 
yama. On l'a invité à se rendre au palais du seigneur 
d'Izou pour vérifier son état civil. Finalement, il a été 
décidé que, le seigneur Tennitchibô possédant diverses 
choses probantes, son entrevue avec le shogoun aurait 
lieu incessamment. Et pourtant, comme j'ai étudié un 
peu la physiognomonie\j'ai voulu observer la figure du 
seigneur Tennitchibô dans le salon du seigneur d'Izou, 
malgré la distance qui nous séparait. Je lui ai trouvé un 
mauvais signe entre l'œil et la joue ; ce qui indique qu'il 
doit toujours combiner quelque entreprise extraordinaire. 
Puis, dans son œil, j'ai remarqué une ligne rouge qui 
perçait la pupille : c'est un signe qu'on doit mourir par 
le fer; sûrement, il sera frappé avant trente jours*. Un 
homme qui porte ces marques effrayantes ne saurait être 
le descendant de l'auguste shogoun. A la vérité, les preu- 
ves* sont authentiques; mais celui qui les a fournies doit 
certainement être faux. J'avais donc prié mes supérieurs 
de me laisser réviser cette affaire; mais je n'en ai pas 
obtenu la permission. Ce matin, je suis allé au palais, 
et j'ai demandé cette révision au shogoun par l'inter- 
médiaire du seigneur Takaghi, gouverneur d'Icé; mais 
l'affection paternelle a fait repousser ma requête, et j'ai 



19* 

2. Cei 



Çâgakou, « science de l'examen ». 

_ Ces remarques sont évidemment dues, pour une large part, à 
l'imagination dramatique du rédacteur, qui connaissait la fin de 
l'histoire. 

3. Le poignard, etc. 



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toOQttt toUê tokôuGàwà 35? 

reçu l'ordre de rester aux arrêts chez moi, premièrement 
pour avoir méprisé mes supérieurs, deuxièmement parce 
qu'il n'est pas légal d'examiner à nouveau une question 
déjà réglée. J'ai décidé de me suicider si cette entrevue 
a lieu demain ; car si cet homme est un imposteur, il sera 
trop tard : la justice lumineuse du Gouvernement sera 
obscurcie et deviendra la risée de tous. C'est pourquoi je 
suis venu à votre auguste demeure, en dépit de la parole 
shogounale qui m'avait défendu de quitter ma maison. 
Si vous ne voulez pas agréer ma requête, je vais me don- 
ner la mort, en laissant un testament ; alors on repren- 
dra la vérification de l'état civil de cet homme, et l'entre- 
vue n'aura pas lieu cette année. Voilà pourquoi je suis 
venu à votre auguste demeure, comme un mort. » Le sei- 
gneur Tsounaçada, entendant cela, répondit : « Etchizenn, 
je suis touché de ton dévouement. Tu as bien pensé à cette 
affaire. Une question d'intérêt public importe plus que 
ma maladie. J'irai au palais demain matin, et je parlerai 
au shogoun. Sois tranquille et continue d'être attentif. 
Si tu reçois l'ordre de t'ouvrir le ventre avant que j'aie 
vu le shogoun, n'accepte pas ce message. Refuse de te 
soumettre à l'auguste volonté, à plusieurs reprises, tant 
que je ne te ferai pas signe. Ce n'est pas toi qui désobéi- 
ras aux commandements du shogoun : c'est moi-même. 
Ainsi, ne t'inquiète pas. » Ayant entendu ces bonnes 
paroles, le seigneur Etchizenn se retira en versant des 
larmes de joie. 

A la suite de cette démarche, ôoka put faire une enquête qui 
lui permit de reconstituer la carrière du prétendant et la ge- 
nèse du complot. Tennitchibô et ses principaux complices 
furent exécutés. 



2. — KOUÇA-ZÔSHI 

TANÉHIKO 



Les Kouça-zôshi, ou « Livres de toute sorte », apparurent 
pendant cette ère de Ghennrokou (1688-1704) qui fut si brillante 
pour tous les arts, et notamment pour la littérature. C'étaient 



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35? ANTHOLOGIE PIS LA tlTTEEATtJfcE JAPONAISE 

de petits ouvrage» illustrés, ou, plus exactement, des livres 
d'images accompagnées d'un texte; car dans leurs pages, où le 
dessia en noir et les caractères en hiragapa étaient gravés sur 
le même bloc de bois, le commentaire du littérateur n'occupait 
que le place laissé* libre par l'artiste 1 . Ces ouvrajres s'appelè- 
rent tour à tour, suivant la copieur que des modes «uceesnives 
firent adopter pour leur couverture, d'abord « livres rouges ». 
puis « livres noirs », puis « livres verts », puis «couvertures 
jaunes 11 »; et Lorsque, au terme de cette évolution, après avoir 
débuté par des histoires enfantines, les minces cahiers primi- 
tifs s'nnireot en de plus gros volumes pour aborder des sujc-ls 
plus étendus, on finit par Se trouver en présence d'un gcuro 
littéraire nouveau . le roman romanesque *. 

Ryouteà Tanenilto {1763-184?) lut le meilleur représentant do 
celte forme littéraire, dont X» plue heureuse expression ■*• 
trouve dans son Sicé-Moiiraçaki limka-Ghtnnji, « Une fauaso 
Mouraçaki et un Ghennji rustique », imitation en 90 volumes du 
Ghennji Monogatnri, que les contemporains ne comprenaient 
plus. Tanéhîlco place la scène du roman, non plus ci la conr 
impériale de HéiaR, mats à la cour shogounale de Monromat- 
ciû; le uéros devient un fils de famille prodigue, Mitsou-ouji, 
qui s d'ailleurs lee mêmes aventures d'amour que «on devan- 
cier classique ; les détails Secondaires du récit sont transposés 
suivant ce plan général. Un court passage suffira à montrer la 
différence qui existe entre le chef-d'œuvre original et celte 
vulgarisation, d'ailleurs fort délicate. 

MTTSOU-OVJI ADMIRE LA FLEUR D*UN QUARTIER PAUVRE 4 

Mitsou-ouji, ayant relevé le «tore 4» son palanquin, 
regardait la rue. Il aperçut une maison qu'esitsurait uns 
haie. Les portes à glissières du seuil étaient largement 

1. C'était d'ailleurs souvent le même anteurqui composait le texte 
%t fitttrstratfon. Par exemple, te fameux peintre flokouçaï (ou Hok- 
saï, 1760-1849) se fit maintes fois écrivain, tandis que tel romancier, 
comme Kyôdenn ou Ikkou, illustrait ses propres œuvres. 

2. Aka-hon, kouro-hon, ao-hon, ki-byôshi. C'est par des gravures 
pour les « couvertures jaunes * qu'Outamaro (17&M806) inaugura 
sa carrière d'artiste, 

3. A ce développement se rattacherait, suivant Bakinn, le sens 
originaire de l'expressio» hfiuça-séshi, qui aurait signifié, tout d'a- 
bord, « cahiers puants », parce que ces livraisons à bon marché 
sentaient mauvais en sortant de ^imprimerie. En tout cas, le mot 
s'écrit bien avec le caractère qui veut dire « herbe, sorte », et il 
s'explique assez par i'idée-d'un contraste entre ces « ««riétés » amu- 
santes et les livres sérieux d'un geaxe mieux défini. 

4. Adaptation du chapitre IV du GJUennji. 



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EPOQUE bEà tôkôùgàWa à5& 

ouvertes, et un store de massettes 1 donnait nn air frais et 
agréable. Au dedans, on entendait un bruit -de rires et coi 
voyait des ombres de femmes- Curieux de savoir qui de- 
meurait là, il -descendit de aea palanquin et jeialesgiemc 
* 3'ûiténeur. La mateon pétait pas vaste ; nù, dans le 
jardinet, il y avait des arbres verts. Sur ces arbres, 4e 
blanches fleurs se faisaient remarquer par leur sourire. 
« Quelle est cette fleur ? » demanda Mitsou-ouji à un por- 
teur du palanquin. — « C'est le melon «de corbeau 1 . San 
nom rappelle un oiseau noir : mai* «a iLeur eai blaacfce,et 
son fruit vauge. On la trouve surtout dans les baies déla- 
brées comaae <ee*Me-csL » Mitseci-ouji: « Il y aea effet, par 
ici, feie* des humbles demeures, et je suis heureux d'y 
voir «es fleurs, qui rendent agréable le pauvre quartier. 
Allez et apportez-m'en une l£ge. » Le porteur traversa 
l'entrée. Une charmante jeune fille, %ée 4'À peine vingt 
ans, vêtue d'un costume légw, «*ec un tablier javuae, ia 
peau plus Waftcjbs que jla /Leur même, 1 Msvàta, de «en 
éventail blasée, a s'apfNwefeer. « Mettes ia 4e«r eur «*t 
éventail : cette ILeur «modeste aura Fhonnetir d'être tou- 
chée par une belle main. » Alors ICorékitchi s'approcha 
de la jeune fille, reçut la fleur sur l'éventail et l'offrit k 
Mitsou-ouji*. 



3. — YOMI-HON 

BAKINff 



!*■ Yemi-kvn, m livres poar la lecture », ee JiatJtagaeeft âea 
Keuça-zôshi ea ee que fillustratiee y devient la servawte 4u 
tarte. Ga «ont faMeura toujours des réeits remaa^strues, saala 

1. <?osaa, Typha japemea, 4a laassstis eu roseau 4m étangs. 

2. Jt(trtkpw-i>vri,wi* cucarhitaoée tTrfcoeaaUias eueeaoerGMss). 

3. Si oncoropare cette scène au passage corceseoikiaMdutibftaajE» 
on constats que les deux textes jse correspondent pour ainsi dire 
phrase par phrase. Seulement, Tanéhilto remplace Ip. voiture d* 

'Ghennji -par le palanquin de Mitsou-ouji; les pantalons de soie de 
la jeune fille, par un tablier; le « visage-du-soir » {yougao,f>. 286» 
n. 10), par un « melon de corbeau » ; «le. La langue est d'ailleurs 



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360 ANTHOLOGIE DE LA LITTÊRAf URfi JAPONAIS* 

d'un art plus relevé, plus moral, et qui finit par prendre l'essor 
épique. Le précurseur du genre fut Sanntô Kyôdenn (1761-1816), 
qui composa surtout, dans un style simple et vivant, des his- 
toires de vengeances et autres événements dramatiques. Mais 
sa renommée fut bien vite éclipsée par celle de son élève, 
Bakinn. 

Kyokoutei Bakinn 1 (1767-1848) est l'homme que ses compa- 
triotes considèrent comme leur plus grand romancier. Les cri- 
tiques européens inclinent plutôt à le regarder comme le plus 
absurde auteur de la littérature japonaise. Sa vie fut celle d'un 
prodigieux travailleur, chose assez fréquente au Japon, et par 
■surcroit, d'un honnête homme, ce qui était plus rare chez les 
romanciers du temps; mais son caractère, que nous font con- 
naître ses longs démêlés avec Hokouçaï, révèle par-dessus 
tout une susceptibilité qui n'est pas d'ordinaire un signe d'in- 
telligence. Ses œuvres, où l'invention est trop souvent d'ori- 
gine chinoise, où la composition ne semble se tenir qu'à l'aide 
d'artifices invraisemblables, où le style enfin, sans cesse rythmé 
en phrases de cinq et sept syllabes, n'a ni la souplesse de la 
prose, ni la perfection du vers, sont des monuments qui témoi- 
gnent de plus de labeur que de finesse. Des héros abstraits qui 
se démènent au milieu de péripéties impossibles, voilà ce qu'on 
rencontre à chaque page dans les romans de Bakinn. Qu'il ait 
élaboré près de trois cents ouvrages, représentant une quantité 
'plus formidable encore de volumes, c'est un point qui fait hon- 
neur à son zèle; mais on peut regretter qu'il n'ait pas cru de- 
voir, comme un Tchômei par exemple, laisser plutôt vingt pa- 
ges pensées avec justesse, composées avec art et écrites avec 
goût. 

Son chef-d'œuvre est le HakkennOenn, un roman an 10s vo- 
lumes. Commencé en 1814, il ne fut achevé qu'en 1841. Le 
succès fut tel que, dit-on, a l'apparition de certaines parties, 
la demande d'exemplaires fit monter le prix du papier; et 
aujourd'hui encore, les Japonais vénèrent cet énorme écrit, où 
ils veulent voir un poème épique. En réalité, cette • Histoire 
des Huit Chiens* », où huit chevaliers personnifient les huit 
vertus cardinales à travers le plus inextricable fouillis d'aven- 
tures extravagantes, n'est qu'un vaste conte à dormir debout. 
Un daïmyô, dont le ch&teau fort est sur le point de succomber, 
■supplie son chien favori d'aller au camp ennemi et de lui rap- 
porter la tête de son adversaire. Il lui offre d'abord la moitié 
de son fief: le chien refuse en secouant la tête; il lui fait espé- 
rer d'abondantes nourritures ; nouveau signe négatif; il lui 

1. De son vrai nom, Takizawa Kaï. 

S. C'est-à-dire : des « Huit chevaliers du Chien s {Hatchi-kamm 



$hi) 



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ÉPÔQtJÈ Dfi8 TÔKOÛCAWA 361 

propose enfin de lui donner sa fille, la princesse Foncé : joyeux 
aboiements du chien, qui, cette fois, accepte. Le lendemain, à 
la surprise générale, le fidèle animal arrive avec la tête de- 
mandée, et, lorsqu'on regarde au dehors, on s'aperçoit que les 
ennemis ont levé le siège. Quant à la récompense promise, le 
seigneur n'y pense plus. Mais alors, c'est la jeune fille qui, 
bien qu'amoureuse d'un jeune homme, réclame de son père 
l'éxecution du contrat. Un saint exorciste, consulté sur ce point 
délicat, estime qu'en effet ce serait un péché de manquer à la 
foi jurée; il met au cou de la princesse un chapelet préserva- 
teur, à huit grains, et le chien, prenant sa fiancée sur son dos, 
l'emmène avec lui dans la montagne. Quelques années plus 
tard, l'ancien soupirant de la princesse, accompagnant un jour 
le daïmyô à la chasse, tire sur ce qu'il croit être un gibier et 
entend un cri humain; il se précipite, et que voit-il? Le chien 
et la princesse, morts tous deux, sa flèche ayant transpercé du 
même coup le cœur de l'un et de l'autre. Le malheureux n'a 
plus qu'à se tuer ou à se faire bonze; il se résigne à cette der- 
nière solution. Mais qu'est devenu le chapelet? On ne le trouve 
plus sur le corps de la princesse : les grains ont été dispersés. 
Or, il arrive que ces huit grains, entrant ensuite on ne sait 
comment dans le sein de huit femmes, procurent à chacune un 
fils qui vient au monde en tenant le grain lui-même dans sa 
main et de qui le destin sera d'être un homme très brave. 
Ainsi se constitue l'ordre des a Huit chevaliers du Chien ». 
Par ce début, on peut juger de l'ensemble. En somme, c'est 
. une histoire de chevalerie qui eût fait la joie de Cervantes. Mais 
prenons maintenant un des passages les plus admirés.. Ghemm- 
' patchi, l'un des Huit, allant au secours d'un confrère en péril, 
' doit traverser la montagne de Kôshinn, dans la province de 
- Shinano. Il arrive un soir au pied de cette montagne et se re- 
pose un instant dans une petite maison de thé; le proprié- 
taire l'avertit que, s'il fait l'ascension, il risque de rencontrer 
un lynx 1 terrible, grand comme un taureau, qui enchante les 
voyageurs et les dévore; mais Ghemmpatchi s'obstine en son 
dessein. 

LA RENCONTRE DU LYNX 

ïnoukaï* Ghemmpatchi, prenant son large chapeau de 
joncs : « Vieillard, dit-il, je suis charmé d'avoir entendu 
la terrible histoire de la montagne de Kôshinn ; ce récit 
m'a consolé des souffrances de mon voyage. Yous me dites 

1. Yama-néko, « chat des montagnes ». 

2. Les huit chevaliers ont tous un nom qui commence par le mot 
Imu, « chien ». 



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362 ÀNTHOLO<y* Jgt M JJT^ilUTAJ^» JAPONAISE 

uu'il est dangereux 4a tflayerAer cette montagne; mais 
comme je puis un peu pressé d'aller pnendre des «ouveUes 
«d'un ami, il mut que je pacte. J'achèterai seulement Tare 
et les flèches * que vous me conseilles. » Le vieillard, voyant 
que le soleil allait se coucher : « Le soleil est déjà sous 
les brandies de ce chêne; la nuit ne tardera pas à tom- 
ber. Si tous ne vous hâtez, vous ne pourrez arriver au 
village suivant*. Je vous conseillerais donc plutôt de pas- 
ser «ette nuit «sses moi. Mais vous pourries croire que je 
vous «étions pour causer quelques sous, et je n'ose insis- 
ter. Je vous laisse donc prendre un are et des -flèches ; 
vendiez choisir ce qui vous plaît. » Ghemmpatchi, pre- 
nant un arc : « Préparez-moi celui-ci. » Mozouhé* y met 
une corde e£ y joint deux flèches. Ghemmpatchi, tirant sa 
bourse, paie le prix et sort. Alors Mozeuaé ; « Seigneur, 
pmnez bien garde : hâtez-vous vers le village qui est au 
pied de l'autre versant. D'ici au sommet, il y a trois lieues 
et demie; mais comme on monte toujours, vous aurez 
plus de quatre lieues de marche. Si le vent tourne au 
nord, il pleuvra peut-être. Au revoir, et soyez prudent. » 
jGrhfamropfttrhi, an le remerciant de ses bonnes intentions, 
met aon chapeau; et, prenant le petit arc, il se hâte vers 
le soTnssrift 

Tout on cheminant, Ghemmpatchi pensait qne le brave 
homme de la maison de thé avait voulu gagner un peu 
plus d'argent; les paroles de ces gens-là ne méritent guère 
confiance, & Je prendrai mon logement, se disait-il, n'im- 
porte où je Je trouverai, a Pensant ainsi, .sans guida, il 
«aAfthait vite sur le «entier escarpé, vers la cime. On 
«était au commencement du neuvième mois. Le soleil al- 
lait bientôt disparaître. Le ciel était couvert, et il ne voyait 
plus devant lui. Très embarrassé, il songeait : « Je n'a- 
vais pas prévu cela; plutôt que cet arc et ces flèches, 
j'aurais mieux Sait d'acheter du bois à brûler 4 »; a* il le 
regrettait. Cependant, ,il allait toujours droit devant lui, 
en dépit de l'obscurité, fl n'y avait personne, sur cette 

1. Le vieillard de la maison de thé vendait aux voyageurs de petits 
arcs pour se défendre en cas d'attaque du lynx. 

2. Situé de l'autre côté âe la anentagae. 
S. Nom du raittara. 

4. Pour s'en faire une torche. 



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moôtagfie escarpée, pour lm^udiqueraon chemin. Ainsi, il 
se trouvait égaré sur la montagne, et il n'entendait que le 
cri des cerfs. « Si je continue, pensait-il* à avancer dans 
ces profondeurs, nul moyen d'en sortir; mieux vaudrait 
rester ici pour y attendre l'aurore. Et pourtant, non : si 
je passe la nuit en ce lieu, je aérai attaqué par les fauyes 
ou les serpents; tondis que si je marche encore toute la 
nuit, dans n'importe quelle direction,, j'arriverai sans 
dopte a un village quelconque. »> Dans cette pensée, il 
montait et descendait, et il fit ainsi plusieurs lieues» 

Soudain, il se trouva en face d'une porte de pierre. Le 
croissant de la lune, qui répandait une faible lumière, 
lui £t voir que c'était le fameux rocher Tai'uaï-kougouri 1 
auprès duquel le lynx se jouait tous les soirs. Surpris, il 
ne «avait xjue faire. Il se dit : « Je me suis égaré ai pro- 
fondément dans le sein de la montagne qu'il n'y a plus 
moyen d'arriver au village d'en bas. Mieux vaut passer 
la nuit dans cette caverne; je descendrai au village de- 
main. » Et, tenant son arc et ses flèches, il demeura assis 
à l'intérieur. Bientôt la lune disparut, et il fit noir comme 
une plume de corbeau. L'endroit étant haut et escarpé, on 
n'entendait pins les cerfs. L'air de la montagne piquait 
la peau, et il faisait très froid. « J'ai été bien ridicule, 
pensait-il. Croyant qu'il s'agissait de la vaine parole 
d'un paysan, je n'ai pas écouté ses bons conseils. Quelle 
sottise de m'étre exposé ainsi au danger ! a> Plein de re- 
grets, il pensait à ses amis, a ses parents; il se souvenait 
du passé. Et il restait là, dans cette extrême solitude, 
attendant l'aube. 

A en juger par la clarté des étoiles, œ devait être l'heure 
du fiœuf *- Tout à coup, Ghemmpatchi vit venir deux ou 
trois lumières, comme des lucioles. Etonné, il pensa que 
ce devaient éfcre des feux de Démons ou de Chiens céles- 
tes*. Prenant son arc, il sortit de la caverne, grimpa sur 
une branche d'arbre et, mettant une flèche, JU observa ces 

1. Taïnaï, sein maternel; kougouri, porte basse, où l'on ne peut 
passer q*'*tx se «eurbaat 

2. De 1 à 3 heures du matin. 

3. Tenngou, animaux fabuleux, ailés et armés de griffes, qui 
paraissent être d'origiiip AùmLou*. U» las accusa 4e aexdredss 
nommes dans la montagne. 



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364 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

feux. A mesure qu'ils approchaient, peu à peu, les feux 
devenaient de plus en plus grands; ils éclairaient tout, 
comme des lanternes. Quand ils ne furent plus qu'à une 
distance de quatre ou cinq tan 1 , Ghemmpatchi vit que 
leur lumière n'était celle ni de Démons, ni de Chiens cé- 
lestes . c'étaient les yeux d'un être affreux ! Pour décrire 
sa forme, il avait la face d'un tigre irrité ; sa gueule, 
fendue jusqu'aux oreilles, semblait un plateau rempli de 
sang; ses dents, blanches, étaient comme des sabres à 
deux tranchants, plantés; ses longues moustaches pen- 
daient comme des branches de saule glacées parla neige. 
Mais le reste de son extérieur était tout à fait celui d'un 
homme : il portait deux sabres à sa ceinture, et il mon- 
tait un cheval à poil châtain 1 . Ce cheval aussi était un 
être curieux : son corps ressemblait à un arbre sec, tout 
couvert de mousse ; ses pieds, à des branches ; sa queue, 
à un roseau. Deux serviteurs escortaient le monstre : l'un 
d'eux avait la face plus bleue que l'indigo ; l'autre, rouge 
comme une pierre volcanique. Le maître et ses serviteurs 
Tenaient vers la caverne, en causant, et riaient de temps 
à autre. Ghemmpatchi, tout en les regardant, demeurait 
tranquille. 11 pensait dans son cœur : « Celui qui monte 
le cheval est sans doute le roi des monstres. Si je ne le 
tue pas tout d'abord, je serai tué par lui. Que je l'abatte 
d'une flèche, et les autres s'enfuiront. D'ailleurs, ils ne 
sont pas dignes de crainte. » Tenant toujours son arc 
et ses deux flèches, il grimpa plus haut dans l'arbre; et, 
•'étant arrêté à un endroit propice pour tirer, il attendit 
le moment favorable. Cependant les monstres, qui ne se 
méfiaient de rien, s'approchaient de la caverne en conver- 
sant d'une manière agréable. Ghemmpatchi, visant bien, 
fit partir sa flèche, qui perça l'œil gauche du monstre à 
cheval. Le monstre poussa un cri de douleur et tomba de 
sa monture. Les deux qui le servaient saisirent, l'un ses 
mains, l'autre ses jambes, et, le mettant sur le cheval, 
ils s'enfuirent du côté d'où ils étaient venus. 

Ghemmpatchi, après cet exploit, pense que les monstres peu» 

1. Un tan représente enriron dix mètres. 

2. Kourighé (v. p. 367), 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA 365 

rent revenir en foule pour le dévorer; il se remet donc en 
marche, sous la clarté de la lune qui, maintenant, éclaire la 
nuit; il rencontre alors le fantôme d'un chevalier que le lynx 
avait dévoré, et leur conversation devient le point de départ 
d'autres aventures non moins merveilleuses. 



LE ROMAN COMIQUE 

IKKOU, SAMMBA 



Ce dernier genre, qui eut son plus vif éclat an commence- 
ment du xix* siècle, est le plus intéressant, de beaucoup, pour 
le lecteur européen. On y trouve, en effet, les manifestations 
d'un génie naturel et spontané qui, trop souvent, faisait défaut 
aux auteurs des deux catégories précédentes. Le roman comique 
fut illustré par deux fameux humoristes : Ikkou et Sammba. 

/. - IKKOU 

Jippennsha Ikkou est une figure qu'il convient de mettre en 
lumière, comme étant le type le plus représentatif de la belle 
gaieté populaire qui constitue un des éléments fondamentaux 
du caractère japonais. 

Son véritable nom était Shighéta Sadakazou; Jippennsha 
Ikkou n'est qu'un pseudonyme. Né en 1765, à Shizouoka, d'un 
petit employé municipal, il reprit d'abord les fonctions de son 
père, puis les abandonna pour suivre le penchant qui l'inclinait 
à une vie plus agitée. On le trouve bientôt à Ohçaka, où un 
marchand de bois l'adopte pour gendre; mais sa nature de bo- 
hème l'entraîne à une prompte séparation. Il se remariera avee 
la veuve d'un commerçant, divorcera de nouveau, épousera une 
troisième femme. En attendant, à Ohçaka, il collabore à un grand 
drame historique; en 1794, il part pour Edo, où il travaille à des 
« couvertures jaunes 4 » ; enfin, il trouve sa voie : le genre humo- 
ristique, qui, en 1802, lui donne la célébrité, et qu'il continuera 
d'illustrer, par 311 ouvrages divers, jusqu'à sa mort, survenue 
en 1831. 

Mieux que les étapes de sa carrière, les anecdotes contées 
par ses biographes* nous montrent la vraie physionomie de cet 

1. Voir ci-dessus, p. 358, n. 2. 

2. V. notamment le ffizakourighé, réimprimé par la librairie 
Hakoubounkwan, Tokyo, 1" éd., 1893, 14* éd., 1903. 



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366 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

homme original. Qu'on s'imagine le joyeux auteur courbé* su» 
sa table basse, dans son cher cabinet de travail : de tous côtés» 
des toiles d'araignée; sur les nattes» literie, plateaux, coupes 
à saké, écritotre et pinceaux, livres et papiers» tout s'entremêle 
dans un prodigieux fouillis; car jamais personne ne doit péné- 
trer dans ce laboratoire dé la* fantaisie. Un beau jour pour 
Ikkou fut celui où, rentrant d'une longue absence, il constata 
qu'on n'avait rien dérangé, c'est-à-dire rien rangé chez lui : 
l'idée de ce to^aga lui était veau* sahitaSeetot, arr ceèJrs d'une 
promenade en ville, et il était parti pour trois mois, oubliant 
de passer par sa maison.- Ile* Aiudraifl pas croire d'ailleurs que 
ce conservateur du désordre aimât la stabilité d'une installa- 
tion, car il exagérait la manie japonaise de changer sans cesse 
de domicile. Ces déménagements lui étaient rendus faciles par 
l'indigence de son mobilier, l'argent des éditeurs se liquéfiant 
toujours dans ses coupes. Mais peu lui importait : sur les qua- 
tre murs^il tendait du papier blanc, et, comme il était un pein- 
tre habile, il représentait ici Un meuble, là un vase à fleurs ou 
un tableau » plus loin l'illusoire entrée d'une chambre à trésors, 
ce coffre-fort géant où les Japonais mettent à Tabri du feu 
toutes leurs choses précieuses. Les êtres invisibles profitaient 
également de ces créations immatérielles : au premier janvier, il 
offrait aux dieux de grands gâteaux de ris en peinture, et» à lu 
fête des morts, il' érigeait aux ancêtres un autel domestique 
dessiné sur une cloison. Mais où son esprit malin prenait tout 
son essor, c'était dans ses relations avec les autres hommes. Ua 
jour de nouvel an, son éditeur vient le voir, en costume de cé- 
rémonie. Ikkou, qui justement était à court d'habits, pousse 
l'hospitalité jusqu'à le persuader de prendre un bain chaud. 
Puis, il s'empare avec adresse du riche vêtement, l'endosse et 
sort, plein de dignité, pour accomplir sa propre tournée de vi- 
sites aux quatre coins de l'immense capitale. Lorsqu'il revint 
enfin, après de longues heures, il se garda bien de s'excuser, 
mais, avec gravité, remercia l'éditeur pour le prêt si courtois 
dont il l'aVait honoré. Une autre fois, étant en visite chea un 
bourgeois, il tombe en arrêt devant une baignoire en bois, dont 
il fait un tel éloge que son hôte se voit obligé de la lui offrir. 
Aussitôt Ikkou déclare qu'il tient à emporter cette baignoire 
lui-même : il fa renverse sur sa tête 1 ,, et peu après s'avance, 
aveugle, à travers les rués, heurtant tout le monde et ahuris- 
sant par ses saillies les victimes de ces collisions. Jusqu'à son 
dernier jour, l'incorrigible rieur devait rester fidèle à lui- 
nrme. A 66 ans, Sur son lit de mort, il composa une poésie 
d'un scepticisme tranquille : 

1. Tel le chapeau d'une Parisienne ea 190», ee« bsjgaojrejt iene» 
Mises étant plus rondes çue les nôtres. 



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éPOQUB DES TÛKOUGAWA 36"7 

De ce monde 

Pour prendre congé, 

Avec la fumée 

De l'encens 
( Je deviendrai cendre, 
f Eh bien, adieu 1 '!. 

Les cffscïples qui l'entouraient reçurent ses suprêmes recom- 
mandations. Il leur ordonna, pour ses funérailles, de faire brû» 
Ter son corps teï qu'il était, sans aucun lavage préalable. Après 
la cérémonie religieuse, quand le bonze eut achevé ses prières, 
Ta bière fut placée sur le bûcher. Les amis d'fkkou, plains de 
tristesse, regardaient monter le feu, flamber le cercueil.- Mais 
soudain, à la stupeur générale, une épouvantable pétarade re- 
tentit et, du cadavre embrasé, on vit jaillir un splendide bou- 
quet d'étoi*e8. Avant de mourir, Iktovavaft«emMn# cette mrc« 
ultime de mettre nn feu d'artifice sous* ses vêtements, et son 
rire s'envolait dans une dernière fusée. 

LE* HïZAEOTTRIG'lïÉ 

C'est Je enef-d'oenvre «Plkkou. EeS p re mie r* fasefcufe», pn- 
felfés> en 180? r furent fou* de* surtfe ni» grand sttcttà» popxifaire ; 
la?56*et derntter vola n&e- paru* en- tSii. Hiza Veu« d\u& gentuat; 
kouri, marron; ké, poli; kuurigihté,. (cheval)i bai ehfttatik. €«> titre» 
évoque donc l'idée de marches pédestres, où Ton. sa sert da 
ses jambes comme de. cheval; et en effet, le Hizakourighè noua 
raconte une sérié de voyages à pied', tantôt sur quelque grande 
voie d« l'empfrer, tantôt* vers nn templ'é fameux, une station 
thermale, une province curieuse. La partie la plus célèbre est 
le voyage sur le Tôkaïdô, cette « Route de la Mer orientale » 
qui reliait les deux capitales, et dont les 53 étapes sont fami- 
lières à tous las admirateurs des vieilles- estampes japonaises 2 M 
Les héros do- roman soat. deux p*rswmag#s «s*ttùflue»:.' Yajwô— 
bei, un «quadragénaire de«la cime* m«*cha»e1e, ctoiurde bonho- 
mie et d'esprit), peo*-â«re IKkon M-mdnM-, bien qu'à un certain* 
endroiV l'auteur nous Te* représente comme fort embarrassé, 
dkns on milieu de- lettrés provinciaux, parce qu'il' avait voulu. 

f. Ee dernier- vers; iffef sayâmmr, contient un jW de mdfrsuv 
haï, qui veut dire « cendre » (ici, double évocation, dfe la cendre 
laissée- par l'encens* constitué 1 et par Ifr corps- ttrûlë"); maïs qui cons- 
titua en même temps- une- interjection- (« oui », « éh bien !' »). 

2. V. mon ouvrage : Hoksaï, Paris, 18f9ff, p. foï-f 57- Camp, aussi 
J. Estrade, Le JTapvn, sfes voies' et moyen* de cornmamcaTîon. thèse, 
présenté* à* fit fcwnitë de droite Flirts-, 003; 



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368 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

se faire passer, lui chétif, pour l'illustre écrivain Jippennsha 
Ikkou; puis, Eidahatchi, plus jeune, qui est un simple imbé- 
cile et que son compagnon doit tirer sans cesse des innombra- 
bles difficultés où le jettent d'aveugles concupiscences. Tous 
deux se valent d'ailleurs au point de vue moral, étant pareille- 
ment menteurs, escroqueurs, écornifleurs, cyniques, effrontés, 
superstitieux et poltrons. Leurs propos coutumiers rappellent 
les pages qui, dans Rabelais, inquiétaient le goût de La Bruyère. , 
Mais Ikkou n'écrivait point pour les délicats, et ses audaces 
naïves ne sont que la puissante expression d'un véritable génie 
comique* 

Voici, entre les mille aventures grotesques des deux héros, 
nn petit récit qui, par fortune, peut être lu môme par une jeune 
fille. On peut l'intituler : 

AVENTURE DE DEUX BONS AVEUGLES ET DE DEUX MAU- 
VAIS PLAISANTS 1 

De Kakégawa à Foukouroï, 2 ri, 16 tchâ*. 

L'aurore au relai postal. Eveillés par le hennissement 
des chevaux qui, de très bonne heure, sont partis d'un 
pas pressé, Yajirôbei et Kidahatchi se lèvent en frottant 
leurs yeux fatigués et font leurs préparatifs. Ayant quitté 
l'auberge, ils dépassent le Hatchiman de Honnda 3 ; et 
comme ils apercevaient à leur droite le « Champ de la 
belle-mère » et la « Rizière de la bru », Yajirôbei impro- 
visa ces vers : « A la différence du Champ desséché de 
la belle-mère, la Rizière de la bru, inondée d'eau, va 
bien*. » 



1. Les critiques européens (Aston, p. 373 ; Florenz, p. 560) renon- 
cent à traduire Ikkou. 11 n'est guère possible, assurément, de rendre 
le style d'un écrivain dont tons les personnages parlent nne langue 
différente, suivant les dialectes des provinces traversées et suivant 
l'argot de nombreux métiers. On peut cependant donner quelque 
idée de son esprit en prenant soin de serrer de près le texte et de 
reproduire, dans la mesure du possible, le langage trivial du joyeux 
conteur. C'est ce qu'on a essayé de faire pour ce chapitre. 

2. En chiffres ronds : 2 lieues, 16 hectomètres. Ikkou emploie ces 
indications de distances, comme des espèces de sous-titres, en tête 
des principales subdivisions d'un chapitre. 

3. Temple dédié à l'empereur légendaire Homouda, plus connu 
sous son nom posthume d Ohjinn (ci-dessus, p. 76), et devenu Hat- 
chiman, le dieu de la Guerre. 

4. Tannka ingénieuse en japonais, ou l'idée malicieuse d' Ikkou 
l'exprime par l'innocente énumération de trois noms géographiques. 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA 369 

De là, ils arrivèrent à la Shioîgawa. Le pont de cette 
rivière était-il tombé par suite des pluies de la veille ? En 
tout cas, les voyageurs passaient à gué, après avoir ôté 
leurs pantalons collants et relevé le bas de leurs vête- 
ments. Yajirobei et Kidahatchi allaient aussi traverser 
ensemble, quand, juste à ce moment, survinrent deux 
aveugles distingués, qui se rendaient à Kyoto 1 . Sans 
doute avaient-ils appris qu'il leur faudrait passer ainsi 
cette rivière, car l'un d'eux, Inou-itchi, demanda à Kida- 
hatchi : « Pardon, monsieur : aura-t-on de l'eau jusqu'aux 
genoux ? 

— Oui, oui, pas davantage ; mais comme le courant est 
très fort, il ne faut avancer qu'avec toute votre attention. 

— En effet, dit Inou-itchi; car, à en juger par son 
bruit, l'eau doit être assez rapide. » Et ce disant, il ra- 
massait des pierres, les jetait dans la rivière ', réfléchis- 
sait ; enfin : « Voilà, s'écria-t-il, un endroit qui doit être 
moins profond. Eh là, Sarou-itchi! Gomme il serait 
ennuyeux d'enlever tous deux nos guêtres, toi, le plus 
jeune, vas-y en me portant sur ton dos. 

— Ha ! ha ! tu es un malin 1 Tirons au sort, plutôt, et 
celui qui sera battu traversera, chargé de l'autre. 

— Bonne idée : allons, viens! » 

Ils tirèrent donc au sort, jouant d'une main, et de 
l'autre tâtant la main de l'adversaire*. « Gagné 1 s'écria 
Inou-itchi. 

1. Ces aveugles sont désignés par le mot zatâ, nom générique 
d'une classe d'aveugles privilégiée, qui comprenait trois rangs ; on 
peut donc supposer qu'ils allaient à Kyoto pour demander une de 
ces promotions que les Tokougawa, en s'emparant du pouvoir réel, 
avaient laissées au choix de la maison impériale. 

Nos deux zatâ portent des noms ridicules : Inou, Chien, Sarou, 
Singe (sans doute parce que le chien et le singe sont ennemis). Quant 
à itchi, c'est une terminaison commune pour les noms d'aveugles. 

2. Afin d'en sonder la profondeur. Ikkou s'est inspiré, pour cette 
histoire d'aveugles, d'un kyôghenn dont le titre même {Dommbouri- 
katchiri, « Pouf-clac! ») s'explique justement par ce procédé. Si la 
pierre fait « pouf! », l'eau est trop profonde pour qu'on s'y puisse 
aventurer; si elle fait « clac! », l'endroit est guéable. 

3. 11 s'agit ici d'un jeu (appelé kenn) où les deux partenaires 
crient en même temps certains mots, comme « renard, chasseur, 
seigneur », qu'ils accompagnent de gestes appropriés. Si le premier 
a dit « renard » quand le second disait « chasseur », le second a la 
première manche, parce que le chasseur l'emporte sur le renard ; et 

DigitizedbyGoOQle 



390 ANTHOLOGIE M LA LITTERATURE IAP0NAI8E 

— Ah! aut! Alors, mets sur ton échine tous ce* pa- 
quets 1 . Ça va-t-il ? Eh bien, marchons 1 » 

Et Sarou-itchi, prêt au passage, offrait son dos. Mais 
à ce moment, Yajirèbei s'installa sur Sarou-itchi, lui di- 
sant à part soi : « Je te remercie I » Sarou-itchi, croyant 
tenir l'autre aveugle, entra dans la rivière, puis arriva 
bientôt sans encombre a l'autre bprd. 

Cependant Inou-itchi, laissé seul, appelait : « Dis doue, 
Singe ! A quoi penses-tu ? Pourquoi ne me prends-tu pas ï 
Dépéehe-toi un peu ! » 

Sarou-itchi, entendant cela de l'autre rive, se fâche : 
« Hein F tu plaisantes? Je viens de te faire traverser. 
C'est pour me taquiner que tu es retourné là-bas! 

InoÛs-itghi. — Ne dis pas de bêtises. Tu es passé tout 
seul, et tu es une fière canaille! 

Sarou-itchi. — Canaille tei-rméme! 

Inou-itchi. — Gomment! tu oses parler ainsi à un 
eonfrère qui est ton anoien! Mais c'est une infamie! Oui 
eu non, viens-tu me prendre f » — Et, faisant saillir ses 
yeux blancs, il entrait dans une grande colère. 

Sarousitchi, ne voyant rien de mieux à faire, revient au 
premier bord, et, plus respectueux : «c Allons, appuyés» 
vous sur moi. » Puis, il présente son dos. 

« Ça y est ! » se dit Kidahatohi ; et, allongeant les bras, 
11 se met lui-même h califourchon sur Sarou-itchi. Sans 
hésitation, ce dernier entre de nouveau dans la rivière. 

Inou-itchi, de plus en plus impatient. — Eh bien, 
fSarou-itehi, où es-tu? 

$ARQU-|?c#i, au milieu jle la rivière. — « Tiens • qui 
est eeluirljk, alors? » — Bt ce disant, il laisse choir Kida- 
hatçhi, dommbeuri!* dans l'eau. 

JÇiDABATÇHt, — n l tèi là! Au. secours, ai| secours! 
mm Tombé a la renverse, il se débattait, agitant en l'air 
bras et jambes. Yajirèbei, sautant dans la rivière, l'en 
iir§. Kf4akatçltf était trempé, de la tête aux os, à en pour- 

ainsi du reste. On mène ce jeu très vite, jusqu'à ee que l'un des ad- 
versaires ait gagné trois fois de suite; d ou une agitation amusante 
ehei des aveugles qui palpent fiévreusement leurs mains. 

1. Petit bagage que le Japonais porte enveloppé dans une étoffe 
(fouroahiki), comme font les tailleurs chez nous. 

2. Pour cette onomatopée, voir p. 360, s* 3. . 



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ÉPOQUE DES TOîtOUGÀWA 371 

rîr. « Eh! geignait-il. Ce misérable aveugle! Quelle se- 
cousse! » Yajirôbei riait : a Ha, ha, ha, ha> lia! Déshabille- 
toi d'abord : je vais tordre te» vêtements. » 

KiDAHvrcfli. — Au fond, père Yaji, c'est ta faute. Ce 
n'était pas la peine 4e te faire porter su* son dos. Tu 
m'as donné l'exemple, et à la fin, moi aussi... 

Yajirôbei (ironiquement). — ... je suis tombé dans la 
rivière. C'est bien désolant! JJa, ha, ha, ha, ha! Donc, 
j'ai une poésie : 

On est tombé I 
Comme on méprisait 
. L'homme sans yeux, 
La récompense est tôt venue 
Au rapide courant de la rivière. 

Kidahatchi. — Non! je ne veux pas entendre cela! 
Laisse-moi tranquille, Oh! que j'ai froid, que j'ai froid! 
— Il se déshabillait et, tremblant gqta-katq,, tordait ses 
vêtements. Pendant ce temps, les aveugles traversaient 
l'eau. 

« Nous ne pouvons pas, dit Yajirôbei, rester ici jus- 
qu'à ce que tes habits soient secs : mets un vêtement de 
rechange; et pour le reste» npns irons demander du feu 
quelque part. 

Kidahatchi, — EïJ Bon! je suis enrhumé. AkshamM 

— Et, tout en grommelant, x\ sortait et endossait les 
habits de rechange, tordait les vêtements trempés. 

Encore un paquet à faire, et les voilà partis. Bientôt 
on arrive au village de Kakégawa. 



A la première maison de thé rencontrée, une femme 
crio : « Veuilles prendre votre auguste repas ! 11 y a de la 
soupe de daïkon séché, de konnyakou et d'aji; du tako à 
lu mode Seinmba 8 ! Repose^vous. » 



1. Akoushami, prononcé aksham, correspond à notre « atchoun » ! 

2. Dwkon, le Raphanu» eatjvui, longue rave géante que les Ja- 
PQnnjs empirent «oit crue, soit salée, «oit conservée dans des rési- 
dus de saké, soit enfin fermentee, comme une sorte de choucroute, 
à forte odeur, qui constitue un de leurs mets nationaux, aussi peu 



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372 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAIS* 

Chant de portefaix, chargés de longues malles : 

Plus le vent souffle, 

Et plus nos fardeaux sont légers. 

Nous voudrions bien qu'on mît de la ouate 

Dans les malles, de la ouate vraiment l 

Refrain : 

Shitaka dotaka, shitaka dotaka' 1 

Hennissement de chevaux. — Hi, hi! 

Yajirôbei. — Eh! Kidahatchi, vois donc, là-bas! Nos 
maudits aveugles de tout à l'heure, qui osent boire! 

Kidahatchi. — O bonheur! Nous allons venger ma 
chute dans la rivière. 

Aussitôt, en contrefaisant leur voix, ils entrent dans 
la maison de thé où les aveugles buvaient du saké. 

Kidahatchi. — Pardon... 

La femme de la maison de thb. — Soyez les bien- 
venus. (Elle apporte des tasses remplies de thé.) 

Kidahatchi s'assied à côté des aveugles. 

La femme. — Voulez-vous déjeuner? 

Yajirôbei. — Non, pas tout de suite. Nos ventres sont 
encore pommpoko*. 

Les deux aveugles, qui buvaient leur saké en se repo- 
sant, ne se doutaient nullement que nos héros fussent là. 

Inou-itchi. — Eh, eh! ce saké ne suffit pas : si nous 
en vidions une autre bouteille 9 ? 

Sarou-itchi. — Ça va. Eh! patron, patron! Je' vous 
en demande encore un peu. 

La femme (répondant). — Voilà, voilà ! 

Inou-itchi. — Eh bien! les imbéciles qui se sont pion- 



attrayant pour nous que, pour eux, notre fromage. Konnyakou, subs- 
tance mucikgineuse tirée des raciues du Gonophallus konjak. Aji, 
espèce de hareng. Tako, poulpe. 

1. Ce chant, sans constituer des vers proprement dits, est cepen- 
dant rythmé, avec des prolongements spéciaux de la voix. Le refrain, 
que tous reprennent en chœur, n'a aucuu sens précis, mais sert à 
marquer le pas. 

2. Tendus comme la peau d'un tambour. 

3. Un ni-gô, c'est-à-dire une bouteille contenant 2 gâ, soit en 
tout le tiers d'un litre. 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA 373 

çés dans la rivière tout à l'heure, où en sont-ils mainte- 
nant? 

Sarou-itcbi. — C'est ce que je me demande. Ha, ha, 
ha! Mais tout d'abord, attaquons la nouvelle bouteille. 

(Il remplit une coupe, en boit une gorgée, et repose la 
coupe. Kidahatchi, glissant sa main en secret, la prend 
et l'achève; puis, il se rassied à sa place.) 

Sarou-itchi. — En vérité, c'étaient d'audacieux co- 
quins! Oser me monter sur le dos! Mais lorsqu'il a bu 
ce bon coup dans l'eau, il n'en a pas moins poussé un 
fameux : « Au secours ! » Ces gens -là, qui ne cherchent qu'à 
profiter des petites occasions, sont sans doute des filous 

Inou-itchi. — Peut-être. En tout cas, ce ne sont pas 
de braves gens. Des individus de cet acabit, dans un 
endroit comme celui où nous sommes, s'en vont d'ordi- 
naire sans payer ce qu'ils ont pris, et finissent par se faire 
assommer. Mais comment va ta coupe 1 ? 

Sarou-itchi. — C'est vrai : je l'oubliais. (Il prend sa 
coupe et veut boire. Hélas! de saké, point! — D'un air 
de méfiance) : 11 parait que je l'ai renversée. (Après avoir 
tâté partout) : C'est bien étrange! Enfin, je vais la rem- 
plir encore pour toi. » (Il la remplit, boit une gorgée 1 , 
puis la repose.) 

De nouveau, Kidahatchi s'empare tout doucement de la 
coupe et en avale le contenu. 

Inou-itchi. — Ce qui serait drôle, ce serait que les 
gens de tout à l'heure vinssent ici! 

Sarou-itchi. — Il n'y a pas de danger. Pour tordre 
leurs vêtements et pour les sécher, ils doivent être en- 
core là-bas, bien embarrassés. En somme, ce sont de 
purs idiots. (11 prend sa coupe ; mais, une fois de plus, 
pas une goutte de saké.) Qu'est-ce que cela signifie? 

Inou-itchi. — Tu l'as donc encore répandu ? Que tu 
es maladroit! 

Sarou-itchi. — Non, je ne l'ai pas répandu. C'est fabu- 
leux, tout de même ! 

1. Au Japon, deux amis boivent le saké dans une seule coupe, qui 
d'ailleurs ne passe de l'un à l'autre qu'après ayoir été lavée dans 
l'eau fraîche d'un seau (le haXeenn). 

2. Parce qu'il doit boire le premier, ayant d'offrir la coupe à son 



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374 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

Inou-itghi. — Toi, tu répètes toujours la môme chose, 
et pendant ce temps, tu bois tout seul! 

(Durant cette conversation, Kidahatchi s'est emparé de 
la bouteille : il en verse le contenu dans les tasses à thé 
qui étaient devant lui et son compère, puis il la remet 
en place discrètement.) 

InOu-itchi. — Dis dono, Singe! quand me passeras-tu 
ta coupe? (Il la lui prend, saisît la bouteille et verse : 
rien ne coule-) Cet infâme Sarou-itchi! Ah çà, tu as donc 
tout avalé ? 

Sarou-Itcoi. — fiein? Qu'est-ce que tu dis? 

Ïnou-itchi. — Mais il n'y a rien dans la bouteille ! 

Sarou-itchi. — Quoi? rien dans la bouteille?... Eh, 
patron, patron ! Est-ce parce que nous sommes aveugles 

5ue vous nous faites une telle friponnerie ? Votre bouteille 
e deux gâ ne contient que deux gorgées! C'est trop fort ! 

Le patron. — Pardon, mais je vous ai versé deux gû 
largement comptés. Peut-être avez-vous renversé... 

Sarov-itcbi (furieux). -—Encore! Mais je n'ai rien ren- 
versé du toutl Vous, vous avez fait une chose indigne 
d'un commerçant honnête, et je vous dis, moi, que je ne 
paierai pas le prix de ce saké. 

Sur ces entrefaites, une petite fille qui gardait un bébé* 
au seuil de la porte, et qui depuis longtemps avait observé 
tout le manège, indiqua du doigt Kidahatchi : 
. c Ouaï, ouaï! c'est ce monsieur qui a bu le saké de mes- 
sieurs les aveugles, en le versant dans les tasses à thé. » 
. Kidahatchi. — Tiens, tiens! Cette enfant-là dit une 
chose extraordinaire! Ça, c'est du thé! (Et ce disant, il 
finit de boire le saké qui restait dans sa tasse.) 

Le patron. — Mais vous sentez le saké ! Et vous êtes 
bien rouge I C'est vous qui avez dû boire le saké de ces 
messieurs, 

Kidahatchi. — Comment! vous aussi, vous répétez, 
cette sottise ? La raison pour laquelle vous me voyez si 
rouge, c'est que je me trouve ivre de thé. Je suis un peu 
original : quand je bois beaucoup de thé, cela me porte 
à la tête. L'homme ivre de saké bavarde confusément. 
La preuve que je suis ivre de thé 1 , c'est que j'ai la manié 

t. Le pillage qui commence ici est vit jeu perpétuel sur le met 

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ï>OQTTE DES TOfcOUGAVVA 375 

de dire toujours des tôlsanteries ; et puis, ai j*osé lé pro- 
clamer, tout le monde est the\, tel Ha, ha, ha, ha, hat 

Sarou-itchi. — Non, je n'arale pas eeftë fiisè. « L'éfc 
fance est honnête. » [Proverbe.] Il n'y a pdS cPeirfreuf 5 : 
yons avez bu par filouterie. Payez le prix de ce saké. 

Kidahatchi. — Té! Vous prenez mal votre ÉhèMl Ce 
que j'ai yersé delà Me'ière, e'est dû thê. En d'atitté* fer- 
mes, je n'ai nul souvenir d'avoir théê&uHsè le tck'aki de 
ces messieurs. Quelle plaisanterie téméraire! Ha, ha, 
ha, ha, ha! 

Inou-itchi. — Vous parlez ainsi pàr'cé que je* stiis 
aveugle ; mais ne nous contes pas dé telles balivernes. 
L'enfant a vu : elle est témoin. 

Sarou-itchi. — Et pour s'en assurer, patron, faites 
donc l'expérience de flairer leur* tâsBës : notre verrons 
bien si elles sentent le saké. » 

On a touché le point décisif : Kiftanàtchi essayé 4e 
cacher sa tasse à thé. Mais le patron là ItLï arrnckèf. 

Le patron (ayant humé l'odeur de la tasse). — Ah, 
ah! elle sent, elle sent! Elle est itièirie' gluante de saké. 
C'est vous qui l'avez bu : paye£-lë. 

Kidahatchi (voyant qu'il ne pourra jamais se tirer de 
là). — Non, n'ayatit pas bu le tàhaké, je n'en" puis payer 
le prix. Mais s'il s'agit du" thé, je donnerai ce que vous 
voudrez. Combien vous ddis-jè? 

Le patron. — Soit, payez le prix du thé. Deux go, c'est 
64rtô». 

Kidahatchi. — Hein? J'ai bu deux go de thé? Quel 
soandale ! 

Yajirôbbi (intervenant). — Ëh! cette discussion est 
ennuyeuse : finissons-en. Oé que tti entreprends ne se 
termine jamais bien. Paye donc, pendant que tu as encore 
la liberté de le faire. (Il le conseille par gestes.) 

tcha (thé), qu'Ikkou fait entrer,, par à peu près, dafls ifcttftret rtotf 
quelconques, à la pïace des syllabes ja, ha, sa» etc. Le calembour 
sur lô iûkéi dèSftttitbhaké, est ingénieux ; maïs lés autres ne sont 
pas îmrte* approximatif* dans l' original que dans cette traduction, 
aussi fidèle que possible. 

1. Un ma est le dixième d'un rinn, qui lui-même représente le 
dixième d'un senn, c'est-à-dire, aujourd'hui, d'un demi-sou de notre 
monnaie; — La phrase du patron est malicieuse, parce que jamais 
thé ne fut compté par ntyôi 



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376 ANTHOLOGIE DE LA ItâtERÀf tf&E JAPONAISE 

Kidahatchi, l'air très gêné, débourse les 64 mô. 

Sarou-itghi. — Mais ces gens sont extraordinaires! 
Ne seraient-ce pas ceux qui, tout à l'heure, me sont mon- 
tés sur le dos ? Détourner ainsi le saké ! Ce sont bien des 
Voleurs. 

Kidahatghi. — Moi, voleur? Vil aveugle! (Il s'anime.) 

Yajirôbei (l'arrêtant). — Allons l allons ! C'est toi qui 
as tort. (Aux aveugles :) Veuillez l'excuser. Quand il 
s'enivre de thé, il devient brutal.. Allons : partons 
bien vite. Au revoir, au revoir. 

Il emmène de force Kidahatchi. Tous deux s'en vont, 
quittent le village, le dépassent à pas pressés. 

Kidahatchi (qui enrage). — Zut! c'est dégoûtant! Au- 
jourd'hui, je n'ai vraiment pas de chance. Je bois du saké, 
en le payant, et pour comble, je suis dégonflé : est-ce 
juste ? 

. Yajirôbei. — • Ha, ha, ha, ha, ha! C'est que ta n'es pas 
aussi intelligent que moi. 

Ce qu'on fait, 

Ce qu'on arrange, 

Tout finit mal. 

L'homme j «onnu pour le thé 

I dont on s est moque 
Est vraiment bien pitoyable 1 !... 

Et tout en devisant ainsi, avec des rires, ils continuè- 
rent leur chemin. 

(Hizakourighé, livre III, chap. 2 du Voyage 
sur le Tôkaïdô, p. 106 et suiv. de l'éd. Ha- 
koubounkwan.) 

//. ~ SAMMBA 

Shikitei Sammba, de son vrai nom Kikoutchi Taïçouké r na- 
quit en 1775 à Edo, où il mourut en 1823. Commis de librairie, 
lormé par ses seules lectures, il commença de bonne heure à 
publier de nombreuses nouvelles. En 1799, un de ses écrits, où 

1. Dernier calembour sur le mot tcha, pris à la fois dans le sens* 
de « thé » et de « tourner en dérision » (tcha ni iourou). 



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EPOQUE DES TOKOUGAWA 377 

il s'était moqué des pompiers d'Edo, souleva une pelite éinoute 
qui lui valut une condamnation. Néanmoins, il continua de 
produire des romans naturalistes, en attendant les œuvres hu- 
moristiques où devait éclater son véritable talent. C'était un 
bon vivant; mais, plus économe qu'Ikkou, et par surcroît, 
homme d'affaires, il sut se créer une situation confortable, fai- 
sant de la librairie, imaginant une panacée, « la médecine da 
longue vie, d'après la recette d'un saint », et lançant ■ l'eau 
d'Edo », une eau de toilette miraculeuse. Par malheur, il aimait 
trop à boire; il se brouilla avec ses rares amis, comme Toyo- 
kouni, le fameux peintre; et ses excès de saké le conduisirent 
à une mort prématurée, à Page de 47 ans. Ses vers d'adieux au 
monde nous laissent voir clairement l'opinion modérée qu'il 
avait de lui-même : 

Je n'ai pas fait le bien : 
Je n'ai pas visé au mal. 
Mon corps meurt. 
Jizô ne me loue pas : 
Emma ne me gronde pas 1 . 

Sammba laissait 138 écrits, tels que le Shijouhatchi Eoucé, 
« Quarante-huit maniaques » (1811), le Kokon Hyakou Baka, 
« Cent imbéciles, anciens et modernes» (1812), et la suite, mais 
par-dessus tout deux œuvres maîtresses : VOukiyo-bouro, « La 
monde aux bains publics » (1809-1811), et VOukiyo-doko, m La 
monde chez le barbier » (1811-1812), séries de descriptions, 
joyeusement satiriques, des mœurs d'Edo, prises sur le vif dans 
les endroits où ses habitants se rencontraient d'ordinaire. Att 
salon de coiffure, ce sont les hommes, qui, ayant besoin de sa 
faire arranger six fois par mois la houppe traditionnelle, trou- 
vent ainsi l'occasion d'une réunion perpétuelle où ils discutent 
les questions du jour : à l'exception pourtant de ce sinologue 
que le terrible ironiste décore du nom de Kôfoun (Excrément 
de Confucius), et qui, ne vivant que pour les livres chinois, 
ignore tout des choses japonaises. A l'établissement de bains, 
hommes et femmes sont confondus dans une promiscuité naïve; 
comme tous ceux qui ne sont pas assez riches pour avoir una 
baignoire chez eux vont au moins deux fois par semaine à ces 
thermes populaires, on y voit, pêle-mêle, des bourgeois, des 
marchands, des artisans, des artistes, des femmes honnêtes et 

1. Jizô, l'ami des petits enfants, le plus bienveillant des dieux boud- 
dhiques; Emma, le roi des Enfers. — Pour la biographie de Sammba, 
voir le Sammba Kessakoushou, « Recueil des chefs-d'œuvre da 
Sammba », Tôkyô, Hakoubounkwan, 1" éd., 1893, 5* éd., 1903. (D'où 
il semble résulter, par comparaison avec les éditions d'îkkou déjà 
signalées, que Sammba est trois fois moins populaire qua ce der« 
nier). 



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378 ANTHOLOGIE DE LA LlTÎERAtURB JAPONAISE 

d'autres, des servantes, des nourrices, toute «ne assemblas 
. grouillante, bourdonnante ; et dans la piscine chaude, où nul ne 
prend garde à la nudité de ses voisins, des causeries S'enga- 
gent, dont Sammba prend note. 

D'où une verve comique moins violente que celle d'Ikkottf, 
mais plus naturelle, et aussi plus fine. Après le rire énorme, 
nous avons le sourire d'un spectateur tranquille, précis et mor- 
dant; après l'ample odyssée de gredins exubérants, les menas 
entretiens des rencontres quotidiennes; après l'invention dé- 
mesurée, l'observation délicate. Aux yeux des Japonais, les 
s quatre grands ouvrages merveilleux » {shidaïkisho) sent le 
tiakkenndenn de fiakinn, Ylnaka-Ghennjid* ïanéhiko, le Hi*a* 
kourighè d'Ikkou et Y Oukiyo-bouro de Sammba. Voiei dose sm 
extrait de ce dernier ouvrage 4 . 

LE CHArit&È DÈS DOMESTIQUES 

Aux bains publics (d'un quartier commerçant). Deux bour- 
geoises : une dame an pea distinguée, qui soigne son langage; 
et une dame sexagénaire, plus triviale. Elles commencent par 
eVfasflgeV le* eettgrattf latte** du nouvel an; puis, elles parlent 
toilettes} est*, tout aatfareffettvent, elles arrivent à la grande 
sjueetiotf des benne*. 

Madame X. (la dame assez distinguée). — Vraiment, 
rotrebdnne travaillé beaucoup. Quand il n'y a plus d'eau 
(ou puits), elle en apporte avec des seaux*. Elle est très 

Saie et plaît à tout le monde. Notre San, elle, n'a point 
'énergie et nous cause de perpétuels ennuis. Il y a quel- 
ques jours, elle déclare s'être enrhumée ; et la voilà au lit. 
Madame Z. (la vieille dame). — C'est bien gênant pour 
fous. Quel embêtement d'avoir sa bonne malade I 

MAÙAftE X. — Ce qui est pire, c'est qu'elle n'aime pas 
les médicaments. Quand on est malade, il faut bien se 
coucher : pas moyen de se remettre autrement. Je lui eA 
dono ordonné de garder le K* et 4e prendfe de la notn*- 
rikere [pour être plus vite sur pteds]. Mais les serviteurs, 
efe général, fie veulent p&* entendre parler dé cela. 

Madame Z. — fjComme c'est vrai 1 Oui, le caractère des 
domestiques est- de ne pars aimer à rester couchés, en 

1. Pour les trois autres, voir p. 360, p. 358 et p. 867. 
J. C'est-à-dire : dans deux seaui suspendus tex extrémités d'ane- 
perene qu'on porte dur l'épaule. 



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EPQQtJfc DES ÎOKOtJGAWA 379 

s'alimentant :. c'est la même chose partout. Même quand 
on est bien portant, si on ne mange pas aux repas, on a 
mauvaise mine. Alors, voyons, quand on est souffrant. 
On pourrait bien ménager sa santé. En ne le faisant pas, 
on cause un double préjudice [à sa maîtresse et à soi- 
même j. 

' Madame X. — J'ai engagé bien des personnes | mais il 
est plus facile d'être serviteur que maître. 

Madame 2. — Pourtant, la bonne que vous ayez eue 
Jusqu'à l'année dernière semblait bien douce. 

Madame X. — Oui, je l'ai gardée longtemps; mais 
Comme elle a trouvé une famille convenable, je l'ai auto- 
risée à éè inaTier. 

MxbAMÈ 2. — Vous avez bien agi. 

Madame X. — Celle que nous aVons maintenant est 
fOut à fait négligente. Si je la gronde, elle laisse tomber 
lés objets et les brise; si je lui parle avec douceur, elle 
devient insupportable. Et ce qu'il y a de pire en elle, c'est 
dti'elle boude sans cesse et qu'elle va se coucher à propos 
de n'importe quoi. 

Madame 2. — * Notre ftinn ne vaut pas mieux. Elle veut 
toujours parler; alors, pendant qu'elle bavarde, elle ne 
fait pas attention à ses mains et elle casse tout. Après le 
déjeuner, [sous prétexte de desservir], elle déplace quel- 
ques meubles, et aussitôt monte l'escalier, passe une 
demi-journée à sa coiffure. Elle sort pour aller faire sé- 
cher la lessive, mais passe son temps à cancaner avec tout 
le monde, jusqu'au moment ou je me vois obligée de l'ap- 
peler pour qu'elle se décide à venir préparer le dîner. 
Des choses qui n'auraient pas besoin d'être dites deux 
fois, il faut que je les lui commande chaque jour. A tout 
prix, elle veut ménager sa peiné* Quand elle va chercher 
de l'eau au puits, elle perd deux heures avant de revenir 
avec un seau. Naturellement, elle déblatère contre nous 
avec les bonnes des voisins, tout en s'amusant avec les 
jeunes gens du quartier. L'autre jour, désirant savoir ce 
qu'elle pouvait bien raconter, j'ai écouté ett me cachant 
près des cabinets 1 . Elle faisait l'éloge de son ancien 
maître, ajoutant qu'elle était toujours bienvenue dans les 

1. Situés dans une partie écartée de l'habitation. 

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380 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

familles. « Oh ! je filerai au mois de mars 1 ! Même si Ma- 
dame me supplie, à deux genoux, de rester encore un peu, 
je ne consentirai pas à vivre plus longtemps dans cette 
tamille abominable. Si je daigne encore travailler pour 
eux, c'est que ça coûte trop cher de payer des frais d'hô- 
tel. » Voilà ce qu'elle disait. Aussi je déteste cette figure. 
Il parait que, lorsqu'on écoute en se cachant, un pauvre 
ver de terre meurt à l'endroit où l'on se tenait. Mais vous 
avouerez que si j'ai commis ce péché, c'était bien sa faute, 
à elle 1 

Madame X. — Moi, quand Je me venge de la mienne 
par quelques observations, elle se met à chanter, et des 
airs complètement faux. Sans vouloir prétendre nous- 
mêmes à la beauté, je puis bien dire qu'elle est hideuse 
quand, poussant sa coiffure comme les ailes d'un milan, 
elle se couvre d'une épaisse couche de poudre de riz, qui 
abîme le col de son vêtement. Pour vous parler d'une 
chose bien frivole, croiriez-vous qu'en deux ou trois jours, 
elle usera pour huit sous de rouge 1 , pour dix sous mêmel 
Elle se pommade infiniment trop. Ce qu'elle dépense 
ainsi! 

Madame Z. — C'est la même chose chez moi. La mienne 
veut toujours être habillée avec coquetterie, et ne garde 
aucun costume de rechange. Elle se met en toilette pour 
travailler devant le fourneau. Je lui ai dit souvent : « Por- 
tez donc vos vieux vêtements et vos chaussettes usa- 
gées 1 . » Mais elle ne veut rien écouter. Alors, avec des 
chaussettes neuves et son tablier, tous les deux mouillés 
d'eau, elle marche à travers le salon, avec majesté! 

A ce moment, d'autres dames arrivent, et la conversation, 
ainsi ranimée, reprend de plus belle sur le même sujet. 

(Qukiyo-bouro, livre III, chap. a, éd. 
Hakoubounkwan, p. 118 et suiv.) 

1. Terme de rengagement convenu. C'est-à-dire : «Je lui donne- 
rai mes huit jours. » 

2. Béni, rouge pour les lèvres. 

3. Tabi, les chaussettes qui tiennent lien de chaussures dans la 
maison, pour ne pas salir les nattes. 



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ÉPOQUE DES TOKOUGAWÀ 381 



II. - LA POÉSIE 



De môme que la prose, au temps des Tokougawa, offre deux 
grands courants distincts et superposés, à savoir le mouvement 
philosophique dans les hautes régions de la société et, dans 
ses couches inférieures, le flot des romans de toute espèce, de 
môme ces deux éléments de la nation trouvent à satisfaire 
diversement leur besoin de poésie : l'élite lettrée compose des 
vers légers, et le vulgaire va écouter les déclamations rythmées 
du théâtre. 



A. LA POÉSIE LÉGÈRE 



Sous cette dénomination, vague à dessein, je réunis deux 
nouvelles formes d'art qui, durant cette période, remplacent 
l'antique tannka dans la faveur des poètes '• 



a. — L'EPIGRAMME JAPONAISE 
HAÏKAÏ 



C'est le dernier terme et le triomphe du système poétique 
national. Des « longs poèmes », déjà si courts, les Japonais 
avaient passé aux « poésies brèves » en trente et une syllabes : 
il semblait que ce moule étroit dût suffire à leur amour de la 
concision; mais non : ils en arrivent maintenant à préférer un 
genre encore plus restreint et à ne plus vouloir composer que 

1. La tannka subsiste toujours : les wagakousha surtout s'y dis- 
tinguent (voir p. 343, 347) et môme les kanngakousha (par exemple, 
p. 340) ; mais c'est la poésie légère qui prend le dessus, comme 
création originale et caractéristique de l'époque. 



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382 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

des poésies de dix-sept syllabes. Au lieu de cinq petits vers, 
ils n'en auront plus quo trois pour exprimer toute leur pensée, 
et, par ce tour de force, ils auront atteint les extrêmes limites 
de l'impressionnisme. 

Pour s'expliquer cette bizarre évolution, il faut se reportera 
ses origines. Les concours de poésie (outa-awacê) qui se te- 
naient à la cour de Héian avaient mis en faveur, au xi* siècle, un 
jeu d'esprit chinois : les Rennga, « poésies liées ». Des deux 
parties qu'on peut distinguer dans une tannka *, la première ou 
la seconde était composée par an des assistants, et un autre 
devait improviser la partie complémentaire. Au cours des siè- 
cles suivants, on étendit ce jeu en multipliant le nombre des 
demi-tannka qui devaient être ainsi accolées l'une à l'autre; si 
bien que la chaîne finit par pouvoir comprendre jusqu'à une 
centaine d'anneaux, qu'il s'agissait de forger et d'unir suivant 
des règles de goût très minutieuses. Mais, parla même, on en 
vint fatalement à regarder une moitié de tannka comme for- 
mant un tout, une poésie indépendante. La hokkou, ou kami no 
kou, c'est-rà-dire les « vers supérieurs », le tercet initial d'une 
tannka, constitua désormais un ensemble complet. -Trois vers 
de 5, 7 et 5 syllabes, soit 17 syllabes en tout, firent un poème 
distinct. Gomme, au début, ces poésies minuscules eurent d'or- 
dinaire un caractère plaisant, on les appela aussi haï kou, « vers 
comiques », ou simplement haïkaï, « poésies comiques », par 
abréviation de l'expression haïkaï ne rtnnga, * poésies comi- 
ques enchaînées ». Ains^ de ces trois noms, que les Japo- 
nais eux-mêmes emploient souvent pêle-mêle sans se donner 
la peine d'en distinguer le Sens , hokkou désigne la forme; 
haïkaï, le fond; et haïkou, l'une et l'autre. En fait, ce ne sont 
pas des étiquettes bien heureuses ; car hokkou n'indique pas 
assez qu'il s'agit d'une poésie individuelle, et non' point seu- 
lement d'un tercet initial; tandis que haïkou et haïkaï, impli- 
quant l'idée d'une fantaisie humoristique, ne répondent nulle- 
ment au contenu réel de compositions qui, à partir de Bashô, 
c'est-à-dire justement du poète qui amena ce genre à son apo- 
gée, prirent un caractère généralement sérieux et souvent pro- 
fond. Adoptons néanmoins le mot haïkaï, qui paraît le jilus 
usité, et qui a tout au moins l'avantage de rappeler une for- 
mation historique; et en français, conservons à ces petites 
poésies le nom d* « épigrammes » que M. Chamberlain leur a 
donné, fort justement, en souvenir de leurs aimables sœurs 
grecques. 

C'est dès le xvi« siècle que la nouvelle forme poétique reçut 
son impulsion du bonze Yamazaki Sôkan (1465*1553); elle- fut 

I. Voir p. 83, et eemp. p. 234, n. 1. 

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EPOQUE DES TOEOUCAWi. 889 

illustrée ensuite par Arakida Moritaké (1471-154*), Matsounaga 
Téitokou (1571-1653), Yaçouhara Téisfaitsou (1610-1673), Nishi- 
yama Sdïnn (1605-1686), enfin et surtout par le fameux Basho, 
qui lui donna le plus vif éclat dans la seconde moitié du xvu* siè- 
cle. Les Japonais voient dans ces six poètes les « Six Sages de 
la poésie haïkaï », haïmon no rokou-tetsou. Voici d'abord une 
poésie de chacun des cinq émules de BashÔ. 

/. - sâfCArf 

A la lune/ un manche 
Si l'on appliquait, le bel 
Eventail 1 ! 

//. - MORITAKÉ 

Une fleur tombée, à sa branche 
Comme je la vois revenir i 
C'est un papillon * ! 

///. -r TÉITOKOU 

Pour tous les Sommes, 

Semence du sommeil pendant le jouj? : 

La Inné d'automne 9 1 

IV. - TÉJSHITSOU 

Cela, cela 

Seulement ! En fleurs, 
Le mon% Yoshino «J 

F. - 80IM 

De Hollande 

Les earaotàres s'étendent i 

Telles les oies sauvages du ciel 8 ! 

1. Outchiwa, éventail qui ne se plie pas. 

2. Un proverbe japonais dit que « la fleur tombée ne revient pas 
à sa branche »; le poète a eu, un instant, l'illusion contraire. 

3. Bile est si belle que tout le monde veille très tard pour la 
contempler; le lendemain, somnolence générale. 

4. Gomp. ci-dessus, p. 846. 

5. A cette époque où le Japon ne voulait avoir de relations avec 



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384 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTÉRATURE JAPONAISE 

En dehors de ces poètes consacrés par une admiration tra- 
ditionnelle, on pourrait mentionner bien d'autres précurseurs 
ou contemporains de Bashô. J'ajouterai seulement ici trois haï- 
kaï attribuées à Shôka, un poète de la fin du xvi» siècle, et qui 
sont restées fameuses parce qu'elles évoquent, en quelques 
mots, toute la politique des trois hommes d'Etat qui firent du 
Japon féodal un empire centralisé : le terrible Nobounaga, l'ha- 
bile Hidéyoshi, le patient Iéyaçou. 

Nobounaga : S'il ne chante pas, 

Tuons-le tout de suite, 
Le coucou! 

Hidéyoshi : S'il ne chante pas, 
Faisons-le chanter, 
Le coucou! 



Iéyaçou: S'il ne chante pas, 

Attendons qu'il chante, 
Le coucou 1 ! 



BASHÔ 

Mataouo Bashô (1644-1694) est l'homme qui sut faire de Fé- 
pigramme une œuvre de génie. Né à Ouéno, dans la province 
d'Jga, d'une famille de samouraï au service du daïmyô local, il 
eut une enfance heureuse auprès du fils de ce seigneur, jeune 
homme très lettré qui fut à la fois pour lui un professeur et un 
ami; la mort prématurée de ce bon compagnon plongea Bashô, 
alors âgé de seize ans, dans un tel désespoir que, dégoûté du 

l'Europe que pat l'intermédiaire de quelques Hollandais parqués 
à Nagaçaki, notre écriture était une rareté pour les lettrés de la 
capitale. Ils trouvaient étrange qu'au lieu d'écrire, comme eux, par 
ligues verticales rangées de droite à gauche, nous suivions des 
lignes horizontales accumulées de haut en bas. Cette bizarrerie des 
« caractères de Hollande » (Orannda nomoji) pouvait donc leur rap- 
peler, très naturellement, un spectacle familier à leurs yeux et à leurs 
souvenirs classiques : le vol d une bande d'oies sauvages traversant 
le ciel. 
1. Nakazaréba 

Koroshitè shimaé 
Hototoghiçon. 

Nakazaréba 
Nakaehitê misho 
Hototoghiçon 
Nakazaréba 
Nakou marié mats 
Hotologhiçou. 



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frOQTTB DBS TOKOI7GAWA 385 

monde, il s'enfuit pour aller se réfugier dans un monastère 
bouddhique. Dès ce moment, l'idée directrice de sa vie était 
fixée : soit qu'il promenât ses méditations dans les montagnes 
des environs de Kyoto, soit qu'il allât compléter son instruc- 
tion auprès des plus grands savants d'Edo. soit qu'il voyageât 
pour étudier le grand livre de la nature, il fut toujours un mys- 
tique épris d'humilité, de pauvreté, de bonté universelle ; il eut 
constamment pour idéal d'amener les hommes à la haute mo- 
rale qu'il avait atteinte; et comme il était né poète, il fit de la 
forme d'art la plus exquise, c'est-à-dire de l'épigramme, le 
moyen pratique d'exercer, mieux que par de lourds écrits, l'in- 
fluence qu'il avait rêvée. On comprend dès lors pourquoi ce genre 
mineur, qui, jusqu'à lui, n'avait eu qu'un caractère humoristi- 
que, reçut de lui une profondeur que ne connaîtront jamais les 
œuvres des partisans de l'art pour l'art. A Edo, notre poète- 
moraliste vécut longtemps, chez un ami, dans une habitation 
très simple, en face des bananiers (bas hô) de son jardin ; d'où 
son pseudonyme littéraire. Son rare talent, joint à la charmante 
originalité de son caractère, lui valut bientôt une renommée 
prodigieuse. Les meilleurs poètes du temps voulurent devenir 
ses disciples; dans toutes les classes de la société, ou se mit à 
composer des épigrammes; sa gloire se répandit jusque dans 
les chaumières. En 1683, sa maison ayant brûlé dans un grand 
incendie qui dévora presque toute la capitale, Bashô fut plus 
que jamais convaincu de l'impermanence des choses, et désor- 
mais il passa son temps à voyager, en communion avec les 
beautés de la nature, avec les souvenirs de l'histoire, avec tous 
les éléments d'inspiration qui pouvaient nourrir son rêve et lui 
fournir sans cesse de nouveaux essors. C'est ainsi qu'il vécut, 
toujours en quête d'idées et d'images propres à séduire les 
cœurs, jusqu'à sa cinquantième année, où il mourut au cours 
d'un voyage à Ohçaka, chez la poétesse Sono-Jo 1 , entouré de 
ses plus chers disciples. Il repose dans l'enceinte d'un temple, 
sur les rives du lac Biwa. 

Les quelques haïkaï qui suivent, et que j'ai choisies parmi 
celles que les Japonais admirent le plus, laisseront entrevoir 
diverses expressions de cette charmante physionomie, depuis 
la grave méditation jusqu'à la plaisanterie souriante; mais on 
y remarquera surtout les épigrammes où Bashô nous révèle 
tantôt son mépris pour la guerre qui divise les hommes, tan- 
tôt sa tendresse pour les animaux, tantôt son adoration reli- 
gieuse de la nature, toujours cette sympathie d'artiste généreux 
qui lui faisait aimer toute chose noble et belle, comme elle lui 
faisait dire, en face d'une vilaine action ; « Ce n'est pas de la 
poésie. » 

1. Voir ci-detioui, p. 3W, 

25 

DigitizedbyGoOQle 



860 ÀNTHtLQGIB DR LA UTTÉ1UTUR« JAPONAISE 

Ah! les herbes deMé! 

Traces du rôve 

Des nombreux guerriers 1 ! 

Au bord du chemin 

La guimauve en arbre, par le cheval 

A été mangée 1 ... 

Par les nuages de fleurs, 

La cloche; est-ce celle d'ûuéno, 

Ou celle d'Açakouça' ? 

La nuit de printemps : 
Les cerisiers ! Aux cerisiers 
L'aurore est Tenue 4 1 

Moineau, mon ami ! 
Ne mange pas l'abeille 
Qui se joue sur les fleurs * l 

Réyeille-toi, réveille-toi ! 



1. Basbô compose ces ver» dorant une plaine (Hire-Itoumi) qUi 
avait été un champ de bataille fameux. Un poète Chinois, Teu Fotl, 
avait déjà exprimé la même idée ; mais il est intéressant de la re- 
trouver, sous une forme aussi énergique, dans l'œuvre d'un poète 
japonais, né samouraï. Ce dédain pour la gloire militaire, bien na- 
turel chez un fidèle convaincu de la religion d'amour qu'est le boud- 
dhisme, fut d'ailleurs partagé par les meilleurs philosophes du 
xvn' et du xviu* siècles (voir notre étude, La politique étrangère 
du Japon contemporain, Paris, 1909, p. 3 à 6). 

2. Vers passés en proverbe. Un jour que Basbô se promenait avec 
Boutcbô Oshô, son maître en bouddhisme, ce dernier lui reprocha 
de se livrer à un art aussi frivole que l'épigramme. « Ainsi, lui 
dit-il, vous pourrez bien faire des vers sur cette guimauve qui est 
au bord du chemin : mais vous n'en sauriez tirer une morale utile. » 
Bashô répondit aussitôt par celte haTk.iT, qui contenait une leçon de 
modestie; car, si la fleur ne s'était pas mise en avant dans un endroit 
trop en vue, elle n'eût pas été aperçue et dévorée par le cheval. 

3. Les masses de cerisiers en ileur sur les bords de la Soumida 
(p. 172, n. 4) forment un épais nuage rose, si dense qu'on ne peut 
plus distinguer si les vibrations de la cloche entendue viennent des 
temples d'Ouéno ou de ceux d'Açakouca. 

4. Tandis que le poète, en cette nuit brève, pense aut chers ceri- 
siers, se demandant sans doute où en sont leurs fleurs et si le vent 
▼a disperser leurs pétales, voici le jour, déjà ! Cette haïkaï évoque 
ainsi, en même temps, deux idées : la beauté fragile des cerisiers 
et la durée fugitive d'une nuit de printemps. 

5. Poétique expression du commandement bouddhique qui veut 
que toute vie soit respectée. (Comp. ci-dessus, p 189, n, 2.) 



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JÉPOQUB JÛES TOKOUGAWft. 3SJ 

Je ferai de toi mon ami, 

papillon qui dors * ! 

A un piment 

Ajoutez des ailes : 

Une libellule rouge f ! 

Ah! le vieil étang! 

Et le bruit de l'eau 

Où saute la grenouille 1 ! 

Oh! l'alouette 

Qui ne cesse de chanter 

Toute la longue journée*! 

Est-ce le riz mêlé d'orge, 

Est-ce l'amour, qui fait gémir 

La femme du cnat 5 ? 

Des nuages, la lune 

Qui décroît, combien elle sort 

Aisément 6 ! 

1. Toujours la belle fraternité bouddhique» étendue aux Insectes 
mêmes. 

2. Basbô et son fidèle élêvë Kikattttu chftmiti&ierif dans la cam- 
pagne quand ce dernier, observant une libellule rouge» improvisa 
ces vers : 

A une libellule rotlge 
Enlevez les ailes : 
Un piment ! 
Le maître n'approuva pas cette idée brillante, mais cruelle, et la 
corrigea aussitôt par un renversement ingénieux : 

Aka-tommbo 

Hané wo tottara 

Tô-garashi. 

Tô-garashi 

Hané wo tsoakétara 

Aka-tommbo. 

3. Cette poésie célèbre évoque admirablement la paix d'un mo- 
nastère japonais, avec son vieil étang, couvert de lotus, dpnt le 
silence n'est rompu que par la plongée d'une grenouille, de temps 
à autre. 

4. Même procédé de double évocation que dans la haîkaî sur les 
cerisiers d'une nuit de printemps (ci-dessus, p. 386, n„ 4). 

5. Le -riz mêlé d'orge, par opposition au riz pur, est considéré 
comme une pauvre chère. Les amours des chats (nêtto no koX) sont 
un des sujets favoris des auteurs de haïkaï. ils éprouvent pour ces 
charmants animaux une sympathie moitié Sincère, moitié plaisante, 
dont l'expression ne leur parait pas déroger à la- dignité de la poésie 
classique. 

6. Bashô veut dire sans doute que r de même que la pleine lutte. 



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388 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTÉRATURE JAPONAIS» 

Au brillant clair de lune 

Ce qui semblait être des fleurs, 

C'est un champ de cotonniers l . 

D'huile 

Manquant, couché la nuit. Ahl 

La lune à ma fenêtre M 

A neuf reprises 

Bien que je me sois levé, d'après la lune 

(Ce n'est que) la septième heure*! 

Les nuages,' de temps en temps, 

Nous font reposer le cou, 

Tandis que nous contemplons la lune 4 ! 

Qu'il mange les serpents, 

En apprenant cela, combien terrible 

La voix du faisan vert* I 

D'abord joyeux, 
Et bientôt triste, 
Le bateau de cormorans M 

Qu'elle doit bientôt mourir, 
A son aspect il ne parait pas, 
La voix de la cigale T l 

Maintenant, allons, 

qu'il contemple sort brillamment des nuages qui l'entourent, mais 
n'en doit pas moins commencer de décroître aussitôt après, de même 
l'homme prospère peut bien se débarrasser des difficultés qu'il ren- 
contre sur sa route, mais ne peut échapper à la fatalité qui entraî- 
nera bientôt sa déchéance. 

1. « Des fleurs » de cerisier, bien entendu. 

2. Elle lui apporte sa brillante lumière. (Comp. ci-dessus, p. 345.) 

3. Entre 3 et 6 heures du matin. Bien que le poète se soit levé 
à maintes reprises pour contempler la lune, le jour ne vient pas 
encore. Par ces vers, Bashô éveille du même coup, d'une part l'idée 
d'un clair de lune si brillant qu'il le dérange sans cesse dans son 
sommeil, d'autre part la notion de la longue nuit d'automne. 

4. La lune est si belle qu'on se fatiguerait vraiment à la regarder 
si les nuages ne venaient apporter des intervalles de repos. 

5. Kiji, le faisan vert du Japon, Phasianus versicolor. La beauté 
d'une femme n'excuse pas ses péchés. 

6. Compassion pour les pauvres cormorans auxquels on enlève 
tout le poisson qu ils ont pris. 

7. Adieu mélancolique de Bashô à un ami qui lui avait fait visite 
' i une hutte temporaire qu'il occupait, sur le lac Biwa, 



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ÉPOQUE DES TOKOUGÀWA. 389 

Jusqu'à l'endroit où 

Nous tomberons, admirer la neige 1 ! 

Toute la famille, 

Sur le bâton (appuyée), en cheveux blancs, - 

Visitant les tombeaux 1 ! 

Tombé malade en voyage, 

En rêve, sur une plaine déserte 

Je me promène*! 

Bashô eut de nombreux imitateurs, entre lesquels se distin- 
guèrent surtout dix de ses élèves, les « Dix Sages » (Jittetsou) 
de l'école. Ce sont d'abord E no moto Kikakou (1661-1707) et 
Hattori Ranncetsou (1654-1707), qu'il faut ranger en première 
ligne parce qu'eux-mêmes furent à leur tour fondateurs de deux 
écoles nouvelles *j puis, Moukaï Kyoraï (1643-1704), Morikawa 
Kyorokou (1652-1715), Kakami Shik'ô (1665-1731); enfin, comme 
poètes moins célèbres, Naïtô Jôçô (1663-1704), Shida Taha 
(1663-1740), Kawaï Sôra (?-l709), Tatchibana Hokoushi (M 718) 
et Otcbi Etsoujinn (?-1702?). Je vais donner trois baïkaï des 
deux premiers, deux des trois seconds, une des cinq derniers. 

/. — KIKAKOU 

Obi le parfum du prunier 1 
Il a pour voisin Ogbyoa 
SoémonM 

1. Le poète, fou d'enthousiasme dorant la neige, fleur de l'hiver, 
marchera sans fin pour la contempler : tant pis s'il tombe en route! 

2. Toute une famille de vieillards s'est assemblée pour visiter les 
tombeaui des ancêtres que les survivants rejoindront bientôt. En 
trois vers, c'est un tableau magistral. 

3. Derniers vers de Bashô. A son lit de mort, ses disciples l'avaient 
prié de composer la poésie d'adieux au monde que tout bon lettré 
doit laisser après lui; il avait refusé de suivre un usaçe qu'il regar- 
dait comme une tromperie, trop de gens ayant l'habitude de pré- 
parer longtemps à l'avance cette suprême improvisation ; pourtant, 
le lendemain matin, il leur fit part de cette haïkaï qu'il avait trouvée 
pendant son insomnie de la nuit, sans vouloir d'ailleurs la donner 
pour une poésie d'adieux proprement dite. C'est sans doute le seul cas 
de ce genre qu'on puisse relever dans l'histoire de la littérature 
japonaise. 

4. D'une part l'école d'Edo (Edo-za), d'autre part l'école de la Neige 
(Setsou-mon), ainsi appelée parce que Ranncetsou s'était donné 
encore le pseudonyme de Setchouan, « la Hutte dans la neige ». 

5. Vtn de jeunesse. Oghyou Soraï, ou Soémon, était un fameux 

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$96 ANTHOLOGIE DE LÀ LITTERATURE JAPONAISE 

Oh! la nuit d'été! 

Avec le défaut des moustiques, 

(Elle vaut) cinq cents ryôM 

Oh ! la queue de l'année ! 
Le corps de l'homme, 
Gomme au cours de Veau, 1 ! 

III. — RANNCETSOV 

Chrysanthèmes jaunes, chrysanthèmes blancs : 
. Ahl que je voudrais qu'il n'y eût 
D'autres noms que ceux-là 8 ! 

plmbgophe confucianiste (voir p. 341, n. 2). Dans cette haîkaï, qui 
ési bïeri, cette' fois, une épigramme au sens ordinaire du mot, l'es- 
thète en herbe exprime son indignation d'habiter, lui le repré- 
sentant d'un art tout parfumé de poésie, près de la porte d'un 
pédant. Le charme de cette impertinence réside surtout dans un 
owitrtgta feafeUe entre l'élégance classique du premier vers et la 
lqurdeur prosaïque des deux suivants. Il faut d'ailleurs reconnaître 
que, dansle camp opposé, on n'était guère plus aimable; un illustre 
élève de Soraï lui-même, Dazaï Shountaï (1680-1747), ne traitait-il 
pas fépigramme de « chose maladroite » (tsautanaki mono)'! 

1. Une poésie chinoise célébrait la nuit de printemps, avec ses 
parfums de fleurs, ses effets, de nuages sur la lune brillante, tous 
ses enchantements, et en estimait une heure à mille ryô. La nuit 
d'été n'était pas moins admirée (voir ci-dessus, p. 200). Hais Kika- 
kou songe aux moustiques, si désagréables en cette saison ; et c'est 

Sourquoi, dans cette haïkaï ironique, il réduit la valeur d'une nuit 
'été à cinq cents pièces d'or seulement. 

2, Rikakou avait eu pour élève en poésie un certain Ohtaka 
Ghenpgp. samouraï au service du jeune seigneur Açano. A la mort 
tragique qe ce dernier, Ghenngo devint un des « quarante-sept rônin n » 
fyoïr p. 412), et se 6t marchand ambulant pour la préparation de 
la vengeance. Peu avant la fameuse attaque contre Kira, Kikakou 
Rencontra son. ancien disciple sur les bords de laSoumida, et, frappé 
qe le voir en cet éUt misérable, improvisa ces versfcomp.p. 408, n. 2). 
ttais Ghenngo, faisant de (a haïkaï une tannka, la compléta en ces 
termes : 

Ce bateau de trésors 
Veut attendre demain! 

Et il lui montrait, dans son bagage de vendeur d'estampes, une 
image du takarabouné populaire, ce bateau qui porte les Sept 
dieux du bonheur et qu'on met sous son oreiller au commencement 
de l'année. Kikakou comprit et eut bientôt le plaisir de féliciter l'un 
des vengeurs. 
x 2. Certaines poésies , dans les recueils japonais, ont un titre. 
Celui de la présente haïkaï est : « Sur cent chrysanthèmes réassem- 
blé» n, c'est-à-dire sur une de ces expositions où les jardiniers pro- 



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ÉPOQUft DfeB TOKOUOÀWÀ 3$| 

Les chrysanthèmes se sont épanouis 
Papillons, venez vous amuser 
Sur les tasses à couleurs 1 ! 

Ah ! une feuille (morte) 

Qui vient se reposer en eftrasftaftt 

La pierre tombale * I 

Ul-KYQMt 

Le long sabre 

D'un homme qui regarde lés fleurs, 

Oh ! qu'est-ce que cela * ? 

L'insensible 

Résidence du daïkwan. Oht 

Et le coucou 4 ! 

IV. - KYQROKOU 

L'Ile d'Awaji : 

(La pèche à) marée basse étant finie, 

La lune du troisième jour 5 ! 

Bien froid, l'intervalle avant que sèchent 
Les points pour le moxa : 
Brise du printemps • ! 

dutsent sans cesse de nouvelles variétés, affublées de noms bizarres, 
Ranncetsou s'irrite contre toute cette nomenclature, et peut-être 
même ne voudrait-il voir que les vrais chrysanthèmes originaires, 
blancs ou jaunes, comme tels Japonais, hommes de goût, que j'eus 
l'occasion d'observer un jour, à Tokyo, dam une exposition de ce 
genre,tournant le dos au luxe échevelé des dernières fleurs élabo- 
rées, pour réserver toute leur admiration a de petits chrysanthèmes, 
simples et naïfs, qui représentaient, sur un tas de sable, à l'écart, 
la beauté sans apprêt de l'espèce primitive. 

1. Les chrysanthèmes ici sont assimilés aux petits vases qui ser- 
vent de palette au peintre japonais. 

2. Impossible de mieux exprimer la mélancolie de l'automne. 

3. Contraste entre la vulgarité brutale du guerrier et les délicates 
beautés de la nature. 

4. Le chant poétique de l'oiseau, à côté du bâtiment officiel! 
(Comp. p. 422, n. 1.) 

5. Simple paysage. Comp. ci-dessus, p. 130, n. 4. 

6. Pour le traitement par le moxa (voir p. 120, n. 3), les malades 
se rendaient d'ordinaire à un temple bouddhique? là, nus jusqu'à la 



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392 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAIS» 

V - SHIKÔ 

Oh! les blancs nuages! 

Traversant la haie, 

(Ce sont) des fleurs de lis * ! 

De ses douloureuses amours 

Etait-il fatigué ? Le chat 

A volé quelque chose à manger 1 . 

VI. — JÔÇÔ 

Une cigale de l'automne, 

Morte à côté 

De sa coque vide M 

VIL — YAHA 

Oh ! le rossignol I 

A la porte, juste à ce moment, 

Le vendeur de tôfouM 

VIII. — SÔRA 
Le voyage... 
Môme si je tombe, 
C'est sur des fleurs de haghi"! 

ceinture, ils étaient d'abord eiaminés par un bonze, qui marquait 
sur leur corps, arec de la sépia, les points à brûler; puis, un aco- 
lyte passait devant la rangée des patients, appliquant le cône incan- 
descent h un point du premier, à un point du second, et ainsi de 
suite, pour laisser à chacun quelque répit entre ces opérations dou- 
loureuses ; et pendant ce temps, tous grelottaient. C'est cette « vi- 
site » de l'ancien régime qui inspire à Kyorokou un ironique rap- 
prochement avec les fraîches caresses de la brise. 

1. Les lis du voisin, passant à travers la haie mitoyenne, étaient 
d'abord apparus au poète comme une blancheur nuageuse (comp. 
ci-dessus, p. 386, n. 3). 

2. Voir p. 387, n. 5. 

3. L'auteur trouve moyen de renchérir sur l'image familière de 
la dépouille laissée par la cigale (ci-dessus, p. 144, n. A). 

4. Pâte de haricots. Ces marchands ont un cri qui n a rien d'es- 
thétique. Imaginons qu'au moment où nous écoutons chanter un 
rossignol , un brave homme passe en criant : « Tonneaux, ton- 
neaux ! » 

5. Un jour qu'iL accompagnait Bashô en voyage, Sors se sentit 



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éPOQUB DBS TOKOUGAWA. 393 



IX. — HOKOUSH1 

(Ma maison) a brûlé : 
Néanmoins, les fleurs 
Sont tombées et passées*, 

X. — ETSOUJINN 

Au temple de la montagne 
Le brnit du riz qu'on pile, 
Par une nuit de clair de lune a l 

En dehors des « Dix Sages », l'école de Bashô eut encore 
bien d'autres représentants. Par exemple : 

SAMMPOU 

Gomme vont attendre ses enfants, 
Pendant que s'élève si haut, 
A l'excès, l'alouette * I 

IZEMMBÔ 

L'averse est venue ; 

Je suis venu et rentré en courant; 

Le ciel bleu est venu 4 ! 

indisposé et dut se coucher sur le chemin ; mais, en poète optimiste, 
il découvrit aussitôt la consolation qu'il nous indique. Pour lehaghi, 
voir p. t46, n. 3. 

1. Les amis de Hokoushi étant venus, après son incendie, pour 
lui offrir leurs condoléances, il leur répondit en riant par cette 
haïkaï. Le petit accident arrivé à sa maison ne l'avait pas empêche 
de voir tomber, jusqu'à la fin, les fleurs de cerisier épanouies; 
alors, quelle importance présentait ce détail? 

2. Les paysans ménagers de leur temps utilisent volontiers, pour 
ce travail, la clarté lunaire. 

3. Je mets en tête Soughiyama Sammpou (1648-1733), qui est par- 
fois rangé, en place de Sôra, comme l'un des dix élèves du maître. 

4. Poète également original dans ses mœurs (né riche, il tint à 
passer sa vie en état de vagabondage) et dans ses vers, ou il s'atta* 
chait à rendn» sa pensée, autant que possible, avec un mot unique. 
Voici, par exemple, le texte de la présente haïkaï : 

Shteonré kôri 
Hashlri-iri kérl 
Haré ni kéri. 



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394 ANTHOLOGIE DB LA LlTTUtATt)** JAPONAISE 



TQttlQHET80U-m 

De paille d'orge 

Je te ferai une maison, 

Grenouille religieuse* I 

0T30UY0U 
Oh! l'averse! 

(Suivant) les esprits, les diverses 
Choses qu'on se met sur la tète 1 ! 

^'autres auteurs, pins ou moins indépendants, illustrèrent 
aussi ce genre littéraire vers le commencement 4a xviu* siècle : 

JQGENN 

Les fleurs disent : 

« Haïssables soi\t lep gens 

Qui viennent (ici) après avoir vu le spectacle*. » 

SHOUSHIRl 

Du rêve que j'ai vu 

Réveillée, tpujours la couleur i 

De l'iris M 

SONO-JO 

i 
Ayant lait du luxe 

À l'extrême, ' 

Ah ! le vêtement de papier * ! | 

1. Tchighetsou-ni (4634-1706) fut une poétesse de valeur. Devenue j 
veuve, elle se fit religieuse. On s'explique ainsi sa fraternité avec i 
une ama-gaérou, grenouille verte dont le nom signifie justement I 
« grenouille-nonne ». (Comp. ci-dessus, p. 387, n. 3.) 

S. Un vêtement, un éventail, un objet quelconque, souvent ridi* i 
cule. C'est toute une scène comique évoquée en trois vers. 

3. Shiàah le théâtre vulgaire (ci -dessous, p. 406). Opposition ! 
entre la nature et ce divertissement artiÛciel. 

4 : Adieux au monde de la poétesse -Shoushiki (1683-1728). Réveil- i 
lée du rêve de la vie, c'est-à-dire morte, le monde subsistera et les 
iris auront éternellement la même couleur. I 

5. Ces vers de la poétesse Sono-Jo (1665-1726) trouveront leur ex- 
plication vivante dans une scène de Tchixamatsou, ci-dessous, p. 409. 



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*9QQVS OIS TÛKOUOAWA. 895 



ONITSOURA 

L'été, de nouveau : 

« L'hiver est préférable, » 

Disait-on l . 

De leurs squelettes 

Le dessus ayant couvert, 

Contemplation des fleurs *1 

Encore une 

Fleur : ainsi va at pasf a 

La vie'I 

RVOUBAÏ 

Même lorsqu'il est pas 4, 
Ses ailes s'agitent : 
Oh 1 le petit papillon ! 

EnGn, après une période de déclin, l'épigramme eut une der- 
nière flpraison, surtout dans la seconde moitié 4" xviu" siècle, 
4'abord avec la poétesse Tehiyo, puis avec divers poètes dont 
le plus célèbre fiit le peintre Bouçon. 



TCfflYO 

Par les liserons 

Mon seau ayant été emporté, 



Eau reçue 4 ! 



1. Onitsoura (1661-1738), un poète indépendant, que Bashô lui- 
même tenait en haute estime, étranger à toute école, il ramenait 
l'art poétique au seul précepte de la sincérité. Ses haïkaï unissent 
tpus les genres et tous les styles. 

2. Dans ces vers pénétrants, Onitsoura déshabille cette aristo- 
cratie aux costumes pompeux, aux corps épuisés, qui ose regarder 
la nature. 

3. Poésie composée à la vue des fleurs qui, une à une, se déta- 
chent de l'arbre. 

4. La plus fameuse haïkaï de la poétesse la plus illustre en ce 
genre. Nous arons déjà rencontré Soûo-Jq, qui d'ailleurs était l'élève 
d'une autre femme (Mitsou-Jo, xvu* siècle), puis Tchighetsou-ni et 
Shoushiki; mais Kaga no Tehiyo (1703-1775) est la figure la plus 
éminente du groupe. La poésie que je viens de traduire est l'idéal 
de la concision ; six mots en tout, ou même cinq, dans le texte : 

Açagao ni 



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396 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

Coucou 1 

Coucou! A cet mots» 

Le jour est venu 1 ... 

Sera-t-il âpre ? 

Bien que je l'ignore, le kaki 

Pour la première fois j'ai cueilli*! 

Au réveil je voit, 

Au coucher je voit, de la moustiquaire 

Le vide, hélas*! 

Le pécheur de libellules 1 
Aujourd'hui, jusqu'où 
Est-il allé?* 

Tsouroubé tormrété 
Moraï-mizoa. 

Un matin, Tchiyo était allée à son puits, lorsque an moment de 
tirer la corde, elle s'aperçut que des liserons s'y étaient enroulés. 
Comment se décider à détruire cette harmonie? Elle y renonce et 
va demander de l'eau à sa voisine {tnoral-mixou, eau reçue, donc, 
eau demandée). 

1. Poésie exquise, pour qui la replace dans son milieu. Un pro- 
fesseur de haïkaï, Roghennbô, passant par la ville de province où 
demeurait Tchiyo, encore toute jeune, fut prié de lui donner des 
leçons. Un soir, il lui proposa comme sujet à traiter : « le coucou »; 
puis, sans plus s'inquiéter d'elle, il s'endormit. L'élève attendit 
toute la nuit qu'il daignât se réveiller; et çuand enfin il ouvrit les 
yeux, elle lui dit ces vers, si bien appropries à la circonstance : 

Hototoghiçon 
Hototogbiçoa totô 
Aké ni kéri. 

Devant ces quelques mots, si simples et si expressifs, le profes- 
seur s'inclina en déclarant qu'elle n'avait plus besoin de maître. 

t. Trois poésies qui résument sa vie d épouse. — Dans celle-ci, 
elle avoue, sans illusions, qu'elle fait l'expérience du mariage, mais 
qu'elle ne sait si elle y trouvera le bonheur, non plus qu'on ne 
pourrait, avant d'y avoir goûté, décider si un kaki (fruit du plaque- 
minier) sera délicieux ou âpre. 

3. Le mari de Tchiyo avait été enlevé par une mort prématurée. 

4. Après son époux, elle avait perdu son petit garçon, « le pé- 
cheur de libellules ». Cette jolie expression Uommbo-tsouri) n est 
pas une invention recherchée; en fait, les entants japonais savent 
prendre ces insectes à la ligne. L'éléaie est parfaite dans sa simpli» 
cité. 



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ÉPOQUE DES TOKOUOÀWJL 897 

YOKOÏ YAYOU 

Ah! le Visage-du-jour! 
A qui aucune des rosées 
N'arrive à temps 1 ! 

BOUÇON 

Ah! le rossignol! 

Bt toute la famille, 

A l'heure du repas * l 

Ahl le passé! 

Le temps où. se sont accumulés 

Les jours lents 1 ! 

Ah! la pluie du printemps ! 

S'en vont en conversant 

Un manteau de paille et un parapluie 4 ... 

Le prunier est en fleurs. 

Lesquelles sont moumé. 

Lesquelles sont oumé* ? 

1. Yokoï Yayou (1703-1783) fat un esprit génial. Lt poésie lui 
semblait si naturelle qu'il en arriva à soutenir que tous les enfants 
parlent en vers. Fonctionnaire en province, quand son seigneur lui 
reprochait de perdre son temps à composer des épigrammes, il lui 
prouvait le contraire par une série d'improvisations d'où résultait 
ce fait que son art ne lui coûtait aucune peine. Par surcroît, il se 
distingua dans un genre connexe en prose, la hatboun (voir plus 
loin, p. 399). Enfin, ses biographes nous assurent qu'il avait, avec 
tous les talents, toutes les vertus, jusqu'à celle de l'économie. — 
Dans la poésie que j'ai citée, il exprime sa sympathie pour le 
Visage-du-jour (hirougao, le liseron des haies japonaises, Calyste- 
gia sepium), lequel n'est rafraîchi ni par la rosée du matin, comme 
le Visage-du-raatin (v. p. 338), ni par la rosée du soir, comme le 
Visage-du-soir (p. 286, n. 10). 

2. Bouçon (1716-1783), le grand peintre d'Ohçaka, dont on peut 
voir les œuvres puissantes (paysages, tigres, etc.) dans plusieurs 
temples de Kyoto. On raconte qu'une nuit, pour mieux admirer un 
effet de lune, il fit un trou à son toit en y mettant le feu, si bien 



qu'un incendie en surgit, qui dévora tout un quartier de la capi- 
tale. Ses haïkaï aussi sont des tableaux parfaits. 

3. Les jours semblent passer lentement, mais ils s'accumulent 
sans relâche, et les siècles sont faits de ces moments. 

4. Jolie esquisse de deux piétons vus de dos. Notre artiste savait 
peindre avec des mots. 

5. Le poète se moque des philologues qui discutaient sans un le 



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399 ANTHOLOGIE PS M> HTTIÊRÀTUE* JAPONAISE 

RYÔTA 

Oh ! le clair de lune l 

Si je change eu renaissant» 

(Que je sois) un pin de la cime 1 ! 

RANNKÔ 

Ah! le sixième moUI 

Et, partout, 

Des rivières d'eau chaud* ». 

ISSA 

Avec moi, 
Moineaux sans 
Parents, venez jouer* 1 

Qu'est-ce que son 
Million de kokou ? 
De la rosée sur un bambou* I 

point de savoir si on devait prononcer oumé ou moumé. Ces vers 
sont d'ailleurs précédés d'une phrase en prose, où EJouçon s'écrie : 
« Oh ! combien pénible est l'orthographe ! (kana-soukaï, la manière 
d'employer les kana). S'il n'y a point d'inconvénient pour le sens, 
qu'on prononce donc comme on veut! » 

1. Hyôfa (1710-1787) fut un des plus féconds auteurs de haîkaï; 
il a* laissé une soixantaine d'ouvrages. Dans cette poésie, en sup- 
posant la métempsycose, il voudrait renaître pin au sommet d'un 
nie ; car alors ïl serait le premier à voir la lune ! 

2. Rannkô (1728-1790). — Vers composés à Kouçatsou. Comme 
dit un proverbe japonais : « Ni messieurs les docteurs, — ni les 
eaux chaudes de Kouçatsou, — ne peuvent guérir — le mal d'ai- 
mer. » Cette restriction même indique bien la célébrité de ces sour-* 
ces thermales, très actives, et si brûlantes que les malades qui s'f 

Ïdongeut souffrent toujours horriblement. A ces courants d'eau sut- 
tireuse bouillante, ajoutez le soleil de la canicule, et tous avez 
'impression que le poète a voulu rendre. 

3. Issa (1763-1827), un poète fameux pour sa bonté. On dit quij 
composa ces vers à l'âge de cinq ans, alors qu'il venait de perdre 

mn fTlPf*A 

*, Jugement d'Issa sur l'opulence du daïrayô de Kaea (voir p. 109, 
n. 3, et p. 336, n. 2), dont le revenu dépassait un million de kokou. 
Le puisiant seisrneur, qui l'admirait fort, eût voulu le combler de 
présents; mais le noeie les refusa toujours, par cette simple raison 
que, pour lui, l'argent était une chose sans valeur. 



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JÊPOQVI PBt TOKOUCàWA 899 

Maigre grenouille, 
Ne cède pas : Issa 
Bit ici M 

LA PROSE LÉGÈRE : HAÏBOUN 

Un petit genre littéraire qui doit être classé ici, parce qu'il se 
rattache à la poésie légère. La haïboun, « composition comi- 
que », ëèt en proftoce que la haïttàï est en vers. Même dessein 
d'évoquer beaucoup de choses en peu de mots; et dès 16rs> 
même concision, obtenue notamment par la suppression des 
particules grammaticales. Au demeurant, si ces essais offrent 
volontiers un caractère humoristique, c'est bien plutôt un élé* 
gnnt badînags qu'ils tendent à réaliser. Bashô et ses élèves 
laissèrent nombre de haïboun jvml'i* ce fut surtout YokoïYayou* 
qui s'illustra daûé ce genre. 

iLOOB DU BAC 

Un vase* veut adapter ce qu'il contient à sa forme, 
ronde ou autre 4 ; tandis qu'un sac ne s'obstine pas en sa 
forme propre, mais s'ajuste à ce qu'on y met. Rempli, il 
dépasse les épaules 5 ; vide, on peut le plier et le cacher 
dans son sein» Combien le sac d'étoffe, qui sait ce qu'il 
doit faire, plein ou vide» doit rire du monde contenu dans 
le pot» l 

A la lnne et aux fleurs, 

O sac dont la forme 

M'est pas fixée 7 ! 

(Yohoï Yayou») 

1. Les biographes d'Issa nous disent que, bouddhiste convaincu, 
il ne voulut jamais tuer une mouche. On conçoit donc qu'à la vue 
d'une pauvre grenouille attaquée par quelque autre animal, il soit 
bien vite venu au secours de la victime. 

î. Voir ci-dessus, p. S97, n. 1. 

3. Outsouwa, un récipient quelconque, mais plutôt un vaie, itfi 
surtout. 

4. C'est le proverbe japonais : « L'eau prend la forme du vase. » 

5. De l'homme qui le porte. 

6. Parce que ce monde, borné en d'étroites limites, ne eonnaît 
pas la souple indépendance du sac. Allusion a la légende chinoise 
du magicien Hi Tchôhô, qui, ayant vu un génie déguisé en vieillard 
sauter dans un pot à médecines et y disparaître, obtint de lui de 
l'accompagner et, une fois dans le pot, se trouva au milieu d'une 
cité magnifique. 

7. Dans cette haïkaï, conclusion lyrique de sa haïboun, l'au- 



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400 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

b. — LA POÉSIE COMIQUE : 
KYÔKA ET KYÔKOU 



La kyôka, ou « poésie folle »,est une tannka comique; la 
kyôkou, ou « vers foue » , est pareillement une hokkou humoris- 
tique. Ce sont, dans le moule classique de Voûta ou de la haï- 
kaï sérieuses, des plaisanteries d'autant plus piquantes que le 
fond contraste mieux avec la gravité traditionnelle de la forme, 
et même, très souvent, avec des morceaux connus dont elles 
constituent la parodie. La kyôka, inaugurée dès le xn» siècle 
et développée ensuite au xvi«, s'épanouit pleinement, après la 
sombre période des guerres, pendant l'époque de joie tranquille 
qu'ouvrit la paix d'iéyaçou; la kyôkou, issue de la hokkou, ap- 
parut naturellement à cette même époque d'Edo; et toutes deux 
forent surtout en vogue dans la seconde moitié du xviu* siècle. 

KYÔKA 

Ce genre fut illustré, d'abord, par un certain Sorori 1 , puis 
par le fameux humoriste Shokouçannjinn (1749-1823) «, par ses 
contemporains Ishikawa Gabô * et Katsoubé Magao *, et par bien 
d'autres poètes. 

SORORI 

On n'a jamais entendu dire, même à l'âge des dieux 
Puissants et rapides, 
Qu'un sac en papier, 

teur s'identifie au sac à provisions qu'il emporte lorsqu'il va con- 
templer la lune ou l'épanouissement des fleurs, et il loue ce fidèle 
et joyeux compagnon de se montrer, comme lui, un être changeant, 
qui se moque du montée et sait s'adapter à la fantaisie des choses. 

1. Soughimoto Shinnzaémon, fabricant de fourreaux de sabres, 
qui fut surnommé Sorori, « Doucement », tant la lame entrait bien 
dans les fourreaux sortis de son atelier. Très spirituel, il fut pour 
ainsi dire le bouffon de Hidéyoshi, à la fin du xvi' siècle. 

2. De son vrai nom, Ohta Tan ; connu aussi sous le nom d'Ohta 
Nammpo, avec un autre pseudonyme. 

3. 1753-1830. Pseudonyme : Yadoya Mésbimori. 

4. 1753-1829. 



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ÉPOQUE DBS TOKOUOAWJL 401 

Vidant un grenier, 
Se soit rempli de rii 1 . 

SHOKOUÇANNJ1NN 

Rien que des papiers à nés, 
Couleur de kerrie, 
Dans ma bourse... 
Qu'aucune chose substantielle 
N'y soit, ah! c'est bien triste*! 

1. Parodie de Narihira (Hyakouninn-iithou, n» 17, ci-dessus, 
p. 102). Voici d'ailleurs les deux textes : 

Tchihayafourou 
Kami-yo mo kikazou 
Tatsonta-gawa 
Kara-kourénaï ni 
Mixou koakoaroa to wi. 
Tchihayafoarou 
Kami-yo mo kikazou 
Kami-boukoaro 
Kara-koara ni shité 
Komè Uoameroo to wa. 

Jeux de mots ingénieux sur Jeami, « dieux » et « papier » ; sur 
kara-kourénal, « pourpre de Chine, pourpre sombre », et kara- 
koura, • grenier vide », etc. Mais que signifie cette kyôka? Un jour, 
Hidévoahi, ayant aperçu dans son jardin un pin mort, vit un mau- 
vais présage dans cette an d'un arbre qui symbolise la longévité. 
Sorori, remarquant son humeur assombrie, improvisa bien vite 
une poésie où il expliquait que le pin avait voulu périr justement 
pour faire don de sa vitalité à son maître. Sur quoi le conquérant, 
rasséréné, demanda au poète quelle récompense il désirait. Sorori 
déclara qu'il se contenterait d'un sac en papier plein de riz; Hidé- 
yoshi, charmé de sa discrétion, lui donna sa promesse. Mais quel- 

3 ues jours après, arrive Sorori, traînant après lui un sac immense, 
ont un vaste grenier est bientôt recouvert! Hidéyoshi s'amusa 
fort de la chose, tout en priant son rusé favori de la célébrer au 
moins par quelques vers ; la réponse immédiate fut cette parodie 
fameuse. 

2. Les amateurs d'art japonais ont pu voir, plus d'une fois, des 
tableaux représentant un seigneur, debout, en costume de chasse, 
et une jeune fille qui lui offre un rameau<de fleurs d'un jaune d'or. 
Ce sujet fait allusion à un épisode de la vie d'Ohta Dôkwan, un petit 
daïmyô qui, en 1456, bâtit son château près de l'humble village 
qui allait devenir, un siècle et demi plus tard, la grande cité d'Edo, 
capitale des shogouns. Un jour, Ohta Dôkwan, surpris par la pluie, 
▼int frapper aune chaumière pour demander un manteau de paille. 
La fille de la maison, sans mot dire, lui présenta élégamment une 
branche de kerrie. Stupéfaction du noble guerrier, qui rentra ches 
lui en maugréant Un lettré dut lui expliquer le sens du geste qu'il 
n'avait pas su comprendre. Une poésie bien connue dit, en eflet : 

26 

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404 ANTIIOLOGW 0S LA UTT&lATfM JAPONAISE 



ISHIRAIPA GABÔ 

Que les poètes 

Soient inhabiles, c'est mieux : 

Si le Cfel et la terre 

Se mettaient à remuer, 

Pour qui serait-ce supportable*? 

KÀTSOÛBÊ MÂ6À0 

C?esi avec les fils 

De saule pleureur, qui, contre le yent, 

Ne discutent pas» 

SepUsJe, <oetap)*> 

Bien qae la flear s'épanouisse, 

Chez la kerrië 

Aucun fruil 

N'existe, hélas t 

L'héroïne du récit, hé supposant pas qu'un homme de la hante 
classe pût ignorer ces ters fameux, avait imaginé un calembour 
ingénieux sur les mots mi no t « de fruit », et mino, « manteau de 
paille » ; et en lui offrant la branche de kerrie, elle s'excusait avec 
esprit de n'avoir pas un seul manteau à lui donner. Ohta Dôkwan, 
honteux de cette aventure, se plongea dans l'étude des vers, et c'est 
ainsi qu'il devint lui-même un bon poète. 

Gela dit, on peut apprécier la parodie de Shokouçannjinn, en la 
comparant à la poésie originale : 

Nanaê yaô 

Hana wa sakédomo 

Yamabenki ho 

Mi no hitotsoq danl 

Naki ko kanashiki 

Yaraabouki no 

Hana-gami bakari 

Kané-fré ni 

Mi no hitotsou danl 

Kaki zo kanàshiki. 

L'auteur comique fait un jeu de mot! amusant sûr hana, qui, du 
sens de « fleur », passe à celui de « nez » dans l'expression haAà- 
gami, « papiers à nez », mouchoirs en papier. Un autre calembour 
roule, de nouveau, sur toi, qui, dans la tannka, veut dire « fruit », 
mais oui, dans la kyôka, reçoit son acception étendue de « chose subs- 
tantielle » comme l'intérieur du fruit lui-même. Le poète exprime 
ainsi la mélancolie qu'il éprouve ea songeant que ses beaux papiers 
n'ont, de l'or, que la couleur. . 

1. L'auteur se moque d'une phrasé trop lyrique de îsourayouki, 
dans la Préface du Kokiunsbou (ci-dessus, p. 139, fi. 6). 



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EPOQUE BSS TOSOTO4WA. 403 

Qu'il faut coudre 
Le sac de patience 1 ! 

D'UN POÈTE ÎNÛOÙNU 

Quand, ivre, je regarde 
Du côté où a chanté 
Le coucou, 

Je vois d'innombrables 
Lunes d« l'aube*! 

Une dernière « poésie folle » va montrer combien las trots 
premiers vers d'une tanna** c'est-à-dire, en l'espèce, d'une kyôka, 
peuvent se détacher aisément des deux derniers pour former 
une kyôkon indépendante» 

A ma maison 

Les gens viennent ; vraiment 

C'est ennuyeux... 

Mais ce que j'en dis, 

Ce n'est pas pour vous'l 

t. Exemple de kyôka qui n'est pas une parodie. De quelqu'un 
qui finit par perdre son sang-froid, on dit qu'il a « cassé le fil de 
son sac de patience »;et 1 assimilation d'un fil quelconque an* 
rameaux pendants du Mile pleureur est aussi ingénieuse que na- 
turelle (voir en effet p. 151, n. 2). 

2. Je donne encore cette kyôka, parce qu'elle est aussi fameuse 
que la poésie môme dont elle constitue la parodie (Hyakouninn- 
ûshûu, n* 81, ci-dessus, p. 131). 

Hototoghiçou 
Nakitsourou kata wo 
Nagamouréba 
Tada ariaké no 
Tsouki zo aokorérou 
Hototoghiçou 
Nakitsourou kala wo 
Voté miréba 
lkoutson mo kasou ga 
Ariaké no tsookl. 

S. Le poète avait écrit les trois premiers vers sur use pancarte 
placée devant la porte intérieure de son logis. Les visiteurs, arrivés 
là, ne pouvaient manquer de la lire, et aussitôt ils s'en retournaient^ 
furieux. Mais par là même, ils apercevaient les deux dernierB vers, 
placés au 4os de la porte extérieure, et la plaisanterie s'expliquait. 



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404 ANTHOLOGIE DK LA LITTERATURE JAPONAISE 



KYÔKOU 

De la pierre tombale 
La rouge femme pieuse, 
Encore enceinte 1 ! 

i,A PROSE FOLLE : KYÔBOUN 

La kyôboun est à la kyôka ce que la kaïboun est à la haïkaï. 
De même que la kyôka est plus drôle et plus vulgaire que la 
haïkaï, de même la kyôboun est plus comique et moins fine que 
la haïboun. Enfin, comme nous avons vu les meilleurs poètes 
en haïkaï se distinguer aussi en haïboun, nous voyons les poè- 
tes les plus habiles en kyôka pratiquer la kyôboun avec un égal 
bonheur. Mais les plus jolies « compositions folles » se trou- 
vent peut-être chez les auteurs de romans comiques. Exemple : 
ce passage de Sammba*. 

LES CINQ VERTUS DU BAIN PUBLIC 8 

D'une manière générale, il y a cinq vertus dans le Bain 
public. — Il réchauffe le corps, enlève la crasse, guérit 
les maladies et chasse la fatigue. C'est l'Humanité. — On 
n'y prend pas le seau d'autrui ; on veut céder au voisin 
le seau vidé; et on n'accapare pas trop de seaux pour soi 
seul. Voilà la Justice. — On entre en saluant : « J'ai la 

1. Ces « vers fous », encore plus concis que les « poésies folles », 
sont presque toujours construits avec des jeux de mots qui deman- 
deraient de trop longues explications. Je n'en donne qu'un exem- 
ple, très connu et en même temps aisé à comprendre. Les pierres 
tombales bouddiques portent une inscription qui se termine tou- 
jours par l'épithète shinnji, « homme pieux », ou shinnyô, « femme 
pieuse ». Lorsque des époux se font préparer d'avance leur sépul- 
ture, les caractères de l'inscription sont peints en vermillon, et plus 
tard, le nom du premier mourant est délivré de cette couleur rouge. 
On s'explique donc cette plaisanterie sur la veuve infidèle aux pro- 
messes du tombeau commun. D'autant plus que l'expression akat 
shinnyô, « la rouge femme pieuse », évoque du môme coup l'idée 
du « cœur rouge » (akaki, rouge, kokoro ou shinn, cœur), qui, pour 
les Japonais, veut dire « cœur sincère, cœur loyal ». 

2. Voir p. 376. 

3. Allusion ironique aux cinq vertus cardinales (go-jô) de la doc- 
trine confucianiste : Jinn, Glu, Béi, Tchi et Shinn* — Pour les 
bains publics, voir p. 377. 



3 dV Google 



iPOQtJK DES tOKOUGAWA 405 

peau froide» pardonnez-moi ; » on bien : « Permettez-moi 
de passer, reposez- tous bien dans l'eau chaude» au re- 
voir, et estera. » Voilà les Convenances. — On nettoie 
ses souillures avec du son de riz, avec de la poudre de 
savon, avec de la pierre ponce. Avec tout cela, voilà la 
Sagesse 1 . — Si quelqu'un dit que l'eau est trop chaude, 
on y met de l'eau froide ; s'il dit que l'eau est trop froide, 
on y verse' de l'eau chaude; et on se lave le dos mutuel- 
lement. Voilà bien la Sincérité. — Le Bain public ayant 
ainsi toutes sortes de vertus, ceux qui y entrent doivent 
profiter des leçons du vase carré et du seau rond, qui leur 
rappellent que l'eau prend la forme du récipient où elle 
se trouve 8 ; ils doivent se réconcilier avec tout le monde; 
et ils doivent garder la propreté comme font les usten- 
siles mêmes du bain public. 

(Préface de YOukiyo-bouro.) 



B. LE THEATRE 



Au-dessous des Nô, réservés à une élite 9 , 11 fallait bien des 
spectacles pour le peuple : c'est à l'époque des Tokougawa que 
le drame vulgaire parut. 

Ce genre nouveau fut inauguré par une femme, Okouni, prê- 
tresse au grand temple d'Izoumo*, qui, en 1603, s'enfuit à Kyoto 
avec un ancien samouraï, Nagoya Sannzabourô, y vécut d'abord 
en exécutant, dans le lit desséché de la rivière Kamo, les dan- 
ses sacrées qui lui étaient familières, puis organisa, avec d'au- 
tres femmes, des représentations proianes, vaguement inspi- 
rées des nô et surtout des kyôghenn. Ces représentations furent 
appelées kabouki, « pièces de danse et de chant », nom qui de- 
vait être ensuite appliqué au drame vulgaire en général. Bientôt 
après, Okouni était à Edo, avec une troupe composée d'hommes 
et de femmes d'une moralité douteuse. Les abus qui en résul- 

1. Qui se confond avec la science. 

2. Gomp. T « Eloge du sac », ci-dessus, p. 399. 

3. Voir p. 304. 

4. Voir p. 284, n. 3. 



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466 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

tèrent conduisirent le gouvernement shogounal à interdire, 
en 1629, l'emploi des femmes sur la scène. Mais le waka*hou~ 
kabouki, « théâtre de jeunes garçons », qui succéda I ce kèifti~. 
kabouk^ qu % théâtre de courtisanes », ne fut guère meilleur à 
ce point de vue, et les autorités durent encore sévir. Cependant, 
la nouvelle école éveillait de plus en plus l'enthousiasme popu- 
laire. En 1639, la foule se presse à des représentations en plein 
air qui obtiennent tant de succès que l'expression shibaï, « si- 
tuation sur le gazon », devient synonyme de théâtre. Peu à peu, 
les acteurs se forment, les pièces s'améliorent; et bien que ce 
vieux kabouki du xvu* siècle ne soit pas encore du grand art, 
on. peut déjà, entrevoir la belle production dramatique du xvxn*. 
Cette renaissance, chose curieuse, se produisit grâce au théâ- 
tre de marionnettes. Depuis longtemps, une histoire fameuse 
était celle de la belle Jôrouri, qu'aima Yoshitsouné 1 ; des ra- 
conteurs la déclamaient sur un rythme musical, de préférence à 
toute autre légende; si bien que le mot jôrouri en était venu à 
désigner non plus une femme, mais un genre littéraire. D'autre 
part, on connaissait bien le jeu des marionnettes : ayatsouri 7 . 
Quand, vers l'an 1600, le chanteur de jôrouri Ménoukiya Tchô- 
zabourô eut l'heureuse idée d'unir son art à celui du joueur de 
marionnettes Hikita, du pays de Settsou, leurs talents combi- 
nés eurent pour résultante VayatsourUjôrouri, qui obtint aus- 
sitôt le patronage 4* l'empereur lui-mâme; et la vogue de ce 
procédé fut telle qu'après avoir relégué le kabouki au second 
plan, le théâtre de marionnettes finit par devenir le théâtre 
par excellence. Quoi de plus naturel? Un Guignol manœuvré par 
des gens d'esprit serait plus littéraire qu'une scène où paradent 
des cabotins. D'où le succès du Takémoto-za, la « salle- de 
Tajkémoto », spectacle de marionnettes ouvert à Ohçaka, en 
1685, par le chanteur et joueur de guitare* Takémoto Ghidayoa, 
si fameux que les mots ghidayou et jôrouri finirent par s'em- 
ployer l'un pour l'autre ; et de là aussi ce fait, bizarre à première 
vue, que les deux plus grands dramaturges du Japon, Tehika- 
matsou Monnzaémon et Takéda Izoumo, voulurent donner leurs 
ehera-dfauvre à oe théâtre 4 . 

1. lâf+uri Jounxdan-sô&hi, « Histoire ds Jirouri, en dons* eba* 
plftes n (milieu du xvi e siècle). 

%. Action de faire mouvoir les fils d'une poupée mécanique 
{fwatsot^i-ninnghyô), d'une marionnette. 

3. Le thamicénn, guitare à trois cordes, d'origine chinoise on 
espagnole, qui venait d'être importée. 

4. Pour la période précédente, j'avais mis le théâtre en tète de la 
poésie ; pour la période présente, je le classe encore à la poésie, 
mais au second rang} peur la période suivante, je le placerai dans 
le domaine de la prose. C'est que les nô étaient des, œuvres de pur 
lyrisme, tandis que les jôrouri qui caractérisent rat dramatique 

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éffOQUS B0S 90SOU»AWA 40? 

En prêt once de 00 triomphe, (foi remplit les dernières années 
du xvii* siècle «1 1» premiene aapitié du xvhh, le kakoulci du» 
faire do nouveaux eirorts pour regagner l'estime du public. 11 
se hâta d'emprunter a« jdrouei ses moitleiirea pièces, soit dans 
le genre du dresse historique (jftteS«s>M»a>, soit dan* eelui de 
la comédie de maure (*és>a>meao). Dès lors, sa lieu d'un jeej 
de marionnettes expliqué surfont par des récitatifs poétiques, 
on vit un mouvement d'acteurs prononçant de véritables «n'a* 
logoes, bien que le chœur et l'orohestrs eussent encore un rois, 
d'ailleurs bien amoindri 1 . Tel fat le caractère ds es nonre» 
ksbouki, dont la tradition, avec quelques rélctrmes heur esses 
eomme celle qui rajeunit les aéwa-*mono ©n la*7, s'est conser- 
vée jusqu'à notre époque dans les Ar y tfl r e jt fcaa, Hvsets dont ee 
servaient les acteurs. 

Pour donner une idée des deux plus grands dramaturges, es 
même temps que des deux tendances maîtresses que j'ai signa- 
lées dans cette évolution» j'emprunterai à Tchikamatson un 
fragment de jôrouri, à Takéda un acte transformé suivant le 
genre du kaboukl. On verra ainsi comment ces ouvres étaient 
jouées du vivant de leurs auteurs, puis comment elles forent 
ensuite modifiées, an détriment ds la poésie et an psoât ds 
l'action. 



TCfflUMâTSQU MOSNU^OPf 

YOM1HRÎ 

Telukamatsou fut 1* véritable créateur du drame populaire, 
1) en est resté, pour l'opinion japonaise, la maître incontesté;. 
Né en 1653, dans la province de Tchôshou, il fut samouraï dans 
plusieurs nobles maisons de Kyoto; puis, devenu un « homme- 
flottant 3 v, il finit par découvrir sa vocation littéraire. Depuis 
1G85 jusqu'à, fa moft, en 17 **, U se cessa d'écrire pour le thé*» 
tre, avec une aisance géniale. 9a production fut énorme : uns 
11 soi lise de pièces, le pins souvent en cinq aotes. La pies re- 
nommée est celle soi nous raconte, sons le titre de Mokom* 
eënnya Kassenn (1715), « les Batailles de Kokoucennva », us 
pirate audacieux, fils d'un Chinois et d'une Japonaise, qui chassa 
{es floUaadais de Formoae (NJÇ1-1662); mais comme 0* trou* 

du temps des Tokougawa sont nn genre mixte, où cependant l*élé- 
me*t poétique domine encore, en attendant que le kabouki moderne 
achève de sacrifier le rêve au dialogue vivant. 

\, pour tous ces détails scéniques, voir Le Théâtre au Japon, pa* 
A. Ëénazet, docteur es lettres de l'Université de Paris, 1901. 

%. Voir plus bas, p. 412, n. 4. 



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408 AWf ttOLOGlft t>B LA LITTERATURE JAPON AI SB 

yera plus loin, dans l'acte de Takéda, on bel exemple du drame 
historique, je choisirai plutôt, pour Tchikamatsou, un extrait 
d'une comédie de moeurs. 

Toughirt Awa no Narouto (1710), « Toughiri et le bruyant 
Tourbillon d'Awa », est une de ees « comédies à courtisanes • 
(kéicei-kyÔfhenn) qui tinrent une si large place dans la litté- 
rature du temps. Youghiri était une beauté de Kyoto qui, dès 
le lendemain de sa mort (1678), fut déjà illustrée par une pièce 
de l'acteur Sakata Tôjourô. Tchikamatsou emprunta ce sujet 
au genre inférieur du vieux kabouki pour en tirer une jôrouri 
poétique. Il s'agit des amours de l'héroïne, présentée comme 
un type parfait de fidélité morale, arec un fils de famille, Fou- 
jiya Ixaémon. L'image du Tourbillon d'Awa, évoquée dans le 
titre, est destinée à rappeler les méfaits d'un samouraï qui 
troubla sans cesse la paix des deux amants. 

MISÈRE d'iZAJÊMON 1 

Vers la fin du mois de shiwaçou*, — Izaémon, l'air 
misérable, regarde dans la Yoshidaya*. — Il demande : 
< Kizaémon est-il chez lui ? — Venez ici, Kizaémon, Ki- 
zaémon! » — Il dit, d'un ton hautain. 

Un dzs serviteurs. — « Qui est cet homme-là ? — Le 
dieu du Vent? ou un épouvantail? — Il tous dit orgueil- 
leusement : « Kizaémon est- il chez lui? » — comme si 
c'était un homme riche — qui, en une soirée, dépense 
cent pièces d'or 1 

Izaémon. — Cent pièces d'or, pour moi, ne sont pas 
■i précieuses. — Je yeux voir Kizaémon, parce que j'en 
ai le droit. 

1. Dans ce passage qui, par hasard, se trouve être fort moral le 
fils de famille se présente à la maison de plaisir où il s'est ruiné et 
fait d'amères réflexions sur sa folie. 

Le teste de ces jôrouri n'est pas en vers réguliers, mais en une 
sorte de prose rythmée, dont j'ai marqué les coupures par des 
traits. Autrefois, le raconteur, assis derrière un pupitre, indiquait 
ces temps par un coup d'éventail. Ce récitant unique déclamait à 
lui seul, en changeant sa roix, tous les dialogues, avec les phrases 
narratives qui les rattachaient. Au théâtre de marionnettes, dans 
une sorte de loge dominant la scène, il y eut des déclamateurs par- 
ticuliers pour rendre les divers rôles, en même temps qu'un chœur 
pour chanter le récit, avec accompagnement de l'orchestre. Dans la 
traduction ci-dessous, toutes les phrases qui, ches nous, seraient 
des indications scéniques sont en réalité le récit de ce chœur. 

2. Le dernier mois de Tannée, c'est-à-dire le plus triste peur le 
débiteur aux abois (voir ci-dessus, p. 288, n. 5). 

3. La maison dont Kixaémon est le maître. 



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ÉPOQUE DES TOKOUCAWA 409 

Le serviteur. — Qu'est-ce que vous ailes voir ? — Je 
vous ferai voir ceci. » — Ce disant, il s'arme d'un balai 
et il va l'en frapper. 

Kizaémon vient à ce moment. — «Que faites -vous, 
mes serviteurs ? — Soyez donc plus polis ! — Qui êtes- 
vous, seigneur? » — Il regarde sous son chapeau 1 : 
« Se riez -vous Izaémon ? — Je suis bien heureux de vous 
voir. — J'ai entendu dire que vous étiez à Kyoto, dans 
Oumamatchi. — M m * Youghiri vous a adressé des lettres 
à plusieurs reprises. — Elle vous a envoyé aussi, deux 
ou trois fois, des messagers. — Tout à l'heure encore, 
nous parlions de vous. — Entrez dans la chambre, comme 
d'ordinaire, — et nous causerons de bien des choses ar- 
rivées depuis deux ans. » — Ce disant, il le tire par sa 
mancfre. 

Izaémon. — « Vous tirez trop sur mon vêtement de 
papier 1 ! — Si vous tirez ainsi, il sera déchiré. — Il sera 
chiffonné, si vous le saisissez aussi fort*. » — Ce disant, 
Izaémon, ôtant ses sandales, entre dans la maison. 
- Kizabmon, pensant qu'il pourrait avoir froid, — lui 
présente un vêtement ouaté en crêpe de soie 4 . 

Izaémon. — « Je vous remercie. — Je suis déjà habi- 
tué au froid, — et je puis fort bien le supporter avec mon 
vêtement de papier. — Mais je ne vous en remercie pas 
moins de votre bonté. » — Il met le vêtement. 

Kizabmon le regarde. — « Gomme le monde est 
changé! — Le vêtement que devrait porter le seigneur 
Izaémon de Foujiya, — ce serait un vêtement en soie de 
Chine, — et même ce ne serait pas du luxe ! — Et vous 
me remerciez de ce vêtement! — Je suis bien confus. 

Izaémon. — Non, Kiza ! je ne regrette pas de porter ce 
vêtement de papier. — Les bœufs et les chevaux peuvent 
bien transporter — des marchandises lourdes et du bois. 
— On ne serait étonné que si les chiens ou les chats por- 

i. Izaémon ayant un de ces chapeaux dont les bords rabattus 
cachaient le visage. 

2. Vêtement de papier huilé, à l'usage des pauvres diables. — 
Phrase passée en proverbe. 

3. Le mot ici employé (shiwa, plis) éveille à la fois l'idée d'une 
chose froissée et celle du terrible douzième mois (ihiwaçou). 

4. Un koçodé en tchtrimenn. 



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410 ANTtiOLOG** pK LA L1Tt£rATU** JAPONAISE 

taient ces choses. — Il en est aiuai pour moi. — Moi, 
avec via vêtement 4e papier, — je porte une dette de sept 
cent pièces d'or, — et je n'en suis pus fatigué. — • C'est 
digue d'Içaémon de Foujiya, — Je, sujs uu boinnie unjçue 
au Japon. — Mon corps est «le l'argent 1 . 

Kizajîmon. — Voua êtes de l'argent! -^ Ainsi, l'argent 
est veau dans ma maison* ~* Nous serons prospère* I » «^ 
U lui offre du saké. 

Sa femme vient, apportant le saké et des coupas* 

Jjl FEiftHE. — « Seignaur Izaémon, U y a bien la*g* 
temps que je n'ai eu le plaisir de vous voir, •*? et ja ai*** 
très heureuse de votre visite, 

J?4Émon. — Vous êtes bien aimables tau* les de«*- t 
Hais vous ne m* dite* rie» de Yqugbiri. -»-. J'ai entan4* 
dire que Yougbiri, inquiète de ce qui m'est arrivé* -*- eu 
est tombée malade. -^ l*a maladie u'est pas grave ? -r-- Il 
ne s'agit pas de sa vie? -*- Qu b*eu est-elle déjà morte, 
-*r comme le brouillard 4u wir^ P *** GepeudanA, faaé- 
mon essuie tes larmes, 

Kizaé#o*, -* * Vous avez raison : e'était v*a4, — 
H m * Yougbiri fut très malade cet automne- -«- Mai» alla 
va bien mieu* a présent. -^ TJu samouraï d'Awa, est venu, 
ii y a quelques jours, -_ et il se divertit avec. îi*» Xo**- 
gbiri, dans la chambre à coté, 

Izaémon, surpris, w Qft q«e vous dites ifcesV41 Vfai? 

£iza$kqn. t- {lien n'est moins douteux. -*» fte^ardez 
dans la cfcai»û.re voisine. -~ Voua trouve rex e* ?<*«» 
verres. »! 

I&uëMoh, désespéré*, après un instant de silence. •** 
« Madame , depuis le commencement du Ciel et de la 
Terra, ■— on u'a jamais vu» ni une courtisane fidèle» — 
pi un oiseau karyôbinnga 3 . -*- Maintenant» je n'aime plus 
du tout oetta femme infidèle. — M*i«» somme vous sa-. 
vas, j'ai d'elle un file» •*-* un garçon qui aura sept ans l'an* 
née procbaine. — On dit qu'elle l'avait envoyé cbez une 
nourrice pour le faire élever» — at aujourd'hui, je suis 



1. Je vaux mon pesant d*or. 

% Jeu 4t nwts «ar yeu-£M (brouillard da sair) et le nom de 
l'héroïn*. 
3. Voir ci-dessus p. 308, n. 2. 



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tHMtffe &*& tÔBàt7Q4W4 4U 

▼eau pour causer de oette affaire. •** Et pourtant, il n'est 
sans doute pas vrai qu'elle Tait envoyé ehez une nourrice ? 

— Elle l'aura plutôt assommé et jeté à la rivière. — * La 
samouraï d'Awa qui es^ici — est certainement mon ancien 
rival, -s» Jtfieuxvaqt, je crois, acheter des chiffons de pa- 
pier — que 4'ftcheter des serments de courtisane. — Je 
loi ai donné de l'argent — pour avoir des lettres 4'amoui\ 

— Si j'avais acheté des chiffons de papier •**, pour sept, 
cent pièces d'or, — j'aurais pu aisément fabriquer un 
mont Fouji en carton-pâte 1 ! — J'ai mouillé la manche 
de mon vêtement de papier — de larmes bien inutiles. 

— Je prends congé de vous — avant qu'il ne soit décollé. » 

Izaémon, retenu par ses hôtes, revoit Youghiri; fl lui fait 
une scène de jalousie; mais elle arrive à lui démontrer que son 
cœur lui est resté fidèle. Le prétendu samouraï d'Awa était la 
femme de cet ancien rival, déguisée en homme. N'ayant pas 
d'enfant, et croyant que le fils de Youghiri était celui de son 
époux, elle était venue pour l'adopter. La chose est décidée 
dans l'intérêt de l'enfant, et pour ne pas se séparer de lui, Izaé- 
mon et Youghiri se font les serviteurs du samouraï lui-même. 
Cependant, Izaémon commet un jour l'imprudence de révéler 
à l'enfant <f u 'il n'est pas le fils du samouraï; ce dernier, furieux, 
les chasse tous trois, et de nouveau ils mènent une vie misé-i 
rable. Mais le père d'Izaômon, un riche marchand qui avait 
déshérité ce fils prodigue, tombe gravement malade; il fait 
appeler les deux amants et, frappé de la beauté morale de You- 
ghiri, consent à ce qu'elle devienne sa bru. Finalement, à la vue 
du petit-fils qu'on lui amène, le vieillard reprend goût à l'exis- 
tence; il guérit, et tous vivront heureux. 



TAKÉDA IZOUMO 

TCPGUSHINNGOURÀ 

Takéda Izoumo (1688-17561 fut le successeur direct de Tchî- 
kamatsou; de même que ce dernier avait rempli de ses œuvres 
le premier quart du xviu* siècle, lui en illustra le second quart 
avec non moins de puissance. Il fut aussi le rival de Tchika- 
matsou, sinon par sa gloire, du moins par son talent; car si les 
Japonais préfèrent toujours, et avec raison, Tchikamatsou au 
point de vue de l'inspiration lyrique, il n'en est pas moins vrai 
que Takéda Izoumo J'emporte souvent par l'art de la composa 

1, Encore une phrase devenue ngeveityajts, 

DigitizedbyGoOQle 



412 ANTHOLOGIE DU LA LITté&AfUfelE JAPONAISE 

tion, c'est-à-dire justement par le plus précieux des dons que 
puisse avoir un auteur dramatique. Au demeurant, chez l'un 
comme chez l'autre, toujours le même théâtre destiné au vul- 
gaire, par conséquent rempli, pour les drames historiques, de 
meurtres, de suicides, d'épisodes violents en général et, pour 
les comédies de mœurs, d'aventures dont la scène et les per- 
sonnages expliquent trop bien pourquoi l'élite austère de l'an- 
cien régime ne voulut jamais assister à ces représentations. 
Parmi les nombreuses pièces que Takéda Izoumo composa tan- 
tôt seul, tantôt avec divers collaborateurs, on peut citer notam- 
ment le Sougawara dennjou Ténaraï k agami, « Miroir de la 
Calligraphie transmise par Sougawara* », la Tèrakoya, « l'Ecole 
de Village 3 », et, par-dessus tout, Tchoushinngowa. 

Tchoushinngowa veut dire : « Trésor des vassaux fidèles*. » 
Il s'agit, bien entendu, de la fameuse histoire des « Quarante- 
sept rôninn* », la plus populaire des grandes vengeances qui, 
faute d'une justice assez bien organisée, illustrèrent le vieux 
Japon héroïque. Le jeune Açano 5 , seigneur d'Akao 6 , étant à Edo 
auprès du shogoun, avait été chargé de la difficile mission de 
recevoir un envoyé du mikado avec toutes les cérémonies re- 
quises j il prit donc des leçons d'étiquette auprès d'un vieux 
noble, Kira, homme intéressé et arrogant qui, ne recevant pas 
du jeune chevalier autant de présents qu'il en pouvait rêver, 
lui fit subir une longue série d'outrages; un jour, Açano, affolé 
par une suprême insulte, tira son sabre et blessa à la face le 
vieux Kira, qui d'ailleurs put s'enfuir; mais la querelle avait 
eu lieu dans l'enceinte du palais, crime capital : Açano fut con- 
damné sur-le-champ à s'ouvrir le ventre, sa fortune fut con- 

1. Voir ci-dessus, p. 109, n. 3. 

2. Histoire fameuse d'un père qui sacriâe son enfant pour sauver 
le fils de son seigneur. 

3. Koura, le magasin, à l'épreuve du feu, où sont enfermées les 
choses précieuses; shinn, sujet, vassal, serviteur; tchou, loyal, 
fidèle. Tchoushinn, avec d'autres caractères, veut dire fidélité ; et 
koura est la première partie de Kouranoçouké, prénom du chef des 
conjurés dont il va être question ; de sorte qu'il y a déjà deux jeux 
de mots dans le titre de la pièce. 

4. « Hommes-flots », c'est-à-dire ballottés dans le monde comme 
une vague sur la mer. C'étaient les samouraï qu'une faute quelcon- 
que, ou un caractère trop indépendant, ou encore, comme dans le 
cas présent, la ruine d'une famille féodale avaient détachés de leur 
seigneur et qui, dès lors, vivaient en vagabonds, livrés aux hasards 
de l'existence. 

5. En rappelant cette histoire, je ne m'attache pas à préciser la 
vérité pure (qui a été fort distinguée des légendes adventices par 
l'historien Shighéno), mais à donner la tradition littéraire, qui seule 
importe ici. 

0. Dans la province de Harima. 



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EPOQUE DBS TOKOUGÀWÀ 413 

fisquée, sa famille, déclarée éteinte, et tous les membres de 
son clan, dispersés, devinrent des « hommes-flots ». Ceci se 
passait au mois d'avril 1701. Oïshi Kouranoçouké, le plus an- 
cien serviteur du seigneur mort, convoqua aussitôt quarante- 
six autres fidèles, choisis parmi les meilleurs, pour préparer 
la vengeance obligatoire; après avoir tenu un conseil où ils 
firent d'avance le sacrifice de leurs vies, les quarante-sept ré- 
solurent de se séparer pour échapper à la surveillance de la 
police : les uns se firent charpentiers, forgerons, marchands, 
et après quelque temps se servirent de leur métier pour s'in- 
troduire dans la demeure de Kira et en étudier les dispositions 
intérieures; les autres se jetèrent avec éclat dans la vie des 
foires et des lieux suspects; Oïshi lui-môme, après avoir di- 
vorcé et abandonné ses enfants, partit pour Kyoto, où il épousa 
publiquement une prostituée, puis se plongea dans une telle 
existence d'ivrogne et de débauché que le dernier des hommes 
ne l'eût pas rencontré sans le couvrir de mépris. Kira dormit 
tranquille. Dans la soirée du 30 janvier 1703, par une formida- 
ble tempête de neige, Oïshi était à Edo, au milieu de sa troupe; 
Il arrêtait le plan d'attaque, donnait à chacun ses ordres, 
fixait l'heure décisive. Soudain, à minuit, tous se retrouvè- 
rent devant la maison de Kira, et comme les voisins réveillés 
s'inquiétaient de voir dans le quartier tous ces hommes d'ar- 
mes, ils prirent soin de les rassurer avec politesse, expliquant 
leur dessein; on s'inclina. Alors Oïshi, se plaçant devant la 
grande porte du seigneur, fit entendre un battement de tam- 
bour solennel : tous les braves de Kira s'armaient et accou- 
raient en désordre; aussitôt quelques-uns des assaillants s'é- 
lancent contre eux par la porte ouverte, tandis que les autres 
escaladent le toit et les murs du jardin avec des échelles de 
cordes; après une rude môlée, les quarante-sept arrivent à tner 
tons leurs ennemis, n'épargnent que les femmes et les enfants, 
et enfin, maîtres de la place, recherchent le puissant seigneur, 
qu'ils trouvent dans un bûcher. Cependant Oïshi, entouré de 
ses hommes, s'agenouille devant le vieillard, avec le respect 
qu'exigent son rang et son âge, puis lui expose humblement 
le but de l'attaque, et, après avoir fait lui-môme les préparatifs 
de mort, l'invite à s'ouvrir le ventre; mais en vain : Kira a trop 
peur; alors le chef lui coupe la tête, froidement, avec le même 
poignard dont Açano s'était servi pour son suicide; puis les 
quarante sept éteignent les feux de la maison pour éviter un 
incendie possible, consolent les veuves et les orphelins, et enfin 
se retirent, emportant dans un baquet la tête sanglante. Les 
voici, à la pointe du jour, qui traversent les rues en bon ordre, 
calmes et joyeux: le peuple les salue avec admiration; un 
• grand seigneur, les voyant passer devant son palais, leur fait 
offrir une collation, avec des paroles do sympathie; la police m 



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4H ANTHOLOOU M LA LITT^RATVHB JAPONAISE 

éaene % ils arrivent as monastère où lenr jaune maître a été 
enseveli; l'abbé lui-même les reçoit à la porte. Ils entrent, dé- 
posent la tête de Kira devant la tombe d'Açano, brûlent de 
l'encens tour à tour» par rang d'ancienneté, pendant que les 
moines se mettent en prières; puis tous se relèvent, leur tâche 
finie, et tandis qu'ûïshi régie avec l'abbé les détails de leurs 
propres funérailles, il attendent debout La «entente de mort. 
L'ordre officiel arrive : ils se séparent et vont couvrir le vtenv 
tre, aveu une tranquillité héroïque, chacun dans la maison de 
quelque ancien seigneur. On les ensevelit côte à côte, près Ho 
là tombe de leur maître, dans le paisible cimetière 1 où, depuis 
plus de deux Siècles, ils écoutent battre près d'eux le cœur de 
la nation 3 . 

Gette histoire, eh effet, qui fit surgir toute une moisBOn d'oeu- 
vres littéraires ou artistiques, et notamment plusieurs dizaines 
de drames, dont un de Tchikamatsbu*, est- restée Si populaire 
qu'aujourd'hui même, au plus grand théâtre de Tôkyô, tandis 
qu'on ne joue que par fragments les anciennes pièces histori- 
ques, on donne très souvent en leur entier les doute actes de 
T\eko*shmng<mr* t Le sixième, bù se trouve l'épisode que je vais 
citer, est un des plus dramatiques. Kammfc>ei*, un samouraï 
d'Atano, échangeait de douées paroles avec la belle et Vers- 
tueuse Okarou, suivante de la femme dé son seigneur, lorsqu'il 
h soudainement appris le crime et l'arrestation de ce dernier; 
désespéré du né s'dtre pas trouvé auprès de son maître à 
l'heure du danger, il eut voulu se tuer; mais Okarou l'en u env> 

i. Au àenngakouji, temple situé dans un faubourg de Tôkyô. 

î. En 1866, quand l'empereur entra dans sa nouvelle capitale, un 
dé ses premiers soins fut d'envoyer un messager spécial pour ren- 
dre hommage aux tombés de ces héros. 

3» Bn 1706, donc trois ans seulement après le drame réel; mais 
l'œuvré de Takéda Isoumo (1746) devait faire oublier celle de son 
devancier» Il n'en est pas moins vrai que Tchikamatsou inventa le 
ihèmc essentiel qu'allaient imiter ses successeurs, à commencer par 
Takéda lui-même. Suivant la coutume d'une époque où Ton ne 

Ïiouvait mettre en scène Nobounaga, Hidéyoshi ou Tokougawa 
èyftçou qu'à condition de les appeler Harôùnaga, Hiçayoshi et Okou- 
gawa, il transforma les noms de tous les personnages : par exem- 
ple* Oïsfai Kouranoeouké fut baptisé Obosni Youranoçouké. Puisi 
il plaça l'événement en plein nv» siècle, en s'aidant d'une légende 
d'après laquelle, à la mort de Nitta Yoshiçada (1337), on avait eu 
de là peine à reconnaître, entre 47 casques épars, celui dû fameux 
général; et c'est par ce moyen qu*il introduisit dans le drame 
Une vieille histoire d'amour où Kira, changé eh Moronao, faisait la 
cour a la femme d'Açano, devenu Énya Hangwan (voir ci-dessus, 
p; 276). 

4. Kayano Sammpei, dans l'histoire } dans la pièce, Hayaae 
jUmmpei. 



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t 



bpoqub DBS TOKOUOÀWA 415 

péché, en lai taisant observer qu'on ne comprendrait peut-être 
pas le noble motif de son suicide et que mieux valait réserver sa 
vio pour l'avenir; les deux amoureux se sont donc retirés chez 
les parents d'Okarou, s'y sont mariés, et Kammpei s'est fait 
chasseur sur la montagne, en attendant le jour où il pourra ef- 
facer ses déshonneur. Un soir, dans eette solitude, il rencontre 
un de ses anciens camarades, qu'il supplie d'intercéder auprès 
d'Oïshi pour qu'on l'admette» lui aussi, dans la ligue venge- 
resse; le conspirateur, méfiant, nie l'existence du complot, 
expliquant que les fidèles d'Açano veulent seulement élever un 
monument à sa mémoire. Cependant, pour procurer à Kammpei 
l'argent nécessaire à ses desseins, le père d'Okarou s'est résolu 
à sacrifier sa propre fille; et eette même nuit, par le même 
chemin, il revient de Kyoto, où il a signé le contrat qui la livre 
à une maison de thé 1 . Mais il fait jour déjà et, dans leur pau- 
vre demeure, là mère et la fille. attendent vainement l'arrivée 
du vieillard. 



MORT DE KAMMPEI 
LA MÈRE. 

Le "retard de ton J>ère m'indtrfMe. Je suis allée jusqu'au 
bout du village ; mais on ne voit pas ombre de lui dans 
le lointain. 

OKAROU. 

Gomment s'expliquer le fait de ce retard ? Je vais voir 
en courant. 

LA MÈRE. 

Oh 1 non. Ce n'est pas bien qu'une jeune femme sorte 
seule. Surtout que tu n'aimais pas à aller dans le village, 
quand tu étais petite. Tu as été servir chez le seigneur 
Enya; mais, comme tu regrettais toujours ce lieu aux 
Herbes profondes, tu es revenue. Et maintenant que tu 
vis avec Kammpei, tu n'as pas l'air contrarié. 

1. Qé point met bien en lumière la morale particulière de l'épo- 
que : le devoir le plus sacré du samouraï est le loyalisme, devant 
lequel s'efface toute autre vertu ; par conséquent, s'il s'agit surtout 
de venger la mort de son maître, le vassal ne songera plus qu'à 
assurer, par tous les moyens, cette fin suprême, et ses proches à 
leur tour sacrifieront leur bonheur, leur vie, leur honneur même 
pour servir héroïquement ses desseins* 



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416 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 
OKAROU. 

Rien d'étonnant à cela, ma mère. Quand une femme est 
avec l'homme qu'elle aime, elle ne trouve de peine ni dans 
un village perdu, ni dans la pauvreté. Bientôt va venir 
la fête des Bon l ; et, comme on le chantait tout à l'heure 1 , 
j'irai avec monsieur Kammpei 3 , pour voir ensemble les 
danses. Vous vous rappelez bien aussi votre jeunesse ? 

LA HÈRE. 

Tu parles si gaiement I Mais au fond du cœur... 

OKAROU. 

Ce n'est rien. Pour mon époux, aller servir à Ghion- 
matchi*, c'est ce que je suis toute prête à faire. Seule- 
ment, je suis triste à la pensée de laisser les vieilles gens 
dans le besoin. Mon frère, bien qu'il fût pauvre, était un 
vassal du seigneur Enya, et vous ne pouvez demander le 
secours d 'autrui. 



(Pendant cette conversation, arrive Itchimonjiya, avec 
un palanquin.) 

ITCHIMONJIYA. 

C'est ici, c'est ici. Monsieur Yoïtchibei est-il chez lui ? 

(Il entre.) 

LA MERE. 

Vous avez fait une bien longue route. Ma fille, apporte 
le plateau à tabac * et le thé. 



1. Fête des morts, du 14 au 16 du 7* mois. 

2. Un instant auparavant, la mère disait à sa fille qu'elle venait 
d'entendre un chant rustique annonçant les danses de la moisson. 

3. C'est la politesse japonaise : Kammpei dono. 

4. La rue de Union, à Kyoto. 

5. Tabako-bon, plateau contenant un service de fumeur, et no- 
tamment quelques charbons incandescents pour allumer la petite 

Fipe japonaise. Le tabac avait été introduit par les Portugais vers 
an 1G00 et, malgré certaines prohibitions officielles, tous les Japo- 
nais, hommes et femmes, en prirent bien vite l'habitude. Dans ce 
pays d'exquise politesse, dès qu'un visiteur entre au salon, un 
domestique lui apporte le tabako-bon, avant même que le maître 
de maison soit venu le rejoindre. 



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tfPOQUB DES TOKOUOAWA 417 

ITCHIMONJITA. 

Eb bien, hier soir, monsieur xotre mari s'est donné 
beaucoup de peine. Est-il bien rentré? 

LA MÈRE. 

Comment! Vous n'êtes pas venu avec mon mari? 

ITCHIMONJITA. 

C'est étrange! Pas encore rentré ? Ha, ha! il se sera 
promené devant le temple d'Inari, et il aura été ensor- 
celé par quelque renard à joyau 1 . Eh bien! comme il a 
été convenu entre nous, l'engagement de votre fille sera 
de cinq ans; l'argent, cent ryô 1 ; nous avons frappé des 
mains; et monsieur votre mari disait : « comme je dois 
faire un payement ce soir même, écrivez le contrat, et 
prêtez-moi cette somme de cent ryô » ; ainsi il me sup- 
plia, avec des larmes. Alors, après le contrat, je lui en ai 
versé la moitié ; et il a été entendu que je payerais le reste, 
cinquante ryô, en échange de la servante. Là-dessus, 
joyeux, il s'est retiré; « mais, lui disais-je, comme la nuit 
est déjà très avancée, il n'est pas prudent de voyager 
avec de l'argent; » sans écouter mes conseils, il est parti. 
Je pense donc qu'il s'est arrêté quelque part en chemin. 
* OKAROU. 

Il n'y a pourtant pas d'endroit où il pût s'arrêter. 



Pour nous réjouir toutes deux en nous montrant l'ar- 
gent, il devait revenir en hâte, gagner une heure : je n'y 
comprends rien. 

ITCHIMONJITA. 

Que vous compreniez ou non, c'est votre affaire. Quant 
à moi, j'emmène la servante en échange du reste de la 
somme. (Tirant l'argent de son sein :) Voici le reliquat, 
cinquante ryô ; ce qui fait cent ryô en tout. Je vous les 
remets : recevez-les. 

1. Inari, le dieu du Riz. Le renard, qui 1 ui est toujours associé, 
pourrait bien avoir été d'abord le dieu lui-même. Cet animal, si 
redouté pour les maléfices qu'on lui attribue, est souvent repré- 
senté comme ayant au bout de la queue une perle ou quelque autre 
Joyau étincelant r 

$. Ecus d'or. 

v 

DigiiizedbyGooQle 



418 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 
LA MÈRE. 

Mais, monsieur, tant que le père n'est pas rentré, je ne 
puis vous livrer Okarou ! * 

ITCHIMONJITA. 

Nous perdons notre temps; cela ne va pas. Yoici le 
sceau 1 de Yoïtchibei. La personne que j'ai achetée avec 
mon argent est £moj; difjférer 4'jun jour, c'est ma /aire 
9&&* e autant. 

(ll$rftnA la jaune /emme par la main et veut l'e^raj- 
»er.) 

LA MÈRE. 

Attendez un instaptJ 

(Il écarte la mère, et pousse Okarou dans }e najana^iiji.) 

« 

(iSntre Kammpei, la fusil sur l'épaule, en manteau de 
paille et chapeau de jonc.) 

KA.MMPEI. 

Ma femme, te pojlà <en palaJuqu^nJ Pu. .yas r jtu? 

LA MÈRE. 

Oh! monsieur Kammpei, vous êtes revenu au bon mo- 
ment! 

KAMMPEI. 

Vous avez quelque affaire profonde. Ma mère, ma 
femme, expliquez-moi. 

(il s'assied au milieu de la chambre.) 

ITGBIMONJIYA. 

vVous-étMfle mari de ma servante? -Mais voici le sceau 
.du père, avec cette clause qne,ni le mari, ni aucune autre 
personne, ne pourra .faire objection au contrat. .Qonc, peu 
m'importe ; at JUvraz^moi la servante* 

LA HÈRE. 

Oh ! mon cendre, vous ne comprenez .pas. Dernière- 
ment, j'ai su par ma fille que voue aviez besoin d'argent; 

1. On sait que- les Japonais, .trop habiles c&Uigraphes pour trou- 
rer quelque sécurité dans une signature, se servent 4' Un sceau, * 
l'encre rouge, 

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ÉPOQUE DBS TOKOUGÀWA. 419 

nous aurions bien voulu tous en donner : mais nous 
n'avons pas le sou! Alors, le père : « Peut-être songe-t-il 
à se procurer cet argent en vendant sa femme? Mais iJ 
n'a pas assez de confiance en ses beaux-parents et il 
n'ose nous le proposer. Mieux vaudrait que Yoïtchibei 
lui-même allât vendre sa fille à l'insu de son gendre. En 
cas de nécessité, c'est J'usage f}u samouraï d'obtenir de 
l'argent en tuant; il n'est pas hon^eu* de s'en, procurer 
en vendant sa femme, quand c'est pour son seigneur. » 
Ainsi, hier, il est allé à Ghionmatchi ; mais il ne revient 
pas. Tandis que nous étions 4an* l'inquiétude, pe maître 
est arrivé, disant qu'il a donné la moitié de \% somme 
au père, et qu'en échange de cinquante ryô, il va pren- 
dre ma fille. J'ai .essayé de luji foire comprenne qu'il 
faut attendre le retour du père ; mais il ne m'écoute pas, 
et il prétend l'emmener tout de suite. Que faut-il faire, 
monsieur Kammpei? 

KAMMPHI. 

En vérité, la bqnté de mon beau-père est grande. Ce- 
pendant, j'ai quelque chose, de meilleur, dont je parlerai 
tout à l'heure. Assurément, ma femme ne doit pas être 
livrée avant le retour du père. 

ITCHIMONJIYA. 

Pourquoi pas ? 

ÇAMMPEI. 

Il faut attendre le retour du père ; bien que je ne doute 
pas que vous ne lui ayez donné hier soir les cinquante 
fcyô, mqitié de la somme. 

ITCHIMONJIYA. 

Eh bienl je suis Itchimonjiya, connu partout à Kyoto 
et à Ohçaka, possesseur de servantes aussi nombreuses 
que |a population. 4e l'Ile 4e* femme.» i ; je «pis trpp fier 
pour çLiçe que j'a} remis de l'argent que je n'aurais pas 
remjs. pt puis, j'ai une cfto$e plus, certaine. Quan4 votre 
père voulut emporter les cinquante ryô en les envelop- 
pant dans un essuie-mains, « c'est dangereux, lui dis-je : 

1. Ile que la légende supposait habitée uniquement par des, fem* 
mes et qu'elle situait dans le voisinaçe des lies Ryoukyou. 

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420 ANTHOLOGIE DE LA LITTERATURE JAPONAISE 

mettez-les dans ceci, et les suspendez à votre cou » ; et 
je lui ai donné une bourse faite de la môme étoffe, avec 
le même dessin, que le vêtement que je porte. Il viendra 
bientôt, la bourse à son cou; n'est-ce pas une preuve cer- 
taine? 
(Kammpei sort de son sein une bourse : il est effrayé.) 

kammpei (à part). 
C'en est fait : c'était mon beau-père!... 

OKAROU. 

Cher époux, sans vous agiter, dites-moi si je dois par- 
tir ou non. 

KAMMPEI. 

Oui, puisqu'il affirme cela, tu dois partir. 

OKAROU. 

Sans voir mon père? 

XAMMPBI. 

J'ai vu le père ce matin; on ne sait quand il reviendra. 

OKAROU. 

Vous avez vu mon père ? Pourquoi ne pas le dire pins 
tôt? nous laisser dans l'inquiétude? 

ITCHIMONJIYA. 

« Cherchez sept fois, dit-on, avant de douter d'un 
homme. » Maintenant que vous avez des nouvelles de 
votre père, vous et moi, nous voilà tranquilles. Je suis 
bien content que tout cela soit fini. La mère, l'époux, si 
vous avez occasion de passer à la Sixième avenue, venez 
me voir. Et vous, entrez dans le palanquin. 

OKAROU. 

Eh bien, monsieur Kammpei, je pars. Je laisse à vos 
soins mes deux vieux parents; surtout mon père, qui 
souffre si souvent de sa maladie : occupez-vous de lui. 

LA MÈRE. 

Mon gendre, vous voudriez bien faire vos adieux à 
votre femme; mais je crains que vous ne faiblissiez tous 
les deux. 



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ÉPOQUE DBS TOKOUGAWÀ 421 

OKAROU. 

Je n'éprouve aucune peine, puisque je suis rendue pour 
mon époux. Je pars joyeuse, ma mère. Et pourtant, dois- 
je aller sans avoir vu mon père ? 

LA MÈRE. 

Ton père rentrera tout à l'heure. Applique-toi souvent 
le moxa 1 , pour n'être pas malade, et reviens me faire 
voir un visage bien portant. Tu as du papier*, un éven- 
tail, tout ce qu'il te faut? Ne t'agite pas; prends garde de 
te blesser en tombant. Allons : adieu, adieu!... Pourquoi 
suis-je si malheureuse, ayant une fille aussi jolie que les 
autres ! 

(Okarou pleure dans le palanquin. Départ d'Itchimon- 
jiya et des porteurs.) 



LA MERE. 

Hélas! nous avons fait là une chose misérable : ma fille 
sera certainement malheureuse ! Mais, mon gendre, moi- 
même, la mère, j'ai renoncé à tout; ne pensez plus à votre 
femme. Pourquoi mon mari ne revient-il pas ? Vous di- 
siez tout à l'heure que vous l'aviez rencontré... 

KAMMPEI. 

Oui, en effet. 

LA MÈRE. 

Mais où l'avez-vous rencontré? où l'avez-vous quitté? 

KAMMPEI. 

L'endroit où je l'ai quitté... A Toba?... Foushimi?... 
Yodo?... Takéda?... 



(Arrivent trois chasseurs, portant sur une planche le 
corps du vieillard, couvert d'un manteau de paille.) 



1. Voir ci-dessus, p. 120, n. 3. 

2. Les Japonais emploient comme mouchoirs des feuilles de pa- 
pier souple, qui, chez ce peuple ami de la propreté sous toutes ses 
formes, ne servent qu'une fois. 



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422 ANTHOLOGIE Î>E LA LITTERATURE JAPONAIS* 

UN CHASSEUR. 

Chemin faisant dans la montagne, après notre travail, 
notts ayons trouvé votre mari, assassiné; nous rappor- 
tons ensemble. 

la mère (frappée de stupeur). 
Qui est l'auteur de cela? Mon gendre, qui en est l'au- 
teur? Vengez-moi, vengez-moi! (Se tournant vers le 
corps :) Mon mari, mon mari ! 

LES CHASSEURS. 

La tftère, nous kdrhftiëi bien* fûcnés. Il fàiti aller devant 
le daïkwan 1 ,* pGUt qu'on" cherché lé meurtrier. 

(Ils sortent.) 

♦ * 

la mère (s'approchant de Kammpei). 
Mon gendre, je ne puis ctfbire... mais je ne comprends 
pas. Sans doute, vous fûtes autrefois un samouraï; mais 
il n'est pas possible que vous ne soyei pas ému ni agité 
à la vue du cadavre de votre père. Quand vous l'avez 
rencontré sur le chemin, n'avez-vous pas reçu de l'argent 
de sa main? Et que vous a-t-il dit, le vieillard? Dites-le- 
moi! Gomment! vous n'avez rien à me répondre? La 
preuve est ici ! (Elle plonge sa main au sein de Kammpei, 
et en tire la bourse.) A voir ces taches de sang, il est évi- 
dent que c'est vous qui avez tué le père ! 

KAMMPEI. 

Non, c'est... 

LA MERE. 

Quoi ! vous voulez encore nier lès choses ? Mais tous ne 
pourrez jamais cacher votre détestable èœur. O-tennrtô- 
sama' nous éclaire toujours. Que pensez-vous de cet ar- 
gent que vous avez volé en tuant votre père? Oui, je com- 
prends : vous vous imaginiez, misérable, que le vieux 
père, parce qu'il était pauvre, voudrait garder pour lui 

1. Représentant du shogoun dans un de ses domaines. 

2. « Le personnage de l'auguste Voie du ciel », c'est-à-dire le So- 
leil conçu, non plus comme une déesse (voir au tëojiti. ci-dessus, 
p. 42 et suivantes), mais comme un corps céleste qui es? en même 
temps une sorte de Providence juslicièrê. 



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EPôQtrft dès tôftouéifcWi. 421 

là moitié* de l'argent acquit ferf vétfddnt la fillèf. C'est 
pourquoi vous l'àve* volé, en radiai binant. Jtfsqu'à pré- 
sent, vo'us" croyant ufl hdàriétê bomrie, je m'étais trom- 
pée. Ô ràgë ! Cet être vil ï J'en démettre si Stttpide que me» 
larmes ne peuvent sortir! (feè t#arft4nt vers H corps de 
Yoïtchibei :) Mon très cher Yoïtchibei, ne connaissant pas 
ce gendre, sauvage comme une brute, et voulant dans ton 
cœur lé refaire samo'ùrtfi, iUàl^ê ik vîéKRëstfe t* a« «Mar- 
ché par toute ïa capitale, rf&tfs dormir; ainsi tû ai pris 
soin de lui : c'est la causé dé ton malheur, hé chien, dfcony 
mord la mdiri de son maître. (A &amm£eï :) Goiriment 
avez-voùs pu ï'aâsaâSinêr ainsi, brutalèm'ént, déinori, ser- 
pent! Rendez-moi mon' mari, ftàmeftez-lë vivaniî (B1Ï0 
saisit Kammpei par sa houppe de cheveux et lé frappe.) 



(Deux samouraï, aux chapeaux profonds 1 , viennent el 
demandent :) 

les deux SÀjiouiUï. 
Monsieur flayanp Ëammpei ësi-rl chex ltrf? flara 06* 
émon et Sennzaîki Yagoro désirent avoir l'honneur de le 
voir. 

*A*fcp*i (allant au-devant d'eux). 

Bonjour, messieurs. Je suis tfèS flatté de voire HsHé 
dans cette misérable hutte. 

GOÉMON. 

Il y a quelque difficulté dans la maison... 

KAMtfpEt. 

Ce n'est rien : une toute petite affaire d'ornes tieftiè'; 
entres donc librement. 

LES DEUX 8AMOUBÀ1. 

Pardon : nous entrons. 

(Ils s'asseyent.) 

Je suis bien fâché de riï'Ôtre trouvé àbéëtit èti cette 
grande occasion concernant notre seigneiir. Je ne pttis 

i. Voir pi lÔ'tf, n. i. 

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424 ANTHOLOGIE DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE 

m'excuser d'une pareille négligence. Mais je demande 
votre bienveillant concours à tous deux pour qu'on me 
pardonne et que je puisse figurer parmi les vassaux 
fidèles à la cérémonie anniversaire de la mort de notre 
seigneur. Je vous en supplie I 

GOÉMON. 

Bien que vous ne soyez qu'un pauvre rôninn, vous ave* 
souscrit une forte somme pour les frais du monument. 
Le seigneur Youranoçouké est plein d'admiration. Ce- 
pendant, si nous allons élever ce monument, c'est pour 
plaire à notre seigneur défunt; et si nous devions em- 
ployer l'argent de qui montra tant de déloyauté et d'in- 
différence, le cœur de l'auguste esprit de notre seigneur 
en serait sûrement irrité : nous sommes donc chargés de 
vous rendre l'argent, non décacheté. (Yagoro tire de son 
sein le paquet et le place devant Kammpei.) 

la mère (en larmes). 

Homme méchant 1 maintenant, comprends-tu le châ- 
timent de ton père?... Ecoutez, messieurs : le beau-père 
de ce misérable, un homme chargé d'ans, sans penser à 
ce que serait ensuite sa vie, a vendu sa propre fille pour 
lui donner de l'argent. Lui, le guettait sur le chemin du 
retour : il l'a assassiné et il l'a volé. Cet argent, si hon- 
teusement acquis, pourrait-il servir à quoi que ce soit 
touchant votre auguste chef, s'il est vrai que Tenntô-sama 
nous regarde sans cesse? Les dieux et les bouddhas se- 
ront sourds à mes prières s'ils n'envoient le châtiment à 
ce voleur, à ce parricide. De vos mains, vengez-moi du 
criminel 1 Je suis trop faible pour le faire. (Elle éclate en 
sanglots.) 

(Les deux samouraï, saisissant leurs sabres, s'appro- 
chent de Kammpei.) 



Kammpei, homme déloyal et dénaturé ! Gomment pou- 
vais-tu, apportant ainsi l'argent du crime, demander ta 
grâce ? Tu es» une brute sous forme humaine : tu ne sau- 
rais comprendre la Voie des samouraï. Un malfaiteur 
qui, comme toi, a tué son beau-père, c'est-à-dire l'homme 



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gpôQùB bfcs ïo*ou6awa 425 

qui égale le père lui-même, dans l'unique dessein de lui 
voler son argent, devrait être percé de la grande lance * I 

GOÉMON. 

Le Sage d'autrefois 1 a dit : « Même altéré, on ne doit 
pas boire l'eau de la fontaine Tôcenn*. » Gomment l'ar- 
gent volé en tuant ton beau-père pourrait-il être employé 
au service de notre seigneur défunt? Le seigneur Youra- 
noçouké, supposant que ton argent avait pu être obtenu 
par quelque procédé malhonnête, nous a ordonné de te 
le rendre ; la puissance de sa vue fut vraiment merveil- 
leuse. Chose effroyable! si cette nouvelle se répand dans 
le monde, on dira partout que Hayano Kammpei, un vas- 
sal d'Enya Hangwan, a commis une action vile et crimi- 
nelle. Ce n'est pas seulement ta honte : c'est encore la 
honte de notre défunt seigneur; comprends-tu, imbécile ? 
Tu n'étais pourtant pas assez fou pour ne pas saisir ces 
choses-là ; quel démon s'est emparé de toi ? 

(Kammpei, tirant son poignard, s'en frappe au ventre.) 

KAMMPEI. 

Veuillez entendre la malheureuse aventure qui m'est 
arrivée. C'était mon intention de m'ouvrir le ventre si je 
ne pouvais obtenir ma grâce ; mais puisque le meurtre de 
mon beau-père peut devenir la honte de notre défunt sei- 
gneur, il faut que je m'explique : messieurs, ayez la bonté 
de m'écouter. Hier soir, après avoir vu monsieur Yagoro, 
en cheminant dans un sentier obscur, je rencontrai un 
sanglier et, sur-le-champ, je l'abattis, de deux balles; 
puisse m'approchai de l'animal; mais au toucher, ce 
n'était pas un sanglier : c'était un voyageur ! Hélas ! il 
était trop tard ! Me demandant s'il n'aurait pas sur lui 
des médicaments 4 , je fouillai dans son sein; et quelle 
surprise d'y trouver une bourse pleine d'argent! Bien que 

1. Avec laquelle on transperçait les criminels condamnés au sup- 
plice de la crucifixion. 

2. Contactas. 

3. La « Fontaine des roleurs », dont le nom seul devait suffire à 

écarter les hon n êtes gens. 

4. Pensée fort naturelle, les anciens Japonais ajant coutume de 
porter, suspendue à leur ceinture, la série de petites boîtes (innrô) 
que connaissent bien les collectionneurs, et qui contenait surtout, 
avec le sceau personnel, diverses drogues. 

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426 ANTHOLOGIE fefc LA LITTERATURE JAPONAISE 

ce fût de l'argent malhonnête, je pensai aussitôt qu'il 
m'était donné par le Ciel ! Je m'en empare, je vais chez 
Yagoro et je le lui remets. Rentré à la maison, j'appris 
que l'homme que j'avais tué était mon beau-père, et que 
l'argent volé par rifol avait été actfuis en Tendant ma 
fèininé. Ainsi, tout ce que j'ai fait diffère de ce que j'at- 
tendais, ad inêirië point ^uè lés mandibules d'un bec- 
croisé 1 ! Et toi, Kàmmpei, tè voilà tout k fait abandonner 
dé là fortune dès* armés l Messieurs, ajez pitié de moi. (H 
Versé dès" larmes exaspérées.) 

(Tagoro s*a££r66he du cadavre ; il examine les blé*-' 
sttfres*.) 

YÀGCfttd. 

Monsieur Grolmèn, regardez ceci : cette blessure semble? 
dn'e nlerfsùrè de bâiïe, niais* c'est une blessure de sabre* 
èàmmpei, tu* t'es trop pressé ! 

(kàmmpei fait ùù geste d'étonflement; fa ntère aussi.) 

GOÉMON. 

En effet, monsieur Sennzaki. Je me rappelle : vous avec 
aperçu, sur le chemin que nous avons pris pour venir ici, 
lé corp? d'un* Voyageur, avec Une blessure de fusil. En 
l'examinant, nous àvtfns trouvé que c'était Sadafeouro, 
celui qui fui cfcasâé par éon père, ce misérable fitvare' 
d'Ono no Ko'udayou, à causé de sa mauvaise conduite. 
Nous avionà enféndu dire ijue ce drôle s'était fait voleur 
de grands chemins : c'est lui, sans aucun doute, qui a tué 
le beau-père dé Kammpei! 

LA MERE. • 

Ainsi, è'ést un autre qui a tué mon mari ! (Se tournant 
vers Kammpei :) Je vèus supplie, les mains jointes ! Par 
la stupidité de cœur d'une vieille femme, je me suis mise 
es fureur contre vous : je vous eh demande pardon. Par- 
donnez-moi, monsieur Kammpei : ne soyez pas irrité 
contre ih'tiit 

KAMMPEI. 

Maintenant Çtfé lès soupçons de là mère et mon déshon- 
neur sont évanouis, je veux rejoindre mon beau-père, pour 

i, îçouka, un oiseau de l'ordre des passereaux. 



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EPOQUE Dfeft TOfcOtGAWA 427 

l'accompagner an voyage des Trois chemins'. Je vais 
donc m'ouvrir le ventre. 

GOtéMON. 

Un instant, un instant! Vous avezttté, sans le vouloir, 
l'ennemi de votre beau-père : cela prouvé que voire? for- 
ttfnè des armes n'est pas épuisée, que vous jou